‹ De l'intervention de l'État en matière d'hygiène publiqueChapitre 119 sur 161 · FIRE · texte numérisé non relu

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à-vis de l'acoolisme? Aucun problème peut-être n'est plus difficile à résoudre. Les considérations d'ordre moral, d'ordre fiscal, et d'ordre hygiénique s'enchevètrent et se heurtent : et ilest difficile, même en n'envisageant le problème que sous l’un de ses aspects, comme nous le ferons, celui de l'hygiène publique, de s'entendre sur la nocivité de l’acool ou des alcools, et par suite sur le mode et la mesure de l'intervention de l'État.

Il est de mode actuellement de dire beaucoup de mal de l'alcool, surtout de l'alcool industriel, et de réclamer une action énergique de l'État pour en limiter la consommatior, ou du moins pour le contrôler aa point de vue hygiénique. Il est nécessaire, pour la détermination de cette intervention, de savoir si l'alcool peut ètre nuisible à la santé, et dans le cas de l’affirmative, si tous les alcools présentent ce caractère.

La science médicale varie beaucoup. Nous en avons ici une preuve nouvelle. Autrefois l'alcool était considéré comme un aliment : c'était l'opinion de Liebig, Bouchardat, Saudras, Todde, etc... Puis, vers 1860, Lallemand, Perrin et Duroy, dans un célèbre mémoire, refusèrent à l'alcool les attributs de l'aliment. L'ancienne théorie a encore des défenseurs. Dans son ouvrage classique sur « l'alimentation » le docteur allemand Koenig range l'alcool parmi les substances alimentaires qui favorisent la sécrétion des sues digestifs. Le docteur Binz, de Berlin, est du même avis, Il recommande un usage modéré de l'alcool, Le docteur Jules Simon déclare que l'alcool est pour la physiologie contemporaine un aliment. Le docteur Duclaux partage cette manière de voir. Désaccord donc sur ce premier point.

Les médecins et les hygiénistes ns sont pas plus d'ae-

cord sur la question de savoir quels sont les alcools purs et lesquels sont impurs. Pour les uns, c’est l'alcool industriel qui seul est nuisible à la santé: c’est l’opinion la plus répandue. 11 faut reconnaître qu'elle est sérieusement battue en brèche. Le docteur Lancereaux prétend que l'alcool de vin, que mème le vin vieux, est beaucoup plus dangereux que l'alcool industriel. Le docteur Darenberg a déclaré qu'une solution d’eau-de-vie de vin à 10° d'alcool est moins toxique qu'un vin à 10°. D'après ses expériences, l'alcool chimiquement pur, de quelque origine qu'il soit, est moins dangereux que les vieilles eaux-de-vie. Voici à cet égard quelques chiffres fournis

par M. Darenberg :

Vieux cognac Cognac Armagnac Rhum de Rhum

naturel. artificiel. deÿans. laJamaïque. factice.

Aede AR 0600 2 0: 060000072408 4926 0.584 Aldhéhydes. . . . . 0.106 0.001 0.063 0.154 0.018 Furfurol. . .: . . 0.006 ‘0.000. G.007 0.021 0,002 Pier OL 042200800363 08072 0:194

Alcools supérieurs . 0.800 U.034 0.810 0.653 0.058

9900 TTS "ATOS 2 5132000: 656

Déjà, en 1886, M. Riche déclarait à l’Académie de Médecine que l’industrie a réussi à préparer de l'alcool éthylique pur sans vin, et que la science a démontré que l'alcool de vin était de l'alcool éthylique impur. M. Duclaux est du mème avis. Il considère que les alcools de cœur qui servent habituellement à la fabrication des liqueurs communes sont plus purs que les eaux-de-vie naturelles distillées dans un alambic, et non soumises à la rectification. Il se demande ce qu'il faut entendre par

boissons hygiéniques et par boissons qui ne le sont pas ;

c'est certainement pour des raisons indépendantes de leur richesse en produits autres que lalcool, car non seulement elles en possèdent toutes, mais celles qui sont dites hygiéniques en contiennent plus que celles qui ne le sont pas. « Peut-être y aurait-il une autre conelusion « à tirer, ajoute-t-il, c’est que les seules boissons hygié- « niques sont celles dont on n’abuse pas. »

Voilà certes bien des conclusions contradictoires. Pour les uns l'alcool est un aliment, pour d’autres, il ne saurait présenter ce caractère. Ceux-ci affirment l'innocuité de l'alcool naturel et la nocivité de l'alcool industriel : ceux-là condamnent l'alcool naturel et vantent la pureté de l'alcool industriel rectifié. On comprend l'embarras d'un esprit sans parti pris en présence de thèses aussi contradictoires et il est permis de se demander si en cet état de la science le mieux n’est pas d’écarter les propositions qui tendent à une intervention radicale de l'Etat, et de s’en tenir provisoirement à des mesures plus prudentes et moins rigoureuses.

