SECRÉTAN, Philnsophie de la liberté, p. 201 et suiv
saire que l'État intervienne pour les protéger, c'est-àdire où commencent les nécessités sociales? Et il est impossible d'y répondre sans un effort de plus dans la spéculation métaphysique où dans la critique qui peuvent seules communiquer à la thèse individualiste la force et la solidité dont elle à besoin. Il faut, pour connaitre la mesure du droit individuel, faire l'analyse de la liberté humaine. Nous aboutissons donc fatalement au problème de la Liberté.
L'histoire nous apprend que l'Individu est préexistant à la société envisagée en tant que collectivité organisée, et aussi à l'État qui n'est qu'une forme plus perfectionnée de société. Il constitue done la base de la société.
Chaque individualité est égale en droits, c'est-à-dire que la liberté de l’un est égale à la liberté de l’autre. La Liberté, c’est le pouvoir de faire le bien ou le mal, de faire de ses droits un bon ou un mauvais usage.
L'homme doit-il faire le bien ? Peut-il avoir le droit de faire le mal ? Par là mème que nous concevons l'existence possible du bien, nous en proclamons la supériorité sur le mal. L'homme doit donc faire le bien : il doit employer sa liberté dans ce sens, et sa liberté n'est respectable que tant qu'elle lui sert à pratiquer le bien. S'il l'emploie à faire le mal, il relève tout d'abord de la loi morale, Qu'il empêche un autre Individu de faire le bien, il empiète à ce moment sur la Liberté et celui-ci est dans le cas de légitime défense.
= Enfin, en quoi consiste le bien ? À cette question ou peut faire de nombreuses réponses : tout dépend de l'ordre d'idées que l’on envisage. En morale, le bien c’est la vertu. En art, c’est le beau, En économie, c'est l’utile.
En biologie, c’est la vie. Certains vont mème jusqu'à dire
que la vie. c'est le bien suprème, puisque c'est la faculté de poursuivre la réalisation des autres biens. — Assurément, le bien n’est pas seulement l'une où l’autre de ces qualités qu'une analyse arbitraire permet seule de séparer. Le bien c’est l'ensemble et l'harmonie de ces qualités. Mais il est cependant possible et il peut ètre ulile de les distinguer #7 abstracto.
Dès lors, voici nos conclusions. L'homme jouit de la Liberté; il peut donc pratiquer le bien ; il doit s'abstenir du mal. Le mal, en biologie, c'est tout ce qui est contraire à la vie. L'homme doit done l'éviter. Mais jusqu'ici son rôle est purement négatif. L'Individu ne doit pas seulement éviter le mal, il doit en outre pratiquer le bien. C'est pourquoi il doit non seulement sauvegarder la vie, mais en outre il doit s’efforcer de la développer en assurant sa perpétuité. C'est un dépôt sacré que l'homme reçoit des générations passées, et qu'il doit remettre intact aux générations futures.
Toute atteinte à la vie de l'Individu constituerait une atteinte à ses droits, à sa Liberté, etil pourrait légitimement la repousser soit par ses propres forces soit en s'unissant librement à d’autres Individus, c’est-à-dire en s'associant.
L'Individu, enfin, a créé cette fiction, qui a nom l'État, et qui n’est en somme que l'association permanente des forces individuelles fictivement considérées comme toutes
‘réunies et dirigée par une simple majorité. Il lui a confié
le soin de l'aider à défendre sa Liberté, et, dans ce but, il lui à fait abandon partiel de son droit de légitime défense, que celui-ci exerce par voie de contrainte, C'est ainsi que l'État possède le droit de défendre les Libertés attaquées. Il tire son droit de l'Individu, et il l'exerce pour la défense de lPIndividu.
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Tout usage mauvais fait par l'homme de sa Liberté sera donc réprimé par l'État s'il porte atteinte à la Liberté d’artrui : sicet abus de la Liberté ne se révélait pas matériellement en atteignant directement ou indirectement un autre où d’autres Individus, il ne relèverait que de la loi morale.
Pour l'exercice de sa mission, l'État peut imposer aux Individus certaines obligations : c'est ce qu'il faut entendre par les nécessités sociales reconnues par la loi. L'État n'existant que pour la défense des libertés individuelles ne saurait imposer à l'Individu d’autres obligations que celles strictement nécessaires à l'exercice de sa mission limitée. Les nécessités sociales ne peuvent donc exister que dans la limite même des droits de l'État, c’est-à-dire de la protection due aux libertés individuelles; de sorte que, comme nous le disious plus haut, respect des droits d'autrui, et nécessités sociales reconnues par la loi, sont des expressions synonymes.
Nous nous résumons.
L'Individu doit employer sa Liberté à pratiquer le bien. En faisant le mal, il abuse de sa Liberté, et ses actes relèvent d’abord de la loi morale, Si, en abusant de sa Liberté, il empêche d’autres Individus de faire le bien, (et en cela il porte atteinte à leur Liberté), ces Individus, lésés dans leurs droits, ont la faculté de se défendre. La légitime défense, cette garantie de leur Liberté, ils pourront l'exercer, soit par leur seule force individuelle, soit par l’action libre de l'association, soit enfin par la contrainte que l'État, protecteur des libertés individuelles menacées, exercera au nom de la collectivité.
Nous sommes donc en mesure de répondre d’une façon précise à cette question : quels doivent être les rapports de l’Individu et de l'État? — La plupart des systèmes
philosophiques et économiques individualistes répondent : l'État doit intervenir toutes les fois que l'Individu porte atteinte à la Liberté d'autrui. — Mais quand cette hypothèse se réalise-t-elle? quelle est la justification de l'intervention de l'État? Faut-il done, chaque fois que cette intervention est réclamée, résoudre cette question abstraite ? la Liberté individuelle est-elle menacée par les actes de tel ou tel Individu? A ce compte, le problème politique nous semblerait insoluble, et l’action du législateur serait sujette à d'inévitables tâtonnements et à de perpétuels recommencements.
Il faut sortir de l’abstraction. IL est exact, #7 abstracto, que l'État doit protection à la Liberté individuelle; mais il importe de déterminer d'une façon plus précise quand cette Liberté doit ètre protégée.
Nous disons qu'elle devra lètre, toutes les fois que l'Individu, abusant de sa Liberté, s'en sert pour faire le mal et nuit à d'autres Individus.
Dès lors l’action du législateur nous apparaît beaucoup plus simple et d'un exercice beaucoup plus facile. Il n'aura pas à résoudre des questions abstraites : il ne se décidera que par des raisons pratiques et concrètes. Tels actes individuels sont-ils un mal, et sont-ils dommageables pour les autres Individus? — L'initiative indivi-. duelle est-elle incapable de les réprimer? — L'intervention de l'État sera-t-elle sans danger à d'autres points de vue? — Si le législateur, éclairé par les moyens de renseignements qui sont à sa disposition, croit pouvoir répondre affirmativement à ces trois questions, il doit alors mettre en mouvement l'action de l'État et protéger la Liberté des uns en réprimant l'abus que d'autres ont
fait de leur propre Liberté.
SLR CE
Nous en arrivons done à conclure avec beaucoup de philosophes que l'État n'a qu'une mission, c'est de « protéger le libre développement de chacun, et de veiller
«à ce que personne n'usurpe le droit de personne »; qu'il l’exerce légitimement, car il est « l'organe du droit indi- « viduel préexistant de légitime défense. » Mais nous espérons avoir réussi à établir en outre quand l'État peut intervenir, c’est-à-dire quand l’Individu se trouve en état
de légitime défense.