Cf. Karl Vogt, Leçons sur l'homme
' « Si, sur un animal, on enlève les lobes cérébraux peu à peu et couche par couche, les différents phénomènes d'une stupidité croissante deviennent toujours plus évidents, sans qu'on puisse déterminer, dans aucune direction, quelque action particulière. — L'ablation d'une moitié du cerveau ne paraît pas avoir d'influence appréciable, ce qui indique que, au moins pour quelque temps, l'autre moitié, étant entière, peut remplacer la moitié enlevée. On remarque cependant que la fonction s'épuise plus promptement que lorsque le cerveau est entier, ce qui montre que l'opération influe sur la quantité et non sur la qualité des manifestations de l'organe. On a réuni plusieurs observations d'hommes qui, à la suite de profondes blessures latérales de la tête, suivies de pertes de substance cérébrale, n'ont éprouvé aucune diminution de leurs facultés, mais s'épuisaient rapidement et étaient forcés, après un court travail intel' leciuel, de s'arrêter et de se livrer au repos complet ou même au sommeil. »
2. Flourens, Recherches expérimentales, etc., 99; et Vulpian, 709 (Poules et Pigeons).
perdues. Une portion assez restreinte de ces lobes suffit donc à l'exercice de leurs fonctions. A mesure que ce retranchement s'opère, toutes les fonctions s'affaiblissent et s'éteignent graduellement, et, passé certaines limites, elles sont tout à fait éteintes... Dès qu'une perception est perdue, toutes le sont; dès qu'une faculté disparaît, toutes disparaissent... Pourvu que la perte de substance éprouvée par des lobes cérébraux ne dépasse pas certaines limites, ces lobes recouvrent au bout d'un certain temps l'exercice de leurs fonctions ; passé ces premières limites, ils ne les recouvrent plus qu'imparfaitement, et, passé ces nouvelles limites encore, ils ne les recouvrent plus du tout. Enfin, dès qu'une perception revient, toutes reviennent, et, dès qu'une faculté reparaît, toutes reparaissent. » Une grenouille à qui l'on n'avait laissé qu'un fragment de ses lobes postérieurs, environ un huitième du cerveau tout entier, avait gardé l'attitude d'une grenouille saine. « Cinq semaines après, on met dans son vase une grosse mouche, à qui l'on a enlevé une aile. Dès que la mouche est dans le vase, la grenouille modifie son attitude, semble épier l'insecte, et, au moment où il s'approche, elle fait un saut peu étendu et cherche à le happer avec sa langue ; mais elle ne le saisit pas du premier coup, elle est obligée de recommencer le mouvement de projection de sa langue, et cette fois elle réussit. Les jours suivants, on lui donne des mouches, qu'elle saisit désormais du premier coup... La seule modification qu'on ait observée dans ses allures, c'est un peu moins de vivacité : de plus, elle ne cherche pas, autant que les autres grenouilles, à fuir la main qui s*approche pour la saisir... Au contraire, quand le retranchement du cer-
veau est complet, il n'y a pas le moindre effort chez les grenouilles pour saisir les mouches qu'on leur livide ; et même elles ne. les avalent que lorsqu'on les introduit jusque dans le fond de la cavité buccale. » — On voit que chez la première grenouille un huitième du cerveau suppléait au reste ; il en faut davantage chez les animaux supérieurs, et, lorsqu'on arrive au sommet de la série animale, la dépendance mutuelle des parties cérébrales devient beaucoup plus grande. Mais la conclusion est toujours la même. Le cerveau est une sorte de polypier, dont les éléments ont les mêmes fonctions. Combien faut-il de cellules et de fibres pour faire un de ces éléments, nous ne pouvons le dire avec précision; mais chacun de ces éléments, par son action, suffit à susciter toutes les images normales, toutes leurs associations, partant toutes les opérations de l'esprit.
