‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 23 sur 25 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Pour avoir une connaissance exacte et complète de ce qu'est l'imagination, il nous en faut encore considérer les oeuvres et les produits. Un examen rapide suffira pour nous manifester la présence dans tout ce qui est vrai, beau ou bon des mêmes caractères, une extrême simplicité et un enchaînement logique des éléments constitutifs.

M. V. Cousin avait bien reconnu qu'il existe les rapports les plus étroits entre le vrai, le beau et le bien, mais il n'était pas parvenu à en déterminer le principe commun. D'après lui, le vrai, c'est l'ordre conçu; le beau, l'ordre senti; le bien, l'ordre voulu.

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En quoi consiste cet ordre? C'est ce qu'il nous sera facile de montrer.

Combien sont simples et rigoureusement enchaînées les vérités mathématiques, tout le monde le sait et il serait inutile de l'expliquer longuement.

Pour la plupart des calculs très usuels, les personnes qui n'ont pas étudié les sciences possèdent des recettes, des procédés, qui leur permettent d'arriver au résultat : comparez ces règles aux méthodes scientifiques, vous verrez qu'elles sont plus longues et plus comphquées. Souvent un même problème peut être résolu par ditférentes méthodes : la plupart des hommes parviennent à la solution par des détours divers et une suite plus ou moins longue d'opérations ; un grand mathématicien y arrivera par une marche beaucoup plus courte et plus directe ; les uns n'avaient tracé qu'une esquisse lâche et terne ; l'autre trouve l'expression définitive. Ce n'est pas sans raison que les mathématiciens parlent de solutions élégantes : il y a pour celui qui est capable de comprendre cette série d'idées une beauté sévère et saisissante, dans une suite d'équations rigoureusement déduites l'une de l'autre, et tirant par des transformations ingénieuses une conclusion très simple de données fort complexes.

Toutes les grandes découvertes en mathématiques, celles dont les auteurs sont universellement regardés comme des hommes d'un grand génie, c'est-à-diro d'une imagination extraordinairement puissante, sont de grandes simplifications. Deux surtout sont consi-

dérables : d'abord, l'invention de l'algèbre qui a permis de résoudre d'une manière relativement facile tant de problèmes numériques regardés comme insolubles, et d'en généraliser les formules; puis l'application de l'algèbre à la géométrie d'où sont sortis la géométrie analytique et le calcul intégral. Enfin un des derniers grands progrès est celui qu'a fait faire à la mécanique, M. Edmond Bour, en ramenant à trois seulement tous les principes sur lesquels on s'appuyait dans cette science. Vienne un autre mathématicien de génie et il trouvera le principe suprême dont les trois principes de M. Bour ne sont que les conséquences. Les matliématicions seront parvenus à la connaissance complète de ce genre de vérités, et c'est à l'imagination qu'ils le devront.

Considérons maintenant une de ces lois du monde physique que Ton s'accorde à reconnaître comme vraies, par exemple, la loi de l'équilibre des liquides dans des vases communicants. Cette loi est l'expKcation vraie d'un phénomène, elle nous en rend complètement compte, notre raison s'en déclare satisfaite et ne demande rien de plus : la loi exprime la condition nécessaire et suffisante du phénomène. Elle énonce une liaison entre deux faits, dont l'un est l'antécédent naturel et logique de l'autre. Quand nous entendons formuler cette loi et que nous la comprenons, nous ne sommes pas surpris ; il nous semble que c'était là l'explication que nous attendions, que nous l'entrevoyions, que nous alhons la trouver nous-mêmes. Une seule chose nous surprend, c'est qu'on l'ait

ignorée si longtemps : nous croirions volontiers que c'était la première idée qui devait se présenter à l'esprit de l'homme ; nous ne comprenons pas que l'on n'ait point reconnu plus tôt la fausseté des systèmes contraires. Une loi véritable répond donc exactement aux besoins logiques de notre esprit. Lorsque nous émettons une hypothèse fausse, nous unissons deux idées entre lesquelles il y a certainement un rapport, car s'il n'y en avait aucun, il nous serait impossible de les unir; mais ce rapport n'est pas un rapport de principe à conséquence. C'est à la présence de cette liaison logique que les lois doivent d'être des propositions nécessaires. « L'objet de la science, dit Aristote, est le nécessaire; nous croyons que ce que nous savons ne peut être autrement qu'il n'est (1). » L'énoncé d'une loi se compose de deux parties : l'exposé des conditions données, puis celui des phénomènes qui se produisent alors. Il nous est impossible de concevoir que, les premières étant réunies, le phénomène n'ait pas lieu ou se manifeste différemment.

