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notre esprit. — Avec lui et avec Claude Bernard nous reconnaissons en fait la contrainte; mais nous ne pensons point qu'elle ait pour cause dernière la structure de notre esprit; car nous avons déjà vu bien des nécessités de croire analogues. Il y en a une pour chacun des axiomes mathématiques; tous exercent sur notre esprit le même ascendant que l'axiome de raison explicative; et cependant nous les avons démontrés; nous avons fait voir qu'ils ont un fondement dans les choses, qu'ils sont valables, non-seulement pour nous, mais en soi, que leur empire est absolu, non-seulement sur notre intelligence, mais encore sur la nature, que, si les deux idées par lesquelles nous les pensons sont forcément liées, c'est que les deux données qui les constituent sont aussi forcément liées, et que, si la contrainte éprouvée par notre esprit en leur présence a pour cause première notre structure mentale, elle a pour cause dernière l'ajustement de notre structure mentale à la structure des choses. Il est donc probable que ce grand axiome a la même nature que les autres, et que, comme les autres, l'analyse va suffire à le démontrer.
Soit un couple de données effectivement liées, Tune sujet ou moins générale, l'autre attribut ou plus générale. On exprime la même chose en disant que le sujet possède l'attribut. Cet attribut
peut être plus ou moins transitoire ou permanent; par exemple, dans cette goutte de pluie qui tombe, la chute est un attribut tout à fait momentané et transitoire, puisqu'il cesse une fois que la goutte a touché la terre ; la structure chimique est un attribut plus permanent, puisqu'il faut une combinaison ou une décomposition chimique pour le détruire; la pesanteur est un attribut tout à fait permanent, puisqu'aucune circonstance connue ne peut le supprimer. — Ici, comme dans toutes les propositions vraies, le sujet possède l'attribut, transitoire ou permanent , et, comme on le voit, l'attribut est plus général que lui, c'est-à-dire commun à d'autres sujets que lui. — Je dis maintenant qu'il y a une raison ciplicative à cette possession de l'attribut par le sujet, et, par raison explicative, on entend, ainsi que nous l'avons fait voir, un ou plusieurs caractères du sujet, inclus en lui comme un fragment dans un tout, plus abstraits et plus généraux que lui, et qui, étant liés eux-mêmes à l'attribut, relient l'attribut au sujet. Gela revient donc à dire que l'attribut n'est pas lié au sujet tout entier lui-même, mais à un ou plusieurs caractères abstraits et généraux du sujet.
Pour démontrer cette proposition, analysons tour à tour l'attribut et le sujet. Nous avons dit que l'attribut est commun au sujet et à d'autres.
484 LIV. IV. CUNNAISSAACI-: DKS CIlUSES GÉNÉRALES.
Cela signifie qu'il est le ntc'mc dans le sujet et dans d'autres. Ainsi la cliute, la structure chimique, la pesanteur sont les mêmes dans notre goutte de plure et dans ses voisines. Ainsi l'égalité des côtés opposés est la même dans ce parallélogramme et dans tous les parallélogrammes, dans le parallélogramme à angles droits et dans le parallélogramme dont les angles ne sont pas droits. Partant, dire que le sujet possède un attribut commun à lui et à d'autres, c'est dire que d'autres sujets, réels ou possibles, possèdent le wc'/??^ attribut. que lui. L'égalité des côtés opposés est la même dans mon parallélogramme et dans cet autre; la structure chimique est la même dans ma goutte de pluie et dans cette autre. En d'autres termes, prise en soi, omission et suppression faites des sujets distincts où elle réside, l'égalité des côtés opposés de mon parallélogramme se confond avec l'égalité des côtés opposés de l'autre, et la structure chimique de ma goutte de pluie se confond avec la structure chimique de l'autre, de même que tel triangle, détaché de l'emplacement qu'il occupe, et transporté par superposition sur tel autre, coïncide et se confond absolument avec lui.
A présent, considérons le sujet. Ce que nous appelons un sujet, un sujet distinct, c'est une somme ou réunion de caractères (jui ne se re-
CHAT. III. LA PxAlSOX KXI'f.ir.ATIVK. k^b
trouvent tous et rigoureusement les mentes dans aucun autre, si semblable qu'on l'imagine. Cette goutte de pluie, même si on lui suppose une forme, nn volnme, une température, une structure interne exactement les mêmes qu'à sa voisine ou à la suivante, possède en outre des caractères que ne possède ni sa voisine, ni la suivante, à savoir sa situation dans le temps par rapport à ses précédents et dans l'espace par rapport à ses alentours. Ce parallélogramme, même si on lui suppose des côtés exactement les mêmes en longueur et des angles exactement les mêmes en ouverture que les angles et les côtés de l'autre, possède en outre au moins un caractère que ne possède pas l'autre, à savoir son emplacement propre dans l'espace, sur mon papier on sur ce tableau. Même analyse, si au lieu d'un sujet individuel, comme cette goutte <le pluie ou ce parallélogramme, on considère un sujet plus ou moins général, comme le parallélogramme en soi ou l'eau en général. L'eau est liquide comme le mercure et le parallélogramme a ses côtés opposés égaux comme l'bexagone régulier; mais l'eau comparée au mercure, de même que le parallélogramme comparé à l'hexagone régulier, est nu sujet distinct, qui, étant distinct, possède forcément, comme cette goutte de pluie, un ou plusieurs caractères par lesquels
il se distingue de tout autre sujet plus ou moins semblable auquel il est comparé.
