OBSERVATION XXIV
Invagination par polype de l'intestin. — Anus contre nature. Mort.
Dagron. — Bul. el Mémoire de lu Société anatomique, janvier 1891, page 41.
L... Jules, âgé de cinquante et un ans, cocher, est entré le 16 janvier 1891, salle Malgaigne, n° 51, dans le service de M. le professeur Le Dentu.
On ne signale rien d’intéressant dans ses antécédents héréditaires ; ses parents sont morts âgés. Il déclare n'avoir jamais été malade avant le mois de décembre de l’année 1889. Il fut alors atteint de grippe à forme gastro-intestinale; et depuis cette époque il eut souvent des douleurs abdominales avec ballonnement du ventre et de la constipation.
Depuis le mois de septembre, le malade dut cesser tout travail et commença à suivre un régime composé de lait et de bouillon. Son état ne s’améliora pas ; les coliques persistèrent et il maigrit rapidement. La constipation devint plus opiniâtre ; il restait huit jours sans aller à la selle, les lavements devinrent nécessaires, et il les rendait avec des matières fécales dures par petites masses isolées. IL n’observa jamais de sang, de matières noirâtres ou puriformes dans ses selles. De temps en temps, pour calmer les douleurs on appliqua des vésicatoires, des cataplasmes sur la région abdominale.
Le 13, quatre jours avant son entrée, le malade éprouva une violente douleur dans l'abdomen assez forte pour lui faire pousser des cris ; il se coucha. Pendant les crises aiguës, le ventre se ballonnait ; entre les crises la paroi s’affaissait et les anses intestinales se dessinaient en divers points. Puis il commença à vomir d’abord les aliments et les boissons qu'il essayait de prendre. On a noté une dizaine de vomissements dans cette journée.
La nuit suivante fut aussi agitée; les vomissements, les douleurs persistèrent jusqu’au jour de son admission à l'hôpital. Il n’a pas été à la selle depuis quatre jours malgré une purgation restée sans effet et
plusieurs layvements. Il consulte un médecin de la ville qui porte le diagnostic d’occlusion intestinale et conseille au malade d'entrer à l'hôpital.
Le 16 janvier, jour d'entrée, le malade présente l’aspect d’un homme jouissant d’une santé assez bonne, quoique la figure soit assez amaigrie. Il s'exprime facilement, ne paraît pas trop souffrir ; il est venu à pied de chez lui à l'hôpital, le facies est bon, les yeux ne sont pas excavés, la peau est assez souple; on ne signale point de refroidissement des extrémités, ni de sueurs profuses.
Le pouls plein et soutenu marque 80 à la minute. La température est normale (37°3). Les accidenis généraux ne paraissent pas inquiétants. Localement, il n’en est pas de même. L’abdomen est ballonné, très sonore à la percussion.
La peau présente les taches pigmentées des vésicatoires. À la palpation on constate d’abord de la douleur, et bientôt la main trouve une masse allongée verticalement occupant la cavité abdominale depuis le bord antérieur du foie jusqu’à l’arcade de Fallope. Cette masse est dure, bosselée, irrégulière et peut être divisée en deux parties : l’une supérieure répondant à l'angle du côlon ascendant et du côlon transverse, faisant saillie sous la peau, grosse comme une orange ; l'autre plus vague, mal délimitée, située plus profondément dans la fosse iliaque répondant au cœcum. La percussion donne de la matité sur cette tumeur intestinale, de la sonorité au-dessus et au-dessous. Le toucher rectal ne fournit aucun renseignement.
1 n’y a rien d’anormal du côté des viscères thoraciques et abdominaux. La miction est normale. L’urine n’a aucun caractère pathologique.
Devant de pareils symptômes, l'hypothèse d’occlusion intestinale est rationnelle, et on précise le diagnostic en ajoutant que la cause est amenée par la formation d’un néoplasme siégeant dans le cæœcum et le côlon ascendant. L'absence de matières, les vomissements fécaloïdes, commandent une intervention immédiate et on se prépare à pratiquer un anus contre nature.
Après avoir endormi le malade, on fait une incision de la paroi parallèlement à l’arcade de Fallope, à trois travers de doigt au-dessus. Une anse intestinale distendue se présente avec de l’épiploon. Toutefois on repousse cet intestin et on profite de l’incision pour explorer le voisinage. On ne peut passer que deux doigts dans l'incision et on
ne voit pas dans la profondeur.
Le cœcum se trouve fixé à la fosse iliaque; il-est augmenté de volume, dur, ainsi que le côlon ascendant. On essaie d'atteindre les dernières anses d'intestin grêle, mais celles-ci sont collées contre le cœcum; elles sont dures, bosselées; on croit, avec la médiocre sensation des deux doigts, reconnaître la consistance du néoplasme. On reprend alors la première anse intestinale qui s’est présentée et on pratique sur elle l’anus contre nature.
On met douze points au catgut sur le péritoine et sur la paroi externe de l'intestin, puis on ouvre cet intestin et on fixe à la peau les lèvres de la plaie intestinale avec des crins de Florence. Il s'écoule une grande quantité de matières intestinales liquides.
Le malade a passé une assez bonne journée ; il n'avait pas de fièvre le pouls restait cependant petit, fréquent. Le lendemain le ventre se ballonna, il eut des vomissements dans la matinée. Mais cette amélioration ne persista pas, car dès le deuxième jour après l'opération le malade prit un aspect hippocratique ; il s’affaiblit progressivement, et cet état de prostration se termina par la mort le 21 janvier dans la matinée.
L’autopsie révéla la présense d’une invagination intestinale. La tumeur est formée aux dépens des dernières anses de l'iléon invaginées dans le cœcum et le côlon ascendant qui formait avec la deuxième anse de l’iléon la tunique externe. Celle-ci est par places sectionnée par le sphacèle et près de la partie iléale, on trouve un abcès contenant quelques gouttes de pus. La deuxième anse intestinale est contournée sur elle-même.
La tunique moyenne est entièrement sphacélée. La tunique interne a résisté davantage ; cependant on la déchire aussi assez facilement.
L’appendice iléo-cæcal est appliqué entre le cœcum et l’iléon. Le mésentère a pénétré avec l’intestin grêle, il est pincé et gangrené dans Sa portion invaginée.
L’intestin est fortement serré par la valvule iléo-cœæcale.
En disséquant la pièce, on trouve dans Ja muqueuse de la tunique interne de l'invagination, un polype du volume d’une prune, tenant à la muqueuse par un pédicule gros comme un porte-plume, situé près de la valvule et paraissant arrêté par elle dans son évolution vers l'anus.
I n’y avait rien d’anormal du côté des autres viscères, poumons, cœur, rein, etc. C’était une anse de l’iléon qu’on avait ouverte pour l'anus contre nature.
pu — ji —
L'examen histologique du polype a été fait par M. Fabre-Dommergue, chef de laboratoire du service, qui n’a pu aflirmer la nature de la tumeur, vu son état de putréfaction.
Cependant, on a constaté dans le centre de la tumeur de nombreux grains de pigments arrondis et on pouvait poser le diagnostic histologique de sarcome mélanique, mais avec un point d'interrogation.