Gela posé, nous pouvons, grâce à notre psychologie, faire un pas de plus. Nous savons que toutes les idées, toutes les connaissances, toutes les opérations de l'esprit se réduisent à des images associées, que toutes ces associations ont pour cause la propriété que les images ont de renaître, et que les images ellesmêmes sont des sensations qui renaissent spontanément. Tout cela s'accorde avec la doctrine physiologique. Une action se produit dans les centres sensitifs proprement dits, protubérance ou tubercules quadrijumeaux ; elle y éveille la sensation primaire ou brute. Une action exactement semblable se développe par contre-coup dans un élément cortical des lobes cérébraux et y éveille la sensation secondaire ou image. La première action est incapable, et la seconde est capable de renaître spontanément; partant, la sensa-
tien brute est incapable, et l'image est capable de renaître spontanément. Plus l'écorce cérébrale est étendue, plus elle a d'éléments capables de se mettre en action les uns les autres. Plus elle a d'éléments capables de se mettre en action les uns les autres, plus elle est un instrument délicat de répétition. Le cerveau est donc le répétiteur des centres sensitifs; tel est son emploi ; et il l'exécute d'autant mieux qu'il est lui-même composé de répétiteurs plus nombreux. Nous apercevons ici le mécanisme qui rend possible la propriété fondamentale des images, je veux dire leur aptitude à durer et à renaître. Comme l'écorce cérébrale est composée d'éléments similaires mutuellement excitables, l'action de la protubérance, des tubercules et, en général, des centres sensitifs , une fois répétée par un de ces éléments, se transmet tour à tour aux autres et peut ainsi renaître indéfiniment *. Concevez une série de cordes vibrantes disposées de telle façon que l'ébranlement de la première se communique de corde en corde jusqu'à la dernière et de celle-ci revienne à la première; l'exemple est grossier, mais clair. Telle est l'action qui parcourt les éléments similaires de l'écorce cérébrale; elle dure ainsi en l'absence de toute excitation extérieure, s'eiïaçant, renaissant, et, à travers une suite d'extinctions et de résurrections, indéfiniment survivante. Telle est aussi l'image, et l'on n'a qu'à se reporter à son histoire pour la voir durer, s'effacer, reparaître précisément de la mèrrie façon. — Posez maintenant que, par une excitation nouvelle des centres sensitifs, une action dilTôrente vienne à se produire dans un des éléments cor-
1. Cette transmission peut avoir divers degrés de rapidité. Voir la note 3 à la fin du volume.
ticaux; selon la loi de communication, elle devra passer tour à tour dans les autres éléments, et nous devrons avoir une image différente qui, comme la première, devra durer en s'alTaiblissant et en se reformant tour à tour. Mais le même élément cortical ne peut pas être à la fois dans deux états différents, ni partant produire à la fois deux actions différentes. Les éléments corticaux seront donc sollicités en deux sens différents, et, comme les deux actions sont incompatibles, une seule se propagera.
Laquelle se propagera? Puisque l'action corticale est la correspondante exacte de l'image mentale, les lois qui régissent l'une régissent l'autre. Nous avons vu les conditions qui ôtent ou confèrent l'ascendant à telle ou telle image ^ ; ce sont donc les mêmes conditions qui déterminent la propagation de telle ou telle action. De même que les images luttent entre elles pour prédominer, les actions luttent entre elles pour se propager. Grâce à certaines conditions favorables ou défavorables, une image prend ou perd la première place dans notre esprit; grâce à ces mêmes conditions, l'action correspondante prend ou perd la première place dans notre cerveau. Cherchons quelle est cette première place dans l'esprit, et, par contrecoup, nous pourrons conjecturer peut-être quelle est celte première place dans le cerveau.
La primauté n'est pas la solitude, et, de ce qu'une image, à un instant donné, l'emporte sur les autres, il ne faut pas conclure qu'elle les détruise. Au contraire, pendant son règne momentané, celles-ci durent
