‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 19 sur 60 · Abercrombie, Inquiry into the intetlectual powers · texte numérisé non relu

Abercrombie, Inquiry into the intetlectual powers

2. Bayle, cité par Garnier, Ti'aité des facultés de l'dme, I,

3. Si le fait est vrai, c'est que la peinture appliquée sur les cartes avait, selon les différentes couleurs, des différences de grain et de relief. •

Il — 10

« dinand envoya ce sculpteur à Rome où il fit une Ci statue d'argile qui ressemblait parfaitement à «. Urbain VIII.» — A Nauders (Tyrol) mourut, le

10 juillet 1853, Joseph Kleinhaus, qui à cinq ans était devenu aveugle de la petite vérole. Il s'amusa d'abord à tailler du bois pour se distraire, obtint de Prugg des leçons et des modèles, fit à douze ans un Christ de grandeur naturelle, alla ensuite chez le statuaire Nissl, y profita beaucoup, devint célèbre. On compte 400 Christs de sa main et un buste de l'empereur François-Joseph '. —

11 suffit de voir les aveugles lire avec leurs doigts les livres imprimés en relief presque aussi rapidement que nous lisons les livres imprimés à l'encre, pour comprendre tout le discernement que notre toucher eût pu avoir et qu'il n'a pas'.

1. Les quatre racines du principe de raison suffisante, par Schopenhauer, p. 61.

2. «Un fait analogue est fourni par l'habitude que les sourds et muets acquièrent, de comprendre ce qu'on leur dit en regardant le mouvement des lèvres de l'interlocuteur. » (Abercrombie, Inquiry^ etc., 51.)

Je puis citer moi-même un jeune homme devenu sourd vers l'âge de quatre ans, et qui, doué d'une très-bonne vue, voit une conversation à distance, ce qui est assez incommode pour les personnes qui chuchotent secrètement dans un coin, à l'autre angle du salon. Il comprend ainsi, au mouvement des lèvres, l'allemand et le français. Seulement il ne faut pas que la conversation contienne beaucoup de noms propres qui lui soient inconnus ; car le mouvement visible des lèvres lui fait deviner les consonnes et non les voyelles.

L'ouïe et les autres sens peuvent acquérir une délicatesse

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— Ainsi l'atlas musculaire et tactile est demeuré en nous rudimentaire. C'est pourquoi quand aujourd'hui nous situons une de nos sensations de

égale : « Le docteur Rush mentionne le cas de deux frères aveugles à Philadelphie, qui, lorsqu'ils traversaient une rue, savaient s'ils approchaient d'un poteau , par le son particulier que le sol rendait sous leurs pieds dans le voisinage du poteau. Ils pouvaient dire les noms de plusieurs pigeons apprivoisés avec lesquels ils s'amusaient dans un petit jardin, rien qu'à les entendre voler au-dessus de leurs têtes. » (Ahercromhie, Ibid.)

Quand on rapproche de ces faits les cas d'hyperesthésie si fréquents dans le somnambulisme et l'hypnotisme, on s'aperçoit qu'on ne peut poser une limite à l'acuité innée ou acquis de nos sens. Voyez là-dessus Braid , Neurhypnology ^ 69. « Un sujet qui ne pouvait pas entendre le tic-tac d'une montre à plus de trois pieds de distance , quand il était éveillé, l'entendait à trente-cinq pieds de distance, étant hypnotisé, et allait droit à la montre sans difficulté, ni hésitation.... Il y en a qui sentent un souffle de la bouche ou le vent d'un soufflet à la distance de 50 et même de 90 pieds et s'en écartent ; un mouvement de la main ou d'un éventail qui produit un courant dans l'air leur fait, à cette distance, prendre la direction opposée. » — Ces expériences ont été refaites et variées avec des conclusions analogues par le docteur Azam de Bordeaux. « L'ouïe atteint, dit-il, une telle acuité, qu'une conversation peut être entendue à un étage inférieur. Le bruit d'une montre est entendu à 25 pieds de distance. » — De même pour l'odorat, le goût, les sensations de température et les autres. « J'ai vu écrire très-correctement en interposant un gros livre entre le visage et le papier ; j'ai vu enfiler une aiguille très-fine dans la même position, marcher dans un appartement, les yeux entièrement fermés et bandés ; tout cela sans autre guide réel que la résistance de l'air et la précision parfaite des mouvements guidés par le sens musculaire hyperesthésié. 3> Annales médico-psychologiques^ 3« série, t. YI, p. 434.

toucher, de son, d'odeur, de saveur, c'est presque toujours d'après l'atlas visuel seul, ou avec le concours supplémentaire de l'atlas visuel; en d'autres termes, l'image d'une sensation optique fait corps aujourd'hui chez nous avec les sensations qui ne nous arrivent point par les yeux, et c'est cette agglutination qui les situe à l'endroit où elles nous apparaissent.

