CHAPITRE V
Dès que ces causes qui arrêtent le progrès de notre esprit cessent un moment de nous faire sentir leur empire, notre intelligence, si elle a quelque activité, s'exerce selon ses propres lois.
■ Il n'est guère d'esprit qui ne soit naturellement capable de sentir vivement, de concevoir nettement, de passer d'un sentiment, d'une idée, d'une action à une autre, en vertu d'une Haison logique, de s'intéresser à tout, de comprendre et d'exprimer ses émotions et ses pensées (1). Mais, à mesure que nous
(1) Comparer ce qu'ARiSTOTE dit de l'acquisition de la science : « Il y a en nous des dispositions qui entrent en acte dès que l'obstacle est levé : et cette entrée en acte n'est pas un mouvement, mais au contraire un repos qui succède aux agitations de la nature et des sens. « C'est parce que la pensée se calme et se fixe, que nous disons qu'elle sait et pense. » Physique, VII, m.
L'âme, sous le poids du corps au commencement de la vie, est ensevelie dans le sommeil : elle n'a qu'à s'éveiller, comme un homme qui sort de l'ivresse ou qui de la maladie revient à la santé ;
avançons dans la vie, les circonstances au milieu desquelles' nous sommes placés redoublent les forces des antagonistes de l'imagination ; les passions se fortifient, les habitudes s'enracinent, les préoccupations se multiplient, les soucis de fortune, de gloire, de puissance prennent sur nous plus d'autorité, nous avons à nous inquiéter d'une famille, nos rapports avec les autres hommes s'accroissent, et en même temps leur influence sur nous (1). Si dans cette lutte l'imagination paraît souvent étouffée, il ne faut pas croire pour cela qu'elle n'ait jamais existé : l'homme a été rapetissé par la vie, comme dit Aristote (2), mais c'est parce qu'il était naturellement grand. Gardons-nous de croire, même avec Sainte-Beuve (3), « qu'il existe chez les trois quarts des hommes un poète mort jeune à qui l'homme survit » . Alfred de Musset l'a repris avec raison :
... En nous il existe souvent Un poêle endormi toujours jeune et vivant.
il ne s'agit pas, pour elle, de devenir autre qu'elle n'était et de changer, mais de redevenir elle-même par le repos. La pcnsde a été comme mise en déroute par l'action du monde extérieur : elle se reforme par degrés, Anal, posl., II, xix.
(1) Plus tard, les préventions, les souvenirs, les intérêts, les influences s'interposent, sans qu'on le veuille, sans qu'on le sache, entre nous et la vérité; on est d'un parti et l'on en prend les oj)inions; on fait des sacrilices à ses amis ; on a une situation à conquérir, un avenir à ménager, ce qui rend timide, réservé; on hésite à dire tout haut son sentiment, on regarde autour de soi avant de se livrer franchement à ses impressions. — G. Boissiiiu, discours à l'Acadéuiie fran(.aise, 21 décembre 1876.
(2) AuiSTT. lihét.^ 11, XII.
^3) S-viMii-BiiuvE, Ikvue des Deux Mondes^ juin 1837.
Ce sommeil est, selon les individus, plus ou moins profond : l'homme de génie est celui chez lequel l'imagination se réveille aisément et prend un essor rapide.
Notre vie intellectuelle peut être comparée assez exactement à notre existence physiologique. Notre corps est soumis à l'influence de mille causes extérieures, de la température , de la composition de l'atmosphère, de la pluie, du vent, du soleil, des saisons et des brusques changements de temps. Touters ces conditions sont nécessaires à la vie du corps : supprimez-les, plus de santé, c'est-à-dire d'accomplissement régulier et normal des fonctions organiques. Certains hommes en subissent constamment et fortement l'action, ne peuvent jamais s'y dérober, y sont toujours soumis, en sont esclaves. D'autres, doués d'un tempérament robuste, ne s'en aperçoivent pas ou sont à l'abri de telle influence, tandis qu'ils sonttrès sensibles à telle autre. Beaucoup naissent avez un tempérament moins fort, mais en ne faisant pas attention à ce qu'ils ressentent, par l'exercice et la pratique d'une sage hygiène, ils diminuent de plus en plus l'influence qu'exercent sur eux les phénomènes atmosphériques.