1. Lois de la renaissance et de l'effacement des images. Voir G détail des divers cas, livre II, ch. ii, p. 148-150.
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à l'état latent et confus. A chaque minute, nous pouvons constater en nous-mêmes cette persistance obscure. — Vous venez de chanter quinze ou vingt fois de suite un air nouveau qui vous a beaucoup frappé; on vous dérange pour quelque petite occupation d'intérieur, ou pour quelque visite ennuyeuse; là-dessus, une autre série de sensations, d'images et d'idées se déroule forcément en vous; mais la première, quoique ayant cédé la place, n'a pas péri. Elle est refoulée, réduite; elle laisse les autres occuper le premier plan et s'imposer à l'attention; mais, toute reculée et tout enfoncée qu'elle est dans le lointain et dans l'ombre, elle dure. Vous la retrouvez dès que vous vous reportez sur elle; elle rejaillit d'elle-même à la lumière sitôt que les importuns sont partis. La preuve de sa persistance secrète est dans l'émotion, dans le malaise, dans les sollicitations sourdes que vous avez ressenties pendant tout l'intervalle et que sa présence obscure excitait en vous. — De même, vous recevez une bonne ou une mauvaise nouvelle, et, au bout d'une heure, vous cessez d'y penser; et néanmoins, au bout de cette heure et souvent pendant toute la journée, vous éprouvez encore un bien-être ou une inquiétude mal définis, que vous ne savez d'abord comment expliquer, et que vous ne comprenez qu'après réflexion, lorsque vous revient le souvenir de la nouvelle. — Parmi les images ou idées latentes, il faut aussi compter toutes celles des actions que l'on exécute, l'esprit occupé par une autre image ou idée prépondérante. Par exemple, on suit une idée, tout en marchant; on suit le chant du morceau que l'on joue, tout en le jouant; on suit la pensée d'un auteur, tout en le lisant à haut« voix. Dans ces divers cas, les images des mou-
vements musculaires qu'on veut accomplir sont présentes, puisqu'on accomplit ces mouvements musculaires; mais leur série n'est pas remarquée, parce qu'une autre série est prépondérante. — Tel est notre état constant, une image dominante, en plein éclat, autour de laquelle s'étend une constellation d'images pâlissantes, de plus en plus imperceptibles, au delà de celles-ci une voie lactée d'images tout à fait invisibles, dont nous n'avons conscience que par un effet de masse, c'est-à-dire par un état général de gaîté ou de tristesse. Chaque image peut passer par tous les degrés d'éclat et de pâleur; à une certaine limite, elle échappe à la conscience, sans que pour cela elle s'éteigne et sans que nous sachions jusqu'à quel degré d'affaiblissement elle peut descendre. — On peut donc comparer l'esprit d'un homme à un théâtre d'une profondeur indéfinie, dont la rampe est très- étroite,' mais dont la scène va s'élargissant à partir de la rampe. Devant cette rampe éclairée, il n'y a guère de place que pour un seul acteur. Il y arrive, gesticule un instant, se retire; un autre apparaît, puis un autre, et ainsi de suite : voilà l'idée ou image du premier plan. Au delà, sur les divers plans de la scène, sont d'autres groupes d'autant moins distincts qu'ils sont plus loin de la rampe. Au delà de ces groupes, dans les coulisses et l'arrière-fond lointain, se trouve une multitude de formes obscures qu'un appel soudain amène parfois sur la scène ou même jusque sous les feux de la rampe, et des évolutions inconnues s'opèrent incessamment dans cette fourmilière d'acteurs de tout ordre pour fournir les coryphées qui tour à tour, comme en une lanterne magique, viennent défilor devant nos yeux.
