TARDIEU, Dictionnaire d'hygiène
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en désuétude, et les ordonnances relatives au choléra furent abrogées. Les médecins entreprirent contre les quarantaines une campagne qu'ils poursuivirent dans le presse médicale d'abord, puis à l'Académie de médecine. La longue discussion qui en fut la conséquence montre toute l'insuffisance des notions qu'on possédait alors sur les maladies pestilentielles, et prouva la nécessité de s'éclairer avant d'aller plus loin sur toutes ces questions.
L'Académie émit le vœu que des médecins sanitaires français fussent attachés aux principales stations du Levant pour y étudier la genèse des épidémies. Ce vœu fut soumis au Ministre, et l'ordonnance royale du 18 avril 1848 consacra l'importante innovation dont la nécessité venait d’être démontrée. Des postes furent créés à Alexandrie, au Caire, à Beyrouth, à Damas, à Smyrne, à Constanti. nople, et plus tard à Téhéran. Leur mission consistait à s'enquérir de l’état sanitaire de leur résidence et à tenir les consuls au courant de la situation. Grâce à leurs informations, on put sur-le-champ atténuer la rigueur des mesures préventives qui frappaient les provenances du Levant dans les ports de la Méditerrannée. Les médecins sanitaires français ont rendu à l'hygiène autant de services qu'au commerce. Ils ont élucidé, dans une certaine mesure, la plupart des problèmes relatifs aux différents modes de transmission des maladies exotiques. Grâce à cette institution, qui depuis a été en se développant, il est devenu possible de réformer le régime sanitaire que le passé nous avait légué, et le décret du 24 décembre 1850 à consacré cette transformation.
Sa promulgation fut hâtée par la seconde invasion du choléra. On avait supprimé toutes les mesures prises
contre lui en 1831, et les populations de notre littoral
méditerranéen, en voyant les précautions dont on s’entourait dans les ports d'Italie, réclamèrent énergiquement des moyens de préservation analogues. Le décret du 24 septembre leur donna satisfaction, tout en alténuant dans une proportion cousidérable les sévérités de l'ancien Système, et en diminuant les entraves apportées au commerce,
Pendant que la France transformait ainsi son système sanitaire, les autres États de l'Europe mettaient plus ou moins de négligence dans l'application de leurs règlements. Chaque État avait son régime particulier, et chez certains le pouvoir local, À son tour, exercait son droit de réglementation d'une façon tout à fait indépendante visà-vis du pouvoir central. On commençait à comprendre cependant que toutes les nations sont solidaires pour ce qui concerne la santé publique et qu’il était indispensable de se concerter pour une action commune. L'adoption de règlements sanitaires internationaux s’imposait comme une nécessité.
Le Gouvernement français prit, en 1850, l'initiative de provoquer à Paris la réunion d'une Conférence destinée à en jeter les bases. Douze États consentirent à s'y faire représenter ; mais, lorsqu'il s'agit de passer à la ratification de la convention, le Portugal et le Piémont seuls s’unirent à la France pour donner leur adhésion au projet. Il fut mis en vigueur dans notre pays par le décret du 4 juin 1853.
Une seconde conférence fut tenue à Paris en 1859. Composée uniquement de diplomates, elle n'avait d'autre but que de réviser les résolutions votées en 1851. Mais la guerre d'Italie survint. La conférence se sépara sans
aboutir à l'entente espérée, et mème en 1865, la conven-
tion de 1851 fut dénoncée par le Portugal et l'Italie qui reprirent leur liberté d'action.
Depuis 1859 il n'y eut plus aucun nouveau traité passé entre les gouvernements européens, lorsqu’en 1865 éciata avec une rapidité foudroyante une nouvelle épidémie de choléra. Les populations du Midi furent terrifiées : l’Europe comprit qu'elle ne pouvait rester ainsi chaque année à la merer du pèlerinage de la Mecque. Le gouvernement français prit l'initiative de réunir une conférence internationale à Constantinople, ce centre stratégique de toute action contre le choléra.
