LOIS QUI CONCERNENT LES CHOSES RÉELLES
I. Ici, dans le premier chemin, notre point de départ est l'acquisition déjà expliquée des idées générales. En effet l'enfant de quinze mois, qui répète et applique déjà quelques noms généraux, n'a qu'à en associer deux pour faire une propo- 'sition générale, et c'est le cas lorsqu'un objet qui évoque en lui un nom éveille encore en lui un autre nom. Il ébauche alors ses premières phrases balbutiées et dépourvues de verbe : soupe bonne, chat méchant, etc. Le mécanisme de cette jonction est très-simple, et ici la pensée
animale conduit naturellement à la pensée humaine. — Quand un chien voit dans une rigole ou dans un creux un liquide coulant, inodore, incolore et clair, cette perception, en vertu de l'expérience antérieure, suscite en lui par association l'image d'une sensation de froid, et la perception jointe à l'image fait chez lui un couple. Chez l'enfant, grâce aux noms appris et compris, la même perception évoque en outre le mot eau; la même image évoque en outre le moi froid, et les deux mots eau, froid, associés entre eux par contagion, font un second couple surajouté.
Or plus tard, quand l'enfant repasse et insiste sur ces deux mots, il trouve que le premier évoque en lui une série indéfinie d'expériences antérieures, celle de la carafe, du puits, de la fontaine, de la pluie, de la rivière, et que dans chacune de ces représentations le moi froid est évoqué aussi hien que le mot eau. 11 note alors qu'ils fout couple à travers tout le défilé et toute la revue; ce qu'il exprime en disant : toutes les eaux sont froides. Un peu plus tard encore, il néglige les différences des diverses l'eprésentations et ne garde en lui que le couple lui-même ; ce qu'il exprime en disant : l'eau est froide. De cette façon il énonce mentalement ou tout haut ses premières propositions générales et ses pre-
mières propositions abstraites. — Peu à peu, à mesure qu'il avance en âge, il apprend de nouveaux mots; il les applique aux couples anciens de représentations que l'expérience antérieure a déjà établis en lui, et aux couples nouveaux de représentations que l'expérience incessante établit en" lui tous les jours; ainsi naissent de nouveaux couples de mots compris, c'est-à-dire d'idées.— C'est de dix -huit mois à cinq ou six ans que la majeure partie de ce travail s'accomplit; plus tard, jusqu'à l'âge adulte, il continue, mais avec des acquisitions moindres. L'enfant porte ainsi une quantité de jugements sur les objets et les faits qui lui sont familiers: «Le sucre est bon. Le feu brûle. Un coup fait mal. Les chats griffent. Les vaches mangent l'herbe. Celui qui fait la grosse voix est en colère. » — Au commencement, étant donné un individu ou événement d'une certaine classe, il ne portait sur lui qu'un de ces jugements généraux ; bientôt il en porte deux, trois, quatre, puis dix, vingts cent, et ainsi de suite. Voyant une forme bondissante à laquelle est associée chez lui le nom de chat, il a dit d'abord que le chat griffe ; il dira plus tard qu'il miaule, puis qu'il monte sur les toits, puis qu'il attrape les souris, etc. — Il en est de même pour tous les autres noms de classe; chacun d'eux finit par évoquer un nombre considérable de jugements gé-
néraux, et chacun d'eux peut en évoquer un nombre indéfini. Par sou escorte plus ou moins ample, chacun d^eax résume ainsi notre expérience plus ou moins ample, et il en donne la mesure parce qu'il en est le produit.
