CHAPITRE
Hygiène de l'Enfance.
La diminution de la natalité dans notre pays cause de vives alarmes à tous ceux qui réfléchissent au rapport qui existe entre la population et la puissance politique. La divergence des vues apparait dans l'examen des remèdes proposés. Ces remèdes sont aussi nombreux que variés. Mais il est possible de les ranger en deux groupes : ceux qui reposent sur l’action individuelle et ceux qui tendent à mettre en jeu l'intervention de l'État.
Ces derniers nous apparaissent aussi vexatoires qu'inefficaces. Des lois positives encourageant au mariage et à l'accroissement de la population, si elles ne sont pas secondées par l'influence des idées religieuses ou morales, on peut dire, comme des lois somptuaires : Quid leges sine moribus ? Ce sont les expédients des temps de décadence, à moins que ce ne soit l'essai d’un législateur oublieux de linsuccès des fameuses lois de Pappia Poppea. Punir les unions stériles, faire du mariage une obligation civile, permettre le divorce pour cause de stérilité, frapper les célibataires d'un impôt spécial, autant de prétendues réformes, régressions pour la plupart
contraires aux principes de liberté et de justice, qui sont
la base dé notre société moderne, et, qui mieux est, inutiles et infécondes, De tous ces programmes pompeux auxquels l’état lamentable de notre natalité à donné naissance, une seule idée mérite d’être retenue : c’est celle d’un dégrèvement fiscal proportionné aux charges de famille. Encore n'espérons-nous de ces exemptions aucune augmentation de notre natalité. Nous pensons seulement qu'elles reposent sur un principe d'équité indiscutable, surtout dans un pays comme le nôtre, où les impôts indirects s'élèvent à des chiffres si considérables.
La seule chose que l’on puisse demander à l'État, c'est de faciliter le mariage en simplifiant les formalités et en diminuant les frais que sa célébration entraine. Mais nous pensons que l'État contribue beaucoup plus efficacement à relever le chiffre de la population en prenant des mesures propres à diminuer la mortalité.
La mortalité de la première année serait en moyenne de 10 p. °/, du nombre des naissances d'après M. Th. Roussel!'. Par suite d'abus coupables où de mauvaises pratiques, par suite aussi d’une hygiène vicieuse, la mortalité des enfants du premier âge s'élève en quelques pays à des chiffres effrayants : 31°/, en Bavière et en Wurtemberg, 26°/, en Russie, 25°/, en Autriche, 22°/, en Prusse. En France, elle dépasse 16°/, et sur quelques points de notre territoire, notamment dans le Sud-Est, atteint, 50, 60, 80, 90°/,. C'est surtout la mortalité infantile de 1 à 5 ans qui est chez nous trop élevée : sur 4 000 habitants, 18, 1 décès; l'Italie seule à un taux plus fort, 19, 6. En Angleterre elle est seulement de 14, 5 et
18 Rapport Cornil sur le projet de loi sur la santé publique, Sénat, Doc. Pari. 1895, n° 74.
en Suisse de 14, 1. Si la mortalité des enfants de 4 à 5 ans n'était pas plus élevée en France qu’en Suisse et en Angleterre, nous économiserions annuellement 130 à 150 000 existences !
Nous sommes ici dans l’une des matières où l'action individuelle s'exerce le plus activement mais aussi le plus discrètement. L'action isolée est mème préférée le plus souvent; et qui pourrait dire le chiffre des enfants enlevés à la mort par sa vigilance, par sa sympathie et par ses bons soins ! Qui pourrait compter aussi les existences sauvées grâce à toutes les œuvres générales de bienfaisance nées de l'initiative individuelle ! La protection de l'enfance est l'accessoire de lassistance @es parents; elle se confond même avec elle, car l'hygiène alimentaire et professionnelle de la mère n'est-elle pas la condition pre-
mière de la santé de l'enfant.
