‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 84 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA PERSONNE HmiAINE ET L'INDIVIDU PHYSIOLOGIQUE

SOMMAIRE

I. Opinion commune sur la personne humaine et sur ses facultés.

— Sens du mot faculté ou pouvoir. — Forces mécaniques. — Force de la volonté. — Ces mots ne désignent aucun être occulte. — Ils ne désignent qu'un carati-TH d'un événement, à savoir, la particularité qu'il a d'être suivi constamment par un autre. — Illusion métaphysique qui érige les forces en essences distinctes.

II. Illusion métaphysique qui fait du moi une substance distincte.

— Sens du verbe être. — Nos événements successifs sont les composants successifs de notre moi. — En quoi consistent les facultés du moi. — Exemples.

III. Piuine progressive des entités scolastiques. — Idée scientifique des forces et des êtres. — Ap|)]ication au moi et à la matière. ~ Idée mathématique des atomes . — Une substance réelle n'est qu'une série distincte d'événements. — Une force n'est que la propriété pour un de ces événements d'être suivi par un autre de la même série ou d'une autre série. — Idée de la nature.

IV. La série qui constitue le moi est un fragment dans l'ensemble des fonctions animales. — Point de vue physiologique. — Ordre des centres nerveux et des actions nerveuses. — Les ganglions, les segments de la moelle, les étages de l'encéphale. — Point de vue psychologique. - Ordre et complication croissante des événements moraux indiqués ou constatés dans les divers centres. — A mesure que l'animal descend dans l'échelle zoologi-

que, les divers centres deviennent de plus en plus indépendants. — Expériences et observations de Dugès, Landry, Vulpian. — Pluralité foncière de Taninial. — L'individu animal ou humain n'est qu'un système.

I. Jusqu'ici nous avons considéré nos événements, sans nous occuper de l'être auquel ils appartiennent, et que chacun de nous appelle soimême. 11 faut maintenant examiner cet être. D'ordinaire les philosophes lui donnent la place principale et une place tout à fait distincte. (( J'éprouve des sensations, disent-ils, j'ai des souvenirs, j'assemble des images et des idées, je perçois et conçois des objets extérieurs. Ce je ou moi, unique, persistant, toujours le même, est autre chose que mes sensations, souvenirs , images, idées, perceptions, conceptions, qui sont diverses et passagères. De plus il est capable d'éprouver les unes et de produire les autres; et à ce titre il possède des puissances ou facultés. Or ces facultés résident en lui d'une façon stable; par elles il sent, il se souvient, il perçoit, il conçoit, il combine des images et des idées, il est donc une cause efficiente et productrice. » — On arrive ainsi à considérer le moi comme un sujet ou substance ayant pour qualités distinctives certaines facultés, et, au-dessous de nos événements, on pose deux sortes d'êtres explicatifs, d'abord les puissances ou facultés qui les éprouvent ou

les produisent, ensuite le sujet, substance ou âme qui possède les facultés \

Ce sont là des êtres métaphysiques, purs fantômes, engendrés par les mots, et qui s'évanouissent dès qu'on examine scrupuleusement le sens des mots. Qu'est-ce qu'un pouvoir? — Un souverain despotique a un pouvoir absolu ; cela signifie que, sitôt qu'il ordonnera une chose , quelle qu'elle soit , la confiscation d'une propriété , le meurtre d'un homme, elle sera faite. — Un roi constitutionnel n'a qu'un pouvoir limité ; cela signifie que, s'il ordonne certaines choses, le renvoi d'un fonctionnaire, la promulgation d'une loi , elles seront faites , mais que, s'il ordonne d'autres choses, par exemple celles qu'on citait tout à l'heure, elles ne seront pas faites ; cela ne signifie rien de plus. Le mot pouvoir ne désigne ici qu'une liaison constante entre nn fait qui est l'ordre du prince et tels ou tels autres faits qui suivent le premier. — Pareillement on dit qu'un homme sain a le pouvoir de marcher et qu'un paralytique ne l'a pas ; cela veut dire simplement que la résolution de marcher chez l'homme sain est certainement suivie du mouvement des jambes, et qu'elle n'est jamais suivie

1. Garnier, Traité des facuUés de Vdme^ tome I, livre I et II. Voir dans Jouffroy et Maine de Biran la théorie de ces êtres scolastiques.

de co mouvement chez le paralytique ; ici encore le pouvoir n'est que la liaison perpétuelle d'un fait qui est l'antécédent avec un autre fait qui est le conséquent.

