‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 78 sur 112 · Gf Karl Vogt, Leçons sur l'homme · texte numérisé non relu

Gf Karl Vogt, Leçons sur l'homme

« Si, sur un animal, on enlève les lobes cérébraux peu à peu et couche par couche, les différents phénomènes d'une stupidité croissante deviennent toujours plus évidents, sans qu'on puisse déterminer, dans aucune direction, quelque action particulière. — L'ablation d'une moitié du cerveau ne paraît pas avoir d'influence appréciable, ce qui indique qu'au moins pour quelque temps, l'autre moitié, étant entière, peut remplacer la moitié enlevée. On remarque cependant que la fonction s'épuise plus promptement que lorsque le cerveau est entier, ce qui montre que l'opération influe sur la quantité et non sur la qualité des manifestations de l'organe. On a

CIIAP. I FONCTIONS DKS CKNTUES NERVKUX. 327

« Clin accident grave et fat guérie en deux mois (c et demi. Laniotte n'est pas le seul à citer de « pareilles observations, car elles ne sont pas (( très-rares. » — Toutes les mutilations pratiquées sur les animaux concluent dans le même sens'. « On peut retrancher, soit par devant, « soit par derrière, soit par en haut, soit par en « bas, une portion assez étendue des lobes céré- « braux sans que leurs fonctions soient perdues. « Une portion assez restreinte de ces lobes suffit « donc à l'exercice de leurs fonctions. A me- « sure que ce retranchement s'opère, toutes les fc fonctions s'affaiblissent et s'éteignent graduelce lement, et, passé certaines limites, elles sont a tout à fait éteintes.... Dès qu'une perception « est perdue, toutes le sont ; dès qu'une faculté « disparait, toutes disparaissent.... Pourvu que « la perte de substance éprouvée par les lobes « cérébraux ne dépasse pas certaines limites, ces « lobes recouvrent au bout d'un certain temps « l'exercice de leurs fonctions; passé ces pref( mières limites, ils ne les recouvrent plus

réuni plusieurs observations d'hommes qui, à la suite de profondes blessures latérales de la tête, suivies de perles de substance cérébrale, n'ont éprouvé aucune diminution de leurs facultés, mais s épuisaient rapidement et étaient forcés^ après un court travail inleUecluel^ de s'arrêter et de se livrer au repos complet ou même au sommeil. »

1. Flourens, Recherches expérim,entales^ etc. 99. — Et Vulpian, 7U9. (Poules et Pigeons).

« qu'imparfaitement, et, passé ces nouvelles li- (c mites encore, ils ne les recouvrent plus du « tout. Enfin, dès qu'une perception revient, « toutes reviennent, et, dès qu'une faculté repa- « rait, toutes reparaissent. » Une grenouille à qui on n'avait laissé qu'un fragment de ses lobes postérieurs, environ un huitième du cerveau tout entier, avait gardé l'attitude d'une grenouille saine. « Cinq semaines après, on met dans son (c vase une grosse mouche, à qui on a enlevé ce une aile. Dès que la mouche est dans le vase, « la grenouille modifie son attitude, semble épier ce l'insecte, et, au moment où il s'approche, elle « fait un saut peu étendu et cherche à le happer « avec sa langue; mais elle ne le saisit pas du ce premier coup, elle est obligée de recommencer (c le mouvement de projection de sa langue, et ce cette fois elle réussit. Les jours suivants, on ce lui donne encore des mouches qu'elle saisit ce désormais du premier coup.... La seule modiee fication qu'on ait observée dans ses allures, ce c'est un peu moins de vivacité ; de plus, elle ce ne cherche pas, autant que les autres gréée nouilles, à fuir la main qui s'approche pour la ce saisir.... Au contraire, quand le retranchement ce du cerveau est complet, il n'y a jias le moindre ce effort chez les grenouilles pour saisir les mouce ches qu'on leur livre ; et même elles ne les

« avalent que lorsqu'on les introduit jusque dans « le fond de la cavité buccale. » — On voit que chez la première grenouille un huitième du cerveau suppléait au reste; il en faut davantage chez les animaux supérieurs, et, lorsqu'on arrive au sommet de la série animale, la dépendance mutuelle des parties cérébrales devient beaucoup plus grande. Mais la conclusion est toujours la même. Le cerveau est une sorte de polypier, dont les éléments ont les mêmes fonctions. Combien faut-il de cellules et de fibres pour faire un de ces éléments, nous ne pouvons le dire avec précision; mais chacun de ces éléments, par sou action, suffit à susciter toutes les images normales, toutes leurs associations, partant toutes les opérations de l'esprit.

