Voir première partie, livre I, ch. iv, pages
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attachions à l'écartemcnt de notre compas ; nous l'avons laissée derrière nous, en réserve ; nous n'avons plus dans Fesprit que cet écartement et ses multiples; nous avons comparé directement une série d'écartements à une série d'écarté ments, une plus longue à une moins longue. Nous suivons le même procédé dans toutes nos appréciations des quantités, et les opérations spontanées de notre œil ne font que devancer les opérations artificielles de nos instruments. — Aux premiers pas de notre observation, comme au terme de notre science, nous constatons entre deux quantités un rapport constant, tout à l'heure entre nos enjambées plus ou moins nombreuses et les écartements plus ou moins grands de notre compas, maintenant entre les sensations musculaires plus ou moins longues et répétées de nos membres et les sensations musculaires que nous donnent la convergence plus ou moins grande de nos yeux, l'aplatissement plus ou moins grand de notre cristallin, la contraction plus ou moins grande de tel ou tel muscle moteur de l'œil, le mouvement plus ou moins grand en tel sens de notre corps et de notre tête. La seconde quantité croît ou décroît, selon une certaine loi, avec la première. — Cela posé, nous prenons un étalon de la seconde, tout à l'heure tel écartement du compas, par exemple l'écartement
(jiii mesure le myriamètre, maintenant telle sensation musculaire de notre appareil optique, par exemple la sensation musculaire que l'œil doit éprouver pour avoir la sensation rétinienne d'un objet situé à trente centimètres. A ce moment encore, l'étalon et sa signification, c'est-à-dire l'écartement du compas et le souvenir de notre promenade , c'est-à-dire aussi la sensation musculaire de l'œil et l'image de la sensation musculaire du bras porté en avant à trente centimètres, sont ensemble dans notre esprit. Mais au bout d'un instant, l'étalon seul persiste ; l'image ou le souvenir auxquels il équivaut s'atténue, s'efFace; nous remarquons simplement que tel écartement est plus grand que tel autre, que telle sensation musculaire de l'œil est plus forte et plus prolongée que telle autre ; nous ne percevons plus les quantités signifiées, mais seulement les quantités significatives. — Cela suffit; car, grâce à l'association indiquée , les quantités signifiées restent à portée, et leur proximité vaut leur présence. A chaque instant nous pouvons les évoquer, remarquer que tel écartement du compas, par exemple un écartement triple, exigerait de nous trois fois autant d'enjambées ou six heures de marche^ qu'une moindre sensation musculaire de l'œil exigerait une extension double de notre bras. — On sait à quoi une carte
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géographique nous sert dans un voyage à pied; on lui applicjuant le compas, nous prévoyons la longueur de nos marches et la quantité d'effort musculaire que nous serons obligés de dépenser. Notre atlas visuel a le même emploi ; en traduisant telle ou telle de ses indications par les indications correspondantes de l'atlas tactile et musculaire, nous prévoyons la direction, la grandeur et la durée de l'effort musculaire par lequel nos membres atteindront tel ou tel objet.
VI. On voit maintenant pourquoi une sensation visuelle si courte qu'elle semble instantanée peut nous donner l'idée d'une étendue très-diversifiée et très-grande. C'est qu'elle équivaut aux sensations tactiles et musculaires très-diversitiées et très-longues par lesquelles nous percevrions cette étendue. Elle se substitue à elle en les résumant , et les signifie en les remplaçant.
Mais, quand même nous serions incapables de l'avoir, nous parviendrions encore à nous représenter ensemble et comme simultanées un grand nombre de parties de l'étendue. — Là-dessus j'ai consulté plusieurs aveugles * ; leur réponse est
1. A l'Institut des Jeunes-Aveugles de Paris, grâce à l'oLligeance de MM. les Professeurs et de M. le Directeur de l'Établissement.
