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CHAPITRE IV

§ 1er. Des diverses voies d'élimination du plomb au cours de l'intoxication chronique. — Élimination par les urines. — Albuminurie saturnine (OUivier. — Lewald). — Lésions rénales d'origine saturnine.

Nous avons, jusqu'à présent, étudié les modes d'introduction du plomb dans l'organisme, sa fixation et son action délétère sur certains organes et certains tissus. Une dernière étude reste à faire, celle de l'élimination du métal. Cette question est, en effet, extrêmement importante dans l'histoire de l'intoxication saturnine chronique, car des accidents peuvent être dus à l'abolition ou au ralentissement de l'élimination du plomb. Cette éhmination elle-même, d'un autre côté, ne peut se faire sans que le métalj agissant à la longue sur l'organe éliminateur, arrive à en altérer parfois profondément la structure. De là une seconde série d'accidents, dont le type est fourni par l'albuminurie chronique saturnine que l'on observe fréquemment.

Ainsi l'apparition et la disparition de certains symptômes saturnins, et principalement des épiphénomènes aigus, paraissent liées à la régularité de l'élimination qui se fait d'une manière continue au cours de l'intoxication saturnine chronique. Cette pensée a déjà été développée par un certain nombre d'auteurs, notamment par Legroux, mais elle a été surtout bien formulée par L. Herrmann :

« L'élimination du plomb par les reins, dit-il (1), augmente « parallèlement à la quantité de plomb qu'ils reçoivent, de façon « que le sang et l'organisme ne possèdent pas, à tout moment, la « quantité de plomb nécessaire pour déterminer les symptômes « propres à l'empoisonnement. Mais ces symptômes, dus princi-

(t) L. Herrmann {Mchcrt und Dubois-Reymond's Ai'chiv, 1867, p. G4/f.)

(( paiement à l'action du plomb sur les fibres musculaires des « deux ordres apparaîtront aussitôt que l'élimination du métal « par les reins se trouvera soit graduellement, soit subitement « ralentie. Ils disparaîtront dès que ce ralentissement de l'élimi- « nation aura cessé d'exister. On se demande alors si la colique « de plomb, si les arthralgies, si la paralysie saturnine n'ont « pas leur origine dans une perturbation passagère de la sécré- « tion urinaire. S'il en est ainsi, ces symptômes intermittents « d'empoisonnement saturnin doivent être considérés comme « des troubles compensateurs. Dans ce dernier cas, le malade « serait comparable à un animal qui a ingéré du curare dans {( l'estomac, et chez lequel on supprime subitement la sécrétion « urinaire avant la résorption complète du poison. »

Comme on le voit, la théorie est complète, et des faits expérimentaux permettent même de penser qu'elle est exacte dans sa généralité; elle énonce en effet une loi de toxicologie générale, établie par Cl. Bernard à propos de l'élimination des poisons. Mais est-elle exacte dans tous ses détails? La colique, l'arthralgie, l'encéphalopathie saturnine dans ses formes non urémiques, sontelles bien des accidents de l'ordre de ceux qu'indique Herrmann? Le fait ne peut être directement démontré. Cependant quand on voit la colique éclater après un accès d'ivresse chez un individu déjà saturé de plomb, mais qui n'en reçoit plus (1), on est en droit de se demander si l'élimination d'un nouveau poison, l'alcool, introduit en masse et s'emparant des émonctoires au point d'absorber leur action, n'a pas empêché l'élimination journalière du métal, et si par suite le plomb ne s'est pas accumulé dans le sang au point de déterminer des phénomènes d'empoisonnement passager. On sait, en effet, qu'un minime excès dans les doses d'un poison, suffit souvent pour faire cesser la tolérance, et amener l'explosion des accidents. (2)

(1) Par exemple, un ouvrier, peintre depuis longtemps, quitte son état, et plusieurs mois après est pris de coliques ù la suite d'une débaucbc d'alcool. On trouve de ces exemples dans tous les classiques, notamment dans le livre de Tanquerel.