Cela posé, nous pouvons, grâce à notre psychologie, faire un pas de plus. Nous savons que toutes les idées, toutes les connaissances, toutes les opérations de l'esprit se réduisent à des images associées, que toutes ces associations ont pour cause la propriété que les images ont de renaître, et que les images elles-mêmes sont des sensations qui renaissent spontanément. Tout cela s'accorde avec la doctrine physiologique. Une action se produit dans les centres sensitifs proprement dits, protubérance ou tubercules quadrijumeaux; elle y éveille la sensation pri-

maire ou brute. Une action exactement semblable se développe par contre-coup dans un élément cortical des lobes cérébraux, et y éveille la sensation secondaire ou image. La première action est incapable et la seconde est capable de renaître spontanément; partant la sensation brute est incapable et l'image est capable de renaître spontanément. Plus l'écorce cérébrale est étendue, plus elle a d'éléments capables de se mettre en action les uns les autres. Plus elle a d'éléments capables de se mettre en action les uns les autres, plus elle est un instrument délicat de répétition. Le cerveau est donc le répétiteur des centres sensitifs ; tel est son emploi ; et il l'exécute d'autant mieux qu'il est lui-même composé de répétiteurs plus nombreux.

Nous apercevons ici le mécanisme qui rend possible la propriété fondamentale des images, je veux dire leur aptitude à durer et à renaître. Comme le cerveau est composé d'éléments similaires mutuellement excitables, l'action de la [)rotubérance, des tubercules et, en général, des centres sensitifs, une fois répétée par un de ses éléments, se transmet tour à tour aux autres et peut ainsi renaître indéfiniment. Concevez rme série de cordes vibrantes disposées de telle façon que l'ébranlement de la première se com-

munique de corde en corde jusqu'à la dernière et de celle-ci revienne à la première; l'exemple est grossier, mais clair. Telle est l'action qui parcourt les éléments similaires du cerveau; elle dure ainsi, en l'absence de toute excitation extérieure, s'effiiçant, renaissant, et, à travers une suite d'extinctions et de résurrections, indéfiniment survivante. Telle est aussi l'image, et l'on n'a qu'à se reporter à son histoire pour la voir durer, s'effacer, reparaître précisément de la même façon. — Posez maintenant que, par une excitation nouvelle des centres sensitifs , une action différente vienne à se produire dans un des éléments cérébraux; selon la loi de communication, elle devra passer tour à tour dans les autres éléments, et nous devrons avoir une image différente qui, comme la première, devra durer en s'affaiblissant et en se reformant tour à tour. Mais le même élément cérébral ne peut pas être à la fois dans deux états différents, ni partant produire à la fois deux actions différentes. Les éléments cérébraux seront donc sollicités en deux sens différents, et, comme les deux actions sont incompatibles, une seule se propagera.

Laquelle se propagera? Il y a des conditions qui font pencher la balance dans un sens ou dans l'autre. Des deux sollicitations.

l'une ou l'autre l'emporte *. Nous avons vu les lois qui confèrent ou ôtent l'ascendant à telle OU telle image, et ce sont justement celles qui déterminent la propagation de telle ou telle action. Les images luttent entre elles pour prédominer, et de même les actions luttent entre elles pour se propager. A un moment donné, c'est telle action qui se propage et donne l'empire à telle image, pour faire place ensuite à une autre action qui, propagée à son tour, amène sur la scène une autre image. Ainsi se succèdent les images, d'autant plus prépondérantes que l'action qui les suscite se propage à travers un plus grand nombre d'éléments.

Notez que cette présence d'une image n'est que sa prépondérance ; elle est notablement plus forte que les autres, voilà tout; mais elle n'exclut pas les autres; au contraire, les autres persistent à l'état rudimentaire et latent; et à chaque instant nous pouvons observer cette persistance obscure. — Vous venez de chanter quinze ou vingt fois de suite un air nouveau qui vous a beaucoup frappé ; on vous dérange pour quelque petite occupation d'intérieur, ou pour quelque visite ennuyeuse ; là-dessus, une autre série de sensations, d'images et d'idées se déroule forcé-

