‹ De l'intoxication saturnine chroniqueChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

§ I''''. — Considérations diagnostiques et pronostiques générales.

Je ne saurais terminer ce mémoire sans présenter au lecteur quelques considérations générales sur le diagnostic et le pronostic de l'Intoxication saturnine chronique. Ces notions seront, du reste, facilement déduites des faits précédemment exposés. Nous avons vu quels sont les caractères généraux de l'empoisonnement chronique par le plomb, dans toutes ses périodes. Aussi, je n'ai pas l'intention d'entrer dans des détails particuliers au diagnostic spécial de chaque accident saturnin. Le cadre restreint de cette thèse, et la formule même à laquelle je suis soumis, ne me le permettraient pas.

Le diagnostic de l'intoxication saturnine chronique, considéré dans son sens le plus général, comprend un certain nombre de points distincts, que j'indiquerai successivement : 1" Il faut en effet savoir, d'abord et avant tout, si un individu est saturnin, et si son intoxication est chronique ; 2° il est nécessaire de pouvoir faire, à un moment quelconque de la maladie, le diagnostic des épiphénomènes aigus, et ne pas les confondre avec des accidents étrangers au saturnisme ; on verra que cette distinction n'est pas toujours facile; 3° enfin, le diagnostic des complications du saturnisme chronique présente son intérêt, et j'en dois indiquer les bases.

11 n'est pas ordinairement difficile de s'apercevoir qu'un individu est saturnin, quand on connaît son métier insalubre, quand il présente un liséré gingival, et cet état scorbutique de la bouche sur lequel insistent avec raison Natalis Guillot et Melsens. Cependant, on a vu que des sujets ont présenté ce liséré après une longue absorption de sels de fer, de sels d'argent, de charbon

en poudre. On devra donc se tenir en garde contre de pareilles erreurs ; on interrogera soigneusement le malade au point de vue de ses antécédents, et comme souvent sa profession, par son énoncé pur et simple, n'indique pas de prime abord et d'une manière évidente qu'il a pu être exposé à l'action du plomb par son métier, on pourra consulter des tableaux analogues à ceux que j'ai fait insérer au commencement de cette étude, et qui seront complétés à la fin (l). L'intoxication par les sels d'argent, capable d'amener la production d'un liséré, est d'ailleurs rare ; la teinte spéciale de la peau pourra servir de guide. Cependant, si l'argent avait été donné par un médecin pour combattre un cas de paralysie générale spinale subaigiie, qui parfois, on le verra, peut simuler le saturnisme chronique, le cas serait peut-être difficile.

S'il est, en effet, à peu près impossible de méconnaître une paralysie saturnine, et de confondre par exemple celle du membre supérieur avec une paralysie radiale à frigore (2). Il est parfois plus difficile de distinguer cette affection d'avec la paralysie générale spinale subaigiie. Cette difficulté s'est présentée deux fois à M. Duchenne lui-même.

Voici comment généralement les choses se passent, quand se produisent ces cas douteux :

(( Un individu éprouve de temps à autre, à des intervalles de « plusieurs mois à un an ou deux, des douleurs gastralgiques « très-vives, d'une demi-heure à une heure de durée et revenant « par crises pendant plusieurs jours ; elles sont accompagnées « souvent de vomissements avec ballonnement de la région épice gastrique, sans coliques véritables, sans constipation, quelquece fois au contraire avec diarrhée ; les crises sont accompagnées de « contractures plus ou moins étendues des membres et quelque- « fois, après les crises, de trémulations dans les mouvements vo-

(1) Voy à la ûn de ce travail les Fiéces justificatives pour servir à l'étiologie de l'infoxication saturnine; la plupart des causes y sonl. examinées dans leurs détails les plus importants.

(2) L'intégrité du long sujjinateur ne permet généralement pas cette erreur. — Voy. à cet égard Duchenne de Boulogne, loc. cit., p. 704,

« lontaires ; les membres s'affaiblissent ensuite graduellement et «bientôt les muscles moteurs delà main, principalement ceux « qui sont animés par le nerf radial, sont frappés de paralysie; (( enfin, les muscles perdent à des degrés divers leur contractilité « électrique et s'atrophient (1). »

De plus cette maladie, comme l'intoxication saturnine, n'amène pas rapidement la mort; après un certain temps, on a pu voir les phénomènes morbides disparaître etmême lamotilité revenir. Toutefois, un cas récent de M. Cornil montre que l'éventualité contraire, c'est-à-dire la mort, peut survenir dans la paralysie spinale subaigue (2).