Des jugements généraux de cette sorte et de cette provenance suffisent pour la pratique. Il n'y en a guère d'autres chez les enfants, les sauvages, les esprits incultes, et on n'en exprime guère d'autres dans la conversation ordinaire. Beaucoup d'hommes et beaucoup de peuples ne vont pas au delà. Mais nous pouvons aller au delà, et des propositions vulgaires passer aux propositions scientifiques. L'expérience commencée nous a conduit aux premières; l'expérience prolongée nous conduit aux secondes. Car, en appliquant à des cas nouveaux le jugement primitif, nous le trouvons inexact. L'enfant a d'abord prononcé que toutes les eaux sont froides ; s'il met les doigts dans une bouilloire retirée du feu, il se déjuge, et n'attribue plus la froideur qu'à l'eau prise à certaine température. Un jardinier, qui n'est point sorti de sa province, estime que tous les cygnes sont blancs; si on le conduit au Muséum et qu'on lui montre les cygnes noirs de l'Australie, il n'attribuera plus la blancheur qu'à une certaine variété de cygnes. Un étudiant en botanique croit que toutes les plantes dont la
GHAP. II. LES JUGEMENTS GÉNÉRAUX. o07
tige arborescente est disposée en couches concentriques lèvent avec deux cotylédons; si on lui fait voir la cuscute et deux ou trois autres espèces, il verra que la loi précédente est presque universelle, mais non universelle. — Peu à peu, grâce à des corrections pareilles, nos jugements généraux s'adaptent aux choses. Au couple d'idées abstraites associées dans notre esprit, correspond, trait pour trait, un couple de caractères abstraits associés dans la nature; désormais, à chaque cas nouveau que nous observons, notre proposition reçoit une justification nouvelle, et la loi énoncée ne rencontre plus d'exceptions. — Au bout d'un temps fort long, après beaucoup de correspondances ainsi véri^ées, les hommes de certaines races et de certaines civilisations, les Européens modernes par exemple, ont fini par croire qu'il en est ainsi dans tous les cas, que telle est la constitution des choses, que toute la nature est régie par des lois, que tout son cours est uniforme, qu'en tout temps et en tout lieu, dans le monde moral et dans le monde physique, un caractère quelconque étant donné, il y en a forcément un autre qui lui est lié. Cette supposition est-elle vraie? Est-ce là une règle tout à fait universelle? Nous examinerons cela plus tard. — En attendant, nous pouvons, d'après le grand nombre des lois constatées en nous et
308 LIV. IV. GOxXNAISSANGE DES CHOSES GENERALES.
autour de nous, Tadmettre pour notre petit univers, ou tout au moins nous en servir à l'occasion comme d'un instrument de recherche, pour démêler le caractère inconnu que nous supposons attaché au caractère connu, sauf à vérifier ensuite dans chaque cas notre succès ou notre défaite par la conformité ou la divergence de la supposition admise et des faits ultérieurs. C'est ainsi que nous cherchons, et nos différentes façons de chercher dans cette voie sont les divers procédés de V induction scientifique.
II. Nous commençons donc par une hypothèse, mais par une hypothèse très-vraisemhlable, autorisée pa^r une quantité de précédents, et, de plus, capable d'être infirmée ou confirméie après que nous aurons usé d'elle, partant aussi bien choisie que possible pour nous mettre dans le bon chemin et nous retirer du mauvais, si par hasard elle nous y conduit : c'est, à savoir, qu'un caractère, pris à part, a une influence; par luimême et à lui seul, il en entraîne quelque autre contemporain, antécédent ou conséquent; il suffit qu'il soit donné pour qu'un ou plusieurs autres soient donnés.
Remarquez ce mot il sufjlt. Il est la clef de la porte; car il nous met en main une propriété du caractère inconnu, sorte de marque distinc-
tive au moyen de laquelle nous allons le reconnaître; puisqu'il suffit de la présence de l'autre pour que celui-ci soit donné, nous le reconnaîtrons à ce trait qu'il est présent dans tous les cas où l'autre «est présent; dans aucun de ces cas il ne peut manquer. C'est là son signe propre et, pour ainsi dire, l'étiquette qui le dénote entre tous. De là une première méthode nommée par Mill Méthode des concordances . Nous rassemblons beaucoup de cas où le caractère connu soit donné; d'après ce qu'on vient de dire, l'inconnu se rencontre dans tous; en d'autres termes, il est commun à tous et, partant, il se trouve compris dans la portion qui leur est commune. — A présent, choisissons des cas aussi dissemblables qu'il se pourra et retranchons leurs différences. Plus leurs différences seront grandes et nombreuses, plus le reliquat commun, laissé par l'élimination, sera petit; comme ce reliquat est la seule partie commune, il contient forcément le caractère cherché, et, s'il ne reste après cette élimination qu'un caractère imique, c'est ce caractère unique qui forcément est le caractère cherché.