1. Lois de Ui renaissance et de rolTacement des images. Voyez ci-dessus, livre II. ch. ii.

ment eu vous; mais la première, quoique ayant cédé la place, n'a pas péri. Elle est refoulée, réduite; elle laisse les autres occuper le premier plan et s'imposer à l'attention ; mais toute reculée et toute enfoncée qu'elle est dans le lointain et dans l'ombre, elle dure. Vous la retrouvez dès que vous vous reportez sur elle; elle rejaillit d'elle-même à la lumière sitôt que les importuns sont partis. La preuve de sa persistance secrète est dans l'émotion, dans le malaise, dans les sollicitations sourdes que vous avez ressenties pendant tout l'intervalle et que sa présence obscure excitait eu vous. — De même, vous recevez une bonne ou une mauvaise nouvelle, et, au bout d'une heure, vous cessez d'y penser; et néanmoins, au bout de cette heure et souvent pendant toute la journée, vous éprouvez encore un bien-être ou une inquiétude mal définis, que vous ne savez d'abord comment expliquer, et que vous ne comprenez qu'après réflexion, lorsque vous revient le souvenir de la nouvelle. — Parmi les images ou idées latentes, il faut aussi compter toutes celles des actions que l'on exécute, l'esprit occupé par une autre image ou idée prépondérante. Par exemple, on suit une idée, tout en marchant; on suit le chant du morceau que l'on joue, tout en le jouant; on suit la pensée d'un auteur, tout en le lisant à haute voix.

Dans ces divers cas, les images des mouvements musculaires qu'on veut accomplir sont présentes, puisqu'on accomplit ces mouvements musculaires ; mais leur série n'est pas remarquée , parce qu'une autre série est prépondérante. • — Tel est notre état constant, une image dominante^ en plein éclat, autour de laquelle s'étend une constellation d'images pâlissantes, de plus en plus imperceptibles, au-delà de celles-ci une voie lactée d'images tout à fait invisibles, dont nous n'avons conscience que par un effet de masse, c'est-à-dire par un état général de gaîté ou de tristesse. Chaque image peut passer par tous les degrés d'éclat et de pâleur; à une certaine limite, elle échappe à la conscience, sans que pour cela elle s'éteigne et sans que nous sachions jusqu'à quel degré d'affaiblissement elle peut descendre. — L'échelle de ces degrés descend prodigieusement bas; il suffit, pour s'en convaincre, de noter certaines résurrections d'images*, qui s'opèrent après vingt, trente et cinquante ans d'interruption, certaines évocations maladives d'expériences passagères qui semblaient n'avoir laissé aucune trace. Nous retrouvons ici la même loi que dans les sensations proprement dites ; l'image dont nous avons con-

1. Lois de la renaissance et de l'effacement des images. Voir le détail des divers cas, livre II, ch. ii, p. 148-150.

science n'est aussi qu'un total dont les éléments peuvent être infinitésimaux.

Cela établi, nous concevons l'opération cérébrale correspondante, et . en outre, par ce rapprochement, nous comprenons comment il peut y avoir en nous des images dont nous n'avons point conscience. Lorsqu'une image est prépondérante, l'action correspondante se propage à travers la majeure partie des éléments similaires cérébraux ; mais c'est seulement à travers la majeure partie. En dehors de ce tourbillon sont d'autres éléments où peut en même temps se propager une action différente, dont l'intensité totale est moindre, puisque le nombre de ses facteurs est plus petit; à cette action d'intensité moindre correspond l'image accessoire, d'intensité moindre, presque invisible à la conscience, et que nous n'apercevons que par un détour, sur l'arrière-plan. Que le nombre des facteurs diminue encore, l'intensité de l'action, et, partant, l'intensité de l'image, diminuera proportionnellement ; il arrivera un moment où limage sera tout à fait hors de la portée de la conscience, et pourtant capable encore d'autant de degrés d'affaiblissement que le nombre de ses facteurs sera capable de réductions. La série de ces degrés et de ces réductions peut être énorme, et l'on conçoit qu'au-delà des images secondaires et

tertiaires dont nous pouvons encore démêler ou deviner la présence, il y ait encore des images plus éteintes, au-dessous de celles-ci d'autres encore et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'on arrive à celles qui sont éveillées par l'action d'un seul élément cérébral. On conçoit pareillement que la même image, après avoir été prépondérante pendant un instant, puisse s'effacer par degrés, subsister longtemps sans que nous en ayons conscience, puis tout d'un coup, à notre grande surprise, reparaître avec éclat, suivant l'ascendant plus ou moins étendu de l'action correspondante qui, d'abord propagée à travers la majorité des éléments cérébraux, se limite de plus en plus, se resserre, s'atténue et plus tard reprend l'empire par l'arrivée soudaine d'une sensation imprévue qui renouvelle un de ses fragments.

