‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 88 sur 112 · Garnier, Traité des facultés de rdme, t. I · texte numérisé non relu

Garnier, Traité des facultés de rdme, t. I

couverte des faits et de leurs lois. Par delà la région accessible des faits et de leurs lois, ils posent une région inaccessible , celle des substances , choses réelles et dont la science serait certainement très-précieuse, mais vers lesquelles nulle recherche ne doit s'égarer, parce que l'expérience atteste la vanité de toute recherche à cet endroit. Or l'analyse qui montre dans la substance et dans la force des entités verbales, s'applique à la matière aussi bien qu'à l'esprit. Dans le monde physique comme dans le monde moral, la force est cette particularité que possède un fait d'être suivi constamment par un autre fait. Isolée par abstraction et désignée par un nom substantif, elle devient un être permanent, subsistant, c'est-à-dire une substance. Mais elle n'est telle que pour la commodité du discours, et, si on veut en faire quelque chose de plus, c'est par une illusion métaphysique semblable à celle qui pose à part le moi et ses facultés. Les savants eux-mêmes en viennent involontairement à cette conclusion quand, munis des formules mathématiques et de tous les faits physiques, ils essayent de concevoir les dernières particules de matière *. Car ils arrivent à se figurer les atomes, non pas

1. Renouvier, Essais de critique générale, y essai, 25, exposition des idées de Boscovich, Ampère, Poisson et Cauchy.

GI-IAP. m. LE MOI ET LE CORPS ORGANISÉ. 387

selon l'imagination grossière de la foule, comme de petites masses solides, mais comme de purs centres géométriques par rapport auxquels les attractions, puis les répulsions croissent avec la proximité croissante. Dans tout cela il n'y a que des mouvements présents, futurs, ou possibles, liés à certaines conditions, variables en grandeur et en direction suivant une certaine loi, et déterminés par rapport à certains points.

Ainsi, dans le monde physique comme dans le monde moral, il ne reste rien de ce qu'on entend communément par substance et force ; tout ce qui subsiste ce sont les événements, leurs conditions et leurs dépendances, les uns moraux ou conçus sur le type de la sensation, les autres physiques ou conçus sur le type du mouvement. La notion àQfait ou événement correspond seule à des choses réelles. A ce titre, le moi est un être aussi bien que tel corps chimique, ou tel atome matériel ; seulement c'est un être plus composé, partant soumis à des conditions de naissance et de conservation plus nombreuses. Corps chimique, atome matériel, moi, ce qu'on appelle un être, c'est toujours une série distincte d'événements; ce qui constitue les forces d'un être, c'est la propriété pour tel ou tel événement de sa série d'être suivi constamment par tel événement de sa série ou d'une autre série; ce qui constitue la

substance d'un être, c'est la permanence de cette propriété et des autres analogues. C'est pourquoi, si nous embrassons d'un regard la nature et si nous cbassons de notre esprit tous les fantômes que nous avons mis entre elle et notre pensée, nous n'apercevons dans le monde que des séries simultanées d'événements successifs, chaque événement étant la condition d'un autre, et en ayant un autre pour condition.

IV. Gela posé, on comprend sans difficulté la liaison de la personne humaine avec l'individu physiologique. Car il ne s'agit plus de savoir comment une substance inétendue, appelée âme, peut résider dans une substance étendue, appelée corps, ni comment deux êtres de nature aussi différente peuvent avoir commerce entre eux; ces questions scolastiques tombent avec les entités scolastiques qui les suggèrent. Nous n'avons plus devant les .yeux qu'une série d'événements appelée moi, liée à d'autres qui sont sa condition. Dès lors il n'y a rien d'étrange dans les dépendances que nous avons constatées. La trame de faits qui constitue notre être est un district distinct dans l'ensemble des fonctions dites nerveuses, et cet ensemble luimême est uue province distincte dans l'animal vivant pris tout entier. Comme on l'a montré,

cette trame peut être considérée à deux points de vue. soit directement, eu elle-même et par la conscience, soit indirectement, par la perception extérieure et d'après les impressions qu'elle produit sur nos sens. — A côté des idées, images et sensations, événements fort composés dont nous avons conscience et que cette particularité distingue des autres événements analogues, sont d'autres événements rudimentaires et élémentaires du même genre, dont nous n'avons pas conscience, et que dénote l'action réflexe : tel est le premier point de vue. — A côté des mouvements moléculaires fort composés qui se passent dans la substance grise des lobes cérébraux et des centres dits sensitifs, sont d'autres mouvements moléculaires analogues et moins composés qui se passent dans la substance grise de la moelle et dans les ganglions du système nerveux sympathique*; tel est le second point de vue. — Le premier est le point de vue psychologique ; le second est le point de vue physiologique. — D'après le second, il y a dans l'animal plusieurs centres d'action nerveuse, les ganglions du grand sympathique, les divers segments de la moelle, les divers départements de l'encéphale, plus ou moins subordonnés ou