(2) Comparez avec les ingénieuses expériences de P. Bcrt sur l'empoisonnement par l'oxygône. (G. H., Soc. Diolog.dc 1872 à 1874, passim.)

L'élimination et ses modifications, accidenielles ou spontanées, tient donc une large place dans l'histoire de l'intoxication saturnine chronique. Quelles sont les voies principales par oii se fait cette élimination?

Je ne reprendrai pas ici la question du liséré saturnin considéré comme produit par l'élimination du plomb par les glandules buccales. Cette question est encore trop obscure. Du reste, le tube digestif dans toute sa longueur ne paraît pas être une voie d'élimination bien active; depuis M. Melsens jusqu'à MM. Mayençon et Bergeret, tous les expérimentateurs s'accordent à dire que les fèces des saturnins ne contiennent jamais de plomb. Et cependant ce métal s'accumule sous forme de sulfure, dans la muqueuse intestinale (Gubler et Quévenne), comme il s'accumule dans la muqueuse de la bouche et des gencives au niveau des papilles du derme, peut-être sous l'épithélium de Malpighi (Charcot et Gombault).

Mais un organe d'élimination reconnu comme important par ous les auteurs et dépendant du tube digestif, c'est le foie, toujours chargé de plomb en grande quantité. La sécrétion biliaire contient des proportions assez peu considérables de plomb, il est vrai (Hermann), mais cependant appréciables. (1)

Quant à la peau, il est difficile de savoir si elle participe ou non à l'élimination du plomb, soit par la sueur, soit par les phanères, comme on l'a prétendu pour d'autres poisons métalliques. La vérité est que, si l'excrétion par la sueur s'effectue, elle doit être bien minime, puisque les saturnins suent difficilement. D'un autre côté, chez les ouvriers qui sont en contact journalier avec le plomb, la peau est mécaniquement chargée de particules plombiques, comme elle l'est de poussière de charbon chez les charbonniers ; elle en est imprégnée de dehors en dedans. C'est pourquoi un ou deux bains savonneux n'empêchent pas un bain sulfureux, donné en troisième lieu, de noircir la peau et les

(1) 11 existe une observation de cirrliose chez les saturnins (Coutenol), mais elle est isolée; bien qu'elle rentre dans la série dos eOels produits à la longue par le plomb sur les organes (sclérose), je ne ferai pas de déductions à cet égard.

ongles. C'est peut-être aussi pour cela que la sueur contient du plomb en quantités décroissantes, quand on fait suer trois ou quatre fois de^suite un saturnin à l'aide du jaborandi (Alb. Robin, Communication orale.)

^ Mais c'est le rein qui paraît être l'émonctoire principal du plomb. Cette action avait été depuis longtemps soupçonnée ; elle avait été indiquée nettement dès 1843 par mon regretté parent, le professeur Natalis Guillot, et par M. Melsens. Ces auteurs avaient, en effet, montré que, lorsqu'on donne à des animaux empoisonnés par le plomb depuis un certain temps, des doses répétées d'iodure de potassium, le plomb est probablement dégagé de ses combinaisons fixes, et éliminé avec l'iode par les urines, La démonstration expérimentale de ce fait appartient à Parités, qui, en 18S3, montra que chez un saturnin paralysé, ne travaillant plus depuis dix-huit mois, et offrant un hséré (1) gingival très-marqué, l'urine ne contenait pas de plomb avan l'administration de l'iodure, et en contenait après des quantités notables (2).

Enfin, MM. Mayençon et Bergeret ont trouvé du plomb dans l'urine des saturnins; l'élimination de ce 'i::iétal par les reins est donc un fait démontré, même en l'absence d'une médication adjuvante par l'iodure de potassium (3). Cette dernière substance active néanmoins, d'une manière remarquable, l'élimination du métal. D'après Œttinger , elle agirait en dégageant le plomb de sa combinaison avec l'albumine du sang et des tissus, en se substituant à cette substance azotée et en créant ainsi un sel plombique dialysable. L'albuminate de plomb ne s'éliminerait, d'autre part, jamais mieux, d'après Lewald, que quand il existe

(1) La présence du Iis6r6 dans CCS conditions est favorable à l'idée de l'existence d'un liséré d'éliminatioa, de môme que les phénomènes scorbutiques si marqués, observés par Nat. Guillot et Melsens sur les chiens saturnins.