unanime, tout à fait précise et décidée. Sans doute, pour percevoir un objet nouveau, il leur faut plus de temps qu'à nous, puisqu'ils sont obligés de l'explorer en détail par le toiiclier. Mais, cela fait, quel que soit l'objet, une splière, un cube, même une étendue considérable^ par exemple une rue, ils le pensent d'un seul coup et se le représentent en bloc. « Il ne nous man- « que, disent -ils, que ce que vous appelez l'idée a de la couleur; Tobjet est pour nous ce qu'est « pour vous un dessin , ime épreuve photogra- « plîique sans ombres portées, plus exactement (c encore w/^ ensemble de lignes. Nous concevons « à la fois tout un groupe de lignes divergentes « ou entrecoupées et c'est là pour nous la forme.» Surtout, ils nient expressément qu'ils aient besoin pour imaginer une ligne ou une surface, de se représenter les sensations successives de leur main promenée dans telle ou telle direction. « Cela serait trop long, et nous n'avons pas du « tout besoin de penser à notre main; elle n'est « qu'un instrument de perception auquel nous « ne pensons plus après la perception. »
En effet, si , à l'origine de l'idée de distance , on trouve une série plus ou moins longue de sensations musculaires du bras ou de la jambe, ce n'est qu'à rorigîjie. Peu importe que les sensations appartiennent à tel ou tel membre,
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qu'elles soient musculaires ou non ; c'est là un détail et un accessoire; il s'efface, nous n'y faisons plus attention. Nous laissons là, comme disent les aveugles, toutes les circonstances et qualités intrinsèques de nos sensations ; nous n'en gardons que l'essentiel, et l'essentiel ici, c'est qu'entre les deux points dont nous évaluons la distance, elles fassent une série interposée. Ainsi prises abstraitement, ces sensations deviennent, pour ainsi dire, incolores et neutres; ce sont des sensations quelconques; nous les considérons, non au point de vue de la qualité, mais au point de vue de la quantité; ce que nous remarquons en elles, c'est la durée plus ou moins grande de leur série; rien de plus. Dès lors nous pouvons les imaginer très-promptement, et les comparer série à série. Tel est le procédé de l'aveugle-né ; comme Saunderson, il peut devenir géomètre, concevoir des séries plus ou moins longues, divergentes selon tel ou tel angle; ce sont là ses lignes; et, par un ensemble de pareilles lignes, il conçoit des corps géométriques. Nous-mêmes nous nous servons de son procédé quand nous définissons les lignes par le mouvement d'un point, la surface par le mouvement d'une ligne, le solide par le mouvement d'une surface, et quand nous évaluons une ligne, une surface, un solide par la prolongation plus ou moins grande de l'opéra-
tion musculaire qui eu engendre la perception. Or nous pouvons imaginer ces mouvements avec une vitesse extrême; nous pouvons donc ainsi avec cette seule ressource concevoir plusieurs lignes, partant une surface, et même un solide entier, presque en un instant.
Mais, par bonheur, nous avons un second aide, l'atlas visuel qui chez nous s'ajoute à Tatlas musculaire et tactile. Grâce à lui, nous avons à notre disposition de nouvelles séries comparables entre elles, et dont les éléments se succèdent en nous avec une vélocité prodigieuse. Ce sont les petites sensations musculaires de l'œil lesquelles étant très-courtes, peuvent, dans un intervalle de temps imperceptible, signifier des distances très-grandes et des positions aussi nombreuses que variées. Elles tiennent lieu des imaiies tactiles et musculaires qui leur correspondent, et, comme elles défilent en un éclair, il nous semble que le défilé beaucoup plus long des images tactiles et musculaires s'est opéré en un éclair. Leur signification musculaire et tactile surgit avec elles, et nous croyons percevoir ensemble une quantité de points distants et coexistants.— Le lecteur a déjà rencontré plusieurs opérations de ce genre; c'est le cas pour tous les substituts abréviatifs. Les sensations musculaires de l'œil nous servent dans la vue comme
les mots dans le raisonnement abstrait*. Lorsque je contemple les divers plans d'un grand paysage, il n'y a qu'elles dans mon esprit, comme, lorsque je lis un chapitre d'économie politique ou do morale, il n'y a que des mots dans mon esprit; et cependant, dans le premier cas, je crois apercevoir directement des grandeurs et des distances, comme, dans le second cas, je crois apercevoir directement des qualités pures et des rapports généraux. — Pour employer les expressions de M. Herbert Spencer, ces petites sensations musculaires simultanées ou presque simultanées sont pour nous « les symboles d'autres a sensations tactiles et mus(;ulaires qui étaient « successives. Cette relation symbolique, étant « beaucoup plus courte, prend ordinairement « dans l'esprit la place de ce qu'elle symbolise. « De l'usage prolongé de ces symboles et de leur « assemblage en symboles plus complexes, nais- « sent nos idées de l'étendue visible, idées qui, « comme celles d'un algébriste occupé à résoudre « une équation, sont tout à fait différentes des « idées symbolisées, et qui cependant, comme ces u idées de l'algébriste, occupent l'esprit tout en- « lier avec exclusion complète des idées symboc< Usées. » — Il suit de là, qu'à l'état actuel, pen-