Il en est de même pour l'âme : la perception extérieure et intérieure est la condition du fonctionnement de l'inteUigence, c'est elle qui lui fournit ses aliments de toute nature ; mais, certains esprits ne sont pas capables de se les assimiler, de les rendre leurs, de s'en affranchir : ils en subissent l'action et toutes les variations, ils s'y asservissent. D'autres s'en empa-
54 PREMIÈIIE PARTIE. — CHAPITRE V.
rent et vivent de leur vie propre, conformément aux lois de leur développement : tous, nous pouvons nous en dégager plus ou moins.
La puissance de l'intelligence est donc loin d'être la même chez tous les hommes ; l'imagination et le génie sont des qualités que nous avons raison d'estimer : elles constituent une véritable supériorité. Il y a chez ceux qui les possèdent plus de grandeur et de force que chez le commun des hommes.
Le génie est cette puissance de l'intelligence qui nous dégage de l'influence des objets extérieurs, des autres hommes, des passions, des habitudes, et nous permet de suivre le mouvement propre de notre imagination affranchie.
...Purumque relinquit yîihcreum sensum atque aurai" simplicis ignem (i).
Il est aisé de comprendre pourquoi la théorie conçue par un homme de génie est aussi simple que possible, et pourquoi une théorie est d'autant plus simple qu'elle est plus vraie. La complication qu'on observe dans la plupart de nos conceptions et dans l'explication que nous donnons d'un phénomène tient au grand nombre des influences qui s'exercent sur nous, et dont chacune amène à notre esprit certaines idées dont nous ne pouvons nous afl'ranchir. Donc, plus nous pourrons écarter de ces influences, c'est-à-dire plus nous aurons
(<) Virgile, Enéide, VI, 7iG, 717.
d'imagination, plus notre conception sera simple, et si nous parvenons un moment à nous soustraire à toutes , notre pensée sera d'une simplicité parfaite.
Là est le secret de la lenteur avec laquelle les sciences progressent. Ces obstacles si nombreux qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité ne peuvent être franchis que l'un après l'autre et nul n'a la force d'en surmonter un grand nombre. Un premier homme de génie paraît : il observe et très exactement certains phénomènes ou certains caractères des objets ; naturellement il ne se préoccupe d'expliquer que ce qu'il connaît ; la loi qu'il découvre est vraie pour ce à quoi il l'apphque, mais pour cela seulement. Un autre lui succède, qui ne se contente pas de cette théorie, car elle ne rend pas compte de certains phénomèmes ou caractères qu'il a remarqués à son tour; il émet donc une nouvelle doctrine qui sera plus tard abandonnée. Chaque savant prend pour point de départ les théories antérieurement découvertes, il en constate les imperfections, les rectifie ou les complète. Sans cesse en effet on se trouve amené à découvrir et forcé d'exphquer des faits qu'on n'avait pas encore eu l'occasion ou le loisir d'étudier. De plus l'un est à l'abri de quelques-unes des causes d'erreur que nous avons indiquées, sans pouvoir échapper aux autres ; un second est affranchi de quelques autres : et comme le nombre de ces causes est très considérable, mais toujours hmité, on arrive plus ou moins lentement au but, mais on finit par
l'atteindre. Le progrès des sciences est soumis à des lois, comme les phénomènes eux-mêmes (1).
