I) LUCAIN
Il s'en faut de beaucoup que cette théorie soit exacte. Nous n'apportons en venant au monde aucune connaissance innée, pas plus celle de nos devoirs qu'une autre, et quelques services que nous rende la conscience morale, ce n'est point à elle que nous devons le premier, par l'ordre chronologique et par l'importance, la connaissance du bien que nous devons réahser. Il est d'ailleurs difficile, si l'on admet que la loi morale est écrite tout entière dans la conscience de chacun et si le texte en est, comme il doit nécessairement l'être, toujours le même, d'expliquer la différence des théories morales chez les divers peuples et aux diverses époques, et de rendre compte de ce fait que la morale, comme toutes les sciences, a fait des progrès et des progrès assez lents (1).
D'ailleurs, ce que l'on désigne sous le nom de conscience morale n'est pas constitué, à proprement parler, par une seule facidté, mais par deux facultés bien distinctes, le sens moral et la sensibilité morale.
Le sens moral est cette faculté grâce à laquelle, lorsque nous concevons l'idée de faire une action, que nous l'accompHssons, que nous la voyons accomplir à un autre, ou que nous l'entendons raconter, nous jugeons si cette action est bonne ou mauvaise. C'est donc un véritable sens grâce auquel nous discernons le bien, le mal et leurs différents degrés, de même qu'avec l'œil nous distinguons le jour, la nuit et les
(1) P. Janet, la Morale, liv. 111, cli. iv.
V. DoviLi.iKu, la lU'file tics Mœurs. Hevue philosophique, mars 1877,
bE l'invention dans la pratique de la vertu. 157 diverses intensités de la lumière et de l'ombre; il ressemble peut-être plus encore au goût esthétique (1;. En tous cas, le sens moral doit être rangé parmi les facultés intellectuelles; le sentiment moral est une des manifestations de la sensibilité.
On appelle sentiments moraux le plaisir, la satisfaction intime que nous éprouvons lorsque nous avons fait notre devoir et d'autre part la douleur que nous ressentons quand nous avons fait une mauvaise action ; cette douleur, quand elle devient très vive et très cuisante, prend le nom particulier de remords. L'existence et la vivacité de ces sentiments nous révèle la présence en nous d'une inclination très forte qui nous porte à faire ce que nous croyons être bien et à fuir ce que nous concevons comme mauvais.
Ainsi, en analysant ce qu'on appelle la conscience morale, nous y trouvons, d'une part, une faculté de ji]£;'er, d'autre part, une faculté de recherc-ber ou
(I) Le goût qui a pour objet la beauté morale, comme celui qui a pour objet la beauté matérielle et les diverses productions des arts, ne se cultive et ne se développe que par l'usage. Aussi bien que l'autre, il est susceptible d'un faux raffinement, aussi funeste à notre propre bonheur qu'au bien de la société dont nous faisons partie.
Considéré comme principe d'action, un goût moral cultivé nous met à l'abri de plusieurs vices, trop grossiers pour qu'il les supporte, et entretient l'àme dans des habitudes qui s'allient merveilleusement avec tout ce qu'il y a d'aimable, de généreux et d'élevé dans notre nature. Cependant, s'il n'est pas accompagné d'un sentiment ferme du devoir, l'influence de la mode et d'associations fortuites d'idées tendant sans cesse à l'égarer, il ne saurait guère manquer d'être un guide trompeur. .
DuGALD Stewart, Esquisscs de philosophie morale^ i'M, 23.ï, Trad. JouFFnoy.
d'éviter certaines actions jugées bonnes ou mauvaises. Nous n y remarquons rien qui ressemble aune faculté de conception ou d'invention. Grâce à la conscience morale, lorsque nous avons l'idée d'accomplir une action, nous distinguons si cette action est conforme ou non au devoir et, d'après cette décision, nous sommes plus ou moins fortement inclinés à l'accomplir ou à nous en défendre. Mais ce n'est jamais la conscience morale qui nous fournit la conception de ce que nous devons faire.
