‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 18 sur 60 · Voir première partie, liv. I, cli. ii · texte numérisé non relu

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dant le jeu des substituts optiques, l'image des longues sensations musculaires et tactiles qu'ils remplacent doit être absente. Par conséquent, nous ne la trouverons pas en nous en ce moment, si nous la cherchons; notre perception de l'étendue visible ne renfermera plus rien des sensations tactiles et musculaires des membres et de la main. Telle est en effet la conception que nous avons aujourd'hui de l'étendue visible; en cet état, nous n'y trouvons plus rien qui nous rappelle son origine. A vrai dire, ce que nous avons maintenant en nous, ce n'est pas l'image des sensations successives originelles de la main et des membres, mais leur signe optique. L'atlas visuel, construit au moyen de l'atlas musculaire et tactile, en est tout à fait différent; il n'en est point une copie, mais une transcription sur une autre échelle , avec d'autres notations , d'usage bien plus commode, qui résume sur une carte ce que l'autre éparpille en vingt planches , et qui nous présente ensemble, d'un seul coup, tel vaste groupe que, dans l'autre, nous serions obligés d'atteindre discursivement, lentement, à travers vingt feuillets.

Cet atlas visuel a sur l'autre de si grands avantages que nous l'employons sans cesse et presque seul. — D'abord, comme on Ta vu, il est extrêmement abréviatif pour toutes les distances un

peu grandes. En un instant, par une simple diminution de la convergence des yeux, nous jugeons qu'un objet est de vingt pas plus éloigné qu'un autre. En un instant, par un simple mouvement continu de l'œil, nous jugeons que telle surface est carrée ou triangulaire. Cela nous dispense d'imaginer en détail la longue sensation musculaire de vingt enjambées, la longue sensation tactile et musculaire de la main promenée sur tout le contour de la surface. — Grâce à cette vitesse des opérations optiques, nous pouvons saisir, en un temps très-court et par une perception qui nous semble instantanée, un objet tout entier, une chaise, une table, un personnage, bien plus, si l'objet est éloigné, une prairie entière, tout un groupe d'arbres, un édifice, l'enfilade d'une rue. — Vous voilà à une fenêtre, vous ouvrez les yeux, et, tout d'un coup, au moyen d'un très-petit mouvement des yeux et d'un imperceptible mouvement de la tête, tout le paysage vous apparaît, avec ses divers plans, terrains, A^erdures, ciel, nuages, avec les innombrables détails de leurs formes, de leur relief et de leurs creux. Votre œil est au point de jonction des rayons lumineux qui partent des objets, c'est-à-dire au sommet du compas que forment deux rayons divergents en arrivant sur la rétine. Or une distance minime, mesurée près du sommet du compas, correspond

à une distance très-grande et parfois monstrueuse, mesurée à l'ouverture. C'est pourquoi, d'un coup d'œil, nous évaluons des centaines de mètres et même des lieues ; il nous semble alors que toutes les sensations que nous avons eues pendant ce coup d'œil sont simultanées, et, de cette façon, lous les objets extérieurs qu'elles nous révèlent sont perçus, pour ainsi dire, ensemble; ce qui nous rend bien plus facile la tâche de les rappeler, de les comparer, bref de pratiquer sur eux toutes les opérations ultérieures dont nous avons besoin.

D'autre part, les très-petites distances et les très-petits objets sont encore du ressort de la vue. A cet égard, la peau, comparée à la rétine, est un instrument grossier, même aux endroits où son toucher est le plus délicat. — Aux vertèbres dorsales, au milieu du bras, de la cuisse et du cou', nous ne distinguons deux attouchements que lorsque les points touchés sont distants de seize à vingt-quatre hgnes; à la face palmaire de la dernière phalange des doigts, il suffit que cette distance soit de 7/10 de ligne; au bout de la langue, qui a le discernement le plus parfait, cette distance peut être un peu moindre qu'une demiligne. — Au contraire, d'après Weber et Volk-

1. Voir le tableau complet, dans Aluller, I, 652, Manuel de Physiologie, deuxième édition.

ciiAP. II. l'Éducation des sens. I41

maiiii, sur la tache jauDC qui est le point le plus sensible de la rétine, deux traits brillants séparés par un intervalle compris entre 1/500 et l/lOOO de ligne peuvent être distingués. — La rétine est donc à cet égard, mille ou deux mille fois plus sensible que l'organe du toucher le plus sensible. — Joignez à cet avantage les indices donnés par la couleur. Une surface unie, par exemple une feuille imprimée ou écrite, ne donne au toucher qu'une sensation uniforme; et la même surface donne à la vue autant de sensations distinctes qu'il y a de lettres noires écrites ou imprimées sur le blanc. Aussi l'atlas tactile et musculaire ne comprend-il point d'images qui correspondent aux très-petits objets, à la forme et à la proximité de deux fils dans une mousseline, ni d'images qui correspondent à la diversité des plans colorés, à la présence, à la forme, au mouvement de tous les objets situés hors de la portée de notre main, comme les nuages, le ciel et les astres; primitivement du moins, toutes ces images manquent dans l'atlas musculaire et tactile ; si elles y entrent, ce n'est qu'ultérieurement et à peu près, grâce à la traduction réciproque que nous pouvons établir entre les deux atlas.