1. Expériences de Claude Bernard sur le pouvoir réflexe du ganglion sous-maxillaire.

390 LIVRE IV. C.OXniTIONS DES ÉVÉNEMENTS MORAUX.

dominateurs, plus ou moins simples ou compliqués, mais tous distincts, mutuellement excitables, et doués des mêmes propriétés fondamentales. — D'après le premier, il y a dans l'animal plusieurs groupes d'événeçients moraux, idées ^ images, sensations proprement dites, sensations rudimentaires et élémentaires, tous plus ou moins subordonnés ou dominateurs, plus ou moins simples ou compliqués, mais distincts, mutuellement excitables, et plus ou moins voisins de la sensation. — En forçant les termes, on pourrait considérer la moelle comme une file d'encéphales rudimentaires, et les ganglions du système sympathique comme un réseau d'encéphales plus rudimentaires encore'. Par suite, l'on verrait, dans les groupes de sensations rudimentaires dont nous n'avons pas conscience, des âmes rudimentaires; et, de même que l'appareil nerveux est un système d'organes à divers états de complication , de même l'individu psychologique serait un système d'âmes à divers degrés de développement.

Ne prenons ces métaphores que pour ce qu'el-

1. Landry, Des Paralysies^ 47. « Ghacfue segment de la moelle est un véritable centre d'innervation.... On peut considérer le cordon médullaire comme constitué par une série de centres nerveuc à propriétés identiques, mais pourtant affectés à des fonctions différentes , suivant les organes auxquels sont affectés les nerfs qui en proviennent... La physio-

les valent , c'est-à-dire pour des locutions qui traduisent en langage ordinaire les faits positifs que nous constatons. Toujours est-il que, si l'on descend la série animale, on les voit devenir de plus en plus exactes; la dépendance mutuelle des centres nerveux devient alors moins étroite; chacun d'eux souffre moins du retranchement des autres; isolé, il fonctionne moins incomplètement et plus longtemps. Nous avons vu, dans un triton ou une grenouille , le train postérieur, séparé du reste, exécuter des mouvements complexes, adaptés à un but, et capables, si les circonstances changent, de s'adapter à un autre but. Ces mouvements coordonnés et qui semblent dénoter une intention, sont bien plus visibles encore dans les tronçons d'un insecte * . Cela va si loin que plusieurs observateurs y ont vu une intention véritable, et partant de véritables représentations, comme celles dont les lobes cérébraux sont l'organe. « J'enlève rapidement avec des ci- « seaux, dit Dugès, le protothorax de la Mantis «■ rcligiosa. Le tronçon postérieur reste appuyé « sur les quatre pattes, résiste aux impulsions par

logie en cela serait d'accord avec l'anatomie comparée qui montre la moelle se segmentant peu à peu, à mesure qu'on descend des mammifères aux poissons et de ceux-ci à des animaux plus inférieurs encore, les crustacés par exemple. « 1. Vulpian, ouvrage cité, 790. Expériences de Dugès, Dujardin, Walkenaer, etc. Dugès, Physicloyie comparée, I, 337.

« lesquelles on cherche à le renverser, se relève et (( reprend son équilibre si on force cette résiste tance, et, en même temps, témoigne, par la tré- (( pidation des élytres et des ailes, d'un vif senti- « ment de colère , comme il le faisait pendant (( l'intégrité de l'animal, quand on l'agaçait par « des attouchements ou des menaces.... On peut « poursuivre l'expérience d'une façon plus parce lante. Le protothorax, qu'on a détaché des au- « très segments, contient un ganglion bilobé qui a envoie des nerfs aux bras ou pattes antérieures, « armées de crochets puissants. Qu'on en détache a encore la tête, et ce segment isolé vivra pendant « près d'une heure avec son seul ganglion ; il « agitera ses longs bras et saura très-bien les a tourner contre les doigts de l'expérimentateur « qui tient le tronçon, et y imprimer douloureu- « sèment leur crochet. »

Descendons encore d'un pas, la pluralité foncière de l'animal deviendra manifeste *. « Chez les « annelés, chaque ganglion correspond à un seg- « ment du corps formé souvent de plusieurs ance neaux, comme par exemple chez les sangsues, (( dont toutes les parties se répètent de cinq en cinq « anneaux. Chaque segment possède ainsi, outre ce « ganglion, une portion semblable des principaux

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