‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 10 sur 25 · DE L IMAGINATION ET DE LA RAISON · texte numérisé non relu

DE L IMAGINATION ET DE LA RAISON

L'imagination est le principe de toutes nos découvertes dans les sciences aussi bien que de toutes les créations artistiques. Cette proposition peut tout d'abord sembler paradoxale. On oppose volontiers, non seulement dans la conversation ordinaire, mais dans certains ouvrages de science et de logique, le savant à l'homme d'imagination et il semble tout d'abord, lorsque l'on étudie le caractère' de ceux qui ont fait faire le plus de progrès aux sciences, que ce n'est pas précisément par l'imagination qu'ils se distinguent. La liberté, la légèreté, la rapidité, l'audace de cette faculté ne paraissent pas compatibles avec l'exactitude, la précision de la science et la rigueur des procédés qu'elle emploie. L'on va même souvent jusqu'à soutenir que le savant doit se défier toujours de son imagination, qu'il n'est pas pour lui d'ennemi plus redoutable, qu'elle est le principe de toutes les erreurs. Ou connaît d'autre part la verve plaisante avec laquelle un de nos

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plus grands poètes a exhalé sa colère contre les sciences (1).

Il nV a pourtant là qu'un malentendu occasionné par l'usage que l'on fait ordinairement du mot imagination : on le considère en effet bien souvent comme synonyme de fantaisie ou de caprice ; c'est une grave erreur. La fantaisie ou le caprice est ime forme très curieuse de l'association des idées : c'est un mouvement de l'esprit qui passe d'une pensée à une autre en se laissant aller à toutes les impressions diverses que de moment en moment il reçoit du dehors, ou en s'abandonnant à un sentiment, à une passion qui le domine. Il est clair que la fantaisie ne peut nous fournir aucune connaissance certaine, ne peut nous faire découvrir aucune vérité, puisqu'elle est la négation de toute recherche méthodique ; mais tirer de là des conclusions contre la véracité de l'imagination, qui présente précisément des caractères opposés, c'est raisonner de la façon la plus défectueuse.

Au contraire, un grand nombre de savants contemporains, amenés à réfléchir sur les causes des découvertes qu'ils faisaient dans des sciences où l'exactitude la plus minutieuse est de rigueur s'accordent à reconnaître qu'elles sont dues à Timagination.

Il est intéressant de lire à ce sujet l'opuscule de M. J. Tyndall sur le rôle de l'imagination dans les sciences. « Il y a, dit-il, dans la science, des torys qui

(I) V. Hugo. A propos d'Horace. Coniemplalions, I. xiii. v. 209. sq.

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considèrent l'imagination comme une faculté qu'il ne faut pas employer, dont il faut se défier. Autant condamner les machines à vapeur parcequ'il y a des

chaudières qui éclatent Mais nourrie par des

connaissances patiemment acquises, limitée et guidée par la coopération de la raison, l'imagination devient le plus puissant instrument des découvertes scientifiques Sans elle, notre connaissance de la nature

se bornerait à des tables de coexistence et de séquence, nous ne connaîtrions nulle part de lois (1) ». L'auteur cite à l'appui de son opinion le discours prononcé le 30 novembre 1859 par sir Benj. Brodie, président de la Société royale de Londres : « Les recherches physiques nous font mieux que toute autre chose connaître la valeur réelle et l'usage légitime de l'imagination, faculté merveilleuse, étrange, qui, si on la laisse vagabonder à son gré, nous égare dans un désert plein d'incertitudes et d'erreurs, d'ombres et de brouillards, mais qui, si elle est contrôlée par l'expérience et la réflexion, devient le plus noble attribut de l'homme. C'est la source du génie poétique, l'instrument des découvertes dans la science : c'est grâce à elle que Newton a conçu la gravitation universelle, que Davy a analysé les sels et les alcahs, que Colomb a découvert l'Amérique. »

Le propre de l'imagination c'est donc de nous faire découvrir la vérité et concevoir les lois en vertu des-

(i) i. Tyndall. Use and limil of imagination in ihe sciences. Disc. prononcéàTassocialion scientifique àLiverpool,le 16 septembre 1870

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quelles se produisent les phénomènes. Si notre imagination n'était arrêtée par aucun obstacle, nous connaîtrions bientôt clans son ensemble et ses détails le plan de la nature, nous saisirions l'ordre dans lequel les faits se succèdent et la liaison intime des parties. Étant données les conditions de notre existence, toutes les fois que notre imagination peut s'exercer, nos connaissances font quelques progrès.

Gomment en pourrait-il être autrement? D'après les considérations que nous avons exposées dans le chapitre précédent, les lois qui président au développement de notre imagination sont identiquement les mêmes que celles en vertu desquelles se produisent tous les phénomènes. Le principe suprême de l'ordre qui règne dans le monde matériel, c'est que les phénomènes se succèdent toujours d'une manière logique. L'imagination est cette faculté qu'a notre esprit de passer d'une idée à une autre, puis à une troisième, en suivant un ordre logique. Le phénomène qui se produira tout à l'heure sera la conséquence logique, nécessaire de ceux que j'observe maintenant. D'autre part, l'imagination me porte à passer de l'idée que je conçois actuellement à une autre idée qui en est la conséquence logique et nécessaire; il ne peut donc qu'y avoir accord entre ma conception et le fait : l'observation de ce dernier confirmera certainement la conjecture que j'avais formée.