Les lois, selon la définition de Montesquieu, sont les rapports nécesssaires qui découlent de la nature des choses. Ainsi, la nature des choses et leurs relations étant connues d'une manière exacte et complète, toutes les lois qui les régissent s'en tireraient par une déduction très simple et très régulière. De là vient

(i) Aristote, Ethique à Mcom., VK 3.

que tous les grands esprits systématiques, tels que Descartes, considérant comme certainement et absolument vraie leur opinion sur la nature et le principe des choses, entreprennent d'en tirer toute une physique par méthode déductive : l'emploi de cette méthode, qui les entraîne si loin de la vérité, provient d'une conviction légitime. Leur erreur réside dans l'hypothèse qui leur sert de point de départ. Il nous est impossible de nous élever tout d'abord à une conception complète de la nature des choses et de leurs rapports, ce n'est donc point là-dessus que nous pouvons nous appuyer. Il nous faut nécessairement partir de l'observation des phénomènes ; mais la loi manifeste la haison de deux faits tels que le second est la conséquence nécessaire et logique du premier.

Si au heu d'une seiûe loi nous considérons tout l'ensemble des lois qui se rapportent à un certain ordre de phénomènes, par exemple les lois de l'hydrodynamique ou ceUes de la réflexion et de la réfraction de la lumière, nous voyons plus manifestement encore cet enchaînement logique qui est le caractère essentiel de la vérité : les lois qui président à la formation de l'image dans le microscope composé sont la conséquence nécessaire des lois qui règlent la marche de là lumière au travers des lentilles concaves ou convexes, et celles-ci des lois générales de la réfraction. La déduction ne doit donc pas être notre procédé primitif, comme le voulait Descartes, mais elle nous sert utilement d'instrument de contrôle : une théorie n'est vraie que si toutes les parties en sont liées par des

rapports logiques ; une loi n'est vraie que si les conséquences que l'on en peut légitimement tirer par déduction sont confirmées par l'expérience.

C'est ce que prouvent les résultats merveilleux auxquels a conduit l'application aux investigations physiques des méthodes mathématiques. A mesure qu'une des parties de la physique est mieux connue, elle prend un caractère plus mathématique : nonseulement, on observe les phénomènes et on les mesure avec rigueur, de sorte que les résultats peuvent être soumis au calcul; mais, dès que l'on est en possession de données suffisantes, on raisonne déductivement et l'emploi de ces méthodes, de ces démonstrations mathématiques conduit à de nouvelles vérités. Tout le monde sait comment fut découverte la planète Neptune : le raisonnement mathématique qui démontra l'existence nécessaire de cet astre fut le point de départ des recherches qui en amenèrent l'observation ; et, plus récemment encore, c'est au même raisonnement que l'on a dû la découverte de Vulcain, dont l'influence sur les révolutions de Mercure est la même que celle de Neptune sur Uranus, et cette nouvelle planète n'aurait peut-être jamais été observée directement, car elle est si proche du soleil qu'il est presque constamment impossible de l'apercevoir.

Ce n'est point seulement pour l'astronomie que les choses se passent de la sorte : il en est de même en chimie. M. Berthelot, ayant constaté l'existence d'une série complète de composés chimiques que représente une certaine formule, conclut qu'il no devait pas y

avoir de lacunes dans telle série analogue et démontra à priori l'existence de corps qu'il parvint plus tard à isoler ; il ose même affirmer l'existence certaine de corps que l'on ne connaît pas jusqu'ici.

Les comptes-rendus des séances de l'Académie des Sciences de Paris pour l'année 1876 (séance du 20 novembre), nous fournissent encore une preuve frappante de cette vérité. M. Mendeleef, chimiste russe, avait envoyé à l'Académie un Mémoire où, après avoir étudié les propriétés des métaux connus, il démontrait à priori l'existence d'un métal dont le point de fusion était + 30° et la densité 5,9. Quelques semaines après, M. Lecoq de Boisbaudran découvrait le gallium. Les premières observations de M. Lecoq paraissaient démentir les calculs de M. Mendeleef; il fit de nouvelles observations et reconnut que c'était lui qui tout d'abord s'était trompé.