En tout caS;, les deux affections sont faciles à distinguer si on s'attacheàen rechercher attentivement les signes, et M. Duchenne s'est chargé lui-même de nous apprendre ce diagnostic :

1° 11 n'existe aucune ressemblance entre les douleurs gastralgiques observées ici et celles que l'on a appelées coliques saturnines, qui siègent au niveau de la région abdominale, descendent dans la direction des cordons jusque dans les testicules et s'accompagnent d'aplatissement du ventre.

2° La diarrhée peut exister, et la constipation n'est pas de règle comme dans le saturnisme.

> La profession du malade ne l'expose pas à l'intoxication.

4o Le liséré manque.

5° La paralysie générale spinale subaigue s'accompagne de contractures, de trémulations, et d'une atrophie assez rapide et générale des masses musculaires.

Nous discuterons tout à l'heure le diagnostic des paralysies des extenseurs que l'on observe dans les affections mal connues auxquelles certains auteurs conservent encore le nom de coliques sèches des pays chauds. Ce que nous venons de dire des paralysies suffira, je pense, à les faire reconnaître dans les cas dou-

(1) Duchenne de Boulogne, p. 6S3.

(2) Ce ca% a été communiqué ces jours derniers à la Société médicale des Hôpitaux, J'ai pu voir, moi-même, sur les préparations que M. Cornil m'a montrées, des lésions atrophiques portant sur les cellules ganglionnaires des cornes antérieures.

teux précités. On peut donc à peu près régulièrement savoir si un individu paralysé des extenseurs est ou n'est pas saturnin ; les difficultés peuvent devenir plus grandes à une période avancée de l'intoxication saturnine chronique.

Un individu s'est empoisonné par le plomb à une époque déjà reculée; il a présenté des accidents saturnins, mais ils ont été méconnus ; il est cependant arrivé à la période de cachexie anémique; parfois, surtout s'il a cessé la pratique, cause de l'empoisonnement, il n'offre plus de liséré saturnin. C'est un homme anémique, dont la peau présente une teinte ictéroïde plus ou moins prononcée, amaigri, ne mangeant plus ; ses mains tremblent, ses membres sont grêles et impuissants; il n'est pas paralysé, mais parésique. J'ai eu l'occasion d'observer un malade qui offrait de semblables difficultés de diagnostic, dans le service de M. Fauvel quand j'y étais externe. 11 s'agissait d'un aquarelliste qui autrefois avait entrepris pour vivre de faire des étiquettes à la gouache. Pour effiler son pinceau il le portait à sa bouche; il n'avait plus de liséré, point de paralysies. Comment reconnaître ici le saturnisme chronique? Evidemment les commémoratifs révélés par un interrogatoire bien dirigé pourront seuls, dans des cas pareils, mettre sur la voie du diagnostic.

Des difficultés souvent aussi grandes peuvent encore se produire quand il existe une complication du saturnisme, qui, soit en masque les symptômes, soit reste méconnue quand on a appris que l'individu est saturnin. 11 est, par exemple, souvent difficile défaire, chez les saturnins alcooliques, la part de l'empoisonnement par le plomb et celle de l'empoisonnement par l'alcool. Le tremblement alcoohque diffère-t-il d'une façon typique du tremblement saturnin parce qu'il se produit le matin? parce que le tremblement plombique se produit le soir? Ce sont là des distinctions qu'il faut craindre de formuler parce qu'elles trompent le clinicien; cependant les symptômes généraux de l'alcoolisme chronique diffèrent sensiblement de ceux du saturnisme invétéré. Il n'y a pas notamment de forme de délire accompagnée de rêves effrayants et d'hallucinations de la vue se montrant sous la forme d'objets animés d'un mouvement rapide.

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La difficulté est grande cependant quand il s'agit de dire si un saturnin est mené à la paralysie générale progressive par le plomb ou par l'alcool. Ordinairement ces deux facteurs se composent, mais il n'y a point là de signes différentiels à proprement parler.

Il est à peine besoin de dire que l'albuminurie, occupant le premier rang parmi les symptômes qu'on observe aux différentes périodes de l'alcoolisme chronique, devra toujours être recherchée et constatée quand elle existe. Mais parfois le rein est lésé, sans albuminurie ; chez un sujet soupçonné, on devra toujours, quand l'albumine manque, chercher l'acide urique dans les urines d'abord, puis dans la sérosité d'un vésicatoire, car la saignée est interdite dans l'anémie des saturnins (1).