Dans une étude sur les conditions des hypothèses sérieuses, M. E. Navillo (2) appelle l'attention sur ce fait qu'une même découverte est quelquefois accomplie en même temps par deux savants. Il n'y a rien là de surprenant ; faire une découverte scientifique, c'est trouver l'explication vraie d'un phénomène ou, en d'autres termes, tirer les conséquences logiques de ce qu'on savait déjà. Un premier homme de génie fait une découverte ; il semble que naturellement il devrait la poursuivre, c'est-à-dire en faire sortir tout ce qu'elle contient. Point du tout : il est arrêté par une des causes que nous avons indiquées, la mort, par exemple. La science demeure quelque temps stationnaire, parce que la plupart des hommes sont asservis aux influences extérieures. Si à un moment donné un autre homme de génie passe de la conception des vérités déjà connues à la conception d'une autre vérité qui en découle naturellement, c'est simplement
(1) Le progrès dans la découverte des lois est lui-m(>me soumis à une loi. Les causes qui font découvrir plus tôt les lois de certains phénomènes sont : i» l'intluence plus ou moins directe des phénomènes sur notre bien-être personnel ; S^révidenc.' de l'un ou lautre des deux phénomènes entre lesquelles un rapport peut être piTçu; 3° la fréquence absolue avec laquelle les relations se présentent; i° la fréquence relative des j)hénonlène^; ; 5" la simplicité des phénomènes; G° leur degré d'abstraction. — Ukrbiîut Spencer, Des Luis en général. — lievue scicnlijique, 23 décembre <871.
(2) lievue philosophique, avril 1877.
que son imagination a triomphé des forces antagonistes et a pu se développer selon ses propres lois. Il peut donc bien se faire qu'au même moment un autre homme remporte une victoire semblable et que les circonstances qui ont favorisé chez l'un l'exercice logique de la pensée aient produit sur un autre le même effet, sans qu'ils aient lieu de s'accuser réciproquement de plagiat.
Dans le même article, M. NaviUe rapporte plusieurs exemples d'idées scientifiques vraies, qui ont disparu de la science pour un temps quelquefois très long, et dont l'exactitude a fini par être reconnue. C'est un fait facile à expliquer. Tant qu'un homme de génie développe rigoureusement les conséquences logiques d'une proposition vraie, il poursuit le cours de ses découvertes et fait faire à la science des pas sur lesquels elle n'aura point à revenir ; mais ses contemporains demeurent attachés aux préjugés et aux passions dont il a pu lui-même s'affranchir : ils ne peuvent donc considérer les assertions du savant que comme des paradoxes absurdes. De plus, pour qu'une hypothèse scientifique soit admise comme vraie, il ne suffit pas qu'elle soit proposée par un homme, quelle que soit la puissance de son génie et l'autorité de ses travaux : il faut qu'elle ait été contrôlée par une expérience ou par une série d'expériences concluantes ; cette vérification expérimentale n'est pas toujours immédiatement possible et quelquefois les circonstances qui permettront de la réahser se font longtemps attendre.
Les conditions du développement de chaque intelligence prise individuellement sont les mêmes. Ce n'est pas ordinairement du premier coup qu'un homme de génie a fait les découvertes qui ont immortalisé son nom. On demandait un jour à Newton comment il avait découvert la gravitation universelle : « En y pensant toujours, » répondit-il. C'est la même théorie que soutient Bulïon dans le Discours su?' le style : le génie, à son avis, est une longue patience. « Le génie, disait un poète de notre siècle, Gh. Baudelaire, c'est le travail quotidien. » Non certes qu'il suffise de travailler avec patience et courage pour être un grand homme ; mais il n'est pas de découverte, pas de chefd'œuvre possible sans patience et sans travail. Quelque brillantes que soient les qualités naturelles de notre esprit, il faut savoir en tirer parti. « Ce n'est » pas assez, écrivait Descartes, d'avoir l'esprit bon : » le principal est de l'appliquer bien (1). » Les causes d'erreur agissent toujours sur nous ; le génie nous rend capables d'en triompher, mais ne nous donne pas la victoire toute remportée. Sans cesse les choses et les circonstances extérieures leur donnent une nouvelle force : il nous faut donc lutter sans cesse et redoubler d'efforts pour ne pas être bientôt vaincus. En outre, une longue série de conjectures suggérées par l'association des idées se présente nécessairement à notre esprit avant l'hypothèse logique que nous fournit l'imagination. Nous ne parviendons
(I) Dbscartes, Disc, de la Méthode, l'" partie.
