Lycurgue
DANGER ee
Secrion II. — L'intérêt et l'usure à Rome.
47. — Nous avons vu à Athènes le taux de l'intérêt très élevé, pas de lois répressives, aucune plainte des débiteurs. Nous trouverons à Rome le taux de l’intérêt relativement modéré, et des lois prohibitives conslamment renouvelées, impuissantes à faire cesser les clameurs du peuple.
48.— La plèbe dont la misère nécessitait sans cesse des emprunts onéreux, crut qu’on pouvait par des lois répressives étouffer l’usure ; elle ne comprit pas que s’en prendre à l’usure, c’était traiter les symptômes du mal dont elle souffrait, sans remonter à ses causes. Sa misère tenait à des causes générales et multiples que toutes les lois du monde sur l’usure eussent été impuissantes à détruire.
Tandis qu’Athènes était l’entrepôt d’un vaste commerce, le commerce marilime mit longtemps à se développer à Rome : il faut arriver aux guerres puniques pour lui voir prendre quelque extension. Le commerce intérieur n’était pas plus florissant ; bien que Romalus eût permis aux plébéiens l’exercice des professions lucratives, il est certain que les arls manuels et le négoce dédaignés des hommes libres, furent abandonnés aux esclaves et aux affranchis, à la lie de la population. Seule l’agriculture était en honneur : les Romains ne croyaient pas déroger en passant des travaux de la guerre à ceux des champs. Mais c’est le com-
— 77 — | merce, l'industrie, bien plus que l’agriculture, qui font frucufier le capital.
Aujourd’hui encore, ce sont les prêts à l’agriculture qui offrent le plus de danger, en raison du faible profit qu’on en retire et des pertes que peut occasionner une succession de mauvaises récoltes. A plus forte raison devait-il en être ainsi, quand l’agriculture en était encore aux procédés primilifs, les champs toujours exposés aux ravages de la guerre, l’agriculteur toujours menacé d’être enlevé à ses travaux, au moment où sa présence était peut-être le plus nécessaire.
Des prêts qui ne peuvent avoir d’emploi lucratif doivent être très suspects ; le prêteur doit craindre de perdre à la fois intérêts et principal. Le plébéien engage comme garantie sa propre personne : c’est une faible garantie. C’est sur lui que porte tout le poids du service militaire : à chaque nouvelle guerre que soutient la République, il part, il s’équipe à ses frais. S'il est lué, le créancier perd son gage dans la personne de son débiteur. S'il revient, si la guerre est heureuse, il à droit à une part du butin : mais l’aristocralie par avarice, et aussi par politique, parce qu’elle croit, en tenant le peuple dans la misère, le dominer plus aisément, S’adjuge la part du lion (1): celle du plébéien est réduite le plus possible, jamais il n’a part à cet ager pu-
1. Accensaque ea cupiditas, malignitate patrum, qui devictis eo anno Volscis Œquisque, militem prœda fraudavere. Quad captum est ex hostibus, vendidit Fabius consul et redegit in publicum. (Tit. liv. II, 42, Junge, liv. IT, 31).
blicus qui faillit occasionner de si terribles bouleversements.
Et si la guerre a élé malheureuse, le plébéien retrouve son champ ravagé, ses bestiaux enlevés, des fermages arriérés qui lobligent à des emprants rumeux. De temps en temps, les débiteurs se révollent, et lorsqu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté, le sénat les autorise à faire banqueroute à leurs créanciers. Ceux-ci courent donc de grands risques, et il faut bien qu'ils s’en dédommagent en exigeant des intérêts élevés.