Enfin, la nature des épiphénomènes aigus présente parfois des difficultés diagnostiques importantes. Je serai bref sur ce point, n'ayant pas à traiter des accidents aigus de l'intoxication saturnine. Je dois dire cependant que l'encéphalopathie offre quelquefois quelques rares points de ressemblance avec certaines formes de deUrium tremens ; et que, secondement, elle peut être confondue avec l'urémie ; dans quelques cas même elle doit être reconnue comme telle.

En effet, il est bien intéressant de reconnaître si un saturnin est ou non, en même temps qu'en puissance de plomb, sous l'influence de l'albuminurie chronique au moment où il est atteint d'accidents encéphalopathiques. L'examen des urines n'apprend parfois rien. Un saturnin non albuminurique pourra émettre, en effet, des urines albumineuses au moment de son accès. Un saturnin albuminurique ordinairement peut ne l'être plus quand l'urémie s'est montrée; les œdèmes manquent souvent. C'est alors que l'examen du fond de l'œil sera d'une grande utilité. Je ne reviens pas sur ce sujet qui a été traité dans ses détails.

Mais là oti les difficultés sont grandes c'est quand il se produit un cas analogue à celui que raconte M. Depaul dans sa Cliiiique (2). Une femme enceinte est apportée, en proie à des accès d'éclamp-

(1) Cette recherclie peut être faite avantageusement par le procédé dit du fil (Garrod, Charcot).

(2) Depaul, Leçons de clinique obstétricale, 1874, 2» fascic, p. 335.

sie ; elle est dans le coma : elle n'a pas d'albumine dans les urines, cependant elle paraît à tous atteinte d'éclampsie puerpérale. MM. Depaul et Blachez découvrent cependant qu'elle est polisseuse de caractères, qu'elle a un liséré saturnin ; ils font le diagnostic de l'encéphalopathie, mais bien plus par l'anamnèse que par la différences des symptômes. La face de cette femme restait fixe ; elle n'avait pas de convulsions cloniques, mais seulement du tremblement des paupières et du marmottement, avec l'écume à la bouche. Ces caractères n'auraient certes pas suffi sans le liséré et les comméraoratifs.

Il suffira, je pense, d'indiquer la possibilité d'une erreur relative à la confusion des arthralgies saturnines avec les douleurs de la goutte quand cette dernière existe. Mais dans certains cas, il peut être intéressant de reconnaître l'épiphénomène aigu par excellence du saturnisme, la colique, pai'ce que souvent il sert à établir le diagnostic de l'affection chronique elle-même.

On différenciera toujours la colique saturnine d'une colique de cuivre, si l'on a égard à l'existence du liséré. Quant aux accidents analogues indiqués par Botkin, et consécutifs à l'empoisonnement par l'oxyde de zinc, ils ont été observés dans un seul cas, et la cohque s'accompagnait de véritables symptômes cholériformes. La confusion est donc impossible à faire (1).

Mais ici une question se présente. Y a-t-il lieu de faire le diagnostic différentiel de l'intoxication chronique par le plomb et des accidents qui s'observent souvent à la suite de la colique sèche des pays chauds ou colique végétale?

(1) Plus tard on voit survenir de la constipation qui peut durer six, huit, dix jours. Le malade de Botkin, dont l'observation est relatée dans la Revue de Hayem, présentait de plus une faiblesse marquée du côté droit, de la céphalalgie, des crampes, un aQaiblissement intellectuel marqué. La sensibilité au contact était diminuée, les chatouillements n'étaieht plus ressentis. Les urines ne renfermaient ni sucre, ni albumine ; on y décelait le zinc.

L'intoxication par l'oxyde de zinc aurait donc quelque ressemblance avec l'empoisonnement par le plomb. Toutefois, au lieu du liséré noirâtre, il y avait une véritable eiflorescence blanchâtre sur les lèvres, rien aux gencives. 11 n'existait pas de véritable paralysie. .

Quoique ce fait soit unique, il devra désormais appeler l'attention sur les accidents possibles d'empoisonnement par le zinc.