(2) Les analyses de Parkcs furent faites par le docteur Williamson.

(3) D'après M. Rabuteau, le bromure de potassium agirait dans l'intoxication saturnine d'une manière très-efficace. Il ne dit pas, du reste, comment agit le bromure, dont l'action avait déjà été signalée avant lui. (Gubler.)

— gode l'albuminurie ; la théorie de Œttinger est donc soutenable, mais elle reste encore une théorie.

On connaissait déjà depuis longtemps l'existence de l'albuminurie dans l'intoxication saturnine ; mais personne avant mon savant maître et ami, M. A. OlUvier, n'avait relié cette albuminurie à l'éUmination du plomb. Je reviendrai sur ce point dans le chapitre consacré aux urines ; mais je dois dire ici quelques mots de l'albuminurie saturnine, de sa nature et de ses causes organiques.

M. OUivier a démontré que, dans l'empoisonnement aigu par le plomb, l'albuminurie se produit régulièrement; elle est accompagnée d'altérations graisseuses de l'épithélium des tubes contournés du rein ; et bien que l'expérience ait été faite sur des tchiens (1), on peut admettre que l'action du plomb a déterminé sur cet épithélium un arrêt de nutrition à peu près complet, mais non point une néphrite parenchymateuse. (On sait, en effet, que cette forme de néphrite n'est aujourd'hui rien moins que démontrée. (Charcot, Keslch). Du reste, on trouve dans les urines des cylindres colloïdes, comme dans le cas de stéatose aiguë ou chronique du rein.

Yoilà donc une première forme de l'albuminurie toxique, que l'on pourra rencontrer dans le cours de l'intoxication chronique; mais surtout à l'occasion d'épiphénomènes aigus. Cette albuminurie de l'empoisonnement transitoire, s'observe, en effet, chez les saturnins, avant la colique par exemple, comme nous en donnons des observations, ou accidentellement à d'autres occasions, dans le cours du saturnisme.

Si maintenant nous considérons quelle a été jusqu'ici l'action générale du plomb sur les organes, nous verrons que ce métal les a d'abord excités, puis frappés ultérieurement dans leur vitalité. C'est à ce dernier titre qu'on a rangé le plomb parmi les poisons stéatosants. Or, une élimination continue du plomb par le rein

(I) Il faut faire bien attention dans ces expôriences que, chez le chien, les tubes du rein sont assez souvent gras, mais surtout dans les pyramides. Ici, du reste, aucun doute à conserver sur l'existence des lésions, l'examen ayant été fait par MM. Cornil et OUivier.

n'est pas sans devoir déterminer dans cette organe une série de lésions à évolution très-lente. Cette présomption est, en effet, corroborée à la fois par l'anatomie pathologique et par l'observation clinique,

M. Ollivier, le premier, a relié l'existence des lésions rénales atrophiques à l'élimination prolongée du plomb par cet organe. Ces lésions avaient été, il est vrai, signalées avant lui par Rayer et par d'autres, mais nullement rattachées à l'action directe du plomb sur le rein.

Depuis lors, le rein des saturnins a été étudié par nombre d'observateurs, tout dernièrement dans ses détails histologiques par MM. Charcot et Gombault. De nombreuses descriptions macroscopiques en avaient été données déjà en Angleterre par Garrod, Grainger-Stewart, Dickinson et Robert; le rein, en effet, est communément atteint d'une forme particulière de néphrite interstitielle, à tendance hyperplasique ou scléreuse.

Cette néphrite se montre principalement chez les anciens saturnins ; elle serait en Angleterre une cause importante de la mort au cours de l'intoxication plombique, puisque sur 42 saturnins morts à l'hôpital Saint-Georges, 26 en étaient atteints.