Ce fut la troisième conférence internationale, conférence dans laquelle M. Fauvel représenta la France avec éclat. C'est à partir de ce moment que les quarantaines furent établies sur des bases plus scientifiques. Mais, allant peut-être un peu plus loin dans la voie de la légitimation de ce système de protection sanitaire, elle établit en principe que les mesures restrictives connues d’avance et appliquées préalablement, sont beaucoup moins préjudiciables pour le commerce et les relations internationales que la perturbation qui frappe l'industrie et les transactions commerciales à la suite d’une invasion du choléra. Après avoir proclamé l'utilité des quarantaines, elle a montré, en ce qui concerne le choléra, que les quarantaine ont une efficacité d'autant plus grande qu'elles sont äppliquées plus près du point d’origine de la maladie.
La conférence de Constantinople ne fut suivie d'aucune convention diplomatique. Mais, ayant étudié d’une facon complète les solutions pratiques demandées, elle eut une grande infiuence sur le régime sanitaire de chaque Etat. Nous ajouterons même que la Turquie, dans la Méditer-
ranée et la mer Rouge, l'Angleterre dans l'Inde, exécu-
tèrent une partie des mesures que la conférence avait recommandées.
En 1874, le gouvernement austro-hongrois revint à la charge, et convoqua une nouvelle conférence, qui s’assembla à Vienne. Sur les questions scientifiques l’ac cord s'établit facilement. Mais, quand on en vint aux applications pratiques, on vit se produire la scission qui s'est toujours manifestée depuis entre les peuples du Midi et ceux du Nord, ceux-ci, moins exposés à l'importation, se préoccupant surtout de sauvegarder les intérêts de leur commerce. Dans l'impossibilité de s'entendre on laissa à chaque État la liberté de se conduire à sa guise.
La France en profita pour réviser son organisation sanitaire, et pour réunir en un seul document ses anciens règlements dont l’enchevètrement rendait lapplication très difficile. Une commission composée de membres du Comité consultatif d'hygiène publique, de représentants des Chambres de commerce des principaux ports, et des deux plus importantes compagnies de navigation, élabora le règlement de police sanitaire maritime du 2 février 1876, dont nous avons déjà parlé.
Ce règlement prévoit dans ses 130 articles tous les cas qui peuvent se présenter. Îl a fait disparaitre certaines mesures vexatoires, parfois ridicules, contre lesquelles le commerce protestait avec énergie ; il a substitué une législation c'aire, complète, commune à presque tous les pays, à la confusion des règlements antérieurs. L'administration sanitaire avait de son côté développé ses établissements par la création des lazarets de Pauillac et de Saint-Nazaire : elle les avait aussi
perfectionnés. Ces élablissements réunissent toutes les conditions de salubrité et de bien-être désirables, et permettent l'isolement des différentes catégories de passagers.
Les conférences internationales avaient cependant abouti à la création du Conseil supérieur de santé de l'Empire Ottoman et du Conseil sanitaire maritime et quarantenaire d'Égypte. Tous deux avaient le caractère international. Le second fut créé par un décret du 3 janvier 1881, et remplaca l'intendance générale sanitaire d'Égypte, fondée par Méhémet-Ali en 1831. Ce Conseil constituait en quelque sorte l'avant-garde de la prophylaxie sanitaire européenne, Ses pouvoirs étaient très étendus, son indépendance très grande. Les directeurs des offices sanitaires d'Alexandrie, de Rosette, de Damiette, de Port-Saïd, de Suez, de Souakim, de Massaouah, étaient placés sous ses ordres. Ce conseil à maintenu une surveillance active sur les provenances de l'Inde et de l'Extrème-Orient; il a conjuré le péril que le pèlerinage de la Mecque nous fait courir tous les ans, en lui imposant une réglementation sévère confiée à des docteurs musulmans sous la direction du médecin sanitaire placé à Djeddah. Mais, du jour où les Anglais s'établirent en Égypte, ils se sentirent gènés par les entraves que le service sanitaire de la Mer-Rouge apportait à leur commerce, et, devenus maitres de la majorité dans le Conseil, ils laissèrent les mesures sanitaires tomber en désuétude.