Qu'est-ce que cette rampe si étroite, et d'où vient que nulle part ailleurs la pensée n'apparaisse en pleine lumière? Il suffit pour répondre de maintenir rimage pendant quelques secondes à ce poste privilégié. En ce cas, un événement singulier se produit : tout de suite elle se transforme en impulsion, en action, en expression, par suite en contraction musculaire. — Par exemple, lorsqu'une pensée arrive en notre esprit au premier plan, comme elle est une parole mentale, nous sommes tentés de l'énoncer tout haut; le mot nous vient aux lèvres; même nous sommes obligés de nous retenir pour éviter de le prononcer; parfois, si l'idée est très-vive et très-nette, nous prononçons le mot malgré nous. L'articulation pensée est contiguë à l'articulation effective, et, une fois que nous sommes entrés dans la première, il nous faut des précautions pour ne pas être entraînés dans la seconde. — Or, ce qui est vrai de l'articulation est vrai de tout autre groupe de contractions musculaires. La règle est générale , qu'il s'agisse des muscles qui jouent pour proférer la parole, ou des muscles qui travaillent pour remuer les membres, pour exprimer les émotions, pour opérer ou aider les perceptions. Toujours la contraction pensée confine à la contraction effective. Plus on imagine nettement et fortement une action, plus on est sur le point de la faire. Dans les naturels Imaginatifs, l'idée d'un geste entraîne ce geste. Un Napolitain mime involontairement tous ses récits et tous ses projets : s'il annonce qu'il va monter à cheval, il lève la jambe ; s'il raconte qu'il a mangé d'un plat de macaroni, il ouvre les narines afin de mieux flairer et avance la langue entre les lèvres; s'il pense à une ligne sinueuse ou droite, il la décrit de
l'œil et du doigt. Spontanément, chez lui, l'impression aboutit à l'expression, et il a bien de la peine à ne pas glisser de l'une dans l'autre. Plus l'image est vive, plus cette difficulté est grande. Quand l'image est absorbante au point d'exclure les autres, il n'y a pas moyen d'enrayer; bon gré mal gré, le geste et la physionomie la traduisent. — Il suit de là que, dans notre théâtre mental, l'acteur qui occupe la rampe devient pour cet instant le chef de l'orchestre et donne le branle aux instruments. Plus il est proche de la rampe et en pleine lumière, plus les instruments lui obéissent. Quand il est seul éclairé, les instruments jouent irrésistiblement à son appel, en dépit de tous les autres acteurs. En d'autres termes, quand l'image devient très-lumineuse, elle se change en impulsion motrice. On peut donc présumer que dans notre théâtre cérébral la rampe est très-voisine de l'orchestre. Bien mieux, on peut supposer que, s'il y a des points de l'écorce où l'image avivée devient particulièrement claire, ces points se rencontrent aux endroits où les extrémités terminales de l'appareil intellectuel s'abouchent avec les extrémités initiales de l'appareil moteur. Or, en plusieurs endroits de l'écorce cérébrale, les vivisections et l'anatomie pathologique ont montré cet abouchement. Pour l'articulation, il est situé dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche ^ ; de là part l'impulsion qui fait jouer les organes vocaux ; quand cette partie de l'écorce est désorganisée, la parole mentale peut demeurer intacte et parfaite; mais la parole effective est incohérente ou nulle. Pour exprimer ses idées très-saines et trèsbien liées, le malade ne trouve que le même mot
i. Recherches de Broca. Expériences de Ferrier.
absurde, ou des suites de mots qui n'ont aucun sens; entre l'articulation intérieure et l'articulation extérieure, le pont est rompu. Ainsi, d'une part, l'appareil intellectuel est distinct de l'appareil moteur, et le bout terminal du premier est autre que le bout initial du second. Mais, d'autre part, il en est très-proche; car l'aphasie est ordinairement compliquée d'amnésie; si la lésion s'étend un peu au delà de la région indiquée, non-seulement le malade ne peut plus prononcer de phrases sensées et suivies, mais encore, faute de signes pour penser, son intelligence s'affaiblit; il ne comprend plus les mots qu'il lit ou qu'il entend; il est plus ou moins imbécile. En ce cas, non-seulement, dans l'appareil moteur, le bout initial qui lance les impulsions motrices est tronqué, mais encore, dans l'appareil intellectuel, le bout terminal où réside l'articulation mentale est altéré ou détruit ; ainsi les deux bouts sont voisins l'un de l'autre. — D'autres portions de l'écorce, principalement autour du sillon de Rolande, paraissent avoir un emploi du même genre; selon l'endroit désorganisé ^, tel ou tel groupe de contractions musculaires, tel ou tel mouvement du pied, de la jambe, du bras, de la main, du poignet, de la tête, llexion, projection, supination, devient impossible.