A l'autopsie le rein est petit, la substance corticale est souvent réduite à une mince couche ; à la surface, on observe des granulations jaunâtres, soit dures, soit faciles à désagréger, ou enfin rosées (Gombault) ; l'organe est dur à la coupe, sur laquelle on distingue de grandes pyramides deMalpighi, n'ayant subi aucune atrophie, tranchant par leur coloration violette sur la couche mince et irrégulière de substance corticale jaune ou grisâtre qui les entoure. Parfois elles contiennent des amas d'urates (1).

Si l'on fait ensuite des préparations histologiques d'un pareil rein, après durcissement dans l'alcool et coloration au picrocarminate d'ammoniaque, on voit facilement, à l'aide de coupes transversales ou parallèles à la surface, que la seule partie du rein qui reste à peu près intacte est la portion qui correspond aux tubes de Bellini et à leurs irradiations médullaires, c'est-à-dire à tous

(i) L'étude de ces amas a ètd faite par MM. Charcot et Cornil in C. Il de la Soc. de Biologie.

les tubes collecteurs; la substance corticale est très-altérée. Dans les points où elle l'est le moins, on voit entre les tubes contournés apparaître des cellules embryonnaires. En même temps l'épithélium du tube prend des caractères analogues; au bout d'un certain temps on ne distingue ^lus les tubuli transformés que parce que des îlots ronds de cellules embryonnaires occupent la situation normale de. ces derniers; enfin, le tissu nouveau s'organise par places en tissu fibreux. Nous sommes ici en présence d'un travail particulier amenant la disparition des tubes du rein d'une façon exactement comparable au processus qui amène la disparition des alvéoles pulmonaires dans la pneumonie scléreuse des tuberculeux, décrite par mon excellent ami Thaon (1).

Des modifications analogues se montrent du côté des glomérules qui, le plus souvent, subissent la transformation colloïde. En un mot, nous sommes ici en présence de la cirrhose du rein, delà néphrite interstitielle atrophique, dont les caractères ont été donnés dans ces derniers temps surtout par MM. Charcot et Kelsch, et l'on sait que cette forme s'accompagne d'albuminurie, sans ordinairement se compliquer d'œdèmes, et qu'elle expose fréquemment à l'urémie. Il était important de constater son existence chez les saturnins exposés à l'encéphalopathie si semblable, parfois identique à l'urémie, comme semblent le démontrer deux observations du mémoire de Danjoy.

La présence de l'albumine, l'existence de lésions oculaires absolument identiques avec celles qu'on rencontre dans l'urémie, coïncidant avec l'existence du rein contracté, du rein goutteux, en un mot du rein de Todd^ doivent donc faire admettre la possibilité de la production d'une forme uréraique de l'encéphalopathie saturnine. Les rapports du saturnisme avec la goutte seront étudiés plus loin, et enfin, à propos de la cachexie, nous signalerons une troisième variété d'albuminurie dont la description sera mieux placée qu'ici.

(1) Thaon, Thèse inauî?., Paris, 1873.

§ 2. — Caractères présentés par les urines dans l'intoxication saturnine chronique.

L'exposé qui va suivre n'est pas seulement un résumé des opinions connues des auteurs, c'est un travail original déduit de la comparaison de quarante-neuf observations de saturnins dont les urines ont été analysées et suivies dans le service de M. le professeur Gubler. Je dois remercier ici mon savant maître et mon ami Albert Robin, de la communication qu'ils ont bien voulu me faire de ces documents importants et inédits.

Les modifications que peut subir l'urine dans le cours des intoxications chroniques n'ont pas encore été fixées par les auteurs avec une précision absolue. L'albuminurie saturnine ellemême, qui paraît si bien connue depuis les travaux récents, offre encore des points obscurs. Les causes de cette insuffisance relative de nos connaissances sont nombreuses : on n'a pas établi une distinction rigoureuse entre les diverses périodes du saturnisme, et certaines influences du traitement n'ont pas été suffi samment mises en lumière, quoique déjà signalées en partie par Becquerel. De plus, peu de travaux d'ensemble ont été entrepris sur ce sujet. Le livre de Becquerel; la communication de M. le docteur Bouchard, à la Société de biologie; l'enseignement de M. le professeur Gubler, à l'hôpital Beaujon; telles sont les sources les plus importantes.