L'histoire de la philosophie nous apporte à l'appui de cette opinion une illustre autorité, celle de Socrate. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ce qu'était, en réalité, le démon de Socrate ; la question, du reste, nous parait avoir été élucidée par M. Fouillée, dans son intéressant ouvrage sur la philosophie de Socrate (1). Mais à ce propos, un point mérite d'attirer notre attention, c'est le rôle que Socrate lui-même attribue à son génie. L'intervention de ce démon est toujours, pour ainsi dire, négative; c'est toujours une interdiction que fait entendre sa voix. Il détourne Socrate de faire certaines actions, ou le porte à dissuader ses amis de certaines entreprises, il ne lui inspire pas ce qui doit être fait. Pour prouver la vérité de cette assertion, M. Fouillée cite un grand nombre de textes dont les expressions ne sauraient être considérées comme équivoques. Le plus précis nous
[\) FoiiiLLÉE, l'iiilosopilic de Socrate, liv. Vil, ch. m.
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paraît être celui qu'il emprunte à V Apologie : « Ce phénomène extraordinaire s'est manifesté à moi dès mon enfance ; c'est une voix qui ne se fait entendr^^ que pour me détourner de ce que j'ai résolu, car jamais elle ne m'exhorte à rien entreprendre (1). » Nous ne trouvons pas chez Xénophon de déclarations aussi nettes ; mais , dans tous les exemples qu'il rapporte, l'action du génie consiste à dissuader Socrate de certaines entreprises. Tout cela nous montre que sur ce point Socrate était d'accord avec nous ; autre est la faculté qui juge la valeur d'une action que nous avons l'idée d'entreprendre, autre la faculté qui nous suggère l'idée de ce que nous devrions faire.
Gomment parvenons-nous donc à la conception de ce que nous commande le devoir?
A chaque instant cette question se pose à nous : Et maintenant, que dois-je faire? Etant données les conditions dans lesquelles je me trouve, queUe conduite ai-je à tenir? Nous résolvons cette question de la même façon que les questions analogues qui se posent à nous dans l'étude des sciences. Une réponse se présente à notre esprit et tout d'abord elle est conçue comme vraie. Mais, si nous sommes prudents, avant de la considérer comme telle, nous lui faisons subir un contrôle. Y avons-nous reconnu quelque défaut? Nous en concevons aussitôt une autre qui nous inspire d'abord la même confiance et que nous
(1) Platon, Apologie, 31 d.
Cf. Inccrli (luctoris Tlieayes, \2S d.
vérifions à son tour, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous nous avisions d'une solution que rien ne nous porte à rejeter.
La plupart du temps nous ne nous apercevons pas que nous nous posions une question de ce genre et cela tient à plusieurs causes. D'abord, comme il faut sans cesse agir, ce phénomène se produit en nous un nombre immense de fois, et l'habitude nous le rend si familier que nousl'accomphssons sans nous en douter. De plus, étant donnée la paresse naturelle de notre esprit, il se présente à nous, la plupart du temps, une seule solution et nous l'adoptons immédiatement et sans examen. Néanmoins, dans un certain nombre de cas, nous sommes véritablement fort embarrassés, et le phénomène qui se produit souvent d'une manière presque inconsciente , acquiert alors une grande netteté.
L'épreuve à laquelle sont soumises les idées qui nous viennent d'agir de telle ou telle manière est double. En effet, avant d'agir, nous examinons s'il convient de, prendre telle détermination : c'est alors qu'intervient la conscience morale, qui souvent suffit à nous empêcher de mal agir. Plus tard, après l'action accomplie, nous sommes à même d'en observer les résultats et nous sommes appelés une seconde fois à nous prononcer sur la valeur ou l'opportunité de cet acte.
D'où vient donc que l'idée se présente à notre esprit de suivre telle ou telle ligne de conduite? A quoi l'attribuer? A nos passions, dira-t-on, à nos in té-
t)E l'invention dans la pratique de la vertu. iOÎ rets, a nos habitudes. Entenclons-nous à ce sujet. La passion, l'intérêt, l'habitude exercent une influence considérable sur notre conduite ; elles peuvent évoquer à chaque instant dans notre esprit certaines idées et nous faire songer à accomplir présentement une certaine action, mais à une condition, c'est que l'idée d'accomplir cette action existe dans notre esprit : c'est sur le retour, non sur l'acquisition des idées, que s'exerce leur influence. L'habitude fait revenir souvent une idée devant notre esprit, elle ne nous fournit aucune idée nouvelle. Il en est de même de la passion : grâce à elle, nous prenons plaisir à nous arrêter à telle idée ; par suite, nous sommes plus ou moins fortement portés â la concevoir fréquemment et à exécuter une certaine action. Mais, comme on Ta dit souvent, la sensibilité est aveugle et nous ne lui devons l'acquisition d'aucune conception.