Ainsi, que l'on prenne tous les animaux à mamelles, et notamment les plus différents, la baleine, la chauve-souris, le singe, le cheval, le rat,rornithorhynque; qu'on retranche leurs dillV'-
rences. Après cette élimination énorme, il ne restera qu'un petit nombre de caractères communs, la circulation double, la circonscription de-s poumons par une plèvre, la propriété de pondre ses petits vivants; c'est ca groupe entier ou un élément de ce groupe, entre autres le dernier, qui est visiblement le caractère chercbé ; en effet, il accompagne inséparablement la possession des mamelles. — Rassemblons une quantité d'huiles aussi différentes que possible, de substances alcalines aussi différentes que possible, et combinons-les; voilà l'antécédent connu. A présent cherchons le conséquent inconnu et, pour cela, comparons entre eux leurs produits s différents. Si on laisse de côté les différences, on ne leur trouve qu'un caractère commun, celui d'être un savon; c'est donc ce caractère qui est lié comme conséquent à la présence de l'antécédent donné. — Soit maintenant un conséquent connu et bien dégagé, la sensation de son\ Pour trouver son antécédent, nous recueillons beaucoup de cas où une oreille saine perçoit un son, le son produit par une cloche, par une corde qu'on pince ou que frotte un archet, le son d'un tambour que l'on frappe, d'un clairon où l'on
1. Le son ordinaire, c'est-à-dire provoqué par un antécédent extérieur, et non pas le son suhjectit provoqué par un état spontané de l'organe auditif.
souffle, le son de la voix humaine, le son que vous entendez dans l'eau ou en mettant l'oreille contre une poutre que l'on choque légèrement, etc. Après un long examen, on découvre que tous ces cas si différents s'accordent, autant qu'on en peut juger, en un seul point, qui est la présence d'un mouvement de va-et-vient, en d'autres termes, d'une vibration du corps sonore, comprise entre certaines limites de lenteur et de vitesse, et propagée à travers un milieu jusqu'à l'organe auditif. Cette vibration transmise est donc l'antécédent cherché.
Telle est la première méthode ; par elle on exclut les différences des cas considérés, ce qui met à part leurs ressemblances. Elle a pour préalable le recueil de beaucoup de cas où le caractère connu soit donné. Elle adopte comme indice Ta pcésence forcée du caractère inconnu dans tous les cas où se trouve le caractère connu. Elle a pour auxiliaire une dissemblance aussi grande que possible entre les cas. Elle a pour but le dégagement de leurs concordances. Elle a pour effet l'isolement d'un reliquat qui, en tout ou en partie, est le caractère cherché.
Nous n'avons qu'à la retourner pour en posséder une autre, nommée par Mill Méthode des différences . Soit un caractère connu, et prenons deux cas ; le premier où il soit donné, le second
OÙ il ne soit pas douné. Puisque, par sa seule présence, il en introduit nn autre inconnu, lorsqu'il sera absent, il ne l'introduira pas; cet autre qu'il eût introduit manquera, et, partant, ne se trouvera pas dans le second cas. Voilà une nouvelle propriété du caractère inconnu, second trait distinctif, au moyen duquel nous pourrons le démêler; nous le reconnaîtrons à cette marque qu'étant présent dans le premier cas, il est absent dans le second. — A présent choisissons les deux cas aussi semblables qu'il se pourra. Puisqu'il est présent dans l'un et absent dans l'autre, il ne peut être un des caractères par lesquels ils se ressemblent, et il est forcément un des caractères par lesquels ils ditfèrent. Retranchons donc tous leurs caractères semblables; le reliquat est la somme de leurs dissemblances; et c'est dans ce reliquat que forcément le caractère cherché se trouve compris. Mais ce reliquat est très-petit, puisque nous avons choisi les deux cas aussi semblables que possible; donc, s'il consiste en un seul caractère, celui-ci est nécessairement le caractère cherché.
Ainsi, soit un caractère connu, la suprême dureté, ou capacité de rayer tous les autres corps. Nous prenons deux corps aussi semblables que possible, l'un où le caractère est présent, l'autre où il est absent; l'un de ces corps est du
diamant qui est du carbone pur; l'autre est du charbon purifi.é; ou, mieux encore, l'un de ces corps est tel diamant, et l'autre est ce même diamant brûlé, réduit à l'état de coke. Propriétés chimiques, poids, molécules composantes, beaucoup de caractères et les plus importants de tous sont dans les deux cas exactement semblables. Nous les éliminons, et nous avons pour reste un groupe de caractères présents dans le diamant, absents dans le morceau de coke, l'éclat, la transparence, la forme octaédrique, la structure cristalline. C'est donc ce groupe entier, ou un élément de ce groupe, notamment le dernier, qui est le caractère cherché; en effet les autres ne sont que ses divers aspects, et la structure cristalline accompagne invariablement dans le carbone la suprême dureté. — D'autre part, étant donnée la sensation de son, choisissons deux cas, l'un où elle se produise, l'autre où elle ne se produise point, et choisissons-les si exactement semblables qu'ils ne diffèrent que par un trèspetit nombre de caractères et, s'il se peut, par un seul. A cet effet, répétons deux fois le même cas en y introduisant ou supprimant la seconde fois une circonstance unique bien définie ; cette circonstance ajoutée ou retranchée, étant la seule différence qui sépare les deux cas, sera le caractère cherché. Par exemple, étant donné le son
continu produit par un diapason vibrant, ou touche légèrement les petites lames, ce qui arrête leur vibration; aussitôt le son cesse. Étant donné le tintement d'une sonnette heurtée par son battant, on la met sous le récipient d'une machine pneumatique et l'on fait le vide ; aussitôt le son cesse. Étant donné le diapason muet, on tend et on lâche subitement ses petites lames, ce qui leur rend leur vibration; aussitôt le son recommence. Étant donné le choc muet du battant contre la sonnette, on fait rentrer l'air dans la cloche pneumatique; aussitôt le son recommence. Ici la seule circonstance tour à tour introduite ou supprimée parmi les antécédents du son est, pour le diapason, le rapide mouvement de va-et-vient, pour la sonnette la présence d'un milieu élastique. Cette double circonstance est donc le seul caractère par laquelle le cas où le son est présent diffère du cas où le son manque ; d'où il suit qu'elle est l'antécédent cherché.