Comme nous venons de le rappeler, la médication mise en usage peut avoir sa part dans les changements subis par le produit de la sécrétion rénale. Ainsi, après l'administration d'un purgatif énergique et l'évacuation de selles abondantes, l'urine prendra temporairement les caractères de l'urine fébrile; elle sera haute en couleur, chargée d'urates et le plus souvent sédimenteuse. Un autre fait peut se produire; l'urine deviendra anémique si les purgatifs ont été répétés et si les évacuations alvines ont été assez considérables pour jeter le malade dans l'affaissement. Il ne faut pas s'en laisser imposer non plus par la coloration pseudo-ictérique des urines que détermine l'emploi du séné, si fort en usage dans le traitement du saturnisme. D'ail-

leurs, il suffît de signaler les causes d'erreurs pour qu'il soit acile de les éviter.

Becquerel établit plusieurs variétés dans les urines des saturnins chroniques. On peut le résumer ainsi :

La colique simple, peu intense ne modifie pas sensiblement la sécrétion urinaire.

Les accidents violents n'influencent l'urine que temporairement; sa quantité diminue, sa couleur se fonce, on voit apparaître un sédiment.

La paralysie saturnine n'a aucune action sur les urines.

Dans les accidents encéplialopathiques, l'urine devient plus dense, moins abondante, sédimenteuse.

L'urine de la cachexie consécutive à l'intoxication saturnine et celle de la convalescence des accidents aigus de cette intoxication sont ordinairement anémiques.

L'acide urique augmente en général dans cet empoisonnement.

L'albumine se montre dans un certain nombre de cas : encéphalopathie, coliques intenses, etc.

De la réunion de ces divers faits. Becquerel ne tire aucune conclusion générale : il expose ce qu'il a vu dans les dix-huit cas qui font la base de son article sans en déduire quoi que ce soit.

Dans son récent mémoire, M. Bouchard distingue trois périodes dans l'intoxication saturnine :

1° Le plomb agit encore sur l'organisme.

A cette période on observe, une diminution de la quantité d'urine et une augmentation de la densité, mais cette dernière n'est pas proportionnelle à la diminution de l'urine, ce qui prouve que quelque chose a été modifié dans les échanges organiques. En effet, une analyse plus approfondie a révélé à M. Bouchard que l'urée, l'acide urique, l'acide phosphorique et le chlore étaient diminués; au contraire, les matières colorantes avaient augmenté.

Donc, dans cette période, il y aurait un ralentissement notable des phénomènes de désassimilation, partant, des phénomènes de combustion.

2° Période d'intoxication.

Le plomb agit sur les fonctions des organes. La quantité, les principes extractifs et l'uvée sont toujours diminués ; les matières colorantes sont en grande abondance; mais ce n'est là qu'un phénomène de concentration.

3° Période d'intoxication confirmée.

Les échanges organiques sont encore abaissés, puisque, dans ce cas, la densité elle-même diminue en même temps que la quantité et les principes immédiats principaux de l'urine.

M. Bouchard a analysé le sang concurremment avec l'urine : dans le sang, l'urée, les acides urique et phosphorique augmentent.

En présence de ce résultat, M. Bouchard se demande si la diminution de ces principes dans l'urine ne tiendrait pas plutôt à l'imperméabilité du filtre rénal qu'aux troubles de désassimilation.

Ces faits sont d'un grand intérêt et la classification de M. Bouchard est excellente au point de vue du saturnisme en général, qu'il soit aigu ou chronique.

N'envisageant la question qu'à ce dernier point de vue, nous adopterons une autre classification à la fois clinique et pathogénique.

Au point de vue des urines, nous diviserons l'intoxication saturnine en deux grandes périodes :

1° Le malade a subi l'intoxication chronique, le plomb est entré dans la constitution moléculaire de ses tissus et de ses organes : la cachexie saturnine est constituée avec ses symptômes chroniques distincts.