Parmi celles qu'il faut repousser, nous rangeons tous les projets qui reposent sur l’idée d'un monopole d'Etat, Ce monopole peut être plus ou moins complet. Il peut s'appliquer uniquement à la rectification, en ce sens que les alcools sont achetés par l'Etat et purifiés par lui après quoi l'Etat les revend et le marchand de vin comme le cabaretier restent des commerçants soumis au régime de la liberté commerciale et astreints seulement au contrôle de la régie. C'est le: système préconisé en France par M. Alglave.

Le monopole peut aussi s'étendre à la vente : le monopole de l'Etat est alors complet : il en est ainsi chez nous

du monopole des tabacs. Le cabaretier, le marchand de

vins deviennent, dans ce système, des fonctionnaires ou du moins des agents de l'Etat. C'est sur ses bases que le monopole à été organisé en Russie.

Nous n'avons point l'intention d'examiner le monopole de l'alcool sous ses divers aspects : montrer les difficultés pratiques de son établissement, signaler les différences qui existent entre les États où il fonctionne et la France où l’on voudrait l'implanter, parler de son échec en Suisse, dévoiler la contradiction entre le but hygiénique et les résultats fiscaux que l’on poursuit à la fois, serait sortir de notre cadre.

Mais, restant sur le domaine de l'hygiène publique, où nous nous sommes placés, il nous sera permis de constater que le monopole de l'alcool repose sur cette idée que l'alcool industriel seul est nuisible et que l’alcool naturel doit ètre respecté. Nous avons dit que cette thèse n'est pas celle de tous les savants, et les noms des défenseurs de la doctrine contraire nous permettent tout au moins de douter de l’infaillibilité des partisans de la première, Dans ces conditions, il est permis de considérer qu'écarter un projet aussi gros de conséquences fiscales, qui révolutionnerait tous les principes économiques sur lesquels notre société est fondée, c’est faire œuvre de sagesse et de prudence.

En attendant qu'il soit scientifiquement démontré que l'alcool est mauvais en lui-même, auquel cas sa consommation devrait être prohibée, où que l'alcool industriel seul est nuisible à la santé s'il n’est pas rectifié, auquel cas il conviendrait de le soumettre à un contrôle hygiénique sous une forme ou sous une autre, le mieux est de considérer que l’État doit seulement essayer de lutter

contre les alcools notoirement nocifs, de restreindre la

consommation des alcools de toute nature, soit en intervenant directement, soit en encourageant linitiative privée, en prenänt garde toujours d’entraver une industrie florissante et de bouleverser notre organisation économique.

Nous pensons qu'il est bon qu'un contrôle hygiénique soit institué, de facon à empêcher la mise en circulation d'alcools frelatés où nuisibles à la santé quelle que soit leur essence, à condition que ce contrôle soit le moins vexatoire et le moins gènant possible. Nous irions jusqu à admettre l'interdiction absolue des boissons alcooliques reconnues mauvaises par tous les hommes de l'art, telles que les absinthes et les bitters.

Il est bon, selon nous, de taxer lourdement les alcools, car l'élévation du prix d’une denrée en diminue naturellement la consommation. Le renchérissement de l'alcool peut être obtenu par un autre moyen : la majoration des licences, mesure fort recommandable.

En diminuant les lieux de consommation, on diminue la consommation elle-même : aussi sommes-nous partisans de la règlementation des débits et de la limitation de leur nombre. Un décret de 1851 exigeait une permission de l'autorité administrative pour ouvrir un débit : cette exigence, justifiée par des considérations politiques et non hygiéniques, disparut avec le régime qui l'avait instituée. Aux termes de la loi du 17 juillet 1880 une simple déclaration suffit pour ouvrir un débit. Certaines personnes sont, à raison des condamnations qu'elles ont subies, déclarées incapables de tenir un débit; mais en somme l'ouverture des cabarets n’est subordonnée qu'à des conditions personnelles. Nous pensons qu'elle devrait

l'être aussi à des conditions d'ordre général, telles par

exemple que de proportion relativement à la population, ou même de convenance locale,

L'augmentation démesurée du nombre des cabarets, surtout dans les villes, est un mal auquel il importe de remédier sans retard.