Il est bien certain aujourd'hui que la plupart des faits qui ont été décrits autrefois sous les noms de colique sèche des pays chauds, de colique végétale, de Madrid, du Devonshire, etc., doivent rentrer dans l'histoire du saturnisme, et c'est à M. A. Lefèvre que revient l'honneur d'avoir démontré ce fait si important au point de vue de la prophylaxie de la maladie (1). Les épidémies de colique sèche observées si fréquemment à bord de nos navires de guerre depuis 1830, relevaient évidemment d'une intoxication parle plomb ; ces accidents ont disparu depuis que l'on a supprimé les siphons métalliques des cuisines distillatoires et les autres sources d'intoxication à bord des navires. Mais, toutes les coliques sèches des pays chauds, relèvent-elles également du saturnisme ? Il serait prématuré de conclure d'une façon aussi absolue. Plusieurs médecins de la marine, des plus autorisés (2), croient encore à l'existence d'une espèce nosologique qui mériterait le nom de cohque sèche des pays chauds, et qui se développerait en particuher, à Cayenne et au Sénégal.

Dutrouleau distingue trois degrés dans la colique sèche des pays chauds (3).

Premier degré : Colique simple, vomissement bilieux, constipation, douleurs abdominales très-vives, brisement des membres.

Deuxième degré : Colique grave ; douleurs abdominales atroces siégeant à l'épigastre et à l'ombilic, convulsions tétaniques, paralysies. La maladie se juge souvent par des selles très-abondantes.

Troisième degré : Accidents de paralysie atrophique et d'encéphalopathie pouvant amener la mort.

Ces symptômes sont ceux de l'empoisonnement par le plomb ; mais il ne faut jamais oublier en pathologie, que des causes différentes peuvent donner lieu à des manifestations morbides presque identiques ; c'est ainsi que l'empoisonnement par le phosphore présente plus d'un trait de ressemblance avec la fièvre

(1) Recherches sur les causes de la colique sèche, Paris, 1859.

(2) Fonssagrives, Gazette hebdom., i 8îi7.

(3) Malad. des Européens da7is les pays chauds.

jaune, et que l'empoisonuement par le tartre stibié a mérité le nom de choléra stibié.

M. le docteur Duchenne, qui a eu l'occasion d'observer plusieurs malades atteints de paralysie des extenseurs consécutive à la colique sèche des pays chauds, n'hésite pas à croire qu'il s'agissait de paralysies saturnines ; mais les malades dont il est question dans l'ouvrage de M. Duchenne, étaient des marins, des cuisiniers qui avaient contracté leur maladie à bord des navires, et dans ces cas, il est aujourd'hui prouvé qu'il y avait empoisonnement par le plomb. En est-il de même pour les paralysies des extenseurs qui s'observent à Cayenne, par exemple, chez des personnes qui n'ont pas été embarquées depuis longtemps? Il faut bien avouer que, dans certains cas, il est impossible de comprendre comment le plomb peut s'introduire dans l'économie ; on le recherche vainement dans les aliments et dans les boissons ; le liséré des gencives fait défaut; c'est ce qui avait lieu chez M. R..., pharmacien de la marine, dont l'observation est rapportée par M. Barudel, dans ses Recherches cliniques sur la goutte et la gravelle (1). Tout en admettant avec M. Lefèvre que, dans l'immense majorité des cas, la colique sèche des pays chauds n'est autre chose qu'un empoisonnement par le plomb, il faut donc faire quelques réserves pour les coliques sèches contractées à Cayenne et au Sénégal; mais nous sommes obligé de dire qu'il n'y a aucun caractère différentiel bien précis entre la paralysie des extenseurs qui survient à la suite de la colique sèche des pays chauds et les paralysies saturnines, sinon l'absence de liséré gingival dans les antécédenis (2).

11 est bien évident que le pronostic de l'intoxication saturnine

(1) Cette observation est due à mon excellent ami le docteur Laveran lils, agrégé du Val-de-Gràce, que je remercie des intéréssants détails qu'il iu"a fournis sur cette partie du diagnostic.

(2) Parmi les causes les plus fréquentes de la colique sèche satui-nine à bord des navires et dans les pays chauds, il faut citer : le mastic au minium, employé par les chauffeurs (colique des chauffeurs); l'eau des cuisines distillatoires ; les charniers munis de siphons en plomb; les vases en étain ; les conserves Appert renfermées dans des boîtes soudées au plomb ; le rhum distillé dans des vases en plomb.

chronique ne peut être formulé d'une manière générale. Je dirai seulement qu'il varie avec les accidents, mais devient de plus en plus grave à mesure que ces derniers deviennent plus profonds. Il existe une différence immense entre celui qui n'a eu que la colique et l'arthralgie, mais qui mange encore, qui n'est pas excessivement anémique, et le malheureux saturnin cachectique, albuminurique, dont les poignets tombent et chez lequel les muscles qui ne sont pas paralysés sont atteints de parésie. 11 est aussi évident que le saturnin frappé d'encéphalopathie est dans un état bien plus grave, pour le présent et pour l'avenir, que celui qui n'a que des épiphénomènes arthralgiques. Tout ce que je viens de dire se déduit facilement à chaque pas dans ma thèse, au fur et à mesure de la description. J'en prends pour exemples les paralysies dont j'ai indiqué la gravité suivant leurs diverses modaUtés, leur durée, l'état des muscles à tous les points de vue, etc.

