PRINCIPE DE L IMAGINATION
Cette faculté que manifestent tant et de si curieux phénomènes, à laquelle Thomme doit sa grandeur et ses progrès, comment se fait-il qu'il la possède? comment en expliquer l'existence et les caractères?
Expliquer un fait, c'est en déterminer la loi, c'est-àdire montrer qu'il est l'effet d'un ordre général et constant ; expliquer la nature de l'imagination, c'est donc faire voir que le développement de cette faculté n'est qu'un cas spécial d'une loi plus vaste.
La théorie du dynamisme universel, développée et soutenue par Leibnitz au commencement duxviif siècle, rend mieux que toute autre compte du spectacle que nous présente l'univers. Les progrès que les sciences ont accomplis dans ces deux derniers siècles, en nous donnant une idée plus exacte et plus complète des phénomènes qui se produisent autour de nous, ont apporté de nouvelles preuves à l'appui de cette doctrine ; aussi a-t-eUe été de nos jours exposée dans
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beaucoup de livres et défendue dans un grand nombre d'articles de revues scientifiques ou philosophiques (1).
Par la conscience, nous nous connaissons nousmêmes non seulement comme une activité tendant vers une certaine fin, mais comme une cause produisant certains effets, comme une force accomplissant certains phénomènes ; et le témoignage de la conscience ne peut être révoqué en doute, car c'est une connaissance directe, immédiate, qui se présente avec la clarté et l'évidence la plus complète.
Outre les déterminations de notre volonté, outre les manifestations de notre activité personnelle, la conscience nous fait connaître aussi un certain nombre de modifications de notre propre personne, dont nous ne sommes pas les auteurs, des phénomènes tels que les sensations, les sentiments, les passions, les perceptions, les associations d'idées, les souvenirs, les habitudes dans lesquels nous nous retrouvons toujours, mais à l'état de passivité : nous ne les produisons pas entièrement, nous les subissons, au moins en partie. Ces phénomènes révèlent la présence en dehors de nous d'autres êtres et d'autres objets, d'un non-moi qui existe à côté du moi et qui agit sur le moi. Mais
(I) Voir, sans parler des ouvrages inspirés en Allemagne par la philosophie de Hchte et de Schopenhauer : F. Magy, de la Science et de la Nature. Essai de philosophie première. 1863. Couronné par Tlnstilul. — Ch. Lévéque, la Science de Hiivisible, 1865. — F. Papillon, la Nature et la Vic — f. Bouillier, le Principe vital et l" Ame pensante. — P. Janet, la Philosophie dynamisle. Picvue des Deuv Mondes, l"mai 1874.
nous ne connaissons le monde extérieur que par les eifets qu'il produit en uons, par les perceptions, les sensations qu'il nous donne, par les phénomènes qui sont la suite naturelle de ceux-là et aussi par l'effort grâce auquel nous agissons sur lui : en un mot, nous le connaissons comme un ensemble de forces qui tantôt secondent notre activité personnelle, tantôt s'y laissent soumettre, tantôt entrent victorieusement en lutte contre elle.
Tout nous porte donc à concevoir l'univers, y compris notre propre personne, comme un système de forces très nombreuses et très diverses.
Ces forces ne sont point de simples puissances, des possibilités inertes ; elles ne subsistent pas à l'état latent jusqu'à ce qu'une influence extérieure vienne leur fournir l'occasion de s'exercer : ce sont des énergies toujours actives, elles s'exercent toutes constamment et tendent sans cesse à sortir leur plein et entier effet. C'est précisément pour cette raison qu'aucune ne peut atteindre ce résultat (1). Elles entrent en lutte les unes contre les autres; à chaque instant l'action d'un certain nombre d'entre eUes est arrêté court par celle des forces antagonistes; l'exercice des autres
(I) Omnc possibile exigit exsistere, el proinde exsisleret, nisi aliiid impedirel, qiiodeliam exsistere exiijil et priori incompaUbile est; unde sequiiur senipcr eam exsistere reruin conibiiidliomm quà exsisluiU qiiam plurimu (Leibmtz. De veril. Priinis. Enlmann, p. 99).
Omnia possibilia pari jure ad cxsislenliain tendere pro quantilate essentiœ, seu renlitalis, vel pro gradit perfeclionis quein involvunt. (Dd rcruin oriijinalione rudiculi. Erclm. \k 118).
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est plus ou moins modifié : mais toutes agissent sans cesse avec la même énergie.
