HISTORIQUE
L'idée d'attaquer directement les tumeurs de la vessie ne remonte guère au delà de la fin du siècle dernier; des essais nombreux ont été faits pendant la seconde partie du nôtre pour la réalisation de ce projet, qui n'a été scientifiquement mis à exécution que dans ces dernières années.
Désirant rappeler rapidement les travaux relatifs à cette question, je les grouperai en trois périodes :
Dans une première période, qui s'étend depuis l'année 1750, époque à laquelle Warner enleva avec succès un polype de la vessie d'une femme âgée de 23 ans, jusque vers l'année 1830 où commencent les tentatives de Civiale, on ne fait presque l'extirpation des tumeurs de la vessie qu'à l'occasion d'autres opération^ sur cet organe, le plus souvent à l'occasion de la lithotomie.
La seconde période, commençant vers 1830 pour se terminer vers 1860, est tout entière remplie par les essais de Civiale et de Leroy d'EtioUes.
La troisième période ou période moderne s'ouvre en 1875 par l'opération heureuse de Billroth, qui enlève de la vessie d'un enfant un myôme énorme, du volume du poing. Elle comprend déjà un nombre assez grand de travaux,
parmi lesquels nous devons citer ceux de Thompson, Whitehead et Pollard en Angleterre, ceux de M. Bazy et de M. le professeur Guyon en France.
Première période. — Les anciens chirurgiens, retenus par la crainte que leur inspiraient les blessures de la vessie, ne pouvaient pas avoir l'idée d'extirper les fongosités, carnositésy squirrhosités du réservoir de Furine ; aussi chercherait-on en vain dans les écrits antérieurs à la dernière moitié du siècle dernier quelque indication d'un traitement chirurgical des tumeurs vésicales. Même après que Frère Côme, ayant réglé et rendu beaucoup moins meurtrière la taille de Franco, eut placé pour ainsi dire la cavité de la vessie sous Tœil de l'opérateur, le respect de ses parois n'en fut pas amoindri et on se serait gardé de toucher à un fongus trouvé au cours d'une lithotomie. Cette crainte se retrouve exprimée dans le Traité de Belmas, dans les articles lithotomie et fongus du Dictionnaire en soixante volumes et jusque dans l'article cystotom.ie du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Cependant Belmas, dans son plaidoyer en faveur de la taille sus-pubienne, ne pouvait pas laisser échapper cette indication ; ai»ssi écrit-il à la page 113 de son traité (1) : « Dans le cas où l'opérateur voudrait agir sur le fongus, tout l'avantage resterait à la taille sus-pubienne; s'il se décidait à arracher la tumeur, pratique du reste -vicieuse, il pourrait, par l'incision au-dessus du pubis, la saisir plus convenablement, la soumettre à un mouvement de torsion, et soutenir les parties voisines avec les doigts de la main gauche. » Mais les faits malheureux, qu'il vient
(1) Traité de la cystotomie sus-pubienne, par D. Belmas, 1827, p. 113.
de mentionner quelques lignes avant, commandent selon lui une sage réserve. En effet, Guérin taillant un homme âgé de 50 ans, saisit entre ses tenettes et arrache « deux lambeaux d'excroissances de chairs fongueuses», le malade meurt ; Manget extirpe deux caroncules de la vessie en même temps qu'une pierre; le malade succombe douze jours après ; les mômes accidents arrivent à Houstet et à Morand. Bégin et Jourdan (1), Breschet (2) déconseillent toute extirpation de fongosités vésicales; Chopart la condamne également et le même ostracisme se retrouve dans nos livres classiques actuels.
Ce n'est pas cependant que des faits heureux d'intervention chirurgicale pour les néoplasmes vésicaux dans les deux sexes n'existassent et ne fussent connus des auteurs, qui bannissaient toute opération, mais ils n'osaient leur donner leur approbation. Marc-Antoine Petit (3) luimême refusait d'enlever un polype trouvé dans la vessie d'un jeune taillé, qui, victime de cette hésitation, mourait un an après de consomption.
Warner, en 1747 (4), est probablement le premier chirurgien qui, de propos délibéré, fendit l'urèthre chez une femme de 23 ans, ayant un volumineux polype sortant par le méat et ne lui permettant pas depuis trois ans de rendre une seule goutte d'urine, saas avoir recours au cathétérisme. La cavité vésicale ouverte, l'opérateur attira la tumeur au moyen d'un fil passé à sa base et la lia ; le sixième jour la tumeur du volume d'un œuf de dinde se détachait d'elle-même et la malade se rétablissait rapidement.
(1) Bégin et Jourdan. Article Lithotomie du Dict. eti 60 vol.
(2) Breschet. Article Fongus de la vessie du Dict. en 60 vol.
(3) Montfalcoû. Dict. des Se. méd. ^en 60 vol.), t. XLIV, p. 233.
(4) Casss in Surgery, 4© édit., 1784, p. 303.
Quelques années après, Lecat (1} répétait à deux reprises la même opération chez une femme qui succombait le deuxième jour, après la seconde tentative d'extraction et d'écrasement avec les pinces.