La plupart du temps si, dans une situation donnée, nous avons l'idée de tenir une certaine conduite, c'est que précédemment, dans des circonstances semblables, nous nous sommes conduits de la sorte et que nous avons eu lieu de nous en féhciter; ou bien, nous avons vu que d'autres personnes se conduisaient ainsi, ou bien nous l'avons entendu raconter, ou bien nous l'avons lu. Mais nous ne pouvons nous arrêter ici. Pourquoi la première fois avons-nous agi de la sorte ou pourquoi les autres ont-ils fait cela avant nous? En d'autres termes, le premier qui, dans un telle situation a fait cette action, comment en a-t-il conçu l'idée? Ou bien encore, lorsque nous nous trouvons dans une
situation telle que nous n'en avons jamais expérimenté et telle que personne, à notre connaissance, ne s'y est déjà trouvé, que se passe-t-il en nous? La seule ressource que nous ayons alors, c'est d'inventer, et la faculté que nous avons d'inventer, c'est l'imagination .
Une série d'idées se présente d'abord à notre esprit, suggérée par le souvenir des circonstances à peu près analogues que nous avons traversées ; mais le cas actuel en diifère plus ou moins : par conséquent, ce qui était alors le meilleur ne le serait plus aujourd'hui. Si notre esprit a quelque indépendance, il remarque cette différence, il écarte ces souvenirs; mais une fois affranchi, il ne demeure pas inactif : par son énergie propre il passe à la conception d'un acte qui sera la conséquence logique de la situation dans laquelle nous sommes placés. Nous examinons cette idée, nous la contrôlons : notre conscience n'y oppose aucune objection; nous accomphssons l'acte et l'expérience nous prouve de plus en plus que c'est là ce que nous devions faire.
Cette conception de notre devoir présente les mêmes caractères que les découvertes scientifiques. Il arrive souvent que nous nous obstinons à chercher longtemps sans arriver à rien trouver, parce que nos habitudes nous engagent forcément sur une fausse piste ; puis tout à coup, au moment où nous n'y songeons plus, où ne nous efforçons plus de contraindre notre esprit à suivre une certaine direction, l'idée que nous cherchions infructueusement se présente à nous
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avec la rapidité de la foudre et la clarté éblouissante de l'éclair. Notre esprit abandonné à lui-même trouve par les seules forces de l'imagination ce que l'effort volontaire ne pouvait faire découvrir.
L'inégalité entre les hommes est la même à ce point de vue qu'à tous les autres. Il importe beaucoup, ainsi qu'on l'a remarqué, de distinguer entre la valeur absobie et la valeur morale d'une action. Toutes les fois qu'un homme, après y avoir attentivement réfléchi, accomplit l'action qu'il conçoit actuellement comme la meilleure, il n'a aucun reproche à recevoir ni de sa propre conscience ni des autres hommes : sa conduite a la plus grande valeur morale que l'on puisse souhaiter, tandis qu'au point de vue de la valeur absolue, elle peut être fort peu estimée. Gela tient à ce que les passions, les habitudes, l'éducation ont pris sur beaucoup d'entre nous un tel empire qu'ils ne pouvaient concevoir l'idée d'une autre action que celle qu'ils ont accomphe. Quelques-uns sont très capables de distinguer le bien du mal, de reconnaître l'excellence des exemples et des préceptes qui nous ont été transmis par les sages et de les mettre en pratique ; mais ils ne sauraient rien innover. S'ils sont placés dans une situation nouvelle pour eux, il est presque nécessaire que de la meilleure foi du monde ils agissent mal, parce qu'ils ne savent pas se conduire par eux-mêmes. D'autres font faire des progrès à la vertu : c'est-à-dire que placés dans des circonstances telles qu'il n'ont pour se guider aucun exemple à eux connu, ils trouvent ce
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qu'il y a lieu et ce qu'il est le meilleur cl' faire. Tous les hommes ne sont pas à la hauteur des mêmes difficultés. Il en est qui se tirent merveilleusement d'affaire dans quelques circonstances et qui ne sortiraient point à leur honneur d'embarras plus grands. Les uns font faire un pas à la vertu, les autres cent (1).