Les causes les plus sérieuses de la mortalité infantile résident dans le surmenage de la jeune femme avant et après ses couches, dans les conditions souvent défectueuses de l'accouchement, dans un mauvais régime alimentaire et le manque de soins auxquels sont exposés les nourissons, dans le délaissement et l'abandon effectif ou moral de l'enfance, enfin dans son exploitation.
On peut dire que toutes ces causes de mortalité sont combaltues par l'initiative individuelle. D'autre part l'État seconde et développe l'action individuelle, Cette interventon à un caractère nettement démocratique, la mortalité étant entre les riches et les pauvres dans la proportion de 3 à 8.
De nombreuses sociétés confessionnelles ou laïques ont pour objet l'assistance des femmes en couches : citons
l'association des mères de famille, la société des femmes
en couches de Mulhouse, la Mutualité maternelle, etc., qui assurent à l’accouchée, avant et après ses couches, une indemnité grâce à laquelle elle peut quitter et reprendre son travail en temps utile pour sa santé et pour celle de l’enfant. L'exemple à été donné par de grands industriels; Jean Dollfus, de Mulhouse, fit afficher dans ses ateliers qu'il donnerait à toute ouvrière qui accoucherait, ses gages pendant quatre semaines. Son exemple a été suivi. À Mazamet, des ateliers spéciaux ont été créés où les jeunes mères, employées à des travaux peu fatigants, conservent avec elles leurs nouveaunés et peuvent les entourer de leur sollicitude maternelle.
Jusqu'ici, l'État n’est pas encore intervenu en France pour protéger spécialement les femmes accouchées. Ce n’est pas faute d’y avoir été sollicité. Une proposition en ce sens, déposée à la Chambre des députés par MM. Dron et Brousse, fut d'abord rejetée. Elle fut écartée également par le Sénat, malgré une éloquente défense de Jules Simon (3 juillet 1891). Depuis lors, une proposition de loi spéciale a été votée par la Chambre le 3 novembre 1892. Elle contient à la fois le principe de l'interdiction du travail, pendant quatre semaines, aux femmes accouchées, et le droit à une indemnité de 1 franc par jour à la charge de l'État, des départements et des communes.
Les défenseurs du projet faisaient observer qu’une nation est intéressée au plus haut degré à maintenir en bonne santé la femme qui vient de mettre un enfant au monde et qui pourra concourir de nouveau à laccroissement de la population; elle est au moins intéressée à
favoriser la validité de l'enfant qui vient de naïtre en vue
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d'une bonne production et de la défense du territoire”.
Ils rappelaient que la réglementation avait été pratiquée en cette matière à une époque fort reculée. Le chapitre XII du ZLévilique ordonnait que la femme accouchée d'un enfant mâle garderait la maison pendant 40 jours. Îls faisaient observer qu'un grand nombre de pays étrangers, notamment l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, étaient déjà entrés dans cette voie. Ils invoquaient l'autorité des décisions de la conférence de Berlin qui avait adopté un vœu en ce sens.
Les arguments tirés de la liberté individuelle au nom desquels la proposition fut combattue nous paraissent peu sérieux. Dans l’état actuel de notre natalité, la réforme proposée constitue une mesure de défense sociale, et par suite la liberté individuelle, quelque respectable qu'elle puisse être, doit plier devant cet intérêt public.
Un argument plus sérieux présenté par les adversaires de la loi était celui-ci : À quoi bon légiférer de nouveau ? Aux termes de l'article 1° de la loi du 15 juillet 1893 sur l'assistance médicale gratuite, les femmes en couches sont assimilées aux malades. Cet argument doit ètre cependant écarté. La loi de 1893 est une loi d'assistance, et par suite elle n’est applicable qu'aux indigents inscrits sur la liste d'assistance. C’est en outre une loi d'assistance médicale, par conséquent elle n’assimile les femmes en couches aux malades que pendant le temps où l’accouchement peut ètre considéré comme une maladie. Actuellement l’accouchée mdigente n’est plus assurée du bénéfice de la loi de 1893 dès qu'elle peut matériellement reprendre
le travail et ce moment arrive trop tôt dans son intérêt \