Il ne faut donc pas s'étonner du rôle étiorme que joue l'atlas visuel dans notre vie courante. Pour nous, se souvenir, imaginer, penser, c'est

voir intérieurement; c'est évoquer l'image visuelle plus ou moins affaiblie et transformée des choses. Pareillement, le mot image est emprunte à l'histoire de la vision; proprement il ne désigne que la renaissance cérébrale de la sensation optique ; c'est par extension que nous avons appelé du même nom la renaissance cérébrale des sensationsmusculaires et tactiles,des sensations de son^ de saveur et d'odeur. — Par le même empiétement, l'atlas visuel, étant infiniment plus étendu et d'un maniement bien plus rapide que l'autre, devient notre répertoire général; toutes nos sensations sont transcrites chez lui et y reçoivent un emplacement, les musculaires et les tactiles comme les autres. En effet, j'ai intérieurement la représentation visuelle de mon corps, et même des portions, comme le dos, que je n'ai pas vues, et, quand je contracte uq muscle ou que je subis un contact, je localise la contraction et le contact, non-seulement en imaginant la sensation plus ou moins longue qui conduirait ma main jusqu'à l'endroit de la contraction et du contact, mais, encore et surtout, en imaginant la forme visuelle et la couleur de la portion affectée. « C'est à droite, à l'occiput, au genou, à l'entre-deux des os du coude gauche. )^ Quand nous prononçons mentalement un tel jugement, nous voyons mentalement la forme colorée des parties. — Cela va

si loin que d'ordinaire, pour nous représenter le mouvement du bras qui doit mesurer une distance, nous employons, non les images musculaires, mais les images visuelles, et que nous nous représentons, non pas la contraction prolongée du bras, mais la forme colorée de notre bras promené dans l'air de tel point visible à tel point visible. — Pareillement pour évaluer la distance d'un son, nous nous représentons par des images visuelles l'espace qui nous entoure, et nous situons le tremblottement sonore à telle hauteur, dans telle direction, à telle proximité et à tel éloignement, dans le large champ que l'œil externe ou l'œil interne parcourt d'un regard aux alentours de notre corps.

Quant aux sensations de saveur et d'odeur, les deux atlas fonctionnent à la fois pour les situer; nous avons la représentation visuelle, comme la représentation tactile et musculaire, de notre nez et de notre bouche. A la vérité, pour l'intérieur de la bouche, c'est la seconde représentation qui nous sert le plus, parce que la langue fait l'office de main; par exemple, nous ne discernons et imaginons que par des images tactiles et musculaires les mouvements qu'il nous faut faire pour proférer les divers sons et les articulations du langage. Ici la vue et les images visuelles n'interviennent pas; c'est plus tard, par la physiologie, que

notre œil se rend compte de la langue et des antres appendices qui modifient les sons partis de notre larynx'; alors seulement nous pouvons imaginer visuellement la prononciation d'une gutturale ou d'une dentale. — Pareillement, l'atlas tactile et musculaire est seul ou presque seul employé pour noter les courts mouvements du tronc sur sa base, et parfois tons les mouvements de la marche : par exemple, quand dans l'obscurité nous montons un escalier inconnu, nous n'imaginons que le retour régulier des mêmes sensations tactiles, et musculaires ; l'atlas visuel de l'escalier manque tout à fait, et l'atlas visuel de nos jambes et de notre corps est presque absent. — Ce sont là les restes ou les renaissances de sa domination primitive ; en ces cas-là, nous situons nos sensations à peu près à la façon des aveuglesnés; mais ce ne sont là que des débris.

En effet, non-seulement l'atlas visuel s'est substitué presque partout à son rival ; mais encore il l'a empêché d'acquérir toute la perfection qu'il pouvait avoir. Évidemment, aujourd'hui, en fait de sensations musculaires et tactiles, nous n'avons qu'un discernement grossier; faute d'y avoir été contraints^ nous démêlons mal leurs nuances. Platner remarquait déjà que son aveu-

1. C'est pour cela que M. Jourdain fut si étonné lorsqu'il apprit que pour dire U, il fallait faire la moue

gle était, à cet égard, bien plus expert que nous, et cela est vrai de tous les aveugles ; chez quelquesuns la perfection du toucher a dépassé toute imagination. « Saunderson le mathématicien aveuu gle, dit Abercrombie', pouvait distinguer avec « la main, dans une série de médailles romaines, (c celles qui étaient vraies et celles qui étaient « fausses.):) — « On fait mention, dit Bayle^, d'un « organiste aveugle qui était fort habile dans son « métier, et discernait fort bien toute sorte de « monnaies et de couleurs. Il jouait même aux (c cartes et gagnait beaucoup, surtout quand c'é- « tait à lui à faire, parce qu'il reconnaissait au « toucher celles qu'il donnait à chaque joueur^ « Aldo^Tand dit qu'un certain Jean Ganibasius de « Volterre, bon sculpteur, étant devenu aveugle à a l'âge de vingt ans, s'avisa, après un repos da dix « ans, d'essayer ce qu'il pourrait faire encore « dans son métier. Il toucha fort exactement une « statue de marbre qui représentait Cosme P' c< grand-duc de Toscane , et en fit après cela une « d'argile, qui ressemblait si bien à Cosme, que a tout le monde en fut étonné. Le grand-duc Fer-

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