Nous approuvons, pour les mêmes raisons, la législation contre l'ivrognerie. Cette législation est de date récente en France. Les lois des 14 août 1789 et du 21 juillet 1794 avaient remis l'exercice de la police, en ce qui concerne l'ivresse manifeste, entre les mains des autorités municipales. Mais l'ivresse n'était pas considérée comme un délit punissable. On n'y voyait qu'un abus de la liberté individuelle portant sa peine en soi-même, Les progrès de la science physiologique, les rapports des médecins, et aussi les événements de 1870-1871 démontrèrent peu à peu l'influence funeste que ce vice exerce sur l'organisme social. Par la loi du 23 janvier 1873 le législateur, tout en visant directement l'ivresse publique, voulait, par l'aggravation des peines, lorsqu'il y a récidive, ainsi que par la condamnation du débitant complice, atteindre en même temps l’ivrognerie habituelle et celui qui la favorise. Les rapports relatifs aux effets de cette loi sont en général favorables : toutefois, dans les campagnes, faute de moyens convenables pour en assurer l'application, celle-ci laisse à désirer. Avant de renforcer la législation contre l'ivrognerie il faudrait songer à assurer efficacement le respect de la législation existante.

Si les débits de boissons sont surtout le fléau des villes, les campagnes en connaissent un autre, c'est le privilège des bouilleurs de cru. Loin de se contenter de brûler leurs propres récoltes, dans des conditions très impar-

faites d’ailleurs, les bouilleurs de cru achètent des fruits,

parfois même des grains et des racines, pour les brûler, à l'abri de l'immunité qui leur a été accordée. Les produits de cette distillation hâtive et incomplète, obtenue au moyen d'appareils imparfaits, sont jetés dans la consommation, au double préjudice du trésor et de la santé publique. Le privilège des bouilleurs de cru doit être hautement condamné au nom de l'hygiène publique : il est à craindre malheureusement qu’en l’état de nos mœurs politiques cette réforme ne puisse être réalisée de si tôt. Ce serait en tout cas une erreur de croire qu'elle le serait par l'établissement du monopole de l'alcool. Car en admettant que les alcools provenant de cette origine soient soumis comme les autres à la rectification par l'État, il est difficile de croire que cette obligation pourrait être appliquée d'une manière efficace : ces alcools échapperont toujours à la surveillance de l'État.

Pour combattre l'alcoolisme, l'initiative privée peut beaucoup. Elle a d'ailleurs fait ses preuves, et il faut reconnaître que dans certains pays ses résultats ont été merveilleux.

En France, la promulgation de la loi de 1873 sur l'ivresse publique a provoqué la constitution de la Société française de lempérance, association contre l’abus des boissons alcooliques, reconnue d'utilité publique par décret du 5 février 1880. Des sociétés locales existent sur divers points du territoire.

Mais c'est surtout dans certains pays étrangers que les sociétés de tempérance se sont développées largement. La première de ces associations fut fondée en 1808 à Moreau dans les États-Unis : elle permettait l'usage modéré de lalcool. En 1826 fut fondée à Boston la pre-

mière société de tempérance fondée sur l'abstinence abso-

lue. Dès 1831, la Suède, la Norvège, la Hollande et l'Angleterre suivirent l'impulsion donnée par les États Unis. Le Danemark, la Belgique et la Suisse commencèrent seulement en 1879, l'Allemagne en 1883, la Russie plus tard encore. Le nombre des adhérents des sociétés de tempérance se chiffre par millions.

La Caisse d'épargne de Marseille a entrepris contre l'alcoolisme une croisade qui mérite d'être signalée. L’épargne peut être en France un très bon antidote contre cet empoisonnement, d'une part, parce que le goût de l'épargne est dans le sang de notre race, et que pour combattre une passion, c’est une excellente méthode de médication psychique que de lui opposer une autre passion ; d'autre part, parce que, en ce temps réaliste et positif, l'épargne est une des passions les plus fortes et les plus tenaces qu'on puisse exciter contre celle de l’ivrognerie.

L'effort de la Caisse d'épargne de Marseille comprend une série de mesures : contre les bouges, pourvoyeurs des cabarets, la construction de logements salubres ; — pour préparer l'enfance, l'épargne scolaire : — en outre, des subventions à la Section marseillaise de la Croix bleue, société de tempérance ; la distribution d’opuscules de propagande, des conférences dans les quartiers ouvriers, la création de timbres-épargne, la fondation d'une ligue qui a pour programme la vulgarisation d'œuvres telles que bibliothèques, cafés non alcooliques, cours du soir, etc.

Il n'est pour ainsi dire pas de pays où la lutte contre

l'alcoolisme n'ait été entreprise. Nous avons déjà dit que

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