Lorsque nous disons que tout phénomène a une cause, il ne faut pas perdre de vue que le mot cause a un sens collectif ; jamais un phénomène n'est le résultat de l'action d'une seule force : au contraire un nombre infini de forces, ou plus exactement toutes les forces de la nature ont contribué à le produire. Parmi ces forces beaucoup n'ont qu'une influence pour ainsi dire négative, en ce sens qu'elles arrêtent par leur antagonisme l'action des forces qui auraient empêché le phénomène de se produire; les autres agissent d'une manière positive et contribuent directement à le réahser. Nous ne pouvons bien entendu constater l'action que des forces que nous venons d'appeler positives. Il est même un grand nombre d'entre elles dont l'influence est si faible qu'elle demeure imperceptible non seidement à nos sens, mais à ces instruments si déhcats qui en augmentent la portée. Néanmoins, lorsque nous voulons rendre compte de la production d'un phénomène, il nous faut toujours invoquer le concours d'un grand nombre de forces.
Par exemple, j'observe le baromètre et je vois que la surface du mercure est en face de telle division de l'échelle. Sans doute, l'élévation actuelle de la colonne mercurielle est due surtout à la pression atmosphérique ; mais, bien d'autres causes ont agi avec elle, et les unes ont contribué à faire monter le mercure un peu plus haut, les [autres à le faire plus ou moins descendre. La preuve en est que si je veux connaître
d'une manière un peu exacte l'intensité de cette pression, il me faut, comme on dit, faire une série de corrections, c'est-à-dire tenir compte de l'action de la température sur le mercure et sur le tube, de la réfraction que les rayons lumineux subissent en traversant le verre, etc. L'élévation du mercure est donc produite par la somme algébrique d'un grand nombre de forces, dont quelques-unes peuvent être négligées même dans les observations les plus minutieuses. Il en est de même pour tous les phénomènes physiques et physiologiques.
Ainsi, à chaque instant un nombre considérable de forces s'exercent en chaque point de la nature ; l'effet d'un certain nombre d'entre elles est annulé par des forces égales et opposées; les autres se combinent, se composent et, comme on le démontre en mécanique, donnent naissance à une résultante unique. La résultante est déterminée en nature, en direction et en intensité par les composantes : tel système dé forces étant donné, telle résultante doit nécessairement se produire et toute autre est impossible. Ainsi, tous les phénomènes que nous observons sont naturels, puisqu'ils sont le résultat du jeu des forces de la nature, et nécessaires , puisqu'ils ne peuvent pas ne pas résulter des faits antérieurs.
La combinaison des forces naturelles les unes avec les autres produit ainsi, à chaque moment, un nombre infini de phénomènes. Dès lors, la face des choses n'est plus la même qu'auparavant, la situation réciproque des forces naturelles est modifiée : telle force
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qui jusqu'ici s'exerçait librement se heurte maintenant à un antagoniste qui l'arrête ; telle autre qui avait été retenue peut produire ses effets ; les diverses résultantes, dont chacune a donné naissance à un des nouveaux phénomènes, se composent à leur tour entre elles et constituent de nouvelles résultantes. Ainsi la production de nombreux phénomènes, précédemment impossibles, devient non-seulement possible, mais nécessaire, parce qu'ils sont la conséquence rigoureuse des phénomènes précédents.
Par conséquent, tout phénomène qui se produit actuellement dans le monde physique est la conséquence logique de toute la série des phénomènes antérieurs. Tous les phénomènes qui se produiront désormais ne seront que les conséquences fatales de ceux dont nous sommes les témoins. C'est en ce sens que Leibnitz a dit que le présent est gros de l'avenir (1). Tous les phénomènes futurs sont, en effet, contenus dans l'état présent de la nature, au même titre que, dans une proposition géométrique, sont renfermés tous les corollaires qu'on en pourra tirer et qui en doivent nécessairement sortir.
Nous sommes parvenus à connaître un certain nombre de lois de la nature : toutes, sans exception, expriment la haison de conditions nécessaires et suffisantes avec une conséquence fatale. Ces diverses lois elles-mêmes sont les apphcations spéciales, les
(I) Leibnitz, Théodicce, 3' partie, § 360.
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conséquences rigoureuses de principes plus généraux, lesquels, à leur tour, sont sans doute les corollaires logiques d'une seule et même vérité suprême. A ce point de vue, la doctrine de M. Taine est vraie : « Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose , par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute idée est un de ses actes. EUe subsiste en toutes choses, et elle n'est bornée par aucune chose... Toute vie est un de ses moments, tout être est une de ses formes, et les séries des choses descendent d'elle, selon des nécessités indestructibles, rehées par les divins anneaux de sa chaîne d'or... (1) » Ainsi, dans le monde matériel, la loi qui régit l'exercice et les combinaisons de toutes les forces physiques est qu'à tout phénomène en succède immédiatement un autre qui est la conséquence nécessaire et logique du premier.
