Longet, II
« Les aliments les plus délicats sont sans saveur, terreux ou amers quand l'estomac est malade.... L'encéphale et les nerfs sensoriaux sont demeurés ce qu'ils étaient ; mais la langue s'est couverte d'un enduit muqueux ou bilieux, et tout produit sur elle une impression fade ou amère. »
Mueller, II, 484.
« Lorsque j'ai mâché de la racine de roseau aromatique, le lait et le café me semblent altères ensuite. »
pas sèche ; de plus on a constaté que , pour être odorant, un gaz doit se combiner sur la membrane pituitaire avec l'oxygène. Tous ces faits conduisent à une même conclusion, c'est que les molécules du gaz se dissolvent dans l'humidité de la membrane pituitaire au contact des filets olfactifs, et là forment une combinaison cJiimique avec l'oxygène de l'air. — En sorte que l'action du nerf olfactif comme celle des nerfs gustatifs semble avoir une combinaison chimique pour antécédent immédiat.
Or qu'est-ce qu'une combinaison chimii:jue? Les chimistes répondent qu'un corps homogène est composé de molécules toutes semblables et extraordinairement petites; que chacune d'elles, si le corps n'est pas simple, est elle-même composée de plusieurs atomes différents, beaucoup plus petits encore, et situés les uns par rapport aux autres de façon à demeurer en équilibre; qu'une combinaison chimique s'opère lorsque la molécule, recevant un atome d'une autre espèce, passe à un autre état d'équilibre ; qu'en ce cas les atomes quittent leurs positions respectives pour en prendre de nouvelles; que ces déplacements d'atomes, s'opérant à des distances extrêmement petites, sont extrêmement petits; que, ces atomes étant prodigieusement petits, on est obligé, pour expliquer leur force active, de leur attri-
buer, quand ils se déplacent, des vitesses prodigieusement grandes, et que partant chaque combinaison chimique distincte est constituée par un système distinct de déplacements prodigieusement petits et rapides dont nous ne pouvons aujourd'hui indiquer les éléments ni préciser le type \ Voilà l'antécédent immédiat de l'action de chaque filet olfactif ou gustatif; et il est impossible de ne pas remarquer combien il ressemble à l'antécédent immédiat de l'action du nerf optique, sauf cette différence que dans le second cas, le type et les éléments de l'antécédent sont connus. En effet dans une vibration de l'éther les particules agissantes sont aussi d'une petitesse extraordinaire ; leurs déplacements sont aussi prodigieusement rapides et petits; ils forment aussi une quantité de systèmes distincts. Seulement nous savons que ces systèmes sont tous des ondes, et nous mesurons la vitesse de chaque onde et sa longueur; à cause de cela nous pouvons définir exactement le déplacement élémentaire dont la répétition forme chaque système, montrer que, d'un système à l'autre, les déplacements élémentaires ne diffèrent que par la quantité, les ramener tous à un type unique,
1 . « La chimie n'a encore été faite qu'au point do vue des masses ; il reste à la faire au point de vue des vitesses. » Saigey, de l'Unilé des forces physiques^ p. 184.
désigner l'action élémentaire correspondante du nerf optique et du cerveau, conclure à l'existence d'une sensation optique élémentaire dont les répétitions prodigieusement rapides et multipliées constituent les sensations totales de couleur que nous remarquons en nous. — Par malheur la chimie n'est pas aussi avancée que l'optique; elle ne fait que constater ses systèmes de déplacements, tandis que l'autre définit et mesure les siens; il faut attendre qu'elle puisse, comme sa rivale, figurer les événements prodigieusement petits dont elle ne sait que l'effet final. — Mais, visiblement, dans les deux cas le problème et la solution sont semblables. Dans l'un et dans l'autre, il s'agit de mouvements dont la petitesse, la vitesse et le nombre sont tout à fait disproportionnés aux grandeurs ordinaires que nous pouvons apprécier dans le temps et dans l'espace. On peut donc comparer une onde éthérée à un système de mouvements atomiques, et une succession d'ondes étliérées semblables à une succession de systèmes semblables de mouvements atomiques. Par suite, grâce au premier cas, nous pouvons, jusqu'à un certain point, nous représenter le second.
