XII INTRODUCTION
réserver le mot imagination, qui ne prêterait plus à aucune équivoque, pour désigner une autre faculté toute différente de l'intelligence humaine.
11 est en effet une loi de l'association des idées que plusieurs philosophes, D. Hume entre autres, ont indiquée en passant, mais que personne encore, à notre connaissance, n'a suffisamment mise en lumière : souvent, si une idée se présente à notre esprit à la suite d'une autre, c'est qu'il y a entre les deux un rapport de cause à effet, de principe à conséquence, dé moyen à fin. Notre âme, en vertu d'une tendance inhérente à sa nature, se porte spontanément d'un sentiment, d'une pensée, d'une action à un autre sentiment, une autre pensée, une autre action qui sont les conséquences naturelles et logiques des phénomènes précédents. Dans ce cas, notre esprit ne répète pas ce qu'il a déjà fait, il ne revient pas en arrière, il se porte en avant, il invente, il crée, il fait des progrès. C'est cette faculté qu'a notre intelligence de se développer spontanément d'une manière logique, que nous désignons sous le nom d'imagination créatrice, ou simplement d'imagination.
Il est rare néanmoins que notre âme puisse se laisser aller à cette tendance : elle est, en effet, arrêtée et retenue par des obstacles aussi nombreux que puissants. Ce que nous appelons inspiration, c'est le mouvement libre et joyeux d'une intelligence qui est parvenue à les surmonter et se porte d'elle-même à la découverte du vrai, à la conception du beau et à l'accomplissement du bien. Les hommes de génie sont ceux dont l'esprit plus puissant est affranchi des lisières et de la servitude où languissent la plupart des hommes.
Ces vérités, bien d'autres avant nous les ont sans doute entrevues, mais l'analyse psychologique ne les a pas encore
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complètement dégagées et solidement établies. L'esprit humain est essentiellement progressif; s'il avance, c'est en vertu de son énergie propre et non d'influences extérieures; les objets qui l'entourent, les phénomènes, les forces qui agissent sur lui, bien loin d'en favoriser et d'en seconder le développement, ne peuvent que l'égarer ou l'arrêter : il sait d'autant plus et fait d'autant mieux qu'il triomphe davantage de l'action du milieu où il est placé et recouvre son indépendance. L'ordre qu'il suit dans sa marche spontanée est toujours un ordre parfaitement et rigoureusement logique.
Le caractère, l'attribut le plus essentiel de l'âme humaine, c'est l'unité et la simplicité. L'activité intellectuelle de l'homme s'exerce sous trois formes, la culture des arts, l'étude des sciences, la pratique de la vertu. Tous les progrès que nous accomplissons dans l'une ou l'autre voie présentent les mêmes caractères et sont dûs à la même faculté, l'imagination. Tout ce qui est vrai, tout ce qui est beau, tout ce qui est bien, est simple et logique ; une théorie est d'autant plus vraie, une œuvre est d'autant plus belle, une action est d'autant meilleure qu'elle est plus simple et plus logique.
C'est une erreur profonde que d'opposer l'une à l'autre l'imagination et la raison : tout ce que nous suggère l'imagination créatrice donne pleine et entière satisfaction à la raison. Ces deux facultés sont, en réalité, identiques. Si nous les distinguons, cela tient au point de vue auquel nous nous plaçons : l'imagination est la faculté qu'a notre âme de faire des progrès; la raison est la connaissance que nous avons des lois de notre progrès. Dans un de ses livres les plus fameux (i), M. V. Cousin s'est
(I) V. Cousin, du Vrai, du Beau d du Bien. Cours de 1818,