à concevoir celle-ci qu'après avoir reconnu, par la réflexion ou l'expérimentation la fausseté de celles-là : c'est à quoi les uns arrivent plus vite que les autres, grâce à la puissance de leur esprit ou à l'activité de leurs travaux. Quand nous étudions longtemps une même question, les faits se présentent fréquemment à nous avec leurs rapports réels et leur succession naturelle : cet ordre finit par faire impression sur nous. D'autre part, si une expérience ou une réflexion nous avait donné une idée fausse, une autre expérience nous fait reconnaître notre erreur et ainsi de suite. Nous nous délivrons peu à peu des influences trompeuses, nous franchissons les obstacles l'un après l'autre : ce travail achevé, notre esprit prend librement son essor et parvient de lui-même à la conception delà vérité.
Il en est des arts comme des sciences ; les causes de la supériorité artistique sont les mêmes que celles de la supériorité scientifique. Certains hommes vivent uniquement pour eux-mêmes, ils sentent très vivement tout ce qui les touche et sont incapables d'éprouver un sentiment puissant dès que leur propre personne n'est plus enjeu. Ils sont agités de certaines passions égoïstes et tout ce qui ne flatte pas ces passions ou n'en favorise pas le développement est pour eux comme s'il n'était pas. Un bon nombre sont moins esclaves de leur individuaUté, sont moins sensibles à ce qui leur arrive, mais sont plus capables de s'intéresser aux autres, de sentir vivement les joies et les douleurs de leurs semblables ou des êtres quels qu'ils
soient. Quelques-uns enfin sont capables d'oublier à certains moments leur propre personne, leur caractère, leurs habitudes et de s'y soustraire; leurs sentiments sont plus forts parce qu'ils sont plus simples ; ils sont plus simples parce que, sous l'empire d'une émotion forte, ces hommes sont affranchis de toutes les autres émotions.
C'est de là que vient la valeur plus ou moins grande des oeuvres d'art (1). L'expression des sentiments ou des pensées d'un seul individu n'a guère pour nous qu'un intérêt de curiosité. Les sentiments qu'éprouve et que peint un homme d'imagination ne sont pas ceux d'une personne, mais les sentiments d'une race ou d'une époque; ces sentiments sont plus vrais, plus généraux que les premiers, ils nous intéressent davantage. Ce qui fait le charme de l'œuvre de génie, c'est que nous y trouvons les sentiments non de l'individu, mais de l'humanité ; nous y voyons non l'auteur, mais l'homme. L'œuvre de fantaisie a de la vogue pendant un certain temps, puis elle n'est plus goûtée que par les érudits; l'œuvre de génie est éternelle et toujours populaire.
On répète souvent que l'homme est double, homo duplex. De ces deux éléments que nous remarquons en nous, l'un est simple, c'est notre activité intellectuelle et sensible, qui spontanément se porte tout droit d'une action à celle qui en est la conséquence logique ;
(1) Voir H. Taine, l'Idéal dans l'Art.
l'autre est inâniment multiple, il est constitué par toutes ces influences diverses que nous indiquions tout-à-l'heure. L'un constitue ce qu'on peut appeler la personne, l'autre est l'individu. L'homme de génie est donc celui qui peut se dégager de sa propre individualité ; il peint les choses d'une manière non pas subjective, mais objective. Son œuvre est dans une certaine mesure impersonnelle.
La constatation de ce caractère d'impersonnalité, auquel on a accordé une importance excessive est le point de départ d'une théorie esthétique très répandue aujourd'hui et dont l'un des principaux défenseurs est M. H. Taine. Il prétend expHquerla production et la physionomie propre de toutes les oeuvres d'art par J'influence du miheu dans lequel l'auteur a vécu. Sans doute cette influence est considérable et exphque bien des choses : elle est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante. Il reste, en efî'et, à se demander comment il se fait que c'est dans tel incUvidu, et non pas dans tout autre que se personnifie le caractère, le génie d'un siècle ou d'une nation et d'autre part comment il se fait, chaque époque ayant un caractère à eUe, que chacune n'ait pas des hommes d'un génie égal et ne produise pas des œuvres admirables dans tous les genres.
