ANTAGONISTES DE L IMAGINATION
Etant donnés les faits que nous venons de relever, ce qui doit nous étonner, ce n'est plus que l'esprit humain fasse des progrès, c'est qu'il en fasse de si lents ; ce n'est pas que des découvertes soient faites, c'est qu'un si petit nombre d'hommes soient capables de faire de grandes actions, de créer des œuvres belles, de trouver les lois des phénomènes ou les propriétés des nombres et des grandeurs. Les hommes de génie, de leur côté, ne sont pas toujours égaux à eux-mêmes, et la grandeur de leur esprit ne se manifeste que dans de rares moments d'inspiration. Souvent les intelligences les plus brillantes sont sujettes à des distractions bizarres et ridicules. Ceux qui nous présentent les plus belles quaUtés n'en ont jamais en partage qu'un petit nombre , et l'on peut i\ tous les hommes supérieurs adresser une critique analogue à celle qu'Horace apphque au roi Alexandre : « C'était « un connaisseur diflicile en matière de peintiu*e et de
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» sculpture, mais un pauvre juge en matière de )) poésie (1). » Gomment nous expliquer cette faiblesse et cette imperfection irrémédiable de l'esprit humain ?
Une intelligence complètement spontanée et indépendante passerait sans cesse d'une idée à la conception de celle qui en est la conséquence immédiate et logique; mais tel n'est point le caractère, telle n'est point la condition de notre intelligence. Notre âme est unie à un corps, et par l'intermédiaire de ce corps, elle se trouve en relation avec le monde matériel : c'est là ce qui en empêche le hbre développement :
Noxia corpora tardant, Terrenique hebetant artiis, moribundaque membra. Hinc cupiunt meUiuntque, dolent gaudentque, neque auras Dispiciunt, clausse lenebris et carcere cœco (2).
Notre activité intellectuelle s'exerce donc au milieu d'un système immense de forces qui toutes agissent sur nous, contre lesquelles il nous faut engager une lutte constante, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus , mais dont nous ne parvenons jamais à nous dégager entièrement.
La première condition requise pour que nous puissions, de la perception d'un phénomène, remonter à la conception de l'antécédent logique ou descendre à celle des conséquences nécessaires, c'est que nous
(\) Horace, EpisL, II, I, 2 il, sq.
(2) Virgile, Enéide, VI, 73, 731 sq,
ayons du premier pliénomèue une connaissance complète et exacte ; or, c'est ce que nous pouvons très rarement obtenir. Tout phénomène, tout objet qui se présente devant nous est extrêmement complexe. Mais dans ce tout il y a toujours un caractère, un élément prédominant, auquel tout se rattache, duquel tout découle; le principal est donc de découvrir ce point et d'en reconnaître l'importance. Il semble que ce caractère devrait naturellement frapper tout d'abord nos yeux, car il n'y a rien de mystérieux dans la façon dont les phénomènes se manifestent à nous. Mais nous sommes souvent empêchés de le voir par une foule de causes extrinsèques ou intrinsèques.
