‹ De l'insurrection et de la légitimité;Chapitre 7 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce qu il y avait à faire dans le système vrai de la politique après le triomphe de l insurrection.

AP rès le triomphe de l’insurrection , triomphe lamentable , puisqu’il exprimait l’empire de la force sur le droit , il y avait à revenir aux principes d’ordre public qu’une multitude effervescente et peu éclairée avait pu violenter dans un moment d’irritation et d’égarement, mais qu’il n’était plus permis de méconnaître dans les mouvemens réguliers d’une délibération plus intelligente et plus réfléchie. Encore , en faisant violence aux principes, l’insurrection s’étaitelle arretée devant des limites qu’il semblait dès-lors que personne ne devait se croire obligé de franchir. Le contraire malheureusement arriva. On s’était armé, on avait combattu, on avait vaincu pour le retrait des ordonnances et le renvoi des ministres ; on employa la victoire au renversement du trône : il fallait rappeler

aux principes constitutionnels , et l’on proscrivit la constitution tout entière.

La théorie du gouvernement se fondait sur le pouvoir royal assisté de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés.

La Chambre des Députés avait été dissoute selon les règles établies ; et quand bien même elle eût été légalement existante , elle n aurait pu agir d une manière utile et définitive en dehors , ni au-delà de la faculté , qui lui était assignée par les règles constitutionnelles , de concourir avec le pouvoir royal à la confection des lois.

Les pairs , de leur côté , n’étaient rien que par ce même pouvoir royal qui les avait créés et dans la sphère d’action qu’il leur avait tracée.

La royauté seule s’élevait à la tête de la société politique avec le mandat perpétuel de la régir et de la conserver.

Mais les rayons de la' royauté étaient voilés par les nuages qui venaient d’obscurcir l’horizon politique ; il y avait donc nécessité de suppléer temporairement au défaut de son action au sein d’une tempête qu’avant tout il fallait conjurer. L’intervention des hommes qui, par leur position sociale , pouvaient exercer quelque empire sur les esprits , était donc pleinement justifiée

par les circonstances; il fallait seulement réduire cette

intervention à l’effet pour lequel elle était nécessaire, le rétablissement de Tordre.

Or, le seul moyen efficace de rétablir Tordre était de restituer an pouvoir royal sa puissance et son auto-

rité. Il y avait dans la Charte , au nom de laquelle on avait combattu, un principe qui était la sauve-garde de tout le reste , le principe de l’inviolabilité royale , garanti par la conséquence correspondante de la responsabilité des ministres. Le roi a été fait responsable, et tout a péri.

Dans les commotions politiques, si le roi tombe, toute la société est bouleversée ; si le roi reste , meme seul , il y a toujours un pouvoir qui régit et qui conserve ; et bientôt , à l’abri de son autorité légitime , les lois et les libertés reprennent tout doucement leur empire. L’édifice social dégradé dans quelques-unes de ses parties , peut facilement recevoir d’utiles réparations ; ôtez la clef de la voûte , et l’édifice , croulant de toutes parts , n’offrira plus que de vastes débris.

Un de ceux-là qui ont si singulièrement compris les devoirs de cette haute et sublime intervention, M. Madier de Montjau est venu accuser les Bourbons de la branche aînée de n’avoir rien appris et d’avoir tout oublié. Mais nous , qu’avons-nous appris , lorsque les leçons d’une monarchie deux fois renversée , mais aussi deux fois rétablie sous nos yeux , ont été perdues pour notre instruction ? Que n’avons-nous pas oublié, lorsque les souvenirs révolutionnaires de nos pères massacrés par le glaive de la terreur , d’une population décimée par l’esprit de conquête de l empire , de la capitale deux fois envahie par l’étranger, de la France désunie et opprimée par les factions , semblent si complètement sortis de notre mémoire ?

En 178»), la France désirait le redressement de

quelques abus ; c’était justice et sagesse : les hommes élus par la France pour concourir avec le roi au maintien de la vraie constitution du pays la détruisirent; il y eut là crime et folie. On aurait dû savoir en i83o, mais il paraît qu’on avait parfaitement oublié ce que ce délire criminel avait coûté à notre belle et malheureuse patrie.

En 1 83o , il n’y avait pas même , à proprement parler, des abus à réformer ; il y avait simplement des

améliorations à introduire dans l’ordre politique existant; mais on tendait à la perfectibilité, cette extravagance des peuples heureux qui n’ont pas de frein pour réprimer les écarts de leur prospérité. On avait l’expérience des fautes de 1789, et les souvenirs des horreurs et des calamités qui en devinrent l’épouvantable conséquence : mais 1 789 était oublié ; on n’avait rien appris dans l’intervalle , pas même que les oppresseurs s’étaient entre-déchirés sur les cadavres des opprimés , et qu’ après avoir péniblement constitué le désordre , il avait fallu en revenir à l’ordre. Aussi commença-t-on une nouvelle révolution , comme si la première n’avait pas eu lieu.

Des voix généreuses s’élevèrent dans le sein même de la Chambre des Dépuiés contre les décisions constituantes d’un corps qui n’existait pas de droit, et qui , dans tous les cas, n’avait aucun des pouvoirs nécessaires pour renverser l’ordre établi et lui en substituer un nouveau. On ne tint compte , ni de leurs observations sur l’absence des pouvoirs et sur l’illégalité de la mesure, ni de leurs trop véridiques prévi

sions des calamités qu’une telle improvisation politique allait déverser à grands flots sur la patrie. Une assemblée élue , dans une population de trente-trois millions d ames , par environ soixante mille électeurs , pour concourir simplement à la confection des lois, qui d’ailleurs avait été cassée par le pouvoir royal agissant dans les attributions et le plein exercice de son autorité , déconstitua tout l’ordre légal , constitua un nouveau roi et une Charte nouvelle , et ouvrit le cours d’une révolution qui , jusqu’ici , n’a pas plus satisfait ses partisans qu elle n’a séduit ses adversaires.