La condition essentielle de la production des chefsd'œuvre c'est celle dont ne parlentpoint les esthéticiens positivistes, c'est le génie propre de l'artiste. L'influence du chmat, de la configuration du sol, des événements publics, de la contitution politique, des
mœurs, des modes s'exerce sur tous également, mais tous n'y sont pas également sensibles. Quelques-uns y sont presque entièrement soustraits par leurs occupations, leur éducation, leurs habitudes, leur caractère; d'autres, affranchis de cette servitude individuelle, seront soumis entièrement à l'influence de la mode et pourront nous en donner l'expression ; d'autres seront la manifestation des influences locales ; d'autres, qui se dégagent encore de ces lisières, exprimeront le caractère d'un peuple, d'autres d'une époque, quelques-uns de l'humanité. Il ne faut donc pas attribuer aux influences qui s'exercent du dehors sur l'homme le développement de son imagination et la création des œuvres d'art : ce sont, au contraire, des entraves plus ou moins propres à l'arrêter et il s'élève d'autant plus haut, il fait une œuvre d'autant plus belle qu'il s'en affranchit plus complètement.
Nous exphquerons encore de la même manière la différence des imaginations : d'où vient que l'un est im artiste, l'autre un savant, l'autre un grand homme de bien? Que l'un fait faire des progrès aux mathématiques, l'autre à la physiologie? Que celui-ci peint des toiles admirables, tandis que celui-là élève des temples subhmes ? Que d'Assas se couvre de gloire par son dévouement dans un combat, Vincent de Paul et Belzunce dans une épidémie ? Renversons la question et nous verrons que nous l'avons déjà résolue. Pourquoi la plupart des hommes ne sont-ils ni savants ni artistes? parce qu'une foule de causes les empêchent de percevoir nettement les objets ou les
phénomènes, de sentir vivement les émotions et de suivre le mouvement naturel de leur imagination. Que l'empire de certaines préoccupations vienne à être renversé, que les obstacles qui empêchent une perception ou un sentiment disparaissent, que les circonstances laissent libre carrière à une émotion, à certaines réflexions, et surtout les favorisent, alors si l'esprit a par lui-même quelque énergie ; il produira une oeuvre grande et belle.
Mais ce succès est dû tout d'abord à une victoire de notre esprit sur certains antagonistes. Notre force est toujours et fatalement bornée. La plupart des hommes sont médiocres en tout ; quelques-uns sont supérieurs en un genre, mais en un seul et quelquefois ceux qui sont le plus distingués dans un art, dans une science sont d'une faiblesse étrange pour tout le reste : de là les distractions plaisantes des hommes de génie, de là les vices déplorables de certains poètes, de certains artistes : il semble que la nature veuille prendre sa revanche. On cite quelques génies admirables qui ont excellé dans plusieurs sciences ou dans plusieurs arts, Aristote, Descartes, Leibnitz, Arago, Humboldt, Ampère, Michel Ange, Léonard de Vinci ; mais ils n'en n'ont jamais cultivé qu'un petit nombre. Il n'y a pas, il ne peut y avoir de génie complet.
On s'est quelquefois demandé quelle est la forme la plus brillante du génie. C'est perdre son temps que comparer le musicien, le peintre, le sculpteur, le poète, le mathématicien, le physicien, le naturahste et se demander lequel a le plus de mérite : ce sont là
64 PREMIÈHE PARTIE. — CHAPITRE V.
des grandeurs hétérogènes et que Ton ne saurait rapporter à une commune mesure. Toutefois nul no peut s'empêcher de reconnaître que le génie moral a une grandeur et une beauté toute particuHère, qu'il est la manifestation, la plus éclatante de la perfection de l'homme : cela vient de ce qu'il est bienfaisant. Il a pour effet non-seulement de couvrir de gloire celui qui le possède et qui semble fuir la renommée, puisqu'il est essentiellement humble et modeste, mais aussi de diminuer les maux des autres hommes (1).
(1) Voir Pascal, Pensées. Art. \1. (Jésus-Christ).