Souvent nous ne remarquons pas ce qu'il faudrait surtout connaître, parce que la communication entre cette partie de l'objet et nos sens est interceptée par quelque autre objet; d'autres fois, la perception en est rendue impossible ou relativement très faible par l'imperfection anatomique ou physiologique de l'organe d'un de nos sens. Enfin, alors même que la perception se produit, il arrive souvent qu'elle n'occupe pas dans notre esprit la place qui devrait lui revenir. Nous avons, en effet, un grand nombre de besoins et de tendances. La satisfaction de chacune de ces inclinations est pour nous une source de plaisir, et, l'effet de tout plaisir est de donner une nouvelle force à l'inclination. Nous recherchons une première fois un objet, parce qu'il nous est nécessaire pour la conservation ou le développement de notre personne ; nous le poursuivons ensuite, en vue du plaisir qu'il peut
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nous procurer. Nos tendances prennent de la sorte une puissance de plus en plus grande et une autorité de plus en plus exclusive sur notre âme. Nous avons donc tous des goûts, des inclinations plus ou moins fortes, quelquefois même des passions; les objets qui les flattent ont pour nous un charme tout spécial : ils occupent, ils accaparent notre attention et tout le reste est pour nous comme s'il n'était pas. « Les passions, )) dit Helvétius, nous induisent en erreur parce qu'elles )) fixent toute notre attention sur un côté de l'objet » qu'elles nous présentent et qu'elles ne nous per- » mettent point de le considérer sous toutes ses. » faces (1). » De plus, notre esprit est souvent distrait. Nous pensons à autre chose en examinant le phénomène. Nous" ne prenons pas soin de le considérer complètement, de nous en faire une idée exacte, nous n'en voyons qu'une partie, et la moins importante. Enfin, nous observons souvent sous l'empire absolu d'une idée préconçue : nous cherchons à trouver dans le phénomène un certain caractère, nous y tenons : dès que nous l'avons reconnu, nous sommes satisfaits et nous ne considérons rien autre chose. Ou bien nous sommes habitués à nous placer constamment à un certain point de vue, à nous livrer à une étude spéciale, à observer exclusivement une certaine espèce d'objets ou certains caractères des objets : parmi les choses qui frappent nos sens, quelques-unes
(1) Helvétius, de l'Esprit, dise. I, ch. ii.
absorbent donc entièrement notre esprit et nous empêchent de Yoij.^ tout le reste.
Il est bien rare et bien difficile que nous puissions nous soustraire à l'influence de toutes ces causes ; il n'est donc point étonnant que nous nous fassions souvent une idée très inexacte des phénomènes qui se produisent autour de nous. « Ce n'est pas que chacun » n'ait l'esprit juste; chacun voit bien ce qu'il voit; » mais, personne ne se défiant assez de son igno- » rance, on croit trop facilement que ce que l'on voit )) dans un objet est tout ce qu'on y peut voir (1). » Dès lors, plus nous avancerons dans la conception des conséquences ou des antécédents de notre première idée, plus nous nous éloignerons de la vérité. Ainsi s'expliquent la plupart des erreurs commises par les savants anciens : ils rendaient bien compte des phénomènes tels qu'ils les connaissaient; mais, ils s'en faisaient et devaient nécessairement s'en faire une idée très inexacte. C'est ce que Pascal a très nettement reconnu et expliqué : « Ils doivent être » admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées » du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent » être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué » du bonheur de l'expérience que de la force du rai- » sonnement... Aussi, dans le jugement qu'ils ont » fait, que la nature ne souffrait point de vide, ils » n'ont entendu parler de la nature qu'en l'état où ils » la connaissaient (2). •»
(1) Hf.lvétius, de l'Esprit, dise. I, ch. m.
(2) Pascal, de l'Aulorilé ei du Progrès en philosophie^
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Mais j'admets que nous ayons pu connaître le phénomène exactement tel qu'il s'est produit, que nous en ayons observé tous les caractères, avec leur importance relative : aussitôt la nature même de notre esprit nous porte à imaginer la conséquence logique, rigoureuse de ce fait : mais il est peu probable que nous arrivions à concevoir cette nouvelle idée, tant la tendance dont nous parlons rencontre de nombreux et puissants antagonistes.