Telle est la seconde méthode; par elle on exclut les ressemblances des cas considérés, ce qui pose à part leurs différences. Elle a pour préalable le choix de deux cas distingués, l'un par la présence, l'autre par l'absence du caractère connu. Elle adopte comme indice l'absence forcée du caractère inconnu dans tous les cas où
le caractère connu est absent. Elle a pour auxiliaire une ressemblance la plus grande possible entre les deux cas. Elle a pour but le dégagement des différences. Elle a pour effet l'isolement d'un reliquat, qui, en tout ou en partie^ est le caractère cherché.
Ces deux méthodes en suggèrent une troisième, nommée par Mill Méthode des variations concomitantes. Aux deux indices qui nous faisaient démêler le caractère inconnu, s'en ajoute un nouveau. Nous le reconnaissions à ce trait qu'il est présent partout où le caractère connu est présent, et à ce trait qu'il est absent partout où le caractère connu est absen*; nous pouvons encore le reconnaître à ce trait que, partout où le caractère connu varie, il varie lui-même d'une façon correspondante. En effet, à un point de vue ou à un autre', le caractère connu peut être considéré comme une somme de degrés
I. Par exemple, dans les variations correspondantes que subissent, d'espèce à espèce, la forme des dents, la structure du condyle, la longueur de l'intestin et la disposition des membres, l'organe observé devient, d'espèce à espèce, plus ou moins propre ou impropre à la vie Carnivore ou herbivore ; le degré d'appropriation à la vie Carnivore baisse à mesure que monte le degré d'appropriation à la vie Carnivore. A ce double titre, un organe peut être considéré au point de vue de la quantité, et présenter une somme de cfegrés plus ou moins grande. De là les méthodes de Guvier pour déterminer les organes inconnus d'après la dépendance où ils sont par rapport aux organes connus.
qui, chacun pris à part, eut leur influence; car, si chacun d'eux pris à part avait une influence nulle, on pourrait tour à tourtes ôter tous jusqu'au dernier, et, partant, supprimer le caractère lui-même, sans supprimer son influence; on pourrait aussi les ajouter tous, les uns aux autres, jusqu'à une limite quelconque, et partant reconstituer aussi pleinement qu'on voudrait le caractère lui-même, sans reconstituer son influence; or ces deux suppositions sont contraires à la notion du caractère telle que nous l'avons posée. Ainsi, de cette notion même, nous pouvions conclure que toute variation du caractère connu entraine une variation du caractère inconnu, et sur cet indice, chercher le caractère inconnu.