Mais un point qu'il ne faut pas perdre de vue dans le pronostic de l'intoxication saturnine, c'est que non-seulement l'individu saturnin, mais encore ses descendants, sont menacés par le fait même de l'intoxication plombique. Une femme manie le plomb, elle devient grosse : elle avortera, ou son enfant mourra dans la première enfance, ou il restera épileptique ou idiot. Toutes ces conditions doivent peser dans le pronostic et dicter sa conduite au médecin en influant sur le traitement.

§ 2. — Considérations générales sur le traitement de l'intoxication

saturnine chronique.

En jetant les yeux sur les tableaux étiologiques de l'intoxication saturnine^ on est frappé de lamultiplicité de ses causes. Non-seulement les ouvriers qui, travaillant le plomb ou ses composés, sembleraient être plus particuUèrement disposés à en ressentir les fâcheux effets, mais encore ceux qui, pour ainsi dire, n'ont avec ce métal que des rapports éloignés, car ils exercent leur industrie sur les objets dans lesquels le plomb n'est contenu qu'en quantité presque inappréciable, mais môme les personnes

qui paraissent n'avoir aucun point de contact avec lui, peuvent être atteintes par son influence délétère. Le plomb est partout, dans les boissons falsifiées qui sont offertes à la consommation du public, dans l'eau qu'il boit, dans les aliments qu'il mange et qui ont été empoisonnés par des vases malsains, dans les cosmétiques dont il fait usage, dans l'air qu'il respire et qui arrive à ses poumons tout chargé de poussières saturnines. « Nous vivons dans une atmosphère de plomb, » a dit M. Potain ; et depuis longtemps les hygiénistes et les médecins ont donné raison à cette parole du savant clinicien de l'hôpital Necker, et se sont préoccupés des conditions à remplir pour en neutraliser les effets.

Le plomb est absorbé par les voies digestives, par les voies respiratoires, par la surface cutanée, surtout au niveau des points oii elle prend quelques caractères spéciaux(v. p. 199), et la connaissance de ces faits a dicté les précautions que l'on conseille aux ouvriers. D'une façon générale, et en faisant abstraction de toutes les pratiques utiles dans chaque profession particulière, il faudrait exiger des patrons que leurs ateliers, dont on a déjà réglementé la position (Loi du 13 décembre 1810), fussent vastes, aérés par de larges fenêtres pratiquées en tous sens, et fréquemment ouvertes, de façon à établir des courants d'air. En outre, il devrait toujours y avoir une cheminée d'appel, destinée au renouvellement de l'air, et semblable à celles qui servent à l'assainissement des galeries des mines , les cheminées de dégagement simples ayant été reconnues insuffisantes. 11 faudrait que le sol fût fréquemment arrosé pour abattre les poussières saturnines et que l'eau fût abondante, car dans tous les cas oii l'on peut travailler le plomb sous l'eau, les chances d'intoxication sont diminuées dans une proportion considérable.

Quant aux ouvriers, on ne saurait trop leur conseiller d'user des précautions les plus minutieuses, et leur faire comprendre en particulier que la propreté est le meilleur préservatif connu. Si l'on pouvait les amener à user de grands bains tièdes fréquemment répétés, àfaire plusieurs fois par jour, et avec la plus scrupuleuse régularité, la toilette de leur bouche et de leurs mains

(car l'introduction du plomb sous les ongles, et de \\'a dans les voies digestives au moment des repas, est l'une des voies d'intoxication les plus fréquentes) , on restreindrait considérablement l'étendue de cette dangereuse affection.

Certaines autres coutumes hygiéniques ont aussi une importance très-réelle. H faut avoir soini, par exemple, de changer de vêtements dès que le travail est fini, de s'abstenir de prendre ses repas à l'usine, ou, si l'on était obligé de le faire, ne jamais, sous aucun prétexte, déposer des aliments dans un coin de l'atelier. D'autres précautions ont été vantées, mais ne paraissent pas. être adoptées; c'est l'usage, en travaillant, de gants, de l'appareil inventé par M. Paulin, d'épongés préparées et de masques destinés à empêcher l'introduction du plomb dans l'organisme.

