CHAPITRE VIL
Le parjure et I abandon des principes, employés comme des moyens politiques.
Dans tonte commotion politique il y a des meneurs et des menés. Quand, ce qui arrive presque toujours, les grands esprits et les ambitions modestes ne se met
tent pas à la tête du mouvement pourrie diriger, il ne manque pas d’esprits étroits et d’ambitions infinies pour s’en emparer et le tourner à leur profit. Le grand moyen employé par ces habiles de la politique , c’est de caresser le peuple pour l’asservir. Le piège est grossier sans doute ; mais comme il est tendu à la vanité de l’esprit et à toutes les passions désordonnées de l’âme , il manque rarement son effet.
En i83o, comme en 1789, comme à des époques antérieures (car les idées du temps, comme on les appelle, ont été malheureusement les erreurs de tous les âges), on a mis en avantla chimère de la souveraineté du peuple pour tromper le peuple. Ainsi firent les princes lorrains , quand ils donnèrent de la puissance au vœu de la nation, dans le but de s’en servir pour s’élancer sur le trône ébranlé d’Henri III. C’était aussi avec cet appât séducteur que les grands chefs du parti protestant entraînaient les populations égarées au renversement d’une monarchie où ils n’étaient pas les maîtres, pour lui substituer une république dont ils eussent été les chefs militaires. L’histoire des perturbateurs de tous les temps est la même ; tous ces ambitieux qui ont visé à se faire les tyrans des peuples, ont toujours commencé par en être les flatteurs.
Dans cette dernière révolution , la fraction du peuple qui entra dans 1 insurrection croyait d’abord ne travailler qu’au retrait des ordonnances du 2 5 juillet et au renversement des ministres ; loin de montrer aucun dessein formel de détrôner le roi, elle manifestait au contraire, en général, l’intention explicite de main-
tenir la constitution du pays, son cri de ralliement dans le combat. Elle n’en fut pas moins entraînée toutefois dans le mouvement révolutionnaire par cet éclat de souveraineté du peuple et d’institutions républicaines que l’on fit tout- à-coup briller à ses regards.
Mais il ne suffisait pas aux meneurs d’avoir gagné la multitude insurgée ; il leur fallait encore obtenir le suffrage des membres de cette assemblée à qui les circonstances avaient attribué toute l’apparence légale et dont la presque unanimité avait précisément en horreur cette meme république dont le prestige inattendu avait servi à séduire la multitude. On avait dit à la multitude : Défaisons un roi pour faire une république ; on dit aux trembleurs : Si nous voulons éviter la république , hâtons-nous de faire un roi. Ainsi l’espérance et la crainte de la république concoururent également à l’escamotage politique qui nous a donné ce que nous avons aujourd’hui.
Pour assurer encore plus le succès de cette manœuvre , et afin qu il ne leur restât d’autre voie de refuge que l’improvisation d’une royauté nouvelle , les trembleurs furent placés entre deux peurs : la peur de la république et la peur des vengeances qu’on leur fit redouter de la part de la royauté ancienne , si on lui laissait ressaisir le pouvoir. Le complément du suc^ cès est du à ces velléités d’ambition personnelle qui travaillaient plus ou moins l’imagination de ceux qui eurent la main dans cette brusque distribution du pouvoir politique, et plus encore à cette frivolité d’esprit, à cet amour capricieux de la nouveauté , qui s’atta-
client à notre caractère national pour déparer et rendre si souvent inutiles les excellentes qualités qui lui sont propres. Je révélerais ici plus ’ d’une confidence comique sur l’article de la peur, si ce titre même de confidence n’excluait toute idée de révélation.
On ne pouvait toutefois remplacer l’ordre établi par un gouvernement improvisé, qu’à l’aide du parjure et de l’abandon des principes qui constituent l’ordre. C était peu de chose dans ce siècle négatif, où l’on ne croit à rien , pas même à sa propre estime.