Deschamps, au dire de Bel mas (2), favorisa avec un plein succès Texfoliation d'une fongosité vésicale en Tirrîtant par des pressions méthodiques, grâce à l'emploi du haut appareil. Covillard (3) ouvrit à bon escient par la taille périnéale la vessie d'un homme atteint d'un polype du volume d'une noix. « Je la mouchai avec les tenettes, ce qui réussit ; de sorte qu'en moins de huit à dix jours, ladite tumeur termina par suppuration. » Un mois après le malade était convalescent. Chopart, dans son traité des voies urinaires, rapporte que Desault, trouvant chez un malade de THôtel-Dieu, qu'il venait d'opérer de la pierre par la cystotomie périnéale, un fongus pédicule, le saisit avec les tenettes et l'arracha par torsion. Il n'y eut pas la moindre hémorrhagie et le malade guérit sans accident. Bien qu'en principe ennemi de toute opération dans les cas de tumeurs de la vessie, Chopart, en présence de ce fait, reconnaît que lorsque la tumeur est située sur le col de la vessie, lorsqu'elle est mobile et attachée par un pédicule étroit, on peut en tenter l'arrachement.
En somme, nous ne trouvons jusqu'aux premières années de notre siècle que cinq opérations de tumeurs de la vessie, ayant donné ce beau résultat de quatre guérisons. Ces faits auraient peut-être encouragé les chirurgiens à pratiquer plus souvent l'extirpation de certains néoplasmes de la vessie, si à la crainte des hémorrhagies, des in-
(1) Cité par Howship, Urinary organs. Fungus.
(2) Belmas, loc. cit.
(3) Mentionné par Crosse dans Treatise on the formation of urinary calculi, 1835, p. 49 en note.
flammations, des infiltrations d'urines, conséquences presque forcées pour eux de manœuvres aussi hardies, n'était venue se joindre celle des accidents nombreux et redoutables de la taille périnéale. Aussi malgré Topinion émise par Dupujrtren (1) qui, en constatant dans une autopsie la présence d'un cancer pédicule de la vessie, pensait que par la cjstotomie on eût pu l'enlever, les tentatives de pareille opération dans l'un et l'autre sexe ne se renouvellent qu'en très petit nombre dans un espace de plus de cinquante ans. Nous ne trouvons, en effet, que trois opérations tentées chez l'homme par Crosse, Fergusson, Gersuny, encore la seconde ne fuf-elle faite qu'occasionnellement, au cours de l'extraction d*un calcul. Chez la femme nous en relevons neuf, la plupart s'imposant d'elles-mêmes au chirurgien en raison de la saillie du néoplasme par l'urèthre court et dilatable de ce sexe. Ces faits appartiennent à Pleininger, Theinemann, Guillon, Birkett, Senftleben, Morris, Braxton, Giiersant, Jackson.
Deuxième période. — Elle ne comprend que les essais de Civiale, Leroy d'Etiolles et Mercier. On sait à quelles polémiques vives et acerbes donna lieu l'invention des appareils lithotriteurs. Nous ne rappellerons pas ce débat. La prétention, bien légitime d'ailleurs et réalisée depuis, de débarrasser la vessie des calculs, qui l'encombrent, par la voie uréthrale, devait naturellement s'étendre aux fongus de cet organe. Aussi voyons-nous Civiale arracher et écraser plus ou moins heureusement au moyen de son trilabe des tumeurs papillomateuses, et Leroy d'Etiolles en lier aveuglément le pédicule à l'aide de son porte-ligature. Quoique faites dans un but un peu différent, les ten-
(1) Dupuytren. Lancette française, 1828, t. I, p. 3.
tàtivçs dç Mercier pour lever la barre prostatique^ la vaU vule du coly doiYent être rapprochées des opération^ des deux précédents chirurgiens.
A les en croire, les unes et les autres eurent quelques succès, mais cette opération ne sortit guère de leurs mains et ils ne trouvèrent que de très rares imitateurs. Bien aveugles, en eifét, sont ces manœuvres sur des productions qui, d'une part, échappent souvent par leur consistance et leur mobilité à toute impression tactile et d'autre part donnent, lorsqu'on les perçoit, des sensations peu différentes de celles de la. muqueuse vésicale !
Troisième période. — Les néoplasmes de la vessie devaient-ils donc rester au-dessus des ressources de l'art? Viscère de l'abdomen d'un accès relativement facile, cet organe était-il donc condamné à voir se développer dans son intérieur des productions épuisant les malades par des bémorrhagies répétées et des douleurs intolérables, sans que rien soit tenté pour les supprimer ou en conjurer les effets? 11 est aujourd'hui permis d'en penser autrement, et depuis 1876 des observations nombreuses, des travaux importants se sont succédé, qui font espérer que les malades atteints de tumeurs de la vessie bénéficieront des progrès de la chirurgie contemporaine.
Le 15 juin i875, Billroth (1) extirpe avec succès, par une double taille hypogastrique et périnéale, un myôme de la vessie d'un enfant de 12 ans . L'année suivante, Volkmann (2) tente une opération semblable chez un homme de 54 ans, porteur d'une énorme tumeur de la vessie : moins heureux que son prédécesseur, il voit mourir son malade de périto-
(1) Arch. fur klinische Chirurgie. T. XVIII, p. 411, 1875, par le D' Gussenbauer.
(2) Arch. fûrklin. Chir. 1876, vol. XIX, p. 682.