Nous voici arrivés à cette conclusion que notre sujet- étant distinct d'un autre sujet n'est pas le même et possède néanmoins le même attribut. Remplaçons les termes par leur définition. Sujet distinct signifie somme ou réunion de caractères dont un ou quelques-uns sont absents dans l'autre sujet; c'est à cette somme ou réunion que, directement ou indirectement^ l'attribut appartient. De là trois hypothèses possibles, et trois hypothèses seulement. — Ou bien l'attribut appartient directement à la somme des caractères réunis; ou bien il lui appartient indirectement, soit en appartenant à cette portion de la somme qui se compose des caractères absents dans l'autre sujet, soit en appartenant à l'autre portion. Or les deux premières hypothèses sont contradictoires. — Eneff'et, d'une part, l'attribut ne peut pas appartenir à la portion de la somme qui se compose des caractères absents dans le second sujet; car alors il n'appartiendrait pas au second sujet, puisque ces caractères y manquent; or, par définition, il lui appartient. — D'autre part, l'attribut ne peut pas appartenir à la somme des caractères réunis; car alors il n'appartiendrait pas au second sujet, puisque cette réunion y manque; or, par définition, il lui appartient.— Ces deux suppositions étant exclues, il
ne reste que la troisième. D'où il suit que l'attribut appartient à cette portion de notre sujet qui se compose de caractères présents en lui et dans le second sujet, c'est-à-dire communs à l'un et à l'autre, c'est-à-dire enfin généraux. D'où il suit aussi qu'il appartient seulement à une portion de notre sujet, en d'autres termes à un fragment, à un extrait, à un abstrait inclus dans notre sujet; ce qu'il fallait démontrer'.
L'axiome ainsi démontré et entendu, il est aisé de voir qu'il se réduit à énoncer les conséquences d'une construction mentale. De même que les autres axiomes, il développe une pure supposition ; il la développe en démêlant du même dans les deux données qu'il lie, et il se ramène aux principes d'identité, d'alternative et de contradic-
1. On vient de démontrer l'axiome grâce à la notion àHidantité ; on peut le démontrer aussi grâce à la notion d'indifférence; et cette seconde démonstration convient très-bien à la forme particulière sous laquelle l'axiome a été présenté par Cl. Bernard.
Étant donné un sujet dans telles circonstances, soit un second sujet exactement semblable au premier et dans des circonstances exactement semblables aux premières, en sorte qu'il n'y ait d'autre différence entre le second et le premier cas que celle de temps ou de lieu. Admettons de plus que cette différence soit indifférente, c'est-à-dire sans influence sur tel événement qui se produit dans le premier sujet, et que, par rapport a cet événement, elle puisse être considérée comme nulle. — Cette supposition n'est pas toujours vraie; le moment et l'emplacement ont souvent une influence ; à la seconde minute le même corps pesant tombe plus vite qu'à
tien. Pareillement encore, il ne pose aucune donnée comme réelle; il n'établit qu'un cadre auquel pourront s'adapter les données réelles. Il n'affirme point qu'en fait il y ait des sujets distincts, ni qu'en fait deux ou plusieurs sujets distincts possèdent le même attribut. Sur cela l'expérience seule peut nous instruire. — Mais, quand elle nous a instruits, et que, considérant toutes les propositions de nos sciences expérimentales, nous trouvons partout dans la nature des sujets distincts doués du même attribut, alors l'axiome s'applique; démontré comme un axiome de géométrie, il a la même portée, et, comme un axiome de géométrie, il étend son empire, nonseulement sur tout le fragment de durée et d'étendue accessible à notre observation, mais au
la première; le même pendule oscille autrement au fond d'une mine et au sommet de la montagne adjacente. — Mais des expériences ultérieures interviendront pour confirmer ou démentir notre supposition, et, confirmée ou démentie, elle nous apprendra quelque chose. En attendant, considérons-la comme une pure construction mentale et voyons ce qui s'en suit. Puisque, par supposition, la différence des deux cas est sans influence ou nulle^ le second cas se confond absolument et rigoureusement avec le premier, et peut lui être substitué légitimement comme tel triangle à tel autre triangle égal et semblaljle ; partant, l'événement qui se produit dans le premier sujet se produira aussi dans le second, ou, comme dit Claude Bernard, « dans des conditions identiques, les phénomènes sont identiques. » — Le lecteur remarquera l'analogie de l'axiome ainsi énoncé et prouvé avec les axiomes ci-dessus démontrés de la mécanique.
delà et à riiifiiii^ dans tous l(^s points de la dnrée et de l'étendue où deux sujets distincts présenteront le même attribut.
De là des conséquences très-vastes, et d'abord la preuve du principe sur lequel repose l'induction. Nous n'avions fait que le supposer vrai, provisoirement et par analogie ; nous avions admis qu'un caractère général indique toujours la présence d'un autre caractère général auquel il est lié; à présent nous pouvons démontrer cette présence. — Un caractère général est un attribut, le même en plusieurs sujets distincts. Or, d'après l'axiome, il appartient, nonpasdirectement à tel ou tel sujet distinct, mais indirectement à tous par l'intermédiaire d'une portion qui leur est commune, et qui, à ce titre, est un caraclère général; en sorte qu'il suppose la présence d'un autre caractère général auquel il appartient ; ainsi sa présence suffit pour nous garantir la présence de cet autre. — De plus, cet autre auquel il appartient est général; en d'autres termes, il lui appartient n'importe dans quel sujet, dans quel milieu, dans quel lieu, dans quel moment; en d'autres termes encore, la présence de cet autre suffît pour entraîner et partant pour nous garantir sa présence. — Ainsi, en général, la présence de l'un, celui qui nous est