Quelques auteurs ont préconisé comme prophylaxie de l'intoxication salurnine l'usage de certaines boissons minérales. Ce sont les limonades d'acide sulfurique (Gendrin), d'hydrogène sulfuré (Chevalier), d'acide nitrique (Grisolle). Ces moyens ne paraissent pas bons, la théorie les condamne et l'expérience donne raison à ja théorie. Ce qui, selon Tanquerel, peut être conseillé, c'est l'usage du lait, des purgatifs de temps en temps, et surtout la cessation immédiate du travail aux premiers symptômes de saturation.

Quant aux intoxications accidentelles, la connaissance des causes dicte la conduite à tenir.

Mais si, faute d'employer les précautions nécessaires ou malgré leur emploi l'intoxication se produit, il faut diriger contre elle un traitement approprié. Sauf dans les cas oh un symptôme s'impose par sa gravité et réclame des soins immédiats, il faut considérer l'empoisonnement plombique comme un tout, analogue aux diathèseSj et comme elles présentant des manifestations particulières dérivant d'une source commune. Le plomb en entrant dans l'organisme a causé le mal, c'est contre lui que doivent être dirigés tout d'abord les efforts du traitement. H faudra examiner ensuite les indications de chaque cas particulier. Helativement à l'intoxication en général les médecins se sont partagés eu deux

classes. Les uns ont employé contre le plomb des méthodes desti* nées à le réduire dans l'organisme en combinaisons insolubles et par conséquent inoffensives, c'est la méthode chùnique ou de neu" tmlisation. D'autres, doutant de l'efficacité de celle-ci, ont insisté sur l'élimination du métal par les émonctoires naturels.

La première de ces méthodes compte parmi ses moyens d'action quelques-uns de ceux dont il a été parlé à propos de la prophylaxie. En effet, le principe est le même : neutraliser le plomb à mesure qu'il entre dans l'organisme, dans le premier des cas ; dans le second, neutraliser celui qui y est entré et qui y cause des accidents chez un malade soustrait aux influences pernicieuses de son travail.

Le soufre a longtemps été considéré comme une sorte d'antidote du plomb, aussi est-il administré soit sous forme de limonade hydro-sulfurique, soit sous celle de limonade sulfurique. Dans le premier de ces cas^ il devrait se former du sulfure de plomb sans action sur l'organisme. M. Rayer, qui utilisait cette médication, n'a pas tardé à en reconnaître la parfaite inutilité et à l'abandonner complètement.

Lahmonade sulfurique a pour promoteur M. Gendrin qui dit en avoir obtenu d'excellents résultats, résultats niés énergiquement parTanquereldes Planches. Cette médication, en supposant même que les réactions se passassent au sein de l'organisme comme dans l'intérieur du laboratoire, aurait, si l'on en croit N. Guillot et Melsens, des résultats fâcheux. Ces auteurs en effet, dans le mémoire qu'ils ont présenté à l'Institut le 12 mars 1849, soutiennent que le sulfate de plomb, loin d'être un composé inoffensif, est un « poison lent mais sûr». Mais est-il prouvé que l'acide sulfurique puisse parvenir en nature dans les parties de l'organisme où il y aurait des sels plombiques à précipiter ? Il est permis d'en douter.

Passons rapidement sur les traitements chimiques par l'alun, que Montanceix voulait opposer au traitement de la Charité, sous le nom de traitement de Saint- Antoine, sur ceux par le mercure et même le plomb, pour arriver à une médication qui semble reposer sur des données plus sérieuses, celle par l'iodure de

4)0tassium. N. Guillot et Melsens, dans le mémoire cité plus haut, recommandent l'usage de ce sel dans les intoxications par le mercure et par le plomb. Pour le premier de ces métaux, l'action thérapeutique serait facilement déduite des affinités chimiques de ses composés pour l'iodure de potassium; pour le second, elle serait moins facilement explicable. Ces auteurs rapportent seulement quatre observations de guérison d'intoxications saturnines chroniques et aiguës au moyen de ce médicament et quelques expériences sur des animaux.