A cette période répondent des types d'urine que nous appellerons types primitifs et qui sont en rapport avec le degré de la - cachexie. Mais pendant cette cachexie, des phénomènes peuvent apparaître sous diverses influences rappelées plus haut et produire des coliques, des accidents encéphalopathiques : à ces épiphénomènes, correspondent des types dérivés, modifications importantes des types primitifs et offrant un grand intérêt clinique.

2° Le plomb s'est éliminé en partie, mais il a laissé l'économie dans un état indécis, mélange de cachexie saturnine et de cachexie anémique avec tendance de plus en plus grande du côté de cette dernière. A cet état correspond le type secondaire d'urines.

Tijpes primitifs. — Trois cas principaux peuvent se présenter :

1° Le malade n'a pas subi profondément l'action délétère du poison plombique, soit que la quantité de poison ait été peu considérable, soit que le malade ait présenté une grande résistance idiosyncrasique : l'urine est normale, comme couleur, densité, quantité.

Obs. I. — B..., 48 ans, salle Saint-Louis, 27 (Beaujon 1874), travaille au plomb depuis un an. Deux attaques de coliques, la dernière il y a deux mois. Un peu de tremblement. Faciès peu altéré. Pâlit dès qu'il se met au travail. Artbralgies.

Urine claire, d'un jaune normal, quantité : 1,200 à 1,500 centimètres cubes. Pas d'acide urique en excès, peu acide.

Obs. II. — J..., 55 ans, salle Saint-Louis, 29 bis (Beaujon 1874). Artbralgies, crampes. Travaille à (Uichy depuis six mois. A été successivement employé aux meules, à la cbauffe, aux étuves, etc. Une violente colique, il y a deux mois. Pas de cachexie.

Urine jaune, ambrée, transparente; pas de sédiments, pas d'augmentation de l'acide urique.

Dans cette première catégorie, on observe quelquefois des urines peu acides et même neutres ou alcalines. Nous ne connaissons pas la raison de ce défaut d'acidité que Becquerel, d'ailleurs, n'a jamais rencontrée.

2° Un degré de plus dans la cachexie, et l'urine prendra une couleur semblable à celle du vieux vin du Rhin; sa quantité ne change pas ; sa matière colorante modifiée sera un des premiers indices objectifs de l'altération plus profonde de l'économie. Cette coloration se rencontre habituellement aussi chez les vieux ouvriers cérusiers qui ont résisté pendant de longues années à l'intoxication et n'ont éprouvé de celle-ci que les accidents peu aigus.

Obs. III. — 0..., 49 ans (Beaujon, 1 874). Paralysie des extenseui-s droits. Coliques sourdes. Artbralgies. Travaille à la céruse depuis vingt ans. A eu .

sept fois des accès do coliques sourdes avant l'attaque actuollo. Sujet vigoureux, mais à face blafarde.

Urine, couleur do vin du Rhin, trfes-claire, abondante, ne contenant pas d'excès d'acido urique.

Obs. IV. — L..., 36 ans, salle Saint-Louis, 7 (Beaujon i 874). Coliques peu intenses. Arthralgies. Myalgies. Travaille à Clichy depuis trois mois (minium), n'a jamais eu d'accès aigus de coliques, mais s'est toujours senti mal à l'aise depuis son entrée à Clichy. Face blafarde.

Urine couleur de vin du Rhin, un peu foncée j quantité un peu diminuée.

Ce second type est un type de transition entre l'urine normale des saturnins et l'urine dite hémaphéique à laquelle nous arrivons, et que l'on rencontre dans tous les cas oti l'économie est profondément atteinte, oîi la cachexie est profonde, mais oh il n'y a que cachexie, c'est-à-dire dans ces cas oii l'altération du sang est l'expression dominante de l'intoxication. Le plus souvent, cette urine hémaphéique s'accompagne d'une coloration jaune plus ou moins intense de la peau, et les deux phénomènes marchent habituellement de pair dans leur apparition et leur intensité, La proposition inverse est plus absolue encore; car lorsque il y a ictère saturnin, on trouve sûrement une urine hémaphéique.

