Article Tastsinn
« fournissent directement à la conscience aucune « notion de lieu. Us n'en fournissent qu'indirec- « tement, par l'éveil d'une activité de notre âme, « au moyen de laquelle nous nous représentons c( nos sensations comme comprises dans un en- « semble et douées de rapports mutuels. « Il y a là une œuvre nltérieure et surajoutée, l'adjonction d'une série d'images musculaires qui , par sa durée , mesure la distance, l'adjonction dun groupe d'images tactiles et musculaires qui marquent la consistance, la figure, la grandeur de l'organe auquel la sensation est rapportée, l'adjonction d'un groupe d'images visuelles qui notent cet organe parmi les autres organes et les autres objets notés de la même façon. Tout cela est l'œuvre de l'expérience, et l'expérience, poussée plus avant, peut associer à la sensation des représentations plus exactes. Un anatomiste qui fléchit sa main imagine la contraction de chacun des muscles qui concourent à cet effet, le grand palmaire, le palmaire grêle, le cubital antérieur et les autres. S'il est piqué, il se figure la forme, la couleur, la distribution des petits filets blanchâtres et mollasses qu'on appelle nerfs et que la piqûre a touchés. Il se représente sa sensation de contraction comme située dans les nerfs de ces muscles contractés, et sa sensation de douleur comme située dans l'extrémité piquée des petits
filets blanchâtres. Cette association, moins fixe que la nôtre, est la même que la nôtre, et comme un second étage peu solide posé sur un premier étage indestructible. Mais tous les deux sont des constructions ajoutées et que le sol primitif ne portait pas.
V. Si maintenant on compare les deux atlas, on les trouvera fort diff'érents. Que le premier, l'atlas tactile et musculaire, soit efficace pour^ loger nos sensations en tel ou tel point de notre corps, cela s'explique sans difficulté ; car on a vu que nous concevons l'étendue, la distance, la position par une série de sensations musculaires interposée entre un point et un point, entre une sensation et une sensation. J'ai éprouvé plusieurs fois un attouchement au cou ou à la joue ; j'ai déterminé sa position par la série de sensations musculaires qu'il faut à ma main pour l'atteindre et j'ai caractérisé son siège par le groupe de sensations tactiles que le cou pressé, palpé, parcouru donne àmamain. Une association stable s'est donc faite entre les sensations dont lepoint de départ est dans les nerfs du cou, et cette série d'images musculaires jointe à ce groupe d'images tactiles. Par conséquent, toutes les fois qu'une pareille sensation se produira, j'imaginerai sa position et son siège. — 11 n'en est pas ainsi de l'atlas visuel, et
CHAP. IL l'Éducation des sexs. m
il faut chercher comment les sensations de l'œil, qui, toutes seules, ne semblent propres qu'à nous renseigner sur les couleurs, peuvent, par surcroît, uous faire connaître la distance, l'étendue et la position. C'est qu'elles sont elles-mêmes transformées, et érigées en équivalents de sensations tactiles et musculaires, par l'association qu'elles ont contractée avec des sensations tactiles et musculaires. Primitivement et par elle-même, la rétine ébranlée n'éveille en nous que la sensation de la lumière, de l'obscurité, des couleurs suc cessives et simultanées. C'est ultérieurement, et par l'adjonction d'images auxiliaires, que cette pure sensation visuelle reçoit une situation apparente, et que nous voyons les objets à telle distance, dans telle direction, avec telle forme et telles dimensions.