Avant d'arriver à la seconde méthode, il faut mentionner encore l'usage des bains d'hypochlorite de soude, préconisés par M. Méhu. Us auraient pour principal avantage, tout en ne gênant en rien l'emploi d'autres procédés curatifs, d'avoir une action énergique pour enlever à la peau les combinaisons plombiques qui peuvent l'imprégner, en les transformant par une série de réactions en chlorure de plomb soluble dans l'eau du bain.

La méthode par élimination vient en aide aux forces naturelles qui tendent à débarrasser spontanément l'organisme des principes inutiles ou dangereux qu'il peut renfermer. L'intoxication saturnine peut, en effet, guérir par les efforts seuls de la nature, et Tanquerel des Planches en rapporte d'assez nombreux exemples, dans son Traité des maladies de plomb (Tome I, p. 350).

Laisser toujours la nature à eUe-même, serait peut-être imprudent, en tout cas inhumain ; aussi doit-on lui venir en aide, et faciliter la sortie du plomb.

Le rein est souvent altéré dans ses fonctions éliminatrices normales , qui sont cependant actives. Nous verrons tout à l'heure le parti qu'on a tiré de cette voie d'élimination, bien que son action soit souvent amoindrie. Quant au traitement purgatif importé en France en 1602, par des religieux itaUens, sous le nom de macaroni, et qui, depuis lors, s'est modifié et accru sous le nom de traitement de la Charité, il est purement symptomatique, et ne donne lieu à aucune élimination.

Restent les sudorifiques — les bains de vapeur — qu'on em-

ploie quelquefois dans un but curatif. Certains auteurs avaient cru reconnaître du plomb dans la sueur, et attribuaient à cette élimination les succès obtenus.

Afin de résoudre cette question, M. Albert Robin (communication orale) donna du jaborandi à un malade et analysa soigneusement, et à quatre reprises, la sueur qu'il obtint par, ce moyen.

Dans la première sudation, le plomb précipité par l'hydrogène sulfuré et l'iodure de potassium se trouvait en grande quantité.

Dans la deuxième, il y en avait encore, mais beaucoup moins ; dans la troisième, des traces seulement; dans la dernière, il fut impossible d'en découvrir.

La question était de savoir si réellement l'élimination du plomb s'était faite, ou si la première sueur avait simplement entraîné le plomb fixé à la surface de la peau.

Pour s'en rendre compte, M. Robin, filtrant la sueur obtenue, analysa avec soin le fiquide qui avait passé et les résidus épithéliaux restés sur le filtre; ces derniers contenaient infiniment plus de plomb que la partie liquide.

M. Robin lava ensuite soigneusement une partie de la peau, et constata que la raclure de l'épithélium donnait encore la réaction du plomb, et conclut de ses recherches que l'élimination par la sueur est absolument nulle, et que le plomb décelé par les réactifs provient des composés saturnins incorporés dans les sillons de l'épiderme.

Telle est brièvement la thérapeutique générale de l'intoxication saturnine ; mais elle est aussi bien applicable aux formes aiguës de cette intoxication qu'à , celles dont il me reste plus spécialement à m'occuper.

Le traitement de l'intoxication saturnine chronique proprement dite comprend celui de l'état constitutionnel, et particulièrement de certains symptômes importants, et celui des complications qui peuvent survenir.

Le saturnin est pâle, anémié; la circulation de son cerveau, en particulier, n'est pas suffisante : ce qui se traduit par des céphalées, des vertiges, de la torpeur intellectuelle.

Dans ces cas, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, M. G ubler conseille l'o/jmm.

Si l'on consulte, en effet, ses Commentaires sur le Codex, on voit que, pour l'éminent professeur de thérapeutique, la preaiîère action de l'opium est d'agir sur les capillaires en diminuant leur tonicité , et par là amener une plus large surface d'échange avec l'air au niveau du poumon (ce qui élève la température), une diminution de tension (ce qui précipite les mouvements du cœur). Ces faits expliquent l'augmentation de l'actitivité musculaire et intellectuelle dans la première période du morphinisme, et justifient l'administration de ce médicament dans les cas oh ces phénomènes morbides résultent de la paresse de la circulation encéphalique.

Le saturnin maigrit, son activité musculaire diminue ; et contre ce symptôme aussi, Vopium est indiqué, en tant qu'en modifiant, comme nous venons de le voir, la respiration et la circulation, il augmente l'activité musculaire.