VII. Voilà donc toutes nos sensations situées, c'est-à-dire pourvues d'une position et d'un siège apparents, toutes primitivement par l'adjonction d'une série d'images musculaires qui déterminent la position et par l'adjonction d'un groupe d'images tactiles qui caractérisent le siège, presque toutes ultérieurement par l'adjonction d'images visuelles, érigées en équivalents de cette série et en signes de ce groupe. — Nous pouvons maintenant nous expliquer notre conception actuelle de l'étendue. Supposez qu'un grand nombre de ces sensations localisées se produisent simultanément, et que les points auxquels nous les rapportons nous semblent à la fois distincts et continus ; composée de sensations partielles , coexistantes, distinctes et continues, c'est-à-dire telles qu'entre l'emplacement de l'une et l'emplacement de l'autre nous n'en imaginions aucune intermédiaire, la sensation totale nous paraîtra

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étendue. — Que le lecteur veuille bien s'observer lui-même ; il verra que tel est le cas pour les sensations de chaleur et de froid qui nous semblent occuper tout un membre, pour la sensation de contact et de pression que nous éprouvons en posant à plat notre main sur une table, pour la sensation de couleur que nous éprouvons en maintenant l'œil fixe et immobile sur une feuille verte placée à six pieds de nous. Dans tous ces cas, la sensation semble étendue. C'est qu'elle consiste en une quantité de sensations simultanées que l'éducation du toucher fait apparaître comme situées en des points distincts et continus. — C'est là une double erreur, d'abord parce que, comme on l'a vu, les sensations sont situées dans les cenlres sensitifs et non dans les extrémités nerveuses , ensuite parce que, comme le montrent les physiologistes, les axes ou cylindres nerveux dont l'ébranlement provoque nos sensations, forment, par leurs terminaisons, des lignes et des surfaces discontinues. L'étendue de notre sensation est donc à double titre une illusion.

De cette ilhision en naît une autre. A propos de nos sensations localisées en des points de notre corps, nous concevons et nous affirmons des objets situés au delà de notre corps^ c'est-àdire extérieurs, et nous déterminons leur situa-

tien par la situation de la sensation qui nous les révèle. Par exemple, il me vient une sensation d'odeur, et là-dessus je conçois et j'affirme une rose comme située dans le voisinage de mon nez. J'éprouve une sensation de chaleur que je rapporte à la jambe gauche; tà-dessus je conçois et j'affirme quelque objet chaud, un courant d'air chaud, un poêle, un foyer, comme situé près de ma jambe gauche. — Plus l'emplacement de ma sensation est déterminé et précis, plus je détermine avec précision l'emplacement de l'objet. C'est ce qui arrive pour les sensations de contact, notamment à la superficie de la peau, et particulièrement aux lèvres, au bout de la langue, à la main, aux doigts, au bout des doigts^; là le discernement est très-délicat, et deux points séparés par une ligne ou même une demi-ligne donnent deux sensations distinctes. Au moyen de sensations pareilles, nous pouvons très-exactement situer l'objet; leur emplacement est trèsprécis; partant, l'emplacement de l'objet ne l'est pas moins. — Cet emplacement est bien plus précis encore s'il s'agit de sensations de couleur; partant, en ce cas, l'emplacement de l'objet l'est encore bien davantage. — A présent, considé-