VII. Nous connaissons maintenant avec exactitude les conditions physiques de nos événements moraux ; pour nos sensations brutes \ c'est une certaine action ou mouvement moléculaire

1. Vulpian, 681. « C'est une notion d'une importance physiologique et philosophique capitale, qu'il y a dans toute sensation complète deux phénomènes tout à fait distincts, si distincts qu'ils ont pour sièges deux parties différentes du système nerveux. L'un est la sensation proprement dite qui a l'isthme de l'encéphale et en partie la protubérance annulaire pour siège. L'autre est l'élaboration intellectuelle de la sensation qui se fait dans le cerveau proprement dit. »

de la protubérance , des tubercules quadrijumeaux et, en général, de quelque centre primaire de l'encéphale ; pour nos images, nos idées et le reste, c'est la même action ou mouvement moléculaire répété et propagé dans les éléments de l'écorce grise cérébrale. De ce mouvement moléculaire dépendent les événements que nous rapportons à notre personne ; s'il est donné , ils sont donnés ; s'il manque , ils manquent. 11 n'y a pas d'exception à cette règle; la pensée la plus haute, la conception la plus abstraite y est soumise, par les mots ou signes qui lui servent de support. Toute idée, voulue ou non, claire ou obscure, complexe ou simple, fugitive ou persistante, implique un mouvement moléculaire déterminé dans les cellules cérébrales. — Mais, outre les événements moraux perceptibles à la conscience, le mouvement moléculaire des centres nerveux éveille encore des événements moraux imperceptibles à la conscience. Ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que les autres, et, du monde qui constitue notre être, nous n'apercevons que les sommets, sortes de cimes éclairées dans un continent dont les profondeurs restent dans l'ombre. Au-dessous des sensations ordinaires sont leurs composantes, à savoir, les sensations élémentaires qui, pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de s'agglomérer en to-

taux. A côté des images et des idées ordinaires, sont leurs collatérales, je veux dire les images et les idées latentes qui, pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de prendre à leur tour la prépondérance et l'ascendant.

Cela posé, nous voyons le monde moral s'étendre beaucoup au delà des limites qu'on lui assignait. On le limite d'habitude aux événements dont nous avons conscience; mais il est clair maintenant que la capacité d'apparaître à la conscience , n'est propre qu'à certains de ces événements; la majorité ne l'a pas. Au delà d'un petit cercle lumineux, est une grande pénombre, et plus loin une nuit indéfinie; mais les événements de la nuit et de la pénombre sont réels au même titre que les événements du petit cercle lumineux. D'où il suit que, si nous trouvons ailleurs une structure nerveuse, des excitations, des réactions, bref tous les accompagnements et toutes les indications physiques que nous avons rencontrés autour des événements moraux dont nous avons conscience, nous aurons le droit de conclure là aussi à la présence d'événements moraux que notre conscience n'atteint pas.

Tel est le cas des phénomènes réflexes, l'un des plus instructifs que présente la physiologie. 11 y a dans le corps vivant un autre centre que l'encéphale ; c'est la moelle épinière ; et cette

moelle, comme rencéphale, renferme une substance grise qui, comme celle de l'encéphale, est un point d'arrivée pour des excitations transmises, et un point de départ pour des excitations renvoyées. Il s'y produit , comme dans l'encéphale, un mouvement moléculaire inconnu, qui, provoqué par l'action des nerfs sensitifs, provoque l'action des nerfs moteurs, et qui, selon toutes les analogies , éveille , comme le mouvement moléculaire de l'encéphale, un événement de l'ordre moral. — En effet, l'action des nerfs moteurs qu'il met en jeu n'est pas désordonnée' ; ce elle est appropriée, adaptée; » elle semble « intentionelle. » En tout cas, elle va vers un but, « même lorsque l'animal est privé de son encéphale, » et cela si parfaitement, que divers physiologistes ont admis une âme, ou du moins, « un centre perceptif et psychique » dans le tronçon de moelle ainsi séparé. — « Chez ce « Triton on a, par une section transversale, ence levé la tête et la partie antérieure du corps (c avec les deux membres correspondants. Je ce pince la peau des parties latérales du corps ; il ce y a, comme vous le voyez, un mouvement de ce courbure latérale du corps produisant une ce concavité du côté irrité, et il est facile de voir

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