‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 7 sur 25 · NATURE DE L IMAGINATION · texte numérisé non relu

NATURE DE L IMAGINATION

Ce qui nous frappe par-dessusj tout, lorsque nous étudions l'histoire de l'humanité , c'est^^le' progrès constant dont elle nous oiïre le tableau. Dansles arts, dans les sciences, dans l'industrie, dans la connaissance du devoir, le progrès se manifeste] partout, tantôt plus lent, tantôt plus rapide. Il semble parfois, s'arrêter complètement et, à*certaines époques, l'humanité paraît même retourner en arrière. Mais un examen plus attentif nous découvre bientôt dans ce que nous avions d'abord pris pour un recul, l'élaboration lente et pénible d'une transformation et d'une régénération.

2 PREMIKRE PARTIE. — CHAPITRE I.

Un des traits les plus remarquables du caractère de l'homme, c'est en effet la soif insatiable de l'audelà. Les moralistes et les poètes se sont souvent raillés de cette tendance qui nous empêche de jouir de notre bonheur présent. Mais il en est de cette inclination comme de toutes les autres : funeste si nous sommes impuissants à la contenir et à la diriger, elle devient bienfaisante et féconde si nous savons la conduire et en tirer parti. On peut blâmer l'homme qui, déjà maître d'une grande fortune, s'efforce encore d'accroître ses richesses, l'ambitieux qui, à peine parvenu au point où il a longtemps aspiré, ne songe qu'à monter plus haut ; mais c'est grâce à la même inchnation que l'artiste éprouve le besoin de se surpasser lui-même, le savant d'ajouter encore aux découvertes qu'il a faites, l'homme de bien d'atteindre à un plus haut degré de perfection.

En quelque situation qu'il soit placé, l'homme ne s'y peut tenir longtemps et ujie tendance très puissante porte sans cesse l'humanité en avant. C'est un fait qu'ont remarqué un grand nombre d'auteurs anciens et modernes ; les témoignagnes les plus connus sont ceux de F. Bacon (1) et de Pascal : « De là vient, dit celui-ci, que, par une prérogative particu-

(1) « Si notre siècle, connaissant mieux ses forces, avait le courage de les éprouver et la volonté de les augmenter en les exerv'ant, ou aurait lieu d'en attendre de plus grandes choses que de Tantiquiié, où l'on cherche ses modèles; car le monde étant plus Agé, la masse des expériences et des observations s'est accrue à rintiiii, » Bacon, ISov. Org., l.De Augvi., II, n.

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liore, non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes, que dans les âges d'un particulier (1). »

Ce progrès de l'humanité que l'on a souvent comparé, avec raison, au développement de l'homme considéré incUviduellement, en diffère néanmoins sur un point très important. A la force de l'âge succède, chez la plupart d'entre nous, la vieillesse, le déclin et un retour plus ou moins marqué vers la faiblesse corporelle et intellectuelle de l'enfance. L'humanité n'aura ni vieillesse, ni déclin ; son progrès s'accomphra toujours dans le même sens. « L'esprit humain, dit Pascal, n'est produit que pour l'infinité (2). » Sans doute, nous ne parviendrons jamais à la connaissance de toutes choses et notre inteUigence n'égalera jamais l'inteUigence divine, mais elle ne cessera jamais de s'en rapprocher.

(1) Pascal, de l'Autoriléet du, Progrès en philosophie. Cf. Lucrèce, de rerum natura. 1. V, 921-1455.

SiîNF.QUE, Quœsl. Natitr., Vil. «Combien d'êtres sur la terre sesoni pour la première fois- révélés à noire siècle! Combien nous sont inconnus, que les siècles à venir découvriront à leur tour!.., La nature ne livre pas à la fois tous ses secrets. .. Notre siècle en découvre un aspect; les siècles qui nous suivront'contempleroni les autres.»

(2) Pascal, de l'Autorité et du Progrès en philosophie. Cf. Bossuet : Conn. de Dieu, V, 8. « L'esprit humain n'est pas épuisé et il trouve encore, atin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'inlini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et i\ si.'S invo. lions. »

On dëfiuit généralement l'esprit humain, en disant que c'est la faculté de penser. Mais cette définition a besoin encore d'être expliquée. Notre esprit n'est point ce qu'Aristote eût appelé une simple puissance : c'est une pensée toujours en acte. Il n'est pas, ainsi qu'on l'a souvent montré, un seul instant où notre intelligence ne conçoive quelques idées, d'une manière plus ou moins nette et consciente. . Ces idées, comment se présentent-elles à notre esprit et comment sommes-nous amenés à les concevoir?

Il est incontestable qu'un grand nombre d'entre eUes sont dues à l'expérience présente. La plupart du temps, l'idée qui occupe notre intelligence est celle d'un objet matériel que perçoivent nos sens, d'un phénomène physique dont nous sommes témoins ou d'un phénomène psychologique qui se produit en nous et qui nous est connu par la conscience.

