DE L IMAGINATION ET DE LA FOLIE
Nous avons soutenu que l'imagination et la raison ne sont qu'une même faculté envisagée à deux points de vue différents. Cependant, le. nombre est grand des hommes qui pensent qu'entre le génie et la folie il n'y a qu'une différence de degré et que, si l'on ne s'oppose aux transports de l'imagination, l'on court gros risque de perdre la raison.
N'oublions pas, tout d'abord, que le mot imagination est employé le plus souvent dans un sens très impropre. Que les élucubrations d'un esprit capricieux ne soient très souvent déraisonnables, c'est ce qu'on ne saurait nier, mais nous avons vu qu'il ne faut pas confondre la fantaisie avec l'imagination.
Quant à l'homme de génie, il fait des découvertes qui, dans leur nouveauté, choquent fortement les opinions généralement reçues ; il développe des idées
contraires à celles de la plupart des hommes; la langue qii'ilparlc, beaucoup sont incapablesde la comprendre ; il sacrifie ses plaisirs, ses intérêts, sa réputation, sa vie même, sans aucun espoir de récompense ou même de succès. Il vante le ravissement délicieux que lui procure l'inspiration et le vulgaire, qui ne connaît pas ce plaisir, croit volontiers qu'il n'existe pas. Les grands hommes, au contraire, restent froids au milieu de la joie des autres, qui leur paraît misérable et sans objet; ils reconnaissent la vanité des admirations et des croyances universellement admises. D'autre part, ils s'entendent d'ordinaire fort peu aux affaires de la vie pratique, ils sont sujets à des erreurs et à des distractions grotesques, ils étalent même quelquefois des défauts et des vices choquants. En un mot, ils diffèrent profondément de tous les autres hommes : il n'est donc point 'étrange que ceux-ci, naturellement portés à se considérer eux-mêmes comme très sages, aient souvent traité de fous les hommes de génie. Platon revient, à plusieurs reprises, sur ce sujet, particulièrement dans le Gorgias et le Thèètète. On sait ce que la légende rapporte de Démocrite et des Abdéritains. Dans les Guêpes d'Aristophane, Socrate est représenté comme un fou, et d'après plusieurs passages du Banquet, nous sommes portés à croire que bon nombre de ses contemporains le considéraient comme tel. Bien d'autres grands hommes, après lui, ont été accusés de fohe ou d'impiété. De nos jours enfin, certains savants ont soutenu sérieusement que le génie est une maladie mentale, consécutive à un état pathologique
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du cerveau et de la moelle, à une névrose (Ij. Rarement l'emploi du raisonnement par analogie a conduit à un résultat plus éloigné de la vérité. Le fou et riiomme de génie ne nous présentent, en effet, qu'un seul caractère commun et ce caractère est purement négatif, de sorte que la constatation ne nous en apprend rien : l'un et l'autre ne pensent pas, ne parlentpas, n'agissent pas comme la plupart des hommes. La plupart des hommes sont entièrement soumis à l'action de ces forces que nous avons énumérées au chapitre IV. Leur attention est continuellement absorbée par les objets qui frappent leurs sens; la succession de leurs réflexions est déterminée par l'habitude ; faibles et timides, ils ne peuvent ni triompher de leurs passions, ni se dégager des usages et des préjugés ; leur esprit dénué d'activité et surtout d'initiative est incapable de concevoir des idées originales et de rien inventer. L'homme de génie est celui qui s'affranchit de toutes ces servitudes et qui pense par lui-même.
Gela est si vrai, que de tout temps un certain nombre d'hommes, pour se persuader à eux-mêmes et pour faire croire aux autres qu'ils ont du génie, se détachent systématiquement des soins et des préoccupations de la vie matérielle et s'apphquent à ne rien faire comme leurs contemporains. Tels étaient ceux
(1) Voir Lélut, le Démon do Sacrale; Morkau (de Tours), Psychologie morbide. Voir aussi la réfulalion de cette théorie dans A. Lemuune, fAme et le Corps; P. Janet, le Cerveau et la Pensée-^ F. Ravaisson, Rapport sur la Philosophie au xw" siècle, § 30.
qu'il y a quelque quarante ans, on appelait en France les Bohcmes. Socrate, Horace (1), Sënèque se sont souvent moqués de ceux qui, de leur temps, prétendaient au nom de sages, parce qu'ils se drapaient dans de vieux manteaux dont les trous ne laissaient pas moins apercevoir leur sottise que leur vanité. «Ce n'est pas tout, dit Sénèque, de vivre autrement que le vulgaire, il faut vivre mieux (2). »
La folie est la perte de l'autonomie intellectuelle et morale. Le fou, comme l'on dit souvent, est aliéné {alienaius a se), il n'a plus de pouvoir sur lui-même, il ne possède plus la direction de ses pensées, de son attention, de ses réflexions. Le fou en effet (nous ne parlons pas, bien entendu, des idiots et des déments), est entièrement sous l'empire d'une idée fixe ou d'une passion à laquelle il no peut plus se dérober : il ne voit pas, il n'entend pas exactement ce qui se passe autour de lui; il a même de fausses sensations, des perceptions illusoires ou hallucinatoires, dont il est nécessairement la dupe. Tantôt il est incapable d'une attention, d'une application soutenue ; tantôt il revient sans cesse à un même ordre d'idées ; tantôt il raisonne très logiquement en partant d'une observation fausse. L'homme de génie, au contraire, est celui dont l'intcUigence, douée d'une puissance extraordinaire, s'affranchit de toute entrave, se développe hbrement, en n'obéissant qu'à ses propres lois et
(1) lIonACE, An poi'tique^ 293 sq.
(2; Senequk, LeU. à Luciiius, V.
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passe d'une émotion, d'une pensée, d'une action à une autre, en suivant un ordre logique.
Combien est réelle la différence entre le fou et l'homme de génie, c'est ce que manifeste surtout la considération de leurs œuvres i L'un agit plus mal, l'autre agit mieux que le commun. L'un construit un ouvrage bizarre et inutile, se lance dans une entreprise nécessairement infructueuse, dit des choses absurdes ou commet un crime. L'autre crée un chefd'œuvre, découvre une vérité importante ou sauve la vie et l'honneur de ses semblables.