L'exercice propre et spontané de notre intelligence nous fait donc toujours découvrir la vérité, et nos erreurs, bien loin d'être imputables à l'imagination,

doivent être toujours attribuées aux causes qui en arrêtent ou en modifient le développement. Le mal, dit Leibnitz, n'a pas une cause efficiente, mais déficiente : il en est de môme de l'erreur. Elle ne provient pas d'un vice inhérent à notre esprit, notre pensée n'est pas trompeuse, ses lois ne nous égarent pas ; elle suit d'elle-même un ordre parallèle à celui des faits, mais elle n'est pas toujours de force à résister aux influences extérieures.

Notre intelligence a donc ses lois propres, ainsi que toutes les forces naturelles, et ces lois, comme toutes les autres, sont nécessaires. En d'autres termes, nos pensées, lorsqu'elles sont libres de toute entrave, suivent un cours déterminé et n'en pe.uvent suivre un autre. Mais un des caractères essentiels de l'âmehumaine, c'est qu'elle a conscience de tous les phénomènes qui se produisent en elle. Nous connaissons, d'une manière plus ou moins nette, bien entendu, toutes nos pensées et l'ordre dans lequel elles se succèdent. Il n'est donc pas étonnant qu'un jour vienne où la constance de cet ordre appelle à son tour notre attention ; pour les mieux pouvoir étudier, nous dégageons, nous isolons par l'abstraction ces rapports, ces haisons que notre esprit établit entre les idées, et c'est aux connaissances obtenues delà sorte que l'on donne le nom de principes de la raison.

Cette remarque nous permet de rendre compte des caractères que présentent les premiers principes. Nous les concevons comme vrais et propres à nous faire découvrir la vérité, car ils expriment des lois

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communes à notre intelligence et à toutes les forces naturelles ; comme évidents, car il nous sont connus par le témoignage direct et immédiat de la conscience et présentent le même degré de clarté et de certitude que notre existence personnelle ; comme nécessaires, car ce sont des règles à l'autorité desquelles il est impossible de nous soustraire ; comme universels enfin, car quel que soit l'objet de nos études ou de nos méditations, du moment que nous pensons, nous enchaînons nos pensées conformément à cet ordre. Ils manifestent, comme le dit Kant, la forme et la constitution propre de l'intelligence humaine.

« Toutes ces vérités éternelles, dit Bossuet, ne sont

au fond qu'une seule vérité La vérité est une de

soi, qui la connaît en partie en voit plusieurs; qui les verrait parfaitement n'en verrait qu'une (1). » Leibuitz, en effet, a montré que tous les axiomes peuvent se ramener à un principe fondamental, le principe de raison suffisante, dont tous les autres ne sont que des apphcations ou des conséquences.

Ce principe, en quelques termes qu'on l'énonce, ne nous fait rien connaître par lui-même ; c'est une proposition purement formelle et stérile, d'où l'on ne saurait rien faire sortir. C'est néanmoins grâce à lui que nous faisons toutes nos découvertes, car c'est à condition de raisonner toujours conformément aux axiomes que nous parvenons à la connaissance de la vérité.

(I) Bossuet. Conn. de Dieu eidc soi-même, ch. iv.

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On peut dire en un certain sens que ces axiomes sont innés, mais il est incontestable que la connaissance n'en est pas innée. Du moment que l'homme existe et qu'il pense, il applique nécessairement ces règles, mais d'une manière inconsciente ; elles se trouvent donc au fond de l'esprit de l'enfant, de l'ignorant, du sauvage, mais sans qu'ils s'en aperçoivent. Le philosophe ne pense pas autrement qu'eux, mais il se rend compte de la manière dont s'exécutent les opérations de son esprit. Le jour où il conçoit ces lois pour la première fois, il n'acquiert pas, à proprement parler, une connaissance de plus : il sait mieux ce qui se passait en lui à son insu depuis longtemps ; il comprend comment il a pu acquérir ses diverses connaissances.

Il n'y a donc pas lieu de nous étonner de l'accord constant qui règne entre l'imagination et la raison. Toutes les idées, toutes les oeuvres, toutes les actions qui nous sont suggérées par l'imagination sont approuvées par la raison, et un examen attentif nous y montre toujours l'application des premiers principes. C'est que l'imagination et la'iliison ne sont en réalité qu'une seule et même faculté envisagée à deux points de vue. L'imagination est la faculté qu'a notre esprit d'aller en avant et de découvrir de nouvelles vérités en passant d'une idée à une autre idée qui en est l'antécédent ou la conséquence logique ; la raison est la faculté qu'a notre esprit de connaître les lois conformément auxquelles il fait des progrès et des découvertes. L'imagination est la faculté de faire ce

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que Kant appelle des jugements synthétiques à priori, qui soient vrais ; la raison est la faculté de connaître les règles des jugements synthétiques à priori.

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