Au mois de Juin 1883, le choléra faisait sa réapparition en Sgypte, et le 14 juin 1884 il éclatait à Toulon, rava-
geant la France, l'Algérie, l'Italie et FEspagne. Les
puissances s’émurent, et, sur l'initiative du roi d'Italie, une nouvelle conférence internationale se réunit à Rome. Vingt-sept Étals y étaient représentés. Dès les premières séances on vit se rétablir le double courant qui s'était déjà manifesté à la conférence de Vienne. Cependant, malgré l'opposition des Anglais, qui élevaient la prétention de faire passer librement leurs navires à travers la Mer Rouge et le canal de Suez, qu'ils eussent ou non le choléra à leur bord, les propositions des délégués français furent votées par la commission à une grande majorité. Elles constituaient une réforme considérable. Les quarantaines maritimes étaient singulièrement réduites ; les quarantaines de terre, les cordons sanitaires étaient remplacés par des mesures de surveillance aux gares frontières ; la séquestration, l'internement des passagers dans les lazarets, par l'assainissement des navires au départ, et la désinfection pendant la lraversée. Mais les mesures de surveillance étaient maintenues dans la Mer Rouge pour les navires venant de l'Inde et de l'Extrème-Orient. Le pèlerinage de la Mecque continuait à être réglementé, et les bâtiments qui avaient le choléra à leur bord demeuraient soumis à la quarantaine. La conférence se sépara pour permettre aux délégués d'aller chercher de nouvelles instructions près de leurs gouvernements: elle devait s’assembler de nouveau pour sanctionner les dis-
positions adoptées. La diplomatie anglaise profita de
4. C'est la sixième conférence internationale. La cinquième se réunit en 1881 à Washington. Elle eut exclusivement pour but la prophylaxie de la fièvre jaune.
cette suspension pour agir directement près des gouvernements étrangers, tant et si bien que la conférence ne se réunit pas.
En 1891, l'Autriche-Hongrie prit l'initiative d'une nouvelle convocation. La Conférence se réunit cette fois à Venise, le 29 juillet. Le protocole comprenait les deux points suivants : 1° passage en quarantaine des navires anglais par le Canal de Suez ; 2° réorganisation du Conseil sanitaire d'Alexandrie. Treize puissances étaient représentées. La deuxième proposition était conforme à nos intérêts. Le Conseil sanitaire d'Égypte avait, comme nous l’avons dit, perdu son caractère international au grand détriment de la sécurité de l'Europe. Il importait de le lui rendre, et de le soustraire à la domination des Anglais. La première proposition était pour nous inacceptable. Nous ne pouvons admettre de pavillon privilégié: si les navires anglais élaient dispensés des quarantaines, tous les navires du monde devaient passer librement comme eux. Ur cela était impossible.
Quoique la majorité fût acquise aux Anglais, nos délégués manœuvrèrent assez habilement pour amener les délégués anglais à composition. A l'aide de concessions réciproques, l'entente se fit sur les bases suivantes. La visite des navires provenant de l'Inde et de l'Extrème- Orient aurait lieu à Suez; le nombre des médecins serait d'ailleurs augmenté de manière à abréger la durée du séjour en rade. A la suite de l’araisonnement, ces navires seraient divisés en trois classes : 1° ceux reconnus indemnes continueraient leur route ; 2° ceux ayant eu des cas de choléra au départ ou pendant la traversée, mais
qui n'en auraient pas présenté depuis sept jours, seraient
déclarés suspects. Ceux d'entre eux qui auraient à bord un médecin et une étuve à désinfection passeraient le canal de Suez, mais sans communiquer avec la terre. Les autres iraient aux eaux de Moïse pour y subir la désinfection. 3° Les navires infectés feraient aux eaux de Moïse une quarantaine de einq jours pendant laquelle le navire serait désinfecté. — Le pèlerinage de la Mecque continuerait à être surveillé. Un grand établissement international serait créé à Suez; il dépendrait du Conseil sanitaire d'Alexandrie, qni serait réorganisé àäe facon à constituer réellement un Conseil international. La Convention fut signée dans la nuit du 30 au 31 janvier 1892. L'Angleterre envoya sa signature À Paris au mois de mai. ;
Pendant que la conférence achevait ainsi son œuvre de conciliation, le choléra, comme pour se jouer des obstacles que l'Europe cherchait à lui opposer, donnait aux prévisions des hygiénistes un double démenti, en se montrant aux portes de Paris, sans qu'on püt découvrir sa provenance, et en reprenant sa route des anciens jours qu'il semblait avoir oubliée. C'était bien, quoi qu'on en ait dit, la mème maladie que celle que nous avions vue tant de fois. La transmission à éte manifesté à la maison municipale de Nanterre, et le bacille virgule à été retrouvé toute Les fois qu'on l'a recherché. Cependant le choléra n'a point pénétré à Paris ; il semblerait quil a de la peine à s'implanter aujourd'hui dans notre capitale assainie.