Il en est de même pour la force. Tel cheval a la force de traîner un chariot de cinq mille kilogrammes, et n'a pas la force de traîner le même chariot plus chargé. Telle chute d'eau a la force de mouvoir une roue et n'a pas la force de mouvoir une roue plus lourde. Cela signifie que, les muscles du cheval étant contractés, le chariot de cinq mille kilogrammes avancera, et l'autre chariot n'avancera pas; que, l'eau tombant sur les palettes, la première roue tournera et la seconde ne tournera pas. Il n'y a là que des liaisons, l'une entre la contraction musculaire du cheval et le déplacement d'un chariot; l'autre entre la chute de l'eau et la révolution d'une roue. Telle force existe, quand telle liaison existe; elle manque quand cette liaison manque. Deux événements étant liés, le second comparé à d'autres semblables a telle grandeur; en ce cas, on dit que la force a telle grandeur. Quand la grandeur du second événement est double, la grandeur de la force est double. La force de la contraction musculaire est double , si le chariot traîné pèse dix mille kilogrammes au lieu de cinq mille ; la force de la

CliAP. III. LK MOI ET LE CORPS ORGANISE. 375

chute d'eau est double, si la roue mise en révolution est deux fois plus pesante que la première. En général, étant donnés deux faits, l'un antécédent, l'autre conséquent, joints par une liaison constante, on nomme force dans l'antécédent la particularité qu'il a d'être toujours suivi par le conséquent, et l'on mesure cette force par la grandeur du conséquent.

Les noms de pouvoir et de force ne désignent donc aucun être mystérieux, aucune essence occulte. Quand je dis que j'ai la force ou pouvoir de remuer mon bras, je veux dire seulement que ma résolution de remuer mon bras est constamment suivie par le mouvement de mon bras. En effet, si, avec l'aide de la physiologie, j'examine de plus près cette opération, j'y découvre quantité d'intermédiaires , un mouvement moléculaire dans les lobes cérébraux, un autre mouvement moléculaire dans le cervelet, un autre mouvement moléculaire propagé dans la moelle et de là dans les nerfs moteurs du bras, une contraction des muscles des bras, un déplacement de leurs points d'attache. J'ai le pouvoir de remuer mon bras comme l'employé au télégraphe de Marseille a le pouvoir de remuer les aiguilles télégraphiques de Paris. Entre ma résolution et le déplacement de mon bras, il y a tous les intermédiaires énuraérés; entre l'em-

ployé de Marseille et les aiguilles de Paris, il y a les mille kilomètres de fil télégraphique. C'est une particularité constante pour les signaux de l'employé d'être suivis à mille kilomètres de là par le jeu des aiguilles indicatrices ; c'est une particularité constante pour ma résolution d'être suivie à travers dix intermédiaires indispensables par le déplacement de mon bras. Rien de plus, — Par malheur, de cette particularité qui est un rapport, nous faisons, par une fiction de l'esprit , une substance ; nous l'appelons d'un nom substantif, force ou pouvoir ; nous lui attribuons des qualités; nous disons qu'elle est plus ou moins grande ; nous l'employons dans les discours comme un sujet; nous oublions que son être est tout verbal, qu'elle le tient de nous, qu'elle l'a reçu par emprunt, provisoirement, pour la commodité du discours, et qu'en soi il n'est rien, puisqu'il n'est qu'un rapport. Trompés par le langage et par l'habitude, nous admettons qu'il y a là une chose réelle, et réfléchissant à faux, nous agrandissons à chaque pas notre erreur. — En premier lieu, l'être en question étant un pur néant, nous ne pouvons rien y trouver que le vide ; c'est pourquoi, par une illusion dont nous avons déjà vu des exemples',

Page 1