Là-dessus, l'histoire des aveugles-nés qu'on vient d'opérer est décisive. Au moment où ils recouvrent la vue, ils éprouvent les mêmes sensations visuelles que nous. Mais leur œil n'a pas fait son éducation comme le nôtre; par conséquent, ce qui manque alors à leur œil, est ce que le nôtre a acquis ; les lacunes de leur perception mesurent les additions qui ont complété notre perception. — Du reste, pour s'expliquer les diverses issues de l'expérience, il faut constater au préalable si l'éducation de leur œil est
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nulle ou seulement quasi-nulle'. D'ordinaire, leur cristallin, quoique opaque, laisse déjà passer un peu de lumière ; l'aveugle de Gheselden distinguait au moins trois couleurs, le blanc, le noir et l'écarlate ; celui de Ware reconnaissait les couleurs quand on les approchait de ses yeux. Partant, quelques-uns d'entre eux avaient appris à diriger leur regard et, jusqu'à un certain point, ils savaient, d'après l'affaiblissement des couleurs, juger de la distance. C'est pourquoi, on a trouvé parfois qu'après l'opération le malade pouvait sur-le-champ aller « prendre la main du chirur- « gien, décider à la simple vue si cette main se « rapprochait ou s'éloignait de lui.» Mais ce cas est rare, et quand l'aveugle-né n'a point encore appris à interpréter l'affaiblissement de la couleur, il n'a aucune idée de la position des objets visibles. Le plus souvent, au moment où pour la première fois il voit clair, il croit « que tous ce les objets qu'il regarde touchent ses yeux, de « même que les objets qu'il tâte touchent sa « peau -. « Ainsi parlaient les aveugles de Gheselden et de Home; ils situaient leur sensation nouvelle selon les habitudes de leur toucher, et
1. Gheselden, Philosophical transaclions,XXX.Y ^ kkl . année 1728. — Ware, Ibid.. UOl. — Home, Ibid., 1807. — Waldrop, Ibid., I826.
2. Dans un cas rapporté par AI. Xunnely, « le jeune patient disait que les objets touchaient ses yeux, et il marchait
appliquaient au cas nouveau l'expérience ancienne*. Du reste, celui de Home avait toujours fait ainsi ; avant l'opération, quand il regardait le soleil à travers ses cristallins opaques, il disait : (c II touche mes yeux. » L'opération faite, le même jugement localisateur subsista; comme on lui demandait, aussitôt après, ce qu'il avait vu : a Votre tête, répondit-il; elle semblait toucher mon œil.» Mais il ne put en dire la forme. Ce fut seulement après trois mois, et un mois après l'abaissement de la seconde cataracte, que les objets lui semblèrent situés plus loin, quoique pourtant à une courte distance. Aucun de ces aveugles opérés ne sut, du premier coup, interpréter ses nouvelles sensations , décider de la situation, de la forme, de la grandeur des objets, les reconnaître. Il fallut que le toucher, lentement, par degrés, instruisît l'œil. Un des
avec précaution, tenant les mains élevées devant ses yeux, pour empêcher ces objets de les toucher et de les blesser. »
Examination of sir William Hamiltons Philosophy^ by Stuart Mill, p. 285, troisième édition. Traduction de M. Gazelles.
1. A. vaut l'opération, l'aveugle a fermé et ouvert déjà ses paupières, et connaît certainement leur situation, comme celle des autres portions de son corps. D'ordinaire, aussitôt après l'opération, le jour trop vif l'oblige à les fermer, et à contracter sa pupille. — Voilà deux sensations musculaires dont il connaît l'emplacement, et qui sans doute contribuent à lui faire situer sa nouvelle sensation visuelle contre le globe de l'œil.
opérés de Home, dix minutes après l'opération, interrogé sur la ligure d'un petit carton rond, répondit : « Laissez-moi le toucher, « et je vous répondrai. » On l'en empêche, il réfléchit et dit, peut-être un peu au hasaid, qu'il est rond. Mais, un instant après, il dit la même chose d'un petit carton carré, puis d'un autre, triangulaire. Le lendemain, même erreur. Alors, reprenant le carton carré, on lui demande s'il peut y trouver un angle. Il veut tâter, on refuse; il examine, découvre un angle, puis compte aisément les trois autres. C'est la première éducation de l'œil qui commençait. — Tous étaient comme l'aveugle de Cheselden, « qui, avec les yeux, ne « se faisait idée de la forme d'aucune chose, ne « distinguait aucune chose des autres, si difie- « rentes qu'elles fussent en figure et en grandeur. c( Quand on lui nommait celles qu'auparavant il « avait connues par le toucher, il les regardait « très-attentivement pour les reconnaître; mais, « comme il avait trop de choses à apprendre à a la fois, il en oubliait toujours beaucoup, appre- « nant et oubliant, comme il le disait lui-même, (c mille choses en un jour. Par exemple, ayant ce oublié souvent qui était le chat et qui était le c< chien, il avait honte de le demander. Un jour, « il prit le chat qu'il connaissait bien par le toute cher, le regarda fixement et longtemps^ le posa