Par exemple, soit un caractère connu, le ralentissement progressif et, par suite, l'extinction finale du mouvement du pendule. Nous ne pouvons pas construire un pendule qui oscille toujours, ni par conséquent trouver un second cas 011 le caractère connu soit absent. A ce cas impraticable du ralentissement nul, nous substituons plusieurs cas praticables de ralentissement moindre. Nous diminuons de plus en plus les obstacles que rencontre le pendule et nous trouvons que son ralentissement diminue à proportion. Quand les frottements du point d'attache sont aussi faibles que possible, et quand l'air environ-
CHAP. \l. LES JUGEMENTS GÉNÉRAUX. 317
liant est aussi rare que possible, il met trente heures, et non plus quelques minutes, à s'arrêter. A mesure que les obstacles approchent du degré où ils seraient nuls, le ralentissement approche du degré où il serait nul. Autant que nous pouvons en juger, entre le premier cas où le pendule cesse d'osciller après quelques minutes et les autres cas où il continue son oscillation pendant un temps de plus en plus long, il n'y a qu'une différence, c'est que, dans le premier cas, les obstacles sont plus grands et que, dans les autres, ils sont moindres; cette présence d'un surplus d'obstacles est donc l'antécédent d'un ralentissement plus grand. — Mais cela ne prouve pas encore que, si les obstacles étaient nuls, le ralentissement serait nul. Car il pourrait se faire que la diminution de l'antécédent et la diminution du conséquent n'allassent point du même pas; peut-être, à mesure que la résistance diminue de moitié, le ralentissement ne diminue que du quart ou d'une fraction inférieure; ce serait le cas, si le ralentissement avait deux causes, l'une qui serait une propriété inhérente au mouvement lui-même, à savoir" la tendance à finir au bout d'un certain temps, l'autre qui appartiendrait aux circonstances, c'est-à-dire à la résistance des corps environnants. Dans ce cas, la suppression totale des obstacles ne ferait que di-
3 8 LIV. IV. CONNAIrSAN'^E DES CHOSES GÉNÉRALES.
miiiuer encore le ralentissement, sans le supprimer tout à fait; le pendule oscillerait soixante heures et davantage, mais à la fin il s'arrêterait. — Il faut donc prouver que le ralentissement diminue du même pas que la résistance et qu'à tout degré ôté ou ajouté à la résistance correspond un degré égal ôté ou ajouté au ralentissement. Ce que l'on fait par les deux méthodes déjà décrites, en cherchant, non plus l'antécédent du ralentissement, mais les antécédents de deux de ses diminutions ou augmentations mesurées d'avance, et en découvrant, par l'extraction des concordances ou des différences, que ces antécédents sont deux diminutions ou augmentations précisément égales introduites dans la somme des résistances que présentent les obstacles environnants. Gela établi il est prouvé que, lorsque la résistance est nulle, le ralentissement est nul. — Voilà la proposition que tout à l'heure nous n'avons pu établir par l'expérience; mais à présent nous n'avons plus besoin de l'établir par l'expérience; la lacune est comblée; on peut se passer de l'observation; on a son équivalent. Grâce à cet équivalent, on sait maintenant que le cas dans lequel le mouvement se ralentit et le cas dans lequel il ne se ralentit pas ne diffèrent que par un caractère, à savoir, la résistance opposée dans le premier cas par des
obstacles; d'où il suit que cette résistance est l'aDtccédent cherché. — Telle est la troisième méthode qui, composée de la première et de la seconde, est un substitut de la seconde, et qui leur est souvent supérieure parce qu'elle détermine, non-seulement la qualité, mais encore la quantité du caractère inconnu *.
Toutes ces méthodes ont recours au même artilice, qui est l'élimination ou exclusion des caractères qui ne sont point le caractère cherché. Soit un caractère connu; il est accompagné, suivi, ou précédé de dix autres. Lequel ou lesquels de ces dix sont liés à sa présence, en sorte que sa présence suffise pour qu'ils soient donnés comme compagnons, antécédents ou conséquents? Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la difficulté et pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure, parmi les dix ceux qui ne sont point liés de cette façon à sa présence. Mais, comme efî'ectivement on ne peut les exclure et que, dans la nature, le caractère cherché est toujours noyé dans une foule d'autres, on assemble des cas qui, par leur diversité,
1. Stuart Mill, après avoir décrit cette méthode, en indique une quatrième, qu'il nomme méthode des résidus. Elle n'est qu'un autre cas de la méthode de différence et n'a que peu d'emplois. Les trois que nous avons exposées ont eu leur premier point de départ dans les tables de présence, d'absence et de degrés de Bacon.
autorisent l'esprit à expulser cette foule. On cherche des indices qui nous permettent de distinguer le caractère cherché et les caractères parasites. On trouve trois de ces indices, on les applique; pour plus de sûreté, on les applique tour à tour et tous les trois afin qu'ils se contrôlent l'un l'autre. L'expulsion faite, il ne reste devant nous que le caractère cherché.