1. FeiTier (traduction par H. de Varigny), p. 488, Les fonctions du cerveau. — Carville et Duret [Archives de physiologie normale et pathologique, 1875). « Les impressions périphériques peuvent ébranler l'écorce grise des régions motrices des hémisphères cérébraux dans toute son étendue. Mais leur répétition et leur succession habituelle développent dans cette (^corce des centres fonctionnels pour les mouvements volontaires. Lorsqu'on détruit ces centres, un point quelconque des régions motrices corticales vient suppléer le centre détruit. » Ainsi les centres moteurs découverts ne sont que les passages srdinaires, les routes frayées par lesquelles la pensée se con-
Il semble que ce mouvement soit toujours conçu, imaginé, désiré, voulu, mais inutilement; la poignée corticale d'un des mécanismes moteurs est cassée, et, faute de prise, le patient ne peut plus faire jouer le mécanisme. — Grâce à ces récentes découvertes, nous pouvons nous représenter avec plus de précision le travail qui s'accomplit dans l'écorce cérébrale. Des myriades d'images mentales et, partant, des myriades d'actions corticales, y subsistent ensemble à divers degrés de vivacité ou de langueur, d'obscurité ou de clarté. Chacune d'elles atteint son maximum d'énergie et d'éclat, quand elle arrive au point où elle se convertit en impulsion motrice. Chacune dure en se propageant de cellule semblable en cellule semblable, à distance plus ou moins grande de l'endroit où elle deviendra efficace et lumineuse. D'innombrables courants intellectuels cheminent ainsi dans notre intelligence et dans notre cerveau, sans que nous en ayons conscience; et ordinairement ils n'apparaissent à la conscience qu'au moment où, devenant moteurs, ils entrent dans un autre lit.
VII. Nous connaissons maintenant avec exactitude les conditions physiques de nos événements
vertit en mouvements. Une fois ces routes détruites ^ il s'en refait d'autres.
Charcot, Leçons sur les localisations cérébrales, p. 29. D'après les recherches de Betz, les cellules pyramidales géantes qui sont « les cellules motrices par excellence » ne se reacoutreut en très-grande abondance dans lecorce cérébrale qu'aux points où les expériences de Fritsch, Hitzig, Ferrier ont constaté des centres psychomoteurs. La micrographie conclut dans le même sens que les vivisections, et cette coïncidence est importante.
moraux ; pour nos sensations brutes i, c'est une certaine action ou mouvement moléculaire de la protubérance, des tubercules quadrijumeaux et, en général, de quelque centre primaire de l'encéphale; pour nos images, nos idées et le reste, c^est la même action ou mouvement moléculaire répété et propagé dans les éléments de Fécorce grise cérébrale. De ce mouvement moléculaire dépendent les événements que nous rapportons à notre personne; s'il est donné, ils sont donnés ; s'il manque, ils manquenc. Il n'y a pas d'exception à cette règle ; la pensée la plus haute, la conception la plus abstraite y est soumise, par les mots ou signes qui lui servent de support. Toute idée, voulue ou non, claire ou obscure, complexe ou simple, fugitive ou persistante, implique un mouvement moléculaire déterminé dans les cellules cérébrales. — Mais, outre les événements moraux perceptibles à la conscience, le mouvement moléculaire des centres nerveux éveille encore des événements moraux imperceptibles à la conscience. Ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que les autres, et, du monde qui constitue notre être, nous n'apercevons que les sommets, sortes de cimes éclairées dans un continent dont les profondeurs restent dans Tombre. Au-dessous des sensations ordinaires sont leurs composantes, à savoir les sensations élémentaires qui,
1. Vulpian, 681 : « C'est une notion d'une importance physiologique et philosophique capitale , qu'il y a dans toute seusalioa complète deux p'énomènes tout à fait distincts, si distincts qu'ils ont pour sièges deux parties dilîérnntes du système nerveux. L'un est la sensation proprement dite qui a l'isthme de l'encéphale et en partie la protuhérauce annulaire pour siège. L'autre est l'élaboration intellectuelle de la seusutioa qui se fait dans le cerveau proprement dit. »
pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de s'agglomérer en totaux. A côté des images et des idées ordinaires sont leurs collatérales, je veux dire les images et les idées latentes qui, pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de prendre à leur tour la première place et l'ascendant.
Gela posé, nous voyons le monde moral s'étendre beaucoup au delà des limites qu'on lui assignait. On le limite d'habitude aux événements dont nous avons conscience ; mais il est clair maintenant que la capacité d'apparaître à la conscience n'est propre qu'à certains de ces événements ; la majorité ne l'a pas. Au delà d'un petit cercle lumineux est une grande pénombre, et plus loin une nuit indéfinie; mais les événements de la nuit et de la pénombre sont réels au même titre que les événements du petit cercle lumineux. D'où il suit que, si nous trouvons ailleurs une structure nerveuse, des excitations, des réactions, bref tous les accompagnements et toutes les indications physiques que nous avons rencontrés autour des événements moraux dont nous avons conscience, nous aurons le droit de conclure là aussi à la présence d'événements moraux que notre conscience n'atteint pas.