« par terre et dit : A présent, Minet, je te recon- (( naîtrai une autre fois. » Plus tard, (|uand avec les yeux il eut connu le visage de ses parents, « on lui montra le portrait de son père en minia- « turc sur la montre de sa mère; on lui dit ce « que c'était, et il le reconnut comme ressema blant. Mais il s'étonna fort qu'un grand visage « pût être représenté dans un si petit espace; « auparavant, disait-il, cela lui aurait paru aussi « impossible que de mettre un boisseau dans un « setier ^ . »
Il leur faut du temps pour accorder les diverses sensations visuelles que le même objet leur fournit selon ses diverses distances, et pour les raccorder toutes ensemble avec les sensations musculaires et tactiles que l'objet leur a déjà fournies. A cet égard, l'exemple le plus instructif
1. « Gaspard Hauser donne les détails suivants sur ce « qu'il éprouva lorsque, pour la première fois, il fut tiré de « la prison obscure où il avait passé seul toute sa vie. — Toutes « les fois qu'il regardait, à travers la fenêtre, les objets du « dehors, la rue, un jardin, etc., il lui semblait qu'il y avait, « tout contre ses yeux, un volet couvert de couleurs confuses « de toute espèce, et sur lequel il ne pouvait reconnaître « ni distinguer rien de déterminé et d'individuel. D'après son 0 propre témoignage, ce fut seulement au bout de quelque « temps, et après des promenades au dehors, qu'il se con- « vainquit que ce qui lui avait d'abord paru un volet de di- « verses couleurs était en réalité un ensemble de choses « toutes différentes ; et de même pour beaucoup d'autres ob- « jets. A la fin le volet disparut, et il vit et reconnut tous
est celui de la dame opérée par Waldrop. — Elle était beaucoup plus aveugle que les autres; car non-seulement elle était née avec deux cataractes, mais, à l'âge de six mois, un chirurgien maladroit lui avait détruit l'œil droit et bouché la pupille de l'œil gauche. Elle ne reconnaissait aucune couleur. Elle distinguait une chambre très-éclairée d'une chambre très-obscure, mais ne pouvait même dire où était la fenêtre. Au soleil, et par une belle lune, elle savait d'où venait la lumière ; rien de plus ; elle avait vécu ainsi jusqu'à quarante-trois ans. Waldrop ouvrit l'iris, elle put voir, et revint chez elle en voiture, les yeux couverts par un mouchoir lâche de soie. « Le premier objet qu'elle remarqua fut une voi- « ture de louage : qu'est-ce, dit-elle, que cette « grande chose qui vient de passer devant « nous ?... Le soir, elle pria son frère de lui mon-
« les objets dans leurs justes proportions. » (Franz, On the cyc, p. 34, 36.) — Le docteur Franz ajoute : « Puis(jue les « idées sont produites par la rétlexion appliquée aux sensa- « tions, pour qu'un individu se fasse par la vue une idée « exacte des objets, il est nécessaire, dans tous les cas, que les « facultés de son esprit soient complètes , et aient leur jeu « libre. Un fait à l'appui est ce cas d'un jeune garçon qui « n'avait aucun défaut de la vue, mais dont l'intelligence « était faible, et qui, à l'âge de sept ans, était incapable d'es- « timer la distance des objets, surtout dans le sens de la « hauteur : il tendait fréquemment la main vers un clou du « plafond ou vers la lune. C'est donc le jugement qui corrige « et rend claire cette idée ou perception des objets visibles. »
a trer sa montre... et la regarda un temps consi- « dérable en la tenant près de son œil. On lui (( demanda ce qu'elle voyait ; elle répondit qu'il « y avait un côté clair et un côté obscur. » En effet, ces deux sensations du clair et de. l'obscur correspondaient seules à des sensations anciennes, puisque jusque-là elle n'avait su distinguer que la lumière et l'obscurité. — D'beure en heure, on la vit remarquer un point, puis un autre, puis d'autres encore dans la quantité de sensations de couleurs qui l'assiégeaient. Mais elle en était étourdie : « Je me sens stupide, » disait-elle. Volontiers elle se taisait, ne sachant comment se reconnaître dans ce chaos d'impressions encore dépourvues de sens pour son œil inexpérimenté. — Deux semaines plus tard, elle disait toujours : *i Je vois beaucoup de choses; si cr seulement je pouvais dire ce que je vois! mais « sûrement je suis bien stupide. » Cependant elle apprenait peu à peu le nom des couleurs, et les distingua vite ; mais, pour la perception des formes, c'est-à-dire pour la transcription dans l'atlas visuel nouveau de l'ancien atlas tactile et musculaire, l'apprentissage fut très-long. — Le septième jour, on lui montra des tasses et des soucoupes. «A quoi ressemblent-elles? — Je ne « sais pas, elles me semblent bien singulières; « mais je puis vous dire tout de suite ce qu'elles