Une molécule arrive au contact d'une fibrille olfactive ou d'une papille gustative ; là se produit dans, la molécule un système de mouvements
atomiques, et dans la fibrille une action correspondante suit; une seconde molécule semblable arrive au même point; un second système semblable de mouvements atomiques se produit, et dans la même fibrille une seconde action correspondante toute semblable suit. Les deux actions nerveuses semblables ont éveillé deux actions cérébrales semblables et deux sensations élémentaires semblables. Mais le nombre de ces sensations, de ces actions, et de ces systèmes de mouvements qui se succèdent en une seconde est énorme, et la sensation totale d'odeur ou de saveur, comme la sensation totale de couleur n'est que la somme de toutes les sensations élémentaires successives dont la suite occupe un certain temps*.
Nous pouvons maintenant nous faire une idée des quatre sens spéciaux. Le trait distinctif de leurs sensations, c'est que chacune d'elles, même
1. Certaines concordances nous montrent déjà la liaison de nos sensations de saveur et d'odeur avec la constitution atomique, partant avec le changement de constitution atomique, des molécules (Bain, 152, 165).
Trois atomes d'oxygène avec deux atomes d'un métal font un composé de saveur douce ou sucrée. — Tous les alcalis organiques sont fortement amers. — Presque tous les acides ont un goût acide. — Presque tous les sels de fer ont un goût d'encre, etc. — Les substances dont l'odeur est parfumée sont des hydrogènes carbonés. — Les substances d'odeur infecte ont presque toutes de l'arsenic ou du soufre dans leurs bases, etc.
la plus simple, lorsqu'elle arrive à la conscience, est constituée par une succession de sensations élémentaires très-nombreuses et de très-petite durée, dont le rhythme correspond au rhythme spécial d'un événement extérieur, à une ondulation aérienne ou éthérée, à un système de mouvements atomiques, qui est l'antécédent extérieur et naturel en vue duquel le sens a été construit, et par la présence duquel ordinairement il fonctionne. — Ce qui constitue un nerf spécial, c'est la capacité d'éveiller de telles sensations élémentaires. Celles que suscite le nerf acoustique correspondent à des ondulations aériennes comprises entre deux limites. Celles que provoque le nerf optique correspondent à des ondulations éthérées comprises aussi entre deux limites. Celles que font naître les nerfs olfactifs et gustatifs, correspondent à des mouvements moléculaires dont la forme est déterminée. Comparez par exemple les deux sensations qu'éveillent les mêmes ondulations aériennes par les nerfs du toucher et par les nerfs de l'ouïe, c'est-à-dire, d'une part/ le tremblement et le chatouillement plus ou moins forts, et d'autre part, le son plus ou moins intense et aigu. Dans les deux cas, l'antécédent extérieur est le même ; mais les sensations élémentaires excitées par l'entremise du nerf acoustique correspondent aux
éléments de rondiilation aérienne, ce qui n'a pas lieu pour les sensations élémentaires excitées par l'entremise des nerfs tactiles. Car, en fait, tous les détails et toutes les variations de l'ondulation aérienne sont représentés dans la sensation totale de l'ouïe, et ne sont pas représentés dans la sensation totale du toucher. Dans la sensation de l'ouïe, la vitesse plus ou moins grande des ondes est traduite par l'acuité plus ou moins grande du son; le timbre par un groupe supplémentaire de sensations plus faibles ; chaque onde par une sensation élémentaire ; l'épaisseur des ondes par l'intensité du son ; les degrés de condensation de chaque onde par les degrés d'intensité du son. Au contraire, dans la sensation du toucher, la traduction est imparfaite; nous éprouvons seulement que le tremblement devient plus fort et dégénère en chatouillement, quand l'ondulation aérienne devient plus rapide et que ses ondes subissent des condensations plus fortes. — Pareillement un même événement extérieur, l'ondulation éthérée, est traduit de deux façons, par la sensation tactile de chaleur ou de froid, et par la sensation visuelle de couleur et de lumière. Dans la seconde traduction, tous les degrés de vitesse et de longueur que peut prendre l'onde éthérée, sont représentés exactement, mais seulement quand leur vitesse et leur Ion-
gueur attciguent la liuiitc du rouge et ne dépassent pas la limite du violet. Au contraire, la première traduction représente, non-seulement les ondes comprises entre le ronge et le violet, mais beaucoup d'autres ondes situées au-dessus ou au-dessous; seulement aucune onde n'y est représentée spécialement, et la sensation de froid ou de chaud ne fait que traduire en gros la différence d'intensité qui sépare deux systôïnes d'ondulations successives.