1. Y. les mesures de Weber (Mueller, Manuel de physwlofjic, I, 652, deuxième édition).

ronsiine portion nettement circonscrite de ces surfaces si sensibles, et admettons que, tous les points nerveux qui peuvent nous donner une sensation distincte étant ébranlés à la fois, nous ayons une sensation en apparence étendue et continue ; nous concevrons et nous affirmerons l'objet extérieur comme étendu et continu. C'est là aujourd'hui notre procédé ordinaire. Voilà comment, par une sensation totale composée de sensations partielles et simultanées, nous percevons comme étendu et continu le sol sur lequel notre pied s'appuie, la portion de table sur laquelle s'étale notre main, l'objet éloigné que désigne notre sensation de couleur. Nous partons de l'étendue et de la contiuuité de notre sensation, pour attribuer à l'objet une étendue et une continuité semblables; or, les premières n'étant qu'apparentes, les secondes non plus ne peuvent être qu'apparentes. Partant, l'étendue et la continuité des corps ne sont que des illusions; et, de fait, les physiciens arrivent à concevoir les atomes, s'ils existent, comme séparés par des intei^^alles énormes, en sorte que, dans une surface qui nous paraît continue, le vide l'emporte de beaucoup sur le plein ; plus profondément encore, ils définissent le corps comme un système de points mathématiques par rapport auxquels les effets croissent ou décroissent selon la distance. — En tout cas, rien ne prouve que les

corps soient véritablement étendus et continus ; à cet égard, notre assertion est entièrement gratuite. Ainsi, l'étendue que nous attribuons aux corps est une propriété apparente de notre sensation, propriété que, par une illusion naturelle, nous transportons dans les corps. Mais ce transport n'est pas, comme dit Kant, l'effet d'une structure d'esprit innée et inexplicable; il est l'effet d'une disposition acquise, instituée en nous par l'expérience, et nous avons pu montrer, l'un après l'autre, tous les pas de cette acquisition.

D'autres conséquences suivent. Par la position et l'étendue que nous attribuons à nos sensations, notre être lui-même nous semble situé, étendu, circonscrit dans une enceinte. L'enceinte s'attache à la personne, et désormais l'idée que j'ai de moi est inséparable de l'idée que j'ai de mon corps. En effet ce corps est le seul qui m'accompagne partout. Il est le seul qui réponde à mon attouchement par une sensation de contact. Il est le seul que ma volonté mette directement en mouvement. Il est le seul en qui je loge les sensations que je m'attribue. A tous ces titres^ il m'apparait tellement lié et confondu avec moi-même, que, lorsque je rapporte une sensation à un point quelconque de la surface nerveuse , c'est mon être et ma personne qui me semblent situés pour cet instant à l'endroit affecté. Tel est l'état actuel.

— Il suit de là que lorsque aujourd'hui je touche une table, l'objet touché doit m'apparaître, nonseulement comme autre que moi, mais encore comme en dehors de moi et de ma superficie sensible. Il s'oppose ainsi, non-seulement à moi, mais encore à l'enclos où je situe ma personne, et de cette façon, pour la première fois, il est véritablement extérieur.

En effet, c'est ce caractère qui nous frappe lorsqu'aujourd'hui nous percevons un corps. Nous le concevons comme un au-dela\ sur ce premier trait, les autres s'appliquent. — Ma main promenée dans l'obscurité rencontre sur une table un obstacle inconnu; à propos de cette sensation, je conçois et j'affirme au delà de ma main un aiideUi qui provoque en moi une sensation continue et étendue de résistance, et qui, pouvant, à ce que je suppose, la provoquer tout à l'heure et plus tard , en d'autres comme en moi-même, possède ainsi la propriété permanente et générale d'être résistant et étendu. En même temps, les nuances de ma sensation et les sensations accompagnantes de contact uniforme, de froid, de son, ajoutent à ma conception l'idée d'une forme conique, d'une substance métallique et sonore; c'est une sonnette. — Ainsi déterminé et qualifié par le groupe de sensations qu'il provoque, cet au-delà s'oppose au moi comme un dehors à un dedans. — La sépa-

ration s'opère encore phis aisément, quand la perception se fait par les yeux ; et notez qu'aujourd'hui c'est là notre procédé le plus usité. On a montré comment, dans la vue, la sensation de la rétine se trouve projetée en apparence hors de notre surface sensible, pour être incorporée à l'objet qui la provoque, en sorte que la couleur, qui est un événement de notre être, nous semble une qualité de l'objet. Quand à trois pas de moi j'aperçois cette sonnette d'argent, la tache blanchâtre et luisante au centre qui m'apparaît à trois pas de moi, est une sensation de la rétine transportée hors de son siège par l'éducation de l'œil. Dans ce cas, notre sensation elle-même nous apparaît comme un au-delà; partant, l'objet auquel nous l'attribuons, et que, sous le nom de couleur, elle semble revêtir, s'oppose comme un dehors plus ou moins éloigné à notre moi et à son enceinte. — Des sensations projetées en apparence au delà de la surface nerveuse où nous situons notre personne, logées en un point déterminé de cet au-delà, détachées de nous par cette projection, constituées à part comme des événements étrangers à nous, érigées en qualités permanentes parla continuité et l'uniformité de leur répétition, érigées en qualités d'un corps solide par la possibilité présumée, à l'endroit où nous les situons, d'une sensation de contact et de résis-