Les progrès de la morale sont soumis aux mêmes conditions et aux mêmes lois que ceux des autres sciences : ils ne se peuvent faire que peu à peu. Telle théorie scientifique, aujourd'hui reconnue fausse, a jadis été considérée comme une importante vérité et comme un progrès sérieux ; si elle n'avait pas été conçue, cette autre théorie que nous regardons aujourd'hui comme l'expression de la vérité, n'aurait pas été découverte. De même telle action à laquelle nous trouvons maintenant beaucoup à redire était jadis considérée avec raison comme un exemple de vertu rare ; elle était, en effet, beaucoup meilleure que ce qu'on avait fait jusque là, et si cet exemple ne
(t) Cf. DuG. Sti WAP.T, Esquisses de Philusopliîe muratej 68. IraJ. JoiJKFROV : Les ope^ralions de l'imagination dans les arts du dessin servent à faire comprendre par quels procédés, dans la conduite morale, certaines Ames s'écartent des modèles que leur fournil l'exl'érience et se fraient vers un but nouveau des routes que personne n'a encore essayées.
Le caractère de liberté, dans cette doctrine, devra être attribué surtout h ce qu'on pourrait appeler rinvenlion morale. Celle invention dont tous sont capables peut s'exalicr chez (pielques-uns jusqu'au génie, et ces derniers sont comme les [)oèles ilu bien. A. F0UILI.KK, Liberlé el Ddlerniiuistue, 2' partie, liv. 111, ch. m, -J,
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nous avait pas été donné, nous n'aurions pas été à même de le surpasser à notre tour.
Les gens de bien réfléchissant sur la conduite de ceux qui ont été jusque là considérés comme ayant bien agi, yiremarquent quelque imperfection et conçoivent le moyen de la corriger. L'un ne constate dans ces actions précédemment admirées qu'un léger défaut et ne conçoit qu'une vertu peu supérieure. Un autre s'aperçoit qu'on était plongé dans une grave erreur et accomplit une action beaucoup meilleure.
Le grand homme de bien est celui qui conçoit l'idée d'une action telle que personne avant lui ni de son temps n'en avait pu imaginer. Toute grande action a d'abord été une conception qui s'est présentée tout à coup à l'esprit d'un homme ; il y a réfléchi, il en a reconnu l'excellence, il l'a accomplie et la contreépreuve de l'expérience n'a fait que mettre mieux en lumière ce qu'elle avait de bon.
L'accomplissement d'une bonne action donne toujours naissance à une règle. L'homme qui l'a exécutée reconnaît que toutes les fois qu'il sera dans les mêmes conditions, il devra agir de même. De plus, il peut arriver que l'action soit connue des autres hommes, et alors ceux-là même qui auraient été incapables de l'inventer ne peuvent s'empêcher d'en admirer la grandeur, et désormais ils sont forcés, le cas donné, de se conduire de la sorte.
Il semble, en efl'et, que la pratique de la vertu devienne de plus en plus exigeante et qu'il soit de jour en jour plus difficile de mériter le nom d'homme
de bien. Notre devoir, en effet, est de faire toujours la meilleure action dont nous ayons l'idée. Du moment qu'une grande action a été faite à notre connaissance, qu'un bon exemple nous a été donné, nous sommes tenus de le suivre. Nous sommes coupables de ne pas faire aujourd'hui une bonne action que personne ne songeait à faire, que personne n'était coupable de ne pas faire il y a un siècle. Mais d'autre part, comme nous l'avons dit, la découverte de cette bonne action est due à une série d'influences qui s'exercent aussi sur nous, et il ne nous est pas plus difficile, étant donné notre point de départ, d'aller jusque là, qu'il ne l'était jadis d'aller beaucoup moins loin.