Le premier caractère des lois physiques est donc d'exprimer une liaison naturelle, logique, nécessaire ; le second caractère est la simpHcité. Si l'on compare, en effet, la physique de nos jours à celle d'il y a deux cents ans et la physique du xvif siècle à celle des anciens, on voit que plus la science devient exacte et complète, plus elle devient simple. Il semble, tout d'abord, qu'à mesure que nous observons un plus grand nombre d'objets et que nous les connaissons mieux, le nombre de nos connaissances devenant plus grand et les faits dont il faut rendre compte plus divers, la science devrait devenir plus complexe et. plus difficile. Loin de là, le principal progrès de la

science consiste dans une simplification continuelle. Rien de plus simple que les lois bien connues aujourd'hui de la réflexion et de la réfraction de la lumière, que les régies selon lesquelles se font les combinaisons chimiques, que les proportions suivant lesquelles les corps s'unissent. Cette conviction que la véritable explication des choses doit être simple est le principe d'un certain nombre de découvertes. C'est la trop grande complication des épicycles de Ptolémée qui a provoqué les méditations de Copernic et lui a fait reconnaître le mouvement de la terre autour du soleil. Une loi véritable est donc toujours très simple; de deux hypothèses qui rendent compte d'un fait ou d'une série de faits, la plus simple est celle qui s'approche le plus de la vérité.

Le progrès en physique ne consiste pas seulement à découvrir pour exphquer un certain ordre de faits une loi plus simple que celles que l'on avait précédemment admises ; c'est faire une découverte plus féconde encore que de ramener les lois les unes aux autres ou plutôt de les rattacher les unes et les autres à des principes supérieurs (1).

Les phénomènes, nous l'avons dit à plusieurs reprises, se produisent sans cesse autour de nous en nombre infini ; ils présentent, si nous les considérons attentivement, une diversité et une complexité au miUeu de laquelle nous nous perdons longtemps. La

(1) Cf. l'article publié par M. E. Naville dans h Revue philosophique, août 1877.

découverte des lois simplifie considérablement ce spectacle ; elle nous montre que chaque série de phénomènes est la manifestation d'une seule et même règle fixe, et là où nous voyions d'abord une multiplicité et un enchevêtrement inextricable, nous reconnaissons un petit nombre de lois s'exerçant avec une régularité constante. La loi ramène donc à l'unité tous les phénomènes analogues. Mais nous allons bientôt plus loin. Ces lois, à la conception desquelles nous nous sommes d'abord élevés sont encore assez nombreuses, puisqu'il en faut une pour expliquer chaque espèce de phénomènes. Nous leur faisons subir à leur tour un travail semblable à celui dont leur découverte a été le fruit : au milieu des caractères distinctifs que présente chacune d'elles, nous remarquons des analogies profondes, et dans ces lois multiples nous voyons apparaître un même ordre de successions et de coexistences. Nous ramenons donc un certain nombre de lois particulières à une loi plus générale et sans cesse nous poursuivons une unification de plus en plus complète du système du monde. De grands progrès ont déjà été réahsés. Les lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière, celles qui régissent la propagation du son, de l'électricité, sont des conséquences analogues et parrallèles de principes communs ; les phénomènes de chaleur, de lumière, de son, d'électricité, de magnétisme ont tous été ramenés à diverses sortes de mouvements ondulatoires : de telle sorte que beaucoup des plus grands savants de nos jours inchnent à croire qu'il ne se

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produit dans la nature qu'une seule espèce de phénomènes gouvernés par une seule loi. Ce principe suprême qui renferme toutes choses et qui rend compte de tout, Fhomme ne le connaîtra probablement jamais, mais il le poursuit constamment et il s'en approche sans cesse. « Après six mille ans d'observations, dit Bossuet, l'esprit humain n'est pas épuisé; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini (1). »

Quant aux caractères des lois biologiques, ils sont les mêmes que ceux des lois physiques. Une loi vraie énonce l'explication d'un fait, explication complète et suffisante pour notre raison ; entre deux phénomènes elle établit un rapport d'antécédent à conséquent logique. De même les différentes lois dont se compose une théorie vraie sont étroitement liées entre elles ; elles découlent l'une de l'autre, s'expliquent l'une par l'autre et se déduisent toutes d'un principe commun. Enfin nous sommes convaincus que si nous pouvions obtenir une connaissance complète de la physiologie humaine, nous verrions toutes les théories par lesquelles nous expliquons les fonctions des différents organes se fondre l'une dans l'autre, et nous reconnaîtrions dans toutes les lois diverses les conséquences logiques d'un seul principe suprême (2). Ainsi, comme

{{) Bossuet, Connaissance de Lieu et de sfli-niénw.