Il y a des cas où ces procédés éliminateurs sont impuissants, et ce sont ceux où le conséquent, quoique produit par un concours d'antécédents, ne peut pas être divisé en ses éléments. Les méthodes d'isolement sont alors impraticables; et, comme nous ne pouvons plus éliminer, nous ne pouvons plus induire. — Or, cette difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement ; car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent mêlés en lui à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par ' deux forces dont les directions font un angle ; il se meut suivant la diagonale ; chaque partie , chaque moment, chaque position, chaque élément de son mouvement est l'effet combiné des deux forces sollicitantes. Les deux effets se pénè-
trent tellement ([u'on iren peut isoler aucun pour le rapporter à sa source. — Pour apercevoir séparément chaque effet, il faudi'ait considérer des mouvements dirigés dans un autre sens, c'est-àdire supprimer le mouvement donné et le remplacer par d'autres. Il est le conséquent double d'un antécédent double, et, comme on ne peut isoler l'une ou l'autre de ses deux parties, on ne peut isoler l'une ou l'autre des deux parties de son antécédent. Ni la méthode ordinaire des concordances ou des différences, ni la méthode accessoire des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir pour un cas qui, par nature, se refuse à toute élimination et à toute décomposition. — Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière clef de la nature, la Méthode de déduction. D'abord nous empruntons aux sciences de construction un de leurs procédés : nous quittons l'effet, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions d'autres plus simples; nous examinons divers effets ou conséquents analogues, nous lions chacun d'eux à sa cause ou antécédent par les procédés de l'induction ordinaire ; puis nous faisons une construction. Nous assemblons mentalement plusieurs de ces antécédents ou causes, et nous concluons, d'après leurs conséquents ou
effets connus, quel doit être leur conséquent ou effet total. Nous vérifions ensuite si l'effet total donné est exactement semblable à l'effet total prédit, et, si cela est, nous l'attribuons à la combinaison de causes que nous avons fabriquée. — Ainsi, pour découvrir les causes du mouvement des planètes, nous établissons, par des inductions simples, d'une part, la loi qui lie le mouvement dirif^é selon la tangente à une force d'impulsion initiale, d'autre part, la loi qui lie la chute d'un corps vers un autre à la force accélératrice de la pesanteur. De ces deux lois induites, nous déduisons, par le calcul, les diverses positions et vitesses que prendrait un corps soumis aux sollicitations combinées d'une impulsion initiale et de la pesanteur accélératrice, et, vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les causes des mouvements planétaires, a C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esc( prit humain doit ses plus grands triomphes ; « nous lui devons toutes les théories qui ont réuni « des phénomènes vastes et compliqués sous « quelques lois simples. » — Elle n'est qu'une dérivation des précédentes; car elle part d'une propriété de l'antécédent obtenu par les précédentes. Cette propriété est d'être suffisant, c'est-
à-dire de provoquer par sa seule présence un certain conséquent. Partant, s'il est présent, ce conséquent naîtra ; et, si un autre antécédent obtenu de même est présent aussi, son conséquent naîtra pareillement; en sorte que le conséquent total sera mixte et double. — A présent, si le conséquent total observé coïncide dans toutes ses parties avec le conséquent total prédit, on dira avec certitude que le double antécédent supposé suffit pour le faire naître , et on pourra supposer que, dans le cas en question, ce double antécédent existe en fait. — A la vérité, ce ne sera là qu'une supposition ou hypothèse; mais elle sera d'autant plus probable que le conséquent totale étant plus complexe et plus multiple, limitera davantage le nombre des hypothèses capables d'en rendre compte ; et elle sera tout à fait certaine lorsqu'on pourra démontrer, ce qui est le cas pour le mouvement des planètes, que nulle autre combinaison de forces ne pourrait le produire, c'est-à-dire que le double antécédent admis est non-seulement possible, mais le seul possible et partant réel.
Ce sont là des formules; un exemple sera plus clair; en voici un où l'on va voir toutes les méthodes en exercice ; il s'agit de la théorie de la Rosée du docteur Well. Je citerai les propres paroles de sir John Herschel et de
Stuart Mill'. Elles sont si nettes qu'il faut se donner le plaisir de les méditer : « Il faut d'a- « bord distinguer la rosée de la pluie aussi « bien que des brouillards, et la définir en di- « sant qu'elle est l'apparition spontanée d'une « moiteur sur des corps exposés en plein air, « quand il ne tombe point de pluie ni d'humic( dite visible. » La rosée ainsi définie, quelle en est la cause et comment l'a-t-on trouvée ?
