‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 87 sur 112 · Garnier, Traité des facultés de Vâmc · texte numérisé non relu

Garnier, Traité des facultés de Vâmc

élémentaires montre, en effet, que notre moi n'a pas d'autres éléments.

Soit une sensation de saveur, puis une douleur dans la jambe, puis le souvenir d'un concert. Je doute, je soufTre, je me souviens. Dans tous ces verbes se trouve le verbe être^ et tous ces jugements contiennent le sujet y^, lié par le verbe être avec un participe qui désigne un attribut. Or, en tout jugement, le verbe est énonce que l'attribut est un élément , un fragment, un extrait du sujet, inclus en lui, comme une portion dans un tout ; c'est là tout le sens et tout l'office du verbe être ; et il en est de même ici que dans les autres cas. Donc le verbe énonce ici que la sensation de saveur, la souffrance, le souvenir du concert sont des éléments, des fragments, des extraits du moi. Nos événements successifs sont donc les composants successifs de notre moi. Il est tour à tour l'un, puis l'autre. Au premier moment, comme l'a très-bien vu Gondillac, il n'est rien que la sensation de saveur, au second moment, rien que la souffrance, au troisième moment rien que le souvenir du concert. — Non qu'il soit un simple total; car le verbe est^ qui joint le sujet à l'attribut, énonce, non-seulement que l'attribut est inclus dans le sujet comme une portion dans un tout, mais encore que l'existence du tout précède sa divi-

sioii. Quelle que soit l'origine d'un jugement, toujours l'attribut est par rapport au sujet un

fragment artificiel par rap[)ort à un tout naturel. L'esprit extrait le fragment, mais, au même instant, reconnaît que cette extraction ou abstraction est puremeut fictive et que, si le fragment existe à part, c'est qu'il l'y met. En effet, c'est seulement pour la commodité de l'étude que nous séparons nos événements les uns des autres ; ils forment effectivement une trame continue où notre regard délimite des tranches arbitraires '. Notre opération est semblable à celle d'un homme qui, pour mieux connaître une longue planche, la divise en triangles, en losanges, en carrés, tous marqués à la craie. La planche reste une et continue ; on ne peut pas dire qu'elle soit la série de ses morceaux ajoutés bout à bout, puisqu'elle n'est divisée que pour l'œil; et cependant elle équivaut à la série de ses morceaux; eux ôtés, elle ne serait plus rien; ils la constituent. De la même façon le moi demeure un et continu; on ne peut pas dire qu'il soit la série de ses événements ajoutés bout à bout, puisqu'il n'est divisé en événements que pour l'observation; et cependant il équivaut à la série de ses événements ; eux ôtés, il ne serait

1. Les Philosophes français du dix-neuvième siècle., par H. Taine, 3« édition, page 250.

CHAP. III LE MOI Er LE CORPS ORGANISÉ. 381

plus rien; ils le constituent. — Quand nous l'en séparons, nous faisons comme l'homme qui dirait, en parcourant tour à tour les divisions de la planche : « Cette planche est ici un carré, tout à l'heure elle était un losange, là-bas elle sera un triangle ; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le passé, prévoir l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique, pendapt que ses divisions varient; donc elle en diffère, elle est un être distinct et subsistant, c'est-à-dire une substance indépendante dont les losanges, le triangle, le carré, ne sont que les états successifs. » Par une illusion d'optique, cet homme crée une substance vide qui est la planche en soi. Par une illusion d'optique semblable, nous créons une substance vide qui est le moi pris en lui-même. — De même que la planche n'est que la série continue de ses divisions successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses événements successifs. Si on le considère à un moment donné, il n'est rien qu'une tranche interceptée dans la trame, c'est-à-dire un groupe d'événements simultanés, en train de se faire et de se défaire , telle sensation saillante parmi d'autres moins saillantes, telle image prépondérante parmi d'autres qui vont s'affaiblissant. A tout autre moment la tranche est analogue ; il «'est donc rien d'autre ni de plus.