Les pairs de France , nommés individuellement par le roi à des fonctions politiques qui s identifiaient par la nature et la spécialité de leurs titres avec l’autorité perpétuelle- du titre royal, semblaient n’avoir aucune possibilité de ne pas suivre religieusement la destinée . du pouvoir qui les avait créés. II n’en fut rien; sauf quelques nobles exceptions , la partie de cette Chambre que l’action singulièrement constituante des députés voulut bien conserver, resta partie intégrante d’une situation toute nouvelle de gouvernement à laquelle elle était si naturellement étrangère , sans songer qu’indépendamment de l’échec matériel que venait d’éprouver son pouvoir, elle se dépouillait , par son étrange concours , de cette autorité morale qui principalement établit et maintient l’empire des corps politiques sur l’opinion.
La Chambre des Pairs consentant à siéger sous l’autorité d’un serment destructif de celui qui avait été la sanction du titre de ses membres , ne conservait plus
les effets politiques de ce titre que par tolérance , et blessait violemment la morale publique , qui n’est jamais impunément outragée. Elle n’avait plus réellement ni puissance ni titre. L’événement ne l’a que trop bien démontré : au flambeau d’une discussion , même peu approfondie , son titre s’est évanoui. Dès ' l’origine de cette révolution à laquelle elle crut devoir soumettre le concours de son action dégradée , sa puissance était morte. Pour les pairs de la légitimité qui voulaient rester pairs en activité sous l’empireMe la révolution , le seul moyen de se faire une position conséquente , c’était de répudier leur vieux titre comme ils avaient répudié le vieux pouvoir de qui ils le tenaient , et de se confondre dans la foule des candidats aux honneurs révolutionnaires , pour réclamer un titre nouveau.
Dans les diverses branches des ordres législatif, administratif, judiciaire et militaire, le parjure et l’abandon des principes furent de même considérés comme des moyens politiques : chez le plus grand nombre , par cette indifférence du bien et du mal qui est la grande infirmité de notre temps ; chez quelquesuns , avec la pensée de soutenir le nouveau gouvernement ; chez d’autres, peut-être, dans le but de le renverser. Sous ce frêle abri on a cru pouvoir organiser une opposition contre le gouvernement du 7 août en faveur de la légitimité ; on n’a fait que prêter à ce gouvernement le concours de noms que la France et l’Europe s’attendaient à trouver en dehors de son action. Une telle opposition n’a pu être que faible ,
parce que, étant fondée sur un mensonge , elle est antipathique à la vérité meme des principes dont elle prétend ramener le triomphe; et toute opposition petite , mesquine , embarrassée , raffermit le pouvoir qu elle attaque , bien loin de l’affaiblir.
Ainsi que je l’ai dit au début de cet ouvrage, j’étais en pays étranger au mois de juiilet i33o, et je n’ose dire l’effet déplorable qu’y produisait l’annonce successive de certaines adhésions au gouvernement qui naissait d’une insurrection contre le pouvoir légitime. En voyant des hommes connus par leur dévouement aux principes de la légitimité, et même par leur attachement à la personne et à la famille de Charles X, prêter serment de fidélité et concourir à Faction du gouvernement de Louis-Philippe , un sentiment inquiet et pénible agitait toutes les âmes et se peignait dans tous les discours, et l’on ne pouvait concevoir qu’un changement de dynastie sanctionné par de tels suffrages n’eût pleinement obtenu l’assentiment général. Ceci explique la stupeur produite véritablement dans toute l’Europe par les événemens de juillet et d’août, et peut-être l’empressement quelle mit à venir apporter au nouveau gouvernement 1 hommage politique de ses félicitations. Une manifestation du sentiment de fidélité que l’on avait dans le cœur, franche et générale comme à Fépoque des Cent-Jours, eût été plus honorable et par conséquent plus utile : car F honneur , conservant la loyauté de son allure et se montrant sans masque et à découvert, porte en lui une force et une puissance qui sont irrésistibles. Les grands
de la France s appelaient leudes, ou fidèles, alors qu elle jetait les fondemens de cette grandeur immortelle qui a traversé les siècles avec un éclat dont les rayons se sont affaiblis ou ranimés, selon que , successivement, la nation s’est écartée ou s’est rapprochée de sa vertu originelle. Les forces nationales, en France, énervées par le parjure et la déloyauté , se sont toujours retrempées dans les eaux vivifiantes de la fidélité et de l’honneur.