« sont, si je les touche. » — « Elle distingua une « orange qui était sur la cheminée, mais ne put a dire ce que c'était^ avant de l'avoir touchée. » Au dix-huitième jour on lui mit entre les mains un porte-crayon d'argent et une grosse clef : a Elle les reconnut et les distingua très-bien ; « mais, quand ils furent placés sur la table, côte « à côte, quoique avec l'œil elle distinguât chacun « d'eux , elle ne put dire lequel était le portece crayon et lequel était la clef. » Le vingt-cinquième jour, en voiture à Régent' s-Park, elle s'informait toujours de la signification de ses sensations visuelles. « Qu'est-ce que cela? » — C'était un soldat. — « Qu'est-ce qui vient de passer près « de nous? » — C'était un homme à cheval. — « Mais qu'est-ce qu'il y a là sur le pavé, tout « rouge ?» — C'étaient des dames avec des châles rouges. — Il fallait sans cesse lui traduire dans le langage tactile qu'elle entendait la langue inconnue que son œil lui parlait. — Comme, avant l'opération, elle savait dire d'où venait la lumière, elle était probablement déjà capable de diriger à peu près sa tête et ses yeux du côté où apparaissaient les objets éclairés ; mais chez elle cet art était tout à fait rudimentaire. Le dix- huitième jour, « elle semblait encore « éprouver la plus grande difficulté à découvrir (' la distance d'un objet; car lorsqu'un objet
« ôtait tenu tout près de son œil, elle le cher- « chait en étendant sa main bien au delà, pence dant qu'en d'autres occasions elle faisait le « geste de saisir tput près de son visage, alors « que l'objet était très-loin d'elle....» — Lorsqu'au bout de six semaines elle quitta Londres, elle avait acquis une connaissance assez exacte des couleurs, de leurs diverses nuances, de leur nom et aussi de beaucoup d'objets, « mais rien ence core qui ressemblât à une connaissance précise a de la distance ou de la forme. Elle avait en- « core beaucoup de difficulté et il lui fallait une (c infinité de tentatives inutiles, pour diriger son (( œil vers un objet; de sorte que, lorsqu'elle « essayait de le regarder, elle tournait sa tête en « diverses directions, jusqu'à ce que son œil eût « saisi l'objet à la recherche duquel il s'était ce mis. » En effet, le moindre mouvement de la tête remplace toutes nos sensations visuelles par d'autres; il doit être tel ou tel, ni trop grand ni trop petit; pour atteindre à telle sensation visuelle préconçue, nous devons viser juste. De même qu'un enfant ne démêle et ne retient qu'après beaucoup de tâtonnements l'espèce précise et le degré juste d'effort par lequel son bras jettera une pierre à dix pas, et non à neuf ou à onze ; de même la dame opérée ne put distinguer et fixer dans sa mémoire qu'après beaucoup
d'essais incessamment corrigés, la sorte particulière, le degré d'intensité, la durée précise de là sensation musculaire que son cou devait éprouver pour que l'inclinaison à droite ou à gauche, l'élévation ou l'abaissement de sa tète et, partant, de son œil, fussent de trois degrés et non pas de deux, quatre ou cinq.
Tout ce détail aboutit à la même conclusion : nos sensations visuelles pures ne sont rien que des signes. L'expérience seule nous en apprend le sens ; en d'autres termes, l'expérience seule associe à chacun d'eux l'image de la sensation tactile et musculaire correspondante. — Aujourd'hui, l'analyse des physiologistes et des physiciens ^ a marqué, par une multitude d'épreuves et de contre-épreuves, tous les pas de cette association. Les sensations que nous procure la rétine sont celles des difFérentes couleurs et des différents degrés du clair et de l'obscur; en outre, comme elle est une gerbe serrée de filets nerveux distincts, chacun de ses filets, selon la règle générale du système nerveux, éveille, quand il est touché, une sensation distincte. A ces trois points de vue et à ces trois points de vue seulement, nous pouvons distinguer une pure sensation visuelle entre toutes les autres semblables, et voilà la première