Cet enchaînement se manifeste encore d'une manière bien frappante dans l'instinct des animaux (2). Les bêtes sont portées par une activité spontanée, par une force interne à faire certaines actions, à exécuter certains travaux. Il y a dans l'instinct une logique admirable : toute action qu'il inspire est la conséquence naturelle de la structure de l'animal et des
(1) II. Taine, les Philosoplics français du xix" siècle, ch. xiv.
(2) Voir II. JoLV, l'inslinct.
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conditions dans lesquelles il lui faut vivre ; c'est, en même temps, le moyen le plus propre à rendre possible telle autre action, et ainsi de suite, de façon que la série entière rende nécessaire, à moins de l'intervention des forces extérieures, la réalisation de la fin à laquelle l'instinct a mission de pourvoir. L'instinct porte donc l'animal à agir logiquement, c'est-à-dire à faire, setrouvant dans certaines conditionsdonnées, une série d'actions logiquement enchaînées, et cela, sans le concours d'aucune force extérieure ou malgré l'opposition d'un certain nombre de forces extérieures.
Les savants ne sont pas d'accord sur les caractères des lois qui président aux phénomènes physiques et aux actions instinctives. Selon les uns, ces lois sont immuables, selon les autres, elles se transforment et font des progrès continuels, quoique très lents. Peut-être est-ce là une question insoluble, car nous connaissons toutes les autres forces, non point directement et en elles-mêmes, mais extérieurement et par leur action sur notre propre personne.
Mais il est une force que nous connaissons exactement et intimement, c'est celle qui constitue notre propre personne. Elle peut se combiner avec les autres forces naturelles et contribuer, de concert avec elles, à la production d'un certain nombre de phénomènes. De plus, comme chacune d'elles, eUe est soumise à l'influence de toutes les autres, de telle sorte que l'exercice de notre volonté est souvent arrêté ou profondément modifié par l'effet qu'elles produisent en nous. Mais d'autre part, notre volonté est douée de
spontanéité et de liberté, nous sommes des automates au sens propre et étymologique du mot ; nous avons en nous une énergie considérable, capable d'entrer en lutte contre les influences extérieures, de s'y soustraire, de s'isoler en quelque sorte et de produire la série logique de ses propres effets.
De là les différences si nombreuses et si considérables entre la volonté de l'homme et l'instinct des animaux. L'instinct est toujours spécial et borné; notre volonté, comme l'a remarqué Descartes, est infinie (1). Chaque instinct porte toujours l'animal à accomplir une certaine action, à satisfaire un certain besoin et d'une certaine manière, de teUe façon qu'il est facile de prendre souvent l'instinct en défaut ; en outre, le nombre des fonctions dont se compose la vie de l'animal est relativement petit. Notre activité n'est pas telle que nous puissions agir logiquement, certaines circonstances particulières étant données ; mais, quelles que soient les circonstances où nous nous trouvons, nous nous y accommodons et nous agissons en conséquence. Notre activité est une mine inépuisable de ressources. De plus, l'instinct porte les animaux à accomplir une certaine action, à atteindre un certain but : arrivés là, ils s'arrêtent et ne vont pas plus loin. L'homme, nous l'avons vu, ne s'arrête jamais : il poursuit toujours ; à peine a-t-il obtenu un résultat qu'il semble s'en lasser et aspire à autre chose. Est-il par-
(1) Desc^rtes, IV" Médilation.
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venu à exécuter un travail? il n'est pas tranquille tant qu'il n'est pas capable de le faire mieux encore. Nous sommes donc, à chaque instant, portés par la nature même de notre volonté à faire ce qu'il est logique pour un être tel que nous de faire dans la position où nous nous trouvons et à poursuivre la série des conséquences logiques des actions que nous avons déjà faites.
C'est donc une loi qui s'applique à toutes les forces sans exception, que de s'exercer d'une manière logique : tout phénomène physique, quel qu'il soit, est la conséquence rigoureuse de ceux qui le précèdent. Un être complètement indépendant, autonome, agit sans cesse d'une manière logique, il est toujours d'accord avec lui-même : son action est parfaitement simple. Toute autre est la condition de l'homme : s'il est porté à faire, après une action, celle qui en est la suite naturelle, il est aussi soumis à un grand nombre d'autres inclinations , provenant de l'action qu'exercent sur lui les objets extérieurs : mais il a une liberté de choix, le libre arbitre, grâce auquel il dépend de lui d'entreprendre la lutte et de céder, selon son gré, aux unes ou aux autres de ces tendances.