Helmholtz, Physiologische opiik
assise sur laquelle s'établira tout l'édifice de nos perceptions visuelles. — En cet état, qui est celui de l'aveugle-ué aussitôt après l'opération, l'œil n'a que la sensation de taches diversement colorées plus ou moins claires ou obscures*; et dans une tache totale il peut remarquer telle portion distincte, mais simplement à titre de tache partielle. Le soir de l'opération, la dame de Waldrop, regardant une montre, remarqua le chiffre 12, le chiffre 6 et les aiguilles, mais simplement comme taches dans une tache, sans
1. Il est fort curieux d'observer à cet égard les très-jeunes enfants. J'ai pu dernièrement appliquer et. vérifier la théorie sur une petite fille que j'ai vue tous les jours depuis sa naissance. Il est certain pour moi que, pendant les deux premiers mois, le monde environnant ne se composait pour elle que de sons et de taches de couleur qu'elle ne savait pas situer. A deux mois et demi . elle reconnaissait manifestement la direction de certains sons; par exemple, entendant la voix de sa grand-mère, elle tournait la tête vers elle. A Irois mois, elle savait, en certains cas, diriger son regard en tournant les yeux et la tête vers l'objet qu'elle voulait voir, entre autres, mon visage. Mais elle ne savait pas faire cela pour tous les objets. — Visiblement , ce qu'elle a distingué, noté dans sa mémoire, et reconnu d'abord, ce sont les voix et les visages. En effet, parmi les centaines de sons et de formas colorées qui frappaient ses sens, ce sont les timbres de cinq ou six voix et les formes colorées de cinq à six visages, qui se sont répétés pour elle le plus souvent , et qui , par leur fréquence et leur identité, ont tranché sur le reste, — Vers trois mois, elle a commencé à tâter avec ses mains, à mouvoir les bras pour atteindre les objets, partant à associer aux taches colorées des impressions tactiles et musculaires de distance et de forme.
savoir ce que c'était. De même, le troisième jour, regardant le visage de son frère, elle démêla dans cette tache ronde rosée, une tache spéciale que produisait la proéminence du nez, et devina qu'en effet c'était le nez. — Les peintres coloristes connaissent bien cet état; car ils y reviennent; leur talent consiste à voir leur modèle comme une tache dont le seul élément est la couleur plus ou moins diversifiée, assourdie, vivifiée et mélangée. Jusqu'ici, nulle idée de la distance et de la position des objets, sauf lorsqu'une induction tirée du toucher les situe tout contre l'œil. Sans doute on peut déjà reconnaître un objet par la couleur, la vivacité, les caractères de sa tache, dire comme la dame de Waldrop, que ceci est de l'eau, ceci un gazon ; mais on n'en sait pas la situation. La seconde assise de l'édifice n'est pas construite ; il faut maintenant ajouter peu à peu, aux sensations rétiniennes pures, des sensations auxiliaires et de surcroît.
Ce sont celles des muscles de l'œil ; car sa forme et sa position sont capables de changements, et ces changements sont l'œuvre de ses appendices musculaires. — D'abord nous l'accommodons à la distance de l'objet, en le disposant de telle sorte que l'image lumineuse vienne tomber exacte ment sur la rétine, et non plus avant ou moins avant; sinon la vision n'est pas distincte ; pour
cela nous changeons la courbure du cristallin, probablement en contractant le muscle ciliaire et les fibres musculaires de l'iris. — En outre, tpand nous regardons le même objet avec nos deux yeux, ces deux yeux convergent plus ou moins, selon que l'objet est plus ou moins proche. Or cette convergence plus ou moins grande est produite par la contraction plus ou moins grande des muscles moteurs de l'œil. Partant selon la distance plus ou moins grande de l'objet, nous avons telle ou telle sensation musculaire de l'œil. — D'autre part, suivant que l'objet est dans telle ou telle direction par rapport à notre œil, tel ou tel des muscles moteurs de l'œil se contracte plus ou moins, pour le tourner plus ou moins vers le haut, vers le bas, vers la droite ou vers la gauche; de sorte qu'une sensation musculaire distincte correspond pour la même distance à chaque changement de la direction. — Nous apprenons à remarquer et à graver dans notre mémoire ces innombrables sensations musculaires distinctes de nos yeux. En même temps, et à force de tâtonnements, nous associons celle-ci à tel mouvement de notre main, celle-là à la demi-extension de notre avant-bras, telles autres à deux, trois, six, dix, vingt enjambées de nos jambes. Dorénavant quand une sensation visuelle pure suit telle sen-
sation musculaire et voulue de l'œil, ce composé évoque l'idée de tel mouvement de la main, de l'avant-bras ou du bras, de tel nombre d'enjambées, bref, telle portion de l'atlas tactile et muscnlaire que l'expérience de nos membres a construit en nous et par lequel l'aveugle-né évalue les distances et détermine les situations. — Au bout de trois semaines, la dame de Waldrop reconnaissait le gazon à la belle et large tache verte qu'il faisait dans son champ visuel. Mais elle n'avait pas encore démêlé et noté quelle sensation musculaire de son œil avait abouti à l'apparition de la tache verte, et surtout elle n'avait pas constaté le nombre et la direction des enjambées qui, étant donnée cette sensation musculaire, pouvaient la conduire jusqu'au gazon ; de sorte que, voyant le gazon, elle ne savait pas où il était, et peut-être tâtait avec le pied pour vérifier s'il n'était pas tout à côté d'elle. — Pour nous qui avons noté et associé au souvenir du mouvement xle nos membres les diverses sensations musculaires de nos yeux, «' la sensation « que nous éprouvons, quand nos yeux sont pa- « rallèles et que notre vision est distincte, est « maintenant associée à l'idée d'une marche « prolongée, en d'autres termes à l'idée d'une