« D'abord, nous avons des phénomènes ana- « logues dans la moiteur qui couvre un métal « froid ou une pierre lorsque nous soufflons desc( sus, qui apparaît en été sur les parois d'un verre « d'eau fraîche qui sort du puits, qui se montre « à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une « pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui « coule sur nos murs lorsqu'après un long froid « arrive un dégel tiède et humide. Comparant « tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent « tous le phénomène en question. Or, tous ces cas « s'accordent en un point, à savoir que l'objet qui « se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le « touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la « rosée nocturne? Est-ce un fait que l'objet bai- « gné de rosée est plus froid que l'air? Nous
1. Discours sur l'étude de la philosophie naturelle, p. 159- 162, — System oflogic, I, 458.
CHAP. II. lf:s jugements généraux. 325 « sommes tentés de répondre que non, car ([ui « est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expé- « rience est aisée : nous n'avons qu'à mettre un « thermomètre en contact avec la substance couce verte de rosée, et à en suspendre un autre un « peu au-dessus , hors de la portée de son in- « fluence. L'expérience a été faite, la question a « été posée, et toujours la réponse s'est trouvée « affirmative. Toutes les fois qu'un objet se re- « couvre de rosée, il est plus froid que l'air.
« Voilà une application complète de la méc( thodc de concordance : elle établit une liaison « invariable entre l'apparition de la rosée sur « une surface et la froideur de cette surface « comparée à l'air extérieur. Mais laquelle des « deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont- « elles toutes les deux les effets de quelque chose « d'autre? Sur ce point, la méthode de concor- « dance ne nous fournit aucune lumière. Nous « devons avoir recours à une méthode plus puisce santé : nous devons varier les circonstances; ce nous devons noter les cas où la rosée manque; ce car une des conditions nécessaires pour app lice quer la méthode de différence^ c'est de comce parer des cas où le phénomène se rencontre ce avec d'autres où il ne se rencontre pas.
ce Or la rosée ne se dépose pas sur la surface ce des métaux polis, tandis qu'elle se dépose très-
« abondamment sur le verre. Voilà un cas où a l'effet se produit et un autre où il ne se produit
« point Mais, comme les différences qu'il y a
« entre le verre et les métaux polis sont noma breuses, la seule chose dont nous puissions « encore être sûrs, c'est que la cause de la rosée a se trouvera parmi les circonstances qui distin- « guent le verre des métaux polis.... Cherchons « donc à démêler cette circonstance, et pour cela « employons la seule méthode possible, celle des « variations concomitantes. Dans le cas des mé- « taux polis et du verre poli, le contraste montre « évidemment que la substance a une grande inc< fluence sur le phénomène. C'est pourquoi, fai- « sons varier autant que possible la substance « seule, en exposant à l'air des surfaces polies de a différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite « paraître une échelle d'intensité. Les substances « polies qui conduisent le plus mal la chaleur a sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée ; « celles qui conduisent le mieux la chaleur sont « celles qui s'en humectent le moins : d'où l'on « conclut que l'apparition de la rosée est liée au « pouvoir que possède le corps de résister au a passage de la chaleur. »
« Mais, si nous exposons à l'air des surfaces « rudes au lieu de surfaces polies, nous trouvons « quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
« rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, « se mouille de rosée plus vite que le papier « verni. V espèce de surface a donc beaucoup « d'influence. C'est pourquoi exposons la même « substance en faisant varier le plus possible l'état « de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de « la métbode des variations concomitantes), et « une nouvelle échelle d'intensité se montrera. « Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus « aisément par le rayonnement sont celles qui se « mouillent le plus abondamment de rosée. On « en conclut que l'apparition de la rosée est « liée à la capacité de perdre la chaleur par voie « de rayonnement. »
« A présent l'influence que nous venons de « reconnaître à la substance et à la surface nous « conduit à considérer celle de la texture^ et là « nous rencontrons une troisième échelle d'incf tensité, qui nous montre les substances d'une « texture ferme et serrée, par exemple les pierres « et les métaux, comme défavorables àl'appari- « tion de la rosée, et au contraire les substances « d'une texture lâche, par exemple le drap, le « velours, la laine, le duvet, comme éminem- « ment favorables à la production de la rosée. « La texture lâche est donc une des circonstances « qui la provoquent. Mais cette troisième cause « se ramène à la première, qui est le pouvoir de
« résister au passage de la chaleur; car les sub- « stances de texture lâche sont précisément celles « qui fournissent les meilleurs vêtements, en em- « péchant la chaleur de passer de la peau à l'air, « ce qu'elles font en maintenant leur surface « intérieure très-chaude pendant que leur suret face extérieure est très-froide.