Un mot sur l'hémaphéisme, ses causes, ses manifestations urinaires, d'après les enseignements de M. le professeur Gubler. Tanquerel des Planches, par l'examen des urines, différenciait déjà l'ictère saturnin des ictères bilieux. M. Gubler, en créant l'hémaphéisme, a porté une lumière considérable sur le mécanisme de l'intoxication saturnine : par le fait de la présence du plomb dans la trame moléculaire des substances albuminoïdes du sang, des globules rouges sont détruits en grand nombre. Cette déglobulisation jette dans le sérum une grande quantité d'hémoglobine que le foie doit transformer en matière colorante de la bile. L'hémaphéine n'est autre qu'un état intermédiaire entre l'hémoglobine et la matière colorante de la bile, et résulte des modifications subies dans le sérum par celle-ci, depuis sa séparation du globule jusqu'à son arrivée dans le foie. Si le foie est insuffisant (foie petit des saturnins), ou si la quantité d'héma- . phéine libre est trop considérable pour qu'elle puisse être reprise

par le foie en un temps relativement court, elle infiltre les tissus et tend à s'éliminer par l'urine. L'urine hémaphéique signifie donc essentiellement : déglobulisation ou insuffisance hépatique. Dans l'intoxication saturnine, elle a le plus souvent cette double signification.

L'urine hémaphéique constitue donc notre troisième type : elle ressemble h l'urine ictérique, mais n'a pas de rcfiet verdâtre; l'acide nitrique lui donne une coloration acajou. Elle teint le linge en rose saumon, etc. Sa quantité diminue, l'acide urique est souvent un peu augmenté ; mais ceci est en rapport probable avec la diminution de quantité.

La présence dans une telle urine, d'un sédiment couleur minium, fait pencher pour l'insuffisance hépatique. Mais ce sédiment, rare dans l'urine type, se rencontre, comme nous allons le voir, dans les types dérivés.

Obs, V. — Al,.., 41 ans, peintre en bâtiments, salle Saint-Louis, 2o (Beaujon, 1874).

Travaille à la peinture depuis vingt-doux ans, a eu huit attaques de coliques.

Actuellement : coliques sourdes, paralysie des extenseurs ancienne déjà; faciès très-altéré ; cachexie profonde; teinte très-jaunâtre des téguments.

Urine hémaphéique, couleur d'acajou, donnant, par le procédé de M. Gubler un petit diaphragme d'acide urique.

Obs. VI. — C..., 48 ans, salle Saint-Louis, 16 (Beaujon, 1874). Contremaître à Clicby depuis trois ans. Deux atteintes de coliques, la dernière suivie d'état cachectique qui, pendant six mois, lui a interdit tout travail.

Coliques Irès-sourdes. Constipation absolue. Anesthésies. Roideur dans les membres. Arthralgies. Gingivite. Ictère saturnin.

Urine hémaphéique, ayant la couleur du vin de Malaga, de réaction neutre, Petit diaphragme urique.

Mais si, sur ce fond cachectique, viennent évoluer des accidents aigus, de quelque nature qu'ils soient, les urines changent considérablement ; les changements seront d'autant plus prompts, d'autant plus intenses, que la cachexie sera plus accusée. Il sera donc possible de retrouver dans les types dérivés une trace de la distinction des urines en trois types primitifs.

La caractéristique de ces types dérivés est la présence de l'albumine ou des 'sédiments uratiques, colorés, ayant l'aspect de

la brique pilée ou du minium. Ce n'est pas à dire pour cela que l'albuminurie ne se rencontre que dans les types dérivés, c'est-àdire dans les cas oh des accidents aigus viennent s'enter sur un état cachectique; on trouve, en effet, quelquefois de l'albumine dans les urines saturnines, quand la cachexie est arrivée à un haut degré ; mais le plus souvent, l'apparition de cette albumine a été déterminée par un épiphénomène aigu, plus ou moins intense, plus ou moins passager. Quand, dans ces circonstances, l'albuminurie fait défaut, on rencontre un sédiment de couleur minium qui peut, d'ailleurs, coexister avec elle et qui, comme nous l'avons vu plus haut, paraît un indice de l'insuffisance hépatique, d'une part, et des combustions imparfaites, quoique considérables, effectuées dans l'organisme d'autre part.