Une nouvelle conférence se réunit à Dresde en 1893. Elle étendit à l'Europe les principes posés par la confé-
rence de Venise en ce qui concerne l'Asie, Elle à été
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suivie d'une convention que la plupart des Etats ont raüfiée. à
En 1894 une conférence s’assembla à Paris. Le Gouvernement français, en provoquant cette réunion se proposait de chercher les moyens de prévenir la pénétration du choléra à la Mecque, d'empècher son importation en Europe s'il se montrait pendant le pèlerinage, et de provoquer l'établissement, au golfe Persique, d'un système de défense analogue à celui qui avait été institué à Suez. Malheureusement, quelques puissances ont entouré le vote final des résolutions de Paris de restrictions et de réserves quin'ont pas disparu. L'Empire Ottoman,qu'il s'agit cependant d'abord de protéger, comprend malses véritables intérêts, et résiste encore aux justes demandes de l'Europe réclamant la création d’une commission issue du Conseil supérieur de santé de Constantinople ; il rejette aussi la juridiction consulaire en matière d'amende. L'Angleterre, d'autre part, refuse de donner, à bord de ses navires, aux malheureux pèlerins l’espace qui leur est strictement indispensable. Elle ne veut pas non plus suivre l'exemple de la Hollande et de la France, qui, craignant de voir tomber les pèlerins dans un état de misère si propice au développement et à la propagation des épidémies, ne les laissent s'embarquer que lorsqu'ils possèdent la somme d’argent indispensable pour leur voyage. Elle refuse aussi de permettre l'installation d'une surveillance sanitaire au golfe Persique : elle, qui n’exerce pas une action suffisamment énergique pour empècher Chypre, Malte et Gibraltar d’établir des quarantaines véritablement répulsives, elle s'oppose à toute surveillance sur un des points les plus dangereux
d'irruption du choléra en Europe, et cela pour des raisons
politiques, pour maintenir ses prétentions sur certains territoires, et par crainte de gèner son commerce. Cette situation est pleine de périls et provoque une véritable anarchie.
Pour y remédier M. Proust, reprenant une proposition déjà approuvée à la conférence de Vienne, en 1874, a mis en avant l'idée de créer, sous l'autorité des puissances une sorte de bureau international de santé, chargé de recueillir les renseignements épidémiques, de surveiller la mise en vigueur des règlements édictés par les conférences internationales, et agréés par les gouvernements participants, d'indiquer leurs lacunes, et de proposer les moyens de les combler, d'apporter de l'unité dans leur application.
Cette idée mérite un sérieux examen, et semble présenter des chances de succès. Les modifications survenues au cours de ces dernières années dans le régime sanitaire de la plupart des nations européennes en sont un sûr garant.
La France s’est empressée de consacrer définitivement après la dernière Conférence de Paris, en 1894, la révolution que sa politique sanitaire avait préparée depuis plus de 10 ans. Le règlement de police sanitaire maritime du 4 janvier 1896 a, en effet, substitué, autant que possible, aux mesures de prophylaxie prises à l’arrivée, les mesures prises au point de départ, et pendant la traversée. L'emploi de moyens de désinfection au point de départ des navires, à bord, et, si cela est indispensable, à leur arrivée, permet, dans la très grande majorité des cas, de remplacer les quarantaines par l'inspection médicale;
l'institution des médecins sanitaires, présentant des garan-