3VI. de Talleyrand s’est cru autorisé à dire au roi d’Angleterre, en lui présentant ses lettres de créance, qu’il était « l’envoyé d’un roi élevé sur le trône par « le vœu unanime des Français » , se fondant sans doute , non sans quelque raison apparente , sur l’adhésion donnée à l’avènement de Louis -Philippe par toutes les nuances d’opinion , depuis M. de Lafayette jusqu’à M. de Fitz-James. Dans les insinuations confidentielles à la diplomatie européenne , on aura signalé tout doucement les hommes fidèles à leur vieux serment , comme des exceptions qui , loin de nuire à la règle générale, ne faisaient au contraire que la confirmer; et je ne serais pas étonné qu’on eût représenté les plus remarquables d’entre les dissidens, tels, par exemple, que MM. de Ivergorlay, Iiyde-de-Neuville et de Conny , dont je m’honore , à cette occasion , de compter les deux derniers au nombre de mes plus nobles amis , comme de mauvaises têtes qu’il est bien difficile de gouverner. Le cœur généreux de M. de Fitz-James l’a ramené tout naturellement aux mauvaises têtes ; en laveur d’une aussi belle conquête , on
serait tenté de bénir l’inutile et parfaitement ennuyeuse discussion sur la pairie , qui a réintégré le noble duc dans la seule position analogue à la loyauté de ses sentimens.
Les souverains, trompés par cette fausse apparence, qu’on aurait pu leur épargner , et probablement entraînés aussi par une habitude de finesse diplomatique; si exiguë devant de tels événemens, méprisèrent, en définitive , pour leur compte , la foi aux engagemens politiques , ,et le dévouement aux doctrines conservatrices de l’ordre. Ils crurent faire merveille en biaisant avec les principes ; en reconnaissant comme un fait , tout en n’osant pas et peut-être tout en ne voulant pas la considérer comme un droit, l’autorité d’un gouvernement dont l’origine leur est ennemie , et dont l’esprit est hostile à l’esprit monarchique , quels que soient les efforts de ce gouvernement pour se montrer bienveillant aux couronnes ; en sanctionnant la dépossession d’un allié , d 'unjrère, comme on dit entre rois, dont les droits violés sont identiques avec le principe de leur propre autorité. Que l’on relise l’histoire des quarantes dernières années , que l’on réfléchisse sur ce qui a déjà eu lieu depuis cette dernière révolution , et l’on verra où les rois ont été conduits par une politique assez esclave des faits pour rester indifférente à l’inviolabilité des droits. Que l’on s’arrête seulement à l’époque actuelle , et que l’on nous dise si l’armement général auquel l’Europe est condamnée depuis quelle s’est crue obligée de reconnaître un gouvernement né d’une insurrection, n’est pas déjà unbien rude châtiment.
Ainsi, Ion verra toujours le parjure et l’abandon des principes se tourner en inconvéniens contre tous ceux , individus , peuples ou rois , qui les auront employés comme des facilités ; et cependant cette leçon de tous les temps , si lumineuse , si éclatante , 'si invariable , sera perdue encore pour beaucoup d’entre ceux-là qui sont appelés , mais qui ne sont pas tous également disposés à la mettre à profit. Il y a dans cet aveuglement un mystère qui s’explique par la connaissance d’un Dieu punisseur et rémunérateur, à moins que I on ne pense que Dieu, qui a fait le monde , n’est pour rien dans les affaires du monde.