Mais auparavant il est indiqué de donner Viodure de potassium. En effet, le plomb altérant les éléments anatomiques, les chargeant de graisse, les rendant impropres aux fonctions de la vie, il faut débarrasser l'organisme soit de la cause d'intoxication, soit des matériaux usés qu'elle a fait naître. On essaye alors de les expulser par le rein, ce qui peut se faire quand il n'est pas trop altéré.

La médication par l'iodure de potassium , préconisée par N. Guillot et Melsens, dont nous avons déjà parlé, aurait pour effet, selon ces auteurs, de former de l'iodure de plomb soluble dans les liquides alcalins et ayant une tendance marquée à se combiner avec les iodures alcalins, c'est-à-dire à former des composés plus facilement dialysables.

Octtinger va plus loin et prétend que l'iodure de potassium dissout la combinaison organique et fixe le plomb dans l'économie ; il accélérerait aussi l'élimination par l'urine (Voir Gazette hcbd.,

1 858, n» 19, p. 338). M. Gubler enfin, voit dans l'iodure de potassium un médicament augmentant la désassimilation, et comme tel fort utile dans les intoxications saturnines chroniques. Dans ces cas-là, le savant médecin de Beaujon prescrit un mélange par parties égales d'iodure et de bromure, ce dernier sel présentant en outre dans certaines complications des avaptages dont il sera parlé tout à l'heure.

Ces indications spéciales résolues, on traitera la cachexie plonibique par les moyens ordinaires de régénération des glojDules sanguins, les toniques, l'hydrothérapie, etc.

Le traitement des complications de l'intoxication saturnine est tout symptomatique.

Aux autres moyens employés et spécialement q,la méthode purgative, on ajoutera parfois, dansles coliques violentes, (^e l'opium ou des potions antispasmodiques. L'arthralgie est généralement traitée par les bains sulfureux, mais peut-être se trouverait-on bien de quelques applications superficielles sur les points malades avec le cautère actuel.

Ces complications, du reste, ne rentrent qu'indirectement dans le sujet qui m'est proposé, quoiqu'elles puissent s'observer comme épiphénomènes aigus dans le cours d'une intoxication saturnine chronique.

Par contre, le traitement des paralysies mérite d'attirer quelques instants l'attention.

Tanquerel des Planches signale déjà dans son livre comme le meilleur mode de traitement, les bains sulfureux, la strychnine et l'électricité &i l'on n'y a rien ajouté depuis lors, sinon que les méthodes d'électrisation ont été considérablement perfectionnées.

La strychnine sur laquelle cet auteur insiste beaucoup serait d'autant plus indiquée que, si l'on en croit les auteurs modernes, elle aurait, à la dose de un à trois centigrammes, une influence spéciale sur le centre nerveux spinal dont elle augmenterait le pouvoir excito-moteur. On observerait une contraction permanente des divers muscles de l'économie, mais toujours prédominante dans les extenseurs du tronc et des membres (Martin- Magron, Cayrade), comme s'il existait une sous-division du centre

médullaire dévolue spécialement aux muscles qui renversent le tronc et déploient les extrémités (Gubler). Or, comme la paralysie saturnine affecte en général les extenseurs, on peut concevoir que l'action de ce médicament puisse avoir quelque influence sur elle.

Reste l'emploi de F électricité. Dans ce principe, on utilisait l'électricité statique appliquée avec la grande machine à plateau; plus tard, on employa l'électricité galvanique en y associant l'acupuncture, enfin on reconnut que les courants induits donnaient de meilleurs résultats que les courants constants.

Les premiers mettent mieux en jeu la sensibilité musculaire et sont préférables en outre pour la rapidité du traitement.

M. Duchenne (de Boulogne), qui se sert avec succès de la faradisation, la pratique de façon à exciter des sensations douloureuses, aussi doit-on en éloigner les séances sous peine de causer de la courbature électrique.

La dernière, la plus grave des complications du saturnisme, est l'encéphalopathie. Dans ces cas, contre lesquels on a souvent donné sans succès l'opium, la térébenthine, M. Gubler donne le bromure de potassium à doses élevées et le préfère de beaucoup à l'iodure. Selon lui, l'administration du bromure est le traitement curatif par excellence des accidents cérébraux. « J'administre habituellement, lit-on page 635 des Commentaires thérapeutiques, le bromure potassique dans le but de hâter l'élimination du plomb, et j'ai réussi dans plusieurs cas d'épilepsie saturnine à conjurer l'issue fatale en portant la dose quotidienne à 4 et 6 grammes. Depuis lors l'application du bromure a été faite par plusieurs praticiens. » (Bucquoy, Rabuteau.)

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