Les phénomènes se succèdent sans cesse avec une rapidité et une variété infinies, de sorte qu'à peine avons-nous observé un fait, que notre attention est très fortement sollicitée par une foule d'impressions nouvelles qui sont produites sur nos organes. Il arrive donc la plupart du temps que l'idée qui succède dans notre esprit à celle d'un phénomène est celle d'un des phénomènes qui se sont produits immédiatement après. Poumons soustraire à cette influence des phénomènes extérieurs qui s'opposent à nos réflexions, il faut un efl'ort énergique que nous ne faisons pas toujours, que quelques personnes paraissent incapables de faire et que, dans tous les cas, nous ne pouvons soutenir longtemps. De sorte que, si les phénomènes propres à nous distraire se produisent avec une grande intensité et se répètent fréquemment, il nous devient impossible d'y résister toujours et de suivre le cours de nos réflexions. C'est pour cela que tous les hommes d'étude recherchent des habitations éloignées du bruit et du mouvement des grandes villes, afin de se dérober le plus possible à l'influence des
causes qui pourraient dissiper leur attention. On dit même que Démocrite se creva les yeux pour n'être plus distrait par le spectacle des objets matériels : « Dicitur Democritus ocidis se privasse ut quam minime animus a cogitationibus ahduceretur (1). »
Cependant, il arrive assez souvent que les phénomènes qui se produisent autour de nous, que les choses qui agissent sur nos sens n'attirent pas notre attention, parce qu'elle est occupée ailleurs. Mais, dans ce cas même, à peine avons-nous pensé à quelque objet, que nous n'y songeons plus. Nous avons dit quel empire prennent sur nous nos goûts, nos passions. La perception nette et claire d'un objet qui agit fortement sur nos sens, la conception d'une série d'idées a pu nous y soustraire pendant un certain temps, mais nous ne tardons pas à y retomber. Les objets qui nous intéressent le plus, ceux auxquels nous pensons le plus souvent et le plus volontiers, à la conception desquels nous nous laissons arracher à regret pour y revenir avec empressement, sont ceux qui flattent nos inclinations : elles nous forcent à songer presque constamment aux moyens de les satisfaire.
En même temps que notre intelligence est progressive, elle est aussi, dans une certaine mesure, routinière. Nous avons déjà parlé de l'association des idées et des habitudes intellectuelles. Ces habitudes, si nous
(1)Cic.,rft; Fin., V., XXIX. 87, Cf. AuLU Celle, X, 17. — Diog. Laert ne dit rien de cette légende très controuvée.
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n'y prenons pas garde, deviennent, comme les passions, de plus en plus impérieuses et exclusives. Tout objet que nous considérons, tout phénomène que nous observons présente quelque ressemblance ou quelque contraste avec un objet précédemment perçu; il lui est uni par quelque rapport dans le temps ou dans l'espace ; il excite en nous quelque idée antérieurement associée à une autre ; il éveille un souvenir qui à son tour en éveillera un second. Notre esprit ne peut se porter en avant qu'à conditien de triompher de ces forces qui nous entraînent en arrière.
Il y a plus : nous sommes presque constamment en proie à quelque préoccupation. Nous sommes engagés dans une affaire dont nous cherchons à prévoir l'issue, car elle nous est inconnue et nous importe beaucoup ; nous sommes lancés dans une entreprise que nous voulons mener à bonne fin ; nous sommes tourmentés par quelque inquiétude touchant nos intérêts particuliers, la santé ou la fortune d\m de nos amis, de nos parents ; les événements politiques nous inspirent quelque crainte ; ou bien encore, nous sommes atteints d'une indisposition, d'une maladie qui nous fait fréquemment souffrir; nous avons une chose à faire à telle heure et nous craignons de l'oublier ; nous attendons d'un moment à l'autre une nouvelle importante : toutes ces causes tendent à faire revenir constamment devant notre esprit certaines idées et nous empêchent de suivre le cours de nos méditations.