Pour que dans ces condilions on trouvât à emprunter à un taux raisonnable, il eût fallu une grande concurrence entre.les prêteurs, et une faiblé demande de capitaux. Or, il y avait un petit nombre de riches patriciens, rendus maîtres du gouvernement par la constitution primitive de Rome, qui considéraient l'exploitation des pauvres comme un moyen de gouvernement, et d’autre part la plèbe nombreuse, absorbée la plupart du lemps par la guerre, oisive dans la paix, devant donc avoir souvent recours à l’emprunt. Extrême richesse d’un côté, extrême pauvreté de l’autre : les riches ne devaient-ils pas être tentés d'exploiter la situation ? L'organisation intérieure, la politique aggressive qui mettait sans cesse la République aux prises avec ses voisins, le mépris du travail qui empêchait de réparer pendant la paix les maux de la guerre, tout concourait à rendre inévitable les excès de lusure. Et ce qui devait irriter justement les plébéiens, c’est que cet argent qu’on leur faisait payer si cher, ils avaient déjà payé de leur
== 10 — sang : C’étaient les dépouilles des vaincus que s’appropriaient les sénateurs au détriment de la plèbe.
49. — Enfin l'incroyable barbarie des lois contre les débiteurs insolvables devait être pour beaucoup dans l’exaspération des plébéiens. Voici comment, d'après Tite- Live, on procédait contre un débiteur insolvable : « Qu'on l'appelle en justice : s’il n’y va pas, contrains-le, s'il diffère et veut lever le pied,mets la main sur lui. Si l’âge où la maladie l’empêchent de comparaître, fournis un cheval, mais point de litière. Que le riche réponde pour leriche, pourle prolétaire, qui voudra ; la detle avouée, l’affaire jugée, trente jours de délai. Puis qu’on mette la main sur lui, qu’on le mène au juge. Le coucher du soleil ferme le tribunal. S'il ne satisfait au Jugement, si personne ne répond pour lui, le créan: cier l’emmênera et l’attachera avec des courroies ou avec des-chaînes qui péseront quinze livres, si le créancier le veut. Que le prisonnier vive du sien, sinon donnez-lai une livre de farine ou plus, à votre volonté. S'il ne s’arrange point, tenez-le dans les liens soixante jours. Cependant produisez-le en justice par trois jours de marché; sil y a plusieurs créanciers, qu’ils coupent le corps du débiteur. S'ils coupent plus ou moins qu'ils n’en soint pas responsables. S'ils veulent, ils peuvent le vendre à Pétranger au-delà du Tibre. » Les historiens ne disent pas que ce droit barbare ait été exercé, mais da moins le débiteur tombait en serviteur. Chaque maison patricienne était devenue une prison pour les débiteurs. On n’a pas d’exemple d'usure pratiquée par des plébéiens. Ceux-ci eussent tou-
jours vu leur débiteur se soustraire à leur poursuite, en se faisant le client d’un patricien : il est probable qu'ils ne prêtaient que s'ils étaient clients d’un patron et sous son nom.
50. — On ne peut s’étonner que la plèbe, exaspérée d’être réduite à la misère par la politique égoïste du sénat, se soit révoltée, méprisant les décrets des consuls qui ordonnaient l’adjudication des débiteurs (1), faisant des émeutes pour les délivrer de leurs fers (2), profitant même des malheurs de la patrie, refusant de prendre les armes, quand l'ennemi était aux portes de Rome!
Après la chute de la royauté, à l’instigation des Tarquins trente cités menacent Rome : jamais elle n’a couru de plas grand danger. Le peuple réclame impérieusement labolition des dettes, et refuse de s’enrôler. Lé sénat, après une longue discussion, déclare que la question ne sera tranchée qu'après la guerre : en attendant il accorde un sursis aux débiteurs et nomme un dictateur. Cette concession, la crainte qu'inspire le dictateur, apaisent le peuple. La victoire couronne les armes romaines, le dictateur dépose ses pouvoirs. Bientôt la mort de Tarquin délivre Rome de son plus dangereux ennemi : le sénat croit ne plus avoir de ménagements à garder, etoubl'e ses promesses. La sédition éclate de nouveau : un vieux centurion excite lindignalion du peuple et montrant les glorieuses cicatrices du champ de bataille, etla marque des coups que lui a donnés