Donc, l'apparition de l'albumine ou d'un sédiment minium dans un des types primitifs de Turine d'un saturnin chronique annoncera : ou bien une augmentation de la cachexie, ou plutôt le passage de celle-ci à l'état aigu, à une marche plus rapide pour ainsi dire ; ou bien l'apparition d'épiphénomènes variables (coliques, encéphalopathies, etc.).

Quelle est la cause de cette albuminurie?

Y a-t-il irritation sécrétoire, comme le pense M. Ollivier et comme il l'a établi expérimentalement dans son beau travail sur les albuminuries saturnines, en constatant la présence du poison dans la trame du rein et en fixant l'existence d'une altération spéciale de la substance corticale (début de néphrite parenchymateuse) ; ou bien doit-on rapporter l'albuminurie à une altération du sang ?

M. le professeur Gubler ne croit pas à l'irritation sécrétoire ; sans cela, dit le savant médecin de Beaujon, le plomb introduit dans l'économie à titre médicamenteux déterminerait l'albuminurie, et nous savons que ce médicament, au contraire, fait diminuer la quantité d'albumine, contenue à l'état pathologique dans les urines.

Nous sommes conduits à admettre, avec M. Gubler, qu'il y a altération primitive du sang, et que les lésions rénales, quand elles existent, ne sont que consécutives. Rien ne prouve mieux cette

altération du sang que l'étude des urines et l'évolution de leurs modifications suivant les périodes de la maladie, '

L'albuminurie saturnine est de nature cachectique; quand il y a déglobulisation, la combinaison organico-chimique des globules détruits avec les albuminoïdes du sérum est rompue : une hypoalbuminose sanguine relative en est la conséquence, l'albumine en excès tend à s'éliminer, les globules diminués de quantité transportent moins d'oxygène, les combustions sont d'autant ralenties. Au lieu d'évoluer en urée, c'est-à-dire de produire leur maximum d'effet utile, les principes de désassimilation s'éliminent à l'état d'acide urique, produit moins comburé ; de là, Talbumine et les dépôts uratiques dans les urines de l'intoxication plombique.

Yoici quelques observations comme exemple :

Obs. VII. — A..., 26 ans, peintre en bâtiments, salle Saint-Louis, 26 (Beau j on, 1874).

Travaille depuis dix ans dans la peinture. N'a jamais eu d'accidents aigus. État cachectique peu prononcé. Arthralgies, myalgies habituelles. Un peu d'anesthésie. Entré avec une violente colique, dont la cause occasionnelle est restée inconnue.

Urines habituellement d'un jaune foncé, mais claires. A son entrée, urines peu chargées, mais couleur d'ambre rouge, contiennent beaucoup d'albumine et une grande quantité d'acide urique.

Obs. VIII — B..., 30 ans, salle Saint-Louis, 9 (Beaujon, 1874), travaille au plomb depuis un an. Une attaque de coliques saturnines, il y a trois mois. Entre pour une deuxième attaque.

Urine hémaphéique, très-albumineuse. Deux jours après son entrée, le 20 avril, accidents encéphalopathiques, étourdissements, vertiges ; par instants, tremblements convulsifs et contractures partielles. Grande agitation.

Urines présentant les mêmes caractères.

Le 30 avril, la colique et les accidents cérébraux sout passés; le malade a un aspect blafard.

Urines couleur d'ambre rouge, ne contenant plus d'albumine.

Dans ce cas, l'albuminurie accompagnant l'explosion de la colique et précédant les accidents cérébraux a cessé avec ceux-ci : l'urine est devenue semblable à notre type primitif après avoir présenté les caractères du troisième type dérivé, fait intéressant qui confirme bien notre opinion sur Talbuminurie saturnine.

L'observation IX nous montre l'apparition du sédiment mi-

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