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tauce : tels sont les fantômes visuels, efFectivemcnt internes, qui, lorsque nous ouvrons les veux, nous semblent des objets externes, et l'on comprend maintenant sans peine pourquoi, étant composés de la sorte, ils nous apparaissent, nonseulement comme autres que nous, mais comme situés hors de nous.

VIII. Voilà bien des apparences, et il est temps de chercher si quelque chose de réel correspond à tant d'illusions. Nous avons trouvé que les objets que nous nommons corps ne sont que des fantômes internes, c'est-à-dire des fragments du moi, détachés de lui en apparence et opposés à lui, quoique au fond ils soient lui-même sous un autre aspect; qu'à proprement parler ce ciel, ces astres, ces arbres, tout cet univers sensible que perçoit chacun de nous, est son œuvre, mieux encore son émanation, mieux encore sa création, création involontaire et spontanément opérée sans quil en ait conscience, épandue à l'infini autour de lui, comme l'ombre d'un petit corps dont la silhouette, à mesure qu'elle s'éloigne, va s'élargissant et finit par couvrir de son immensité tout l'horizon. — Nous avons trouvé ensuite que nulle de nos sensations n'est située à l'endroit du corps où nous la plaçons, que plusieurs d'entre elles, quoique étant nôtres, nous apparaissent

comme étrangères à nous, que, parmi celles-ci, quelques-nnes nous semblent les qualités permanentes d'un être autre que nous, tandis qu'elles sont en effet des moments passagers de notre être, — Ainsi l'illusion s'est montrée dans tous nos jugements, à propos du monde extérieur comme à propos du monde interne, et nous ne sommes plus étonnés de voir le philosophe bouddhiste réduire le réel aux événements momentanés de son moi. Mais l'analyse, après avoir détruit, peut reconstruire, et, en remarquant la façon dont se forment nos illusions, nous avons déjà démêlé comment elles nous mènent à des vérités.

Prenons d'abord les sensations que nous continuons.à nous attribuer, mais que nous projetons hors de leur siège cérébral, pour les situer dans les organes et, en général, en un point de notre superficie nerv^euse, celles de saveur, d'odeur, de contact, de pression, de contraction musculaire, de douleur, de chaud et de froid. Sans doute, elles ne sont pas à l'endroit où elles nous semblent logées ; mais à cet -endroit se trouve ordinairement le commencement de l'ébranlement nerveux qui les provoque. Car, en règle générale, chaque variation dans cet ébranlement et dans sa position réelle se traduit par une variation proportionnée dans la sensation et dans sa position apparente , de sorte qu'en règle générale, notre

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laux jugement aboutit au même effet qu'un jugement vrai. Il nous sert autant ; il nous suggère les mêmes prévisions. Si l'ébranlement nerveux qui provoque la sensation de pression devient plus fort, la sensation de pression devient plus forte. Si l'ébranlement nerveux qui provoque la douleur change effectivement de place, la douleur semble changer de place ; les différences d'emplacement que le jugement ordinaire suppose à tort entre deux sensations, sont précisément les différences d'emplacement que l'expérience physiologique établit avec i'aison entre les points de départ des deux ébranlements nerveux correspondants. — Ainsi notre esprit touche juste en visant mal, et ce que nous disons par erreur de nos sensations s'applique avec une exactitude presque absolue et presque constante à l'ébranlement nerveux qui leur est lié .Sauf ces cas rares dans lesquels les troncs et les centres nerveux entrent spontanément en excitation, cette application est toujours juste. C'est qu'elle est l'œuvre, non d'une rencontre, mais d'une harmonie. En fait, la sensation est presque toujours liée à l'ébranlement du bout nerveux; et il a fallu cette liaison presque constante pour établir en moi la constante association d'images par laquelle je situe aujourd'hui la sensation aux environs du bout nerveux. Par conséquent, si d'un côté cette liaison m'induit toujours en erreur

en me faisant toujours loger ma sensation à faux, d'un autre côté elle répare presque toujours son erreur en déterminant presque toujours un ébranlement du bout nerveux. Elle a deux suites, l'une immanquable et indirecte , mon illusion mentale, l'autre directe et presque immanquable, l'ébranlement du bout nerveux; ce sont deux ruisseaux partis de la même source; voilà pourquoi ils se correspondent. Si presque toujours à l'illusion mentale correspond l'ébranlement du bout nerveux, c'est que tous les deux naissent en vertu de la même loi.