Que maintenant on classe ces divers événements, sensations, images, idées, résolutions; qu'à chaque classe on impose un nom, sensibilité, imagination, entendement, volonté ; qu'on attribue au moi divers pouvoirs, celui de sentir, celui d'imaginer, celui de penser, celui de vouloir; cela est permis et utile. Mais on doit ne jamais oublier ce que l'on met sous des mots pareils; on veut dire simplement que cet être sent, imagine, pense, veut, et que, si les choses restent les mêmes, il sentira, imaginera, pensera, voudra. Quand l'on dépasse cetteproposition vague, on veut dire que, telles conditions étant données, cet être aura telle sensation, image, idée, résolution, en d'autres termes, que dans la trame qui le constitue il y a une liaison constante entre tel événement intérieur ou extérieur. — J'ai le pouvoir de me rappeler un tableau, les Noces de Cana par Véronèse ; cela signifie qu'à l'âge où je suis, et avec la mémoire que j'ai, la résolution de me rappeler le tableau est constamment suivie, au bout d'un certain temps, par la renaissance intérieure, plus ou moins nette et complète, des figures et des architectures qui composent le tableau. — J'ai la faculté de percevoir un objet extérieur, cette table, par exemple ; cela signifie que dans l'état de santé où je suis, sans amaurose, ni paralysie

tactile ou musculaire, si la table est éclairée, si elle est à portée de ma main ef de mes yeux, si je tourne les yeux vers elle, ou si j'y porte la main, ces deux actions seront constamment suivies par la perception de la table. — Les forces, facultés ou pouvoirs qui appartiennent à la trame ne sont donc rien que la propriété qu'a tel événement de la trame d'être constamment suivi, sous diverses conditions, externes ou internes, par tel événement interne ou externe. Il n'y a donc rien dans la trame que ses événements et les liaisons plus ou moins lointaines qu'ils ont entre eux ou avec les événements externes ; et le moi qui est la trame ne contient rien en dehors de ses événements et de leurs liaisons.

La destruction de ce fantôme métaphysique abat l'un des chefs survivants de cette armée d'entités verbales qui jadis avaient envahi toutes les provinces de la nature, et que, depuis trois cents ans, le progrès des sciences renverse une à une. Il n'y en a plus que deux aujourd'hui, le moi et la matière; mais jadis il y en avait une légion ; alors, pendant l'empire avoué ou dissimulé de la philosophie scolastique, on imaginait, sous les événements, une quantité d'êtres chimériques, principe vital, ame végétative, formes substantielles, qualités occultes, forces plastiques, vertus spécifiques, affinités, appétits, énergies,

archées, bref un peuple d'agents mystérieux, distincts de la matiè'ï'e, liés à la matière, et que ron croyait indispensables pour expliquer ses transformations. Ils se sont évanouis peu à peu au contact de l'expérience. Aujourd'hui, quand les savants parlent des forces physiologiques, chimiques, physiques ou mécaniques, ils ne voient dans ces noms que des noms. Leur œuvre se borne à constater des liaisons constantes; quand ils expliquent un fait, c'est par un autre fait. Au plus haut de leurs théories *, ils posent des couples d'événements très-généraux, l'un antécédent, l'autre conséquent, dont le second suit le premier sans exception, ni condition ; de ces couples, ils déduisent le reste. S'ils emploient le mot force, c'est pour désigner la liaison constante du second avec le premier. S'ils admettent des forces différentes, c'est que, dans l'état présent de nos connaissances, les couples auxquels se ramènent tels et tels groupes d'événements ne peuvent pas être ramenés l'un à l'autre ni à d'autres couples. En somme, les entités verbales ne subsistent plus qu'aux deux extrémités de la science, dans la psychologie par la notion du moi et de ses facultés, dans les préliminaires de la physique par la notion de la matière et de ses forces primitives.

1 . Stuart Mill, Système of Logic^ principalement la théorie de l'Induction.

— Jusqu'ici, cette illusion a tenu la psychologie enrayée, surtout en France; on s'est appliqué à observer le moi pur ; on a voulu voir dans les facultés « les causes qui produisent les phénomènes de l'âme'; » on a étudié la raison, faculté qui produit les idées de l'infini et découvre les vérités nécessaires; la volonté, faculté qui produit les résolutions libres. On n'a fait ainsi qu'une science de mots. « A un crochet peint sur le mur, dit un philosophe anglais, on ne peut suspendre qu'une chaîne peinte sur le mur. » Laissons là les mots, étudions les événements, seuls réels, leurs conditions, leurs dépendances, et certainement, en reprenant le sentier ouvert par Condillac, rouvert par James Mill et ses successeurs anglais, nous arriverons par degrés à faire une science de choses et de faits.

III. Cette entité ruinée au sommet de la nature, il reste, à la base de la nature, une autre entité, la matière, qui tombe du même coup. Jusqu'ici, les plus fidèles sectateurs de l'expérience ont admis, au fond de tous les événements corporels, une substance primitive, la matière douée de force. Les positivistes eux-mêmes subissent l'illusion ; en vain ils réduisent toute connaissance à la dé-

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