« Ainsi, les cas très-variés dans lesquels beau- « coup de rosée se dépose s'accordent en ceci, « et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci « seulement que les corps en question conduisent « lentement la chaleur ou la rayonnent rapide- « ment, — deux qualités qui ne s'accordent qu'en « un seul point, qui est qu'en vertu de l'une ou « de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur par « sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui « être restituée par le dedans. Au contraire, les « cas très-variés dans lesquels la rosée manque « ou est très-peu abondante s'accordent en ceci, « et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci « seulement que les corps en question n'ont pas « cette propriété. Nous pouvons maintenant ré- « pondre à la question primitive et savoir lequel « des deux, du froid et de la rosée, est la cause « de l'autre. Nous venons de trouver que la subc( stance sur laquelle la rosée se dépose doit, par « ses seules propriétés, devenir plus froide que « l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa
« froideur , abstraction faite de la rosée , et , « comme il y a une liaison entre les deux, c'est c< la rosée qui dépend de la froideur; en d'autres c( termes, la froideur est la cause de la rosée. « Maintenant, cette loi si amplement établie « peut se confirmer de trois manières différentes « et premièrement, par déduction, en partant des « lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsc( qu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre « gaz. On sait par l'expérience directe que la « quantité d'eau qui peut rester suspendue dans (( l'air à l'état de vapeur est limitée pour chaque « degré de température, et que ce maximum de- « vient moindre à mesure que la température « diminue. Il suit de là déductivement que, s'il y a a déjà autant de vapeur suspendue en l'air « que peut en contenir sa température présente, a tout abaissement de cette température portera « une portion de la vapeur à se condenser et se « changer en eau. Mais, de plus, nous savons « déductivement, d'après les lois de la chaleur, « que le contact de l'air avec un corps plus froid « que lui-même abaissera nécessairement la « température de la couche d'air immédiatement « appliquée à sa surface, et par conséquent la « forcera d'abandonner une portion de son eau, a laquelle, d'après les lois ordinaires de la grâce vitation ou cohésion, s'attachera à la surface
« du corps, ce qui constituera la rosée... Cette « preuve déductive a l'avantage de rendre compte « des exceptions, c'est-à-dire des cas où, le corps « étant plus froid que l'air, il ne se dépose pource tant point de rosée; car elle montre qu'il en sera « nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu « fourni de vapeur aqueuse, comparativement à « sa température, que, même étant un peu re- « froidi par le contact d'un corps plus froid, il a sera encore capable de tenir en suspension « toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord susce pendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas c( de rosée, ni, dans un hiver très-sec, de gelées c( blanches.
ce La seconde confirmation de la théorie se tire ce de l'expérience directe pratiquée selon la méce thode de différence. Nous pouvons, en refroice dissant la surface de n'importe quel corps, ce atteindre en tous les cas une température à lace quelle la rosée commence à se déposer. Nous ce ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une ce petite échelle ; mais nous avons d'amples raice sons pour conclure que la même opération, ce si elle était conduite dans le grand laboratoire ce de la nature, aboutirait au même effet.
ce Et finalement, nous sommes capables de ce vérifier le résultat, même sur cette grande ce échelle. Le cas est un de ces cas rares où la
« nature fait l'expérience pour nous, de la même «t manière que nous la ferions nous-mêmes, c'estcc à-dire en introduisant dans l'état antérieur des c< choses une circonstance nouvelle, unique et c( parfaitement définie, et en manifestant l'effet « si rapidement que le temps manquerait pour « tout autre changement considérable dans les ce circonstances antérieures. On a observé que la a rosée ne se dépose jamais abondamment dans c( des endroits fort abrités contre le ciel ouvert, « et point du tout dans les nuits orageuses; mais « que, si les nuages s'écartent, fut-ce pour quelce ques minutes seulement, de façon à laisser ce une ouverture , la rosée commence à se dépocc ser et va en augmentant. Ici, il est complétecc ment prouvé que la présence ou l'absence ce d'une communication non interrompue avec ce le ciel cause la présence ou l'absence de la ce rosée. Mais puisqu'un ciel clair n'est que l'abce sence des nuages, et que les nuages, comme ce tous les corps entre lesquels et un objet donné ce il n'y a rien qu'un fluide élastique, ont cette ce propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à ce maintenir la température de la surface de ce l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, ce nous voyons à l'instant que la retraite des ce nuages refroidira la surface. Ainsi, dans ce ce cas, la nature ayant produit un changement
« dans l'antécédent par des moyens connus et « définis, le conséquent suit et doit suivre : « expérience naturelle conforme aux règles de « la méthode de différence. »