Mais les plus redoutables adversaires de l'imagination ce sont les préjugés, c'est-à-dire les opinions
arrêtées d'avance. Souvent en effet nous croyons connaître un objet, nous pensons être en possession de l'explication d'un fait, nous avons sur ce point une doctrine arrêtée. Cette doctrine est quelquefois une ancienne conjecture de notre esprit que nous n'avons pas suffisamment contrôlée ; la plupart du temps nous l'avons entendu soutenir par quelque personne qui avait sur nous une grande autorité ; par exemple, elle nous a été enseignée quand nous étions jeunes par les hommes chargé de notre éducation et nous n'avons jamais songé à la vérifier par nous-mêmes. La présence de l'objet ou du phénomène rappelle à notre esprit cette expHcation et, puisque nous la considérons comme vraie, nous nous en tenons pour satisfaits. L'objet ne nous étonne pas, ne pique pas notre curiosité, nous ne songeons même pas à nous poser une question, nous ne saurions donc pas trouver la véritable réponse. C'est là ce qui retarde surtout le progrès des sciences. A mesure que nous connaissons mieux les théories scientifiques et philosophiques des anciens, par exemple, des sages de la Grèce, nous y remarquons une foule d'aperçus très ingénieux et comme le germe d'un grand nombre de vérités qui n'ont été connues que beaucoup plus tard. S'ils n'ont pu tirer parti de ces conceptions de génie, c'est qu'avec toute leur époque ils admettaient, comme absolument vraies, sans concevoir qu'on les pût révoquer en doute, des propositions complètement erronées.
Cette influence des opinions généralement reçues s'exerce très fortement sur certaines intelligences. Il
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en est en effet de la curiosité comme de toutes les inclinations : elle n'est point également répartie entre tous les hommes. En outre un esprit curieux est tourmenté sans cesse du désir de savoir davantage et de comprendre mieux ; à chaque instant il est amené à se poser de nouvelles questions; il n'est jamais complètement satisfait. Sans doute ce travail est une source de vives jouissances, mais il ne va pas non plus sans une certaine inquiétude. On comprend donc que bien des hommes cherchent à s'affranchir de cette cause de trouble et de tourment et répètent avec Horace :
Nil admirari prope res est una, Numicî, Solaque quse possit facere et servare bentum (1).
L'incuriosité, comme l'appelle Montaigne, est le propre d'une intelhgence qui ne travaille pas, qui manque d'imagination; la paresse, d'un esprit qui n'a pas assez d'énergie pour triompher, qui succombe dans la lutte, qui se laisse vaincre. Pour nous affranchir de l'empire de toutes ces forces que nous venons d'énumérer il faut, non pas un effort, mais une longue suite d'efforts énergiques; tout effort a d'abord quelque chose de pénible et une inclination puissante nous porte à éviter cette peine, comme toutes les autres. Le paresseux se laisse aller, persiste dans l'état où il se trouve, subit sans réagir les actions extérieures, s'abandonne aux influences, reçoit les sensations et les perceptions comme elles se présentent, prend les opinions toutes
(1) Horace, Epist., I, vi, 1. — Cf. Montaigne, 11, xn cl 111, xiii.
50 PnEMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV.
faites, s'en tient à ses idées et n'en cherche pas les conséquences. Il est des intelligences beaucoup plus actives que d'autres, mais il n'en est pas qui soit entièrement exempte de paresse.
Enfin il ne faut pas oublier que parfois les travaux de l'homme sont brusquement interrompus par la mort. Un savant de génie a conçu une théorie qui doit faire faire un grand pas à la science ; il entreprend une série de recherches et d'expériences ; mais au moment où il va atteindre le but, il meurt subitement ou bien il devient fou : il n'a pas eu le temps de communiquer ses idées à ses contemporains, ou il ne les a pas encore exposées assez clairement ; il ne peut léguer à un autre savant son génie avec ses notes manuscrites; les autres ne sont pas affranchis des causes d'erreurs auxquelles il avait pu se soustraire et la vérité qui semblait près d'être découverte restera peut-être encore inconnue pendant des siècles.
Tels sont les obstacles qui s'opposent au développement de notre imagination. Elle ne peut s'exercer qu'à condition de les surmonter. Il est donc aisé de comprendre que chez certaines personnes elle ne les renverse jamais, que chez les plus favorisées elle ne puisse triompher que de quelques-uns et que chez aucune elle ne puisse les vaincre tous. Notre intelligence est une force plus ou mois grande, selon les individus, mais toujours bornée, et comme elle doit soutenir une lutte de tous les instants contre un grand nombre d'autres forces, eUe peut être toujours vaincue, elle ne peut être toujours victorieuse.