(2) Les phôiioiniMies |tliysiûloj^iqiics coinplexes sont con^lilllL^s par une scVie de pliénojiiùnes physiologiques simples qui se di^lermineiit les uns les autres en s'associanl ou se combinant pour un but linal f'ommun. Cl. Behnaro, 2" part., ch. n. I.

le dit Liebig, la science se simplifie à mesure qu'elle s'ëlève. Plus nous découvrons de phénomènes physiologiques, plus nous avons de chacun d'eux une connaissance complète et exacte, plus l'idée que nous nous faisons de la vie est simple et claire, plus nous y remarquons d'ordre, plus elle satisfait notre raison, moins elle nous étonne lorsque nous y réfléchissons attentivement.

L'effet de nos découvertes en anatomie est nonseulement de nous faire mieux connaître, mais aussi de nous faire mieux comprendre l'objet de notre étude; le rôle de l'imagination est toujours de nous faire découvrir dans la multiphcité des phénomènes et des êtres plus d'unité et plus de simplicité. Dans un animal, nous reconnaissons un système d'appareils, dans un appareil, un système d'organes, dans un organe, un système de tissus, dans un tissu, un système de cellules. Tout se tient, tout s'explique, les exigences de notre raison sont de plus en plus satisfaites. Mais ici les choses ne se passent plus tout à fait comme pour les sciences physiques. Dans celles-ci, en effet, le principe en vertu duquel nous exphquons les faits est le principe des causes efficientes : les sciences naturelles sont le domaine du principe des causes finales. Exphquer la structure d'un organe, c'est montrer par quels moyens telle fin a été obtenue ou en vue de quelle fin tels moyens ont été combinés, a Dans les êtres vivants, dit Guvier, tout organe est utile, c'est-à-dire construit et coordonné avec les autres de manière à accomplir une fonction. »

Si nous considérons les plus grandes découvertes faites en histoire naturelle, nous voyons qu'elles sont toutes dues à la foi dans le principe des causes finales. « L'histoire naturelle a un principe rationnel qui lui est particuher, et qu'elle emploie avec avantage dans beaucoup d'occasions : c'est celui des conditions d'existence, vulgairement nommé des causes finales. Gomme rien ne peut exister s'il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible, les différentes parties de chaque être doivent être coordonnées de manière à rendre possible l'être total, non-seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ce qui l'entoure, et l'analyse de ces conditions conduit souvent à des lois générales, tout aussi démontrées que celles qui dérivent du calcul ou de l'expérience (i). »

Enfin le but des sciences telles que la botanique et la zoologie, c'est d'étabUr une classification naturelle des êtres, c'est-à-dire une classification simple et logique. Les caractères dominateurs, en effet, sont ceux auxquels tout se rattache, desquels tout découle; ils forment une liiérarchie régulière : une classification fondée sur la constatation de ces caractères est donc parfaitement rationnelle. Mais si nous les méconnaissons, quelle que soit l'importance des éléments sur lesquels se portera notre attention, ils pourront nous rendre compte des ressemblances et

[1) G. Cuviun, Tiègne animal. Inirod,

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des différences d'un grand nombre d'êtres, mais ils ne nous seront pas d'une utilité universelle. Pour qu'une classification artificielle soit complète, il faut nécessairement qu'elle renonce à être une et régulière. Il nous faut, à chaque instant, nous écarter de la méthode que nous avions d'abord adoptée ou, pour faire rentrer en apparence les êtres dans des genres que nous avons formés arbitrairement, nous aurons recours à des exphcations subtiles et compliquées.

De toutes ces observations, nous avons le droit de conclure que les théories scientifiques vraies, dont la découverte est due à la puissance de l'imagination créatrice, sont essentiellement simples et logiques.

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