Ainsi les quatre sens spéciaux sont quatre langues spéciales, chacune appropriée à un sujet différent, chacune admirable pour exprimer un ordre de faits et un seul ordre de faits. Au contraire le toucher est une langue générale appropriée à tous les sujets, mais médiocre pour exprimer les nuances de chaque sujet. En général, un sens est un système d'écriture spontanée et de notation automatique, semblable à ces instruments de mesure dont on se sert en physique et en chimie. Tantôt ils sont délicats et spéciaux, comme le thermo-multiplicateur, ou la machine qui enregistre elle-même les mouvements du cœur ; tantôt ils sont moins délicats et d'usage universel, comme la balance qui note seulement dans une expérience l'augmentation ou la diminution finale de la pesanteur. Tantôt la sensation élémentaire correspond, trait pour trait,
à l'élément dont la répétition constitue tel événement extérieur; en ce cas la sensation élémentaire transcrit, une à une, avec leur ordre et leur grandeur, toutes les variations de cet élément ; mais si on la met en rapport avec des éléments d'une autre espèce, elle est nulle, ou confuse, ou extrême, et impropre à les bien représenter. Tantôt la sensation élémentaire ne correspond point, trait pour trait, à l'élément dont la répétition constitue tel ou tel événement extérieur, et ne transcrit point, une à une, les variations de cet élément ; mais, quelque soit l'événement extérieur, il éveille une somme de sensations élémentaires, dont le total traduit son total sans finesse ni précision.
IV. Tel est le caractère du toucher, et l'on voit qu'au rebours des autres sens, ses sensations élémentaires ne correspondent à aucun événement élémentaire extérieur et partant ne peuvent être rapportées à aucun type connu. Nous voici donc en face d'une difficulté nouvelle. Nous n'avons pas ici d'événement spécial qui, comme auparavant, nous serve de guide pour démêler les sensations élémentaires. Nous sommes obligés de chercher une nouvelle voie ; avant d'y entrer, voyons parmi les sensations du toucher, celles qui peuvent se ramener à d'autres ; il faut déblayer un terrain avant de le labourer.
En étudiant les paralysies partielles, les physiologistes ont trouvé d'abord deux groupes de sensations primitives, l'un qui comprend les sensations des muscles et l'autre qui comprend les sensations de la peau, les premières ayant pour point de départ l'excitation des extrémités nerveuses qui se trouvent dans les muscles, les secondes ayant pour point de départ l'excitation des papilles nerveuses qui se trouvent dans le derme. Chacun de ces deux groupes peut manquer, l'autre étant conservé.
Si c'est le premier qui manque, on voit manquer toutes les sensations de contraction et de détente musculaires, avec tous leurs degrés jusqu'à l'efFort douloureux, la fatigue et la crampe, en outre les diverses sensations de froid, de chaud, de contact, de douleur, de secousse électrique qu'un excitant appliqué aux muscles excite à l'état normal'. « Dès que ces malades cessent « de voir leurs membres, ils n'ont plus con- (c science de leur position ni même de leur ce existence. Au lit, ils les perdent pour ainsi « dire, et sont obligés d'aller à leur recherche, « ne sachant plus où ils sont. Ils font parfois « effort pour étendre ou fléchir un membre déjà ce étendu ou fléchi. Ont-ils fait un mouvement,