Même remarque à propos des sensations que nous projetons au delà de notre enceinte sensible et que nous considérons comme des événements étrangers à nous, par exemple les sons, ou comme des qualités d'objets étrangers à nous, par exemple les couleurs. — Sans doute, c'est à tort que tel son qui est une sensation de mes centres acoustiques, me semble flotter là-bas et là-haut, à vingt pas sur ma droite ; mais à ce son régulier ou irrégulier correspond, élément pour élément, une vibration de l'air qui se propage à partir de cette hauteur, de cette distance et dans cette direction. — Sans doute encore, c'est à tort que des raies blanches et bleues, qui sont des sensations de mes centres optiques, me semblent étendues sur le papier qui tapisse ma chambre ; mais à ces raies

de couleur correspondent, élément pour élément, des diûérences de structure dans la surface du papier, et, par suite, des différences d'aptitude pour absorber ou renvoyer les divers rayons lumineux. Sauf les cas rares où l'œil et l'oreille ont des sensations subjectives, la correspondance est parfaite. Ainsi, cette fois encore, notre jugement, toujours faux en soi, est presque toujours juste par contre-coup et concordance. Ce que nous affirmons à tort de nos sensations se trouve vrai d'une autre chose ; les variations et les différences de l'objet coïncident avec les variations et les différences de nos sensations. — C'est que nos sensations se sont ajustées aux choses et l'ordre interne à l'ordre externe. Ici comme tout à l'heure, l'illusion du sens vient de son éducation, et son éducation vient des lois qui lient la naissance de telle sensation à la présence presque constante de telle condition extérieure ; de sorte qu'aujourd'hui, quand l'illusion se produit, presque toujours la condition extérieure est présente. La loi qui a fini par susciter en nous l'illusion, amène d'ordinaire hors de nous la condition. Mécanisme admirable qui nous trompe pour nous instruire et nous conduit par l'erreur à la vérité. L'ébranlement du bout d'un petit filet blanchâtre, la vibration des particules d'un gaz, la structure spéciale d'une surface éclairée : tels sont les

équivalents réels qui se rencontrent sous l'illusion qui déplace et défigure nos sensations. Mais ces équivalents eux-mêmes sont des corps considérés au point de vue d'un mouvement qu'ils subissent ou d'une qualité qu'ils ont. — Il nous reste donc à démêler le sens et la valeur d'une illusion plus profonde , celle qui constitue la perception extérieure, et par laquelle nous affirmons qu'il y a des corps. Y a-t-il quelque chose de réel qui corresponde à ce fantôme que la sensation suscite en nous et que nous appelons un corps? Nous avons dit que la perception extérieure est une hallucination véridique. En quoi diffère-t-elle de l'hallucination proprement dite qui est trompeuse? — L'analyse a déjà répondu. A ce fantôme intérieur et passager qui apparaît comme chose permanente et indépendante correspond ordinairement, trait pour trait, une Possibilité et une Nécessité permanentes et indépendantes, la possibilité de telles sensations sous telles conditions, la nécessité des mêmes sensations sous les mêmes conditions plus une condition complémentaire. Ce que je puis poser à bon droit et avec vérité, quand je touche cette bille d'ivoire, c'est un groupe de rapports entre telles conditions et telles sensations; en vertu de ces rapports, tout être sentant qui, en un moment quelconque du temps, se mettra dans les condi-

lions où je suis, aura la sensation que j'ai et les autres sensations que j'imagine. La loi est générale, indépendante de ma présence, de mon absence, de mon existence. Sa permanence me fait imaginer une entité métaphysique qui est la substance. Son efficacité me fait imaginer une entité métaphysique qui est la force. Ce sont là des symboles commodes, mais qu'il faut laisser à l'état de symboles. Pris dans ce sens, on peut dire qu'à notre fantôme correspond une substance indépendante de nous, permanente, douée d'une force efficace , capable de provoquer en tout être sentant tel groupe de sensatiors, plus généralement encore, capable de provoquer et de subir un événement que nous avons reconnu comme l'équivalent de nos sensations les plus importantes, à savoir le mouvement ou changement de lieu.