Les voix qui , dans cette douloureuse occasion , firent entendre des protestations honorables et de salutaires avertissemens , étaient pures ; mais elles ne furent pas assez fortes. Au milieu de l’irritation extrême qui , des ministres responsables , avait porté les haines de l’insurrection jusqu’au roi inviolable, l’attachement connu de ces courageux citoyens à la royauté, ôtait peut-être à leurs paroles leur plus puissante influence. Un député sorti de ces rangs politiques où le sentiment de la légitimité ne dominait pas , et qui aurait invoqué le respect légal et nécessaire de l’autorité légitime , non par affection pour la famille , mais par dévouement au principe et au nom de la religion du serment , aurait eu bien plus de chances d’un succès si désirable. Appuyé sur les maximes politiques consignées dans une adresse qui venait d’être rédigée par son propre parti, et réclamant en ces jours d’épreuve la religieuse application de l’inviolabilité royale , proclamée dans cette adresse , toute récente, comme le

principe le plus éminemment conservateur des prospérités et des libertés de la France , sa voix aurait produit un profond et utile retentissement, qui eût assuré à l’habile orateur une immense renommée et l’éternelle admiration de ses contemporains et de la postérité. Supposez, par exemple , Benjamin Constant jouant ce rôle si élevé , avec la force de position et la puissance de talens qui lui étaient propres , et dites comment il aurait été possible que sa noble tentative n’eût pas réussi. Tout porte à croire que le regret de n’avoir pas saisi le véritable esprit de cette grave circonstance, n’est pas entré pour peu de chose dans les douleurs de l ame qui ont conduit ce célèbre publiciste au tombeau.

Un homme dont le magique langage est si persuasif malgré ses erreurs , et dont la parole , armée de la vérité , serait assez puissante pour relever les empires , n’a guère mieux apprécié que l’ingénieux Benjamin Constant le caractère et les nécessités de cette grande

crise politique. La faute capitale de M. de Chateaubriand, dont la position toute particulière était si forte , est d’avoir approuvé l’insurrection , tout en#réclamant le maintien de la royauté légitime ; le génie meme le plus élevé n’a pas le privilège de vaincre une position difficile par une inconséquence. Si l’insurrec tion a été juste et glorieuse , comme M. de Chateaubriand l’a proclamé alors dans un célèbre discours , si la royauté , forcée à un double acte d’abdication transformée bientôt en déchéance , n’a eu que ce qu elle méritait, pourquoi l’insurrection', à qui l’illustre écri-

vain reconnaît la légitime puissance de renverser, ou du moins d’attaquer un trône et de fouler aux pieds l’inviolabilité royale , ne se croirait-elle pas aussi le droit de proscrire une dynastie et de briser l’hérédité? L’inviolabilité constitue-t elle moins la royauté que ne le fait l’hérédité elle-même ?

Si M. de Chateaubriand était parti de cette base certaine, qu’en aucun cas l’insurrection contre le pouvoir légitime , conservateur légal et nécessaire de la société politique , ne peut être justifiée , qu elle doit être toujours blâmée, quoique, dans le cas présent , on eût pu jusqu’à un certain point l’excuser , à raison de F imprudence des ministres et de lentraînement des circonstances; qu’en conséquence elle n’avait pu créer aucun droit , et qu’il fallait s’en tenir à l’ordre établi , autant pour satisfaire à la loi , qu’afin d’épargner à la France cette série de calamités de tous genres , que le triomphe de la force matérielle sur l’autorité légitime entraîne toujours à sa suite ; si , non content de proclamer ces grandes vérités sur les faits et sur les doctrines, dans un stérile discoursprononcé au sein de cette Chambre des Pairs où aucune semence forte ne pouvait rien produire, il en eût développé le germe fécond dans une de ces magnifiques inspirations adressées à la France entière , accoutumée à se laisser prendre aux enchantemens de sa merveilleuse éloquence ; certes , nul ne pourrait dire qu’il n’y aurait pas eu , pour une telle cause ainsi défendue , des chances d’un succès que peu de gens auraient voulu disputer au noble pair, et pour I honneur duquel tant d’indifférens , d’irrésolus ou de

craintifs , se seraient empressés de le seconder de leur nombreux concours. La voix de l’illustre écrivain eût été entendue , probablement obéie , et , dans tous les cas , un peu plus tard , lorsque le triste effet de ses prévisions non écoutées se serait fait sentir , rien n’aurait pu résister à sa toute-puissance.

Entrer dans une si belle carrière donnait une gloire

immortelle ; y réussir procurait un triomphe accom-

pagné de la reconnaissance des rois et des bénédictions des peuples : cela valait bien l’ovation des barricades. M. de Chateaubriand s’est noblement approché de la vérité par son respect pour la religion d^ serment , et cette seule considération lui a valu une renommée audessus même de l’éclat de son génie ; mais il s’en est écarté en dégradant le principe sacré de l’autorité légitime par un assentiment solennel donné à la force brutale qui venait de s’élever contre elle, et cette faute immense a rendu sa haute renommée incomplète et ajourné le salut de la France.

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