Tel est le cas des phénomènes réflexes, l'un des plus instructifs que présente la physiologie. Il y a dans le corps vivant un autre centre que Fencéphale : c'est la moelle épinière; et cette moelle, comme l'encéphale, renferme une substance grise qui, comme celle de l'encéphale, est un point d'arrivée pour des excitations transmises, et un point de départ pour des excitations renvoyées. Il s'y produit, comme dans l'encéphale, un mouvement moléculaire in-
connu, qui, provoqué par l'action des nerfs sensitifs, provoque l'action des nerfs moteurs, et qui, selon toutes les analogies, éveille, comme le mouvement moléculaire de l'encéphale, un événement de l'ordre moral. — D'ailleurs, l'action des nerfs moteurs qu'il met en jeu n'est pas désordonnée * ; « elle est appropriée, adaptée; » elle semble « intentionnelle ». En tout cas, elle va vers un but, « même lorsque l'animal est privé de son encéphale, » et cela si parfaitement, que divers physiologistes ont admis une âme, ou du moins « un centre perceptif et psychique » dans le tronçon de moelle ainsi séparé. — ce Chez ce triton, on a, par une section transversale, enlevé la tête et la partie antérieure du corps avec les deux membres correspondants. Je pince la peau des parties latérales du corps; il y a, comme vous le voyez, un mouvement de courbure latérale du corps produisant une concavité du côté irrité, et il est facile de voir que ce mouvement a pour résultat d'éloigner la partie irritée du corps irritant. Or c'est là le mouvement qu'exécutent les tritons encore intacts soumis à la même irritation.... S'ils ne réussissent pas par ce moyen, ils cherchent à se débarrasser de l'agent d'irritation par un autre procédé que ce triton mutilé va pareillement mettre en œuvre. Vous voyez en effet se produire un mouvement du membre postérieur du côté irrité. » Suivant le point irrité, les mouvements changent, et la nouvelle combinaison de contractions musculaires est toujours celle qui convient pour écarter la nouvelle cause d'irritation. « Tous ces mouvements sont si bien adaptés, s» naturels, que, si la
t. Vulpiao, 414 et pages tuivaaleti
plaie résultant de la décapitation était cachée, vous croiriez que l'animal n'a subi aucune mutilation, et le caractère commun de ces mouvements est d'avoir pour effet la défense contre les atteintes extérieures. » Pareillement, des grenouilles décapitées peuvent encore sauter, nager. Bien plus, « si l'on place une goutte d*acide acétique sur le haut de la cuisse d'une grenouille décapitée , le membre postérieur se fléchit de façon que le pied vienne frotter le point irrité. » Làdessus, on ampute ce pied et l'on renouvelle l'expérience. « L'animal commence à faire de nouveaux mouvements pour frotter la place irritée ; mais il ne peut plus y parvenir, et après quelques mouvements d'agitation, comme s'il cherchait un nouveau moyen d'accomplir son dessein, il fléchit l'autre membre et réussit avec celui-ci. » — Ce sont là les expériences les plus saillantes, et l'on comprend que, pour obtenir des faits aussi frappants, il faut opérer sur des animaux inférieurs, en qui la vie est plus tenace et dont les parties sont moins étroitement liées les unes aux autres. — Mais on en rencontre de pareils chez les mammifères et jusque chez l'homme *. On a vu « des fœtus anencéphales qui criaient et qui suçaient le doigt qu'on mettait entre leurs lèvres. Beyer, ayant été obligé de briser la tête d'un fœtus pour compléter un accouchement et ayant ainsi vidé complètement le crâne, vit ce fœtus, quelques minutes après l'accouchement, pousser un cri, respirer et agiter les pieds et les mains. » — Chez les animaux supérieurs, si l'on supprime tout l'encéphale, c'està-dire tous les centres nei veux, auxquels sont atta-