Mais, tout en nous servant de ces locutions , nous gardons soigneusement le souvenir de leur sens intime. Nous nous rappelons que notre perception extérieure, réduite à ce qu'elle contient de vrai, n'est qu'une assertion générale, renonciation d'une loi, une sorte de prédiction., valable pour le passé comme pour l'avenir, la prédiction de tels événements, sensations ou équivalents de sensations, comme possibles à telles conditions, comme nécessaires aux mêmes

conditions plus ime condition complémentaire. Nous annonçons que tout être sentant, qui touchera ou aura touché la bille, aura ou aura eu le groupe de sensations musculaires, tactiles, visuelles que nous avons nous-mêmes; que tout corps qui viendra ou sera venu choquer la bille perdra ou aura perdu une portion de son mouvement. 11 y a hallucination proprement dite, lorsque l'annonce ne s'accomplit pas, lorsque la forme blanche et sphérique, qui me semble située à trois pas de moi, ne provoque pas eu moi ni en d'autres les sensations musculaires et tactiles sur lesquelles je comptais, lorsqu'un corps, qui passe par l'endroit où elle semble être, ne subit, malgré mon attente, aucune diminution de son mouvement. Mais ce cas est fort rare, et la concordance est presque constante entre l'annonce préalable et l'effet ultérieur. — C'est qu'en fait, entre la sensation visuelle de cette rondeur blanchâtre d'une part, et tel groupe de sensations tactiles et musculaires d'autre part, la liaison est presque constante; la première est l'indice du second; la sensation étant donnée, presque toujours le groupe est possible ; la première étant donnée, presque toujours si l'on ajoute la condition complémentaire, le transport de la main jusqu'à l'endroit requis, le second devient nécessaire. Or ma prédiction constante est en moi le

fruit de cette liaison presque constante. Partant, la naissance infaillible de la prédiction suppose la présence presque infaillible du groupe, et le cours des événements, qui, par sa régularité, a formé mon attente, trouve, dans sa régularité même, les moyens de la justifier.

Tout ce mécanisme est admirable, et le lecteur voit maintenant la longueur de l'élaboration, la perfection de l'ajustement qui nous permettent de faire, avec effet et réussite, une action aussi ordinaire, aussi courte, aussi aisée que la perception extérieure. L'opération ressemble à la digestion ou à la marche \ en apparence, rien de plus simple; au fond, rien de plus compliqué.

— Il y a devant moi, à trois pieds de distance, un livre relié en cuir brun, et j'ouvre les yeux. Dans mes centres optiques naît une certaine sensation de couleur brune; dans d'autres centres naissent des sensations musculaires provoquées par l'accommoddtion de l'œil à la distance, par le degré de convergence des deux yeux, par la direction des deux yeux convergents ; celles-ci varient eu même temps que la sensation de couleur brune, à mesure que l'œil, en se mouvant, suit le contour et les portions diversement éclairées du livre. Deux séries de sensations dont l'emplacement est dans la boîte du crâne : voilà les matériaux bruts.

— Tout le travail ultérieur consiste eu un acco-

lement d'images. Grâce à l'image associée des sensations musculaires qui conduiraient le toucher explorateur jusqu'au livre et tout le long du livre, la sensation de couleur, qui est nôtre, cesse de nous sembler nôtre et nous paraît une tache étendue située à trois pieds de notre œil. — Grâce à l'image associée des sensations de contact et de résistance qu'éprouverait alors le toucher explorateur, la tache nous semble une étendue solide. — Grâce à l'image associée des sensations qu'éprouverait en tout temps tout être semblable à nous, qui recommencerait la même expérience, il nous semble qu'il y a à cet endroit un quelque chose permanent, indépendant, capable de provoquer des sensations, et que nous appelons matière. — Ainsi naît le simulacre interne, composé d'une sensation aliénée et située à faux, d'images associées, et, en outre, chez l'homme réfléchi, d'une interprétation et d'un nom qui isolent et posent à part un caractère permanent inclus dans le groupe. — Ce simulacre change à chaque instant avec les sensations qui lui servent de support. Sur chaque support nouveau les images ajoutées construisent un nouveau simulacre, et l'esprit se remplit d'hôtes innombrables, population passagère à laquelle, pièce à pièce, correspond la population fixe du dehors.

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