Mais souvent aussi notre attention se détourne des phénomènes actuels et d'autres pensées occupent notre esprit, dont les objets ne sont pas présents. La faculté qui nous les suggère à l'occasion des connaissances que nous venons d'acquérir par la perception, est appelée l'association.

L'étude des phénomènes que produit l'association des idées est des plus intéressantes; ils ont attiré l'attention d'un grand nombre de philosophes depuis le miheu du siècle dernier, surtout en Angleterre. Ils tiennent une place considérable dans la vie psychologique : (( Ce que la loi do la gravitation est à l'astro-

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)) nomie, dit Stiiart Mill, ce que les propriétés élé- » mentaires des tissus sont à la physiologie, les lois » de l'association des idées le sont à la psychologie. »

Parmi ces lois, néanmoins, il en est une qui ne nous paraît pas avoir été suffisamment dégagée et expliquée : elle est néanmoins la plus importante, puisque c'est à elle que sont dûs tous nos progrès.

Dès que notre intelligence a conçu quelque idée, ne fût-ce qu'une seule fois, il se manifeste en nous une disposition, une tendance à concevoir de nouveau la même idée. M. Ravaisson, dans sa thèse snvVHabUude, a mis en lumière cette vérité que, toutes les fois qu'une force s'est exercée d'une certaine façon, il se produit en elle une nouvelle manière d'être, un nouvel habitus, caractérisé par une tendance plus ou moins forte à continuer le même mode d'action, et, si l'exercice en a été interrompu, à le recommencer. Les choses ne se passent pas autrement dans notre inteUigence, et c'est à cette faculté qu'a notre esprit de prendre des habitudes que nous devons la mémoire. Tout le monde connaît l'obsession dont nous tourmente à certains moments un vers, une phrase, un air que nous ne pouvons nous empêcher de répéter machinalement. La tendance au retour est d'autant plus forte que l'idée a été plus fréquemment conçue ou qu'elle a plus vivement frappé notre attention : c'est pour cela que les souvenirs d'enfance ont tant de netteté et se représentent si assidûment à notre mémoire.

Bien souvent donc les idées qui occupent notre esprit sont des idées cjue nous avons précédemmeni,

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conçues et que la mémoire ramène avec les caractères qu'elles possédaient et dans l'ordre où elles s'étaient présentées la première fois.

Mais il arrive aussi, et c'est même là le cas le plus fréquent, que nos pensées se succèdent dans un ordre tout différent. Jamais, en effet, nous ne voyons une seule chose, nous n'acquérons une seule idée à la fois : tout acte de conception est très complexe et embrasse un grand nombre de connaissances; d'autre part, la série de nos pensées successives ne constitue pas une suite de moments distincts : c'est un tout continu. De cette façon, toute pensée n'est qu'un élément d'un acte complexe de l'esprit, dans lequel elle s'est trouvée unie à un grand nombre d'autres. Concevoir de nouveau cette pensée, c'est commencer à répéter cet acte de conception : nous sommes naturellement portés à le compléter, à aller jusqu'au bout, en concevant les diverses idées qui le constituaient. Concevoir chacune de ces idées, c'est commencer de répéter d'autres actes que nous poursuivons à leur tour; et, ainsi se présente à notre esprit une série très diverse d'idées qui se succèdent avec une rapidité extrême : l'anecdote du Denier romain en est un des exemples les plus connus (1). Par conséquent, si à un moment donné notre esprit conçoit l'idée d'un objet, c'est la plupart du temps qu'elle y a été amenée par la perception ou la conception d'un autre objet que nous avons

(1). HoDBES, cil6 par Dug. Slewarl, Eléments de philosophie de l'esprit /iu»iam, l. I, p. IG2.

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précédemment perçu à côté du premier, immédiatement avant ou après, qui lui ressemble ou en diffère par quelque contraste.

Lorsque nous acquérons la connaissance d'un objet matériel ou d'un phénomène physique, c'est que nous le percevons au moyen des sens. Une certaine impression sensible fait donc partie intégrante de la conception de cet objet, et lorsque la mémoire nous en ramène l'idée, l'image de l'objet se présente du même coup, plus ou moins nette, à notre esprit. C'est pour cela que l'on attribue souvent à l'imagination le phénomène dont nous venons de parler ; mais dans ce cas, l'imagination accomplit une fonction purement reproductrice. Il importe même de ne pas séparer ces deux phénomènes, le retour de l'idée et le retour de l'image : ils ne se produisent jamais l'un sans l'autre, ils sont étroitement et intimement unis. Il convient donc de les attribuer à une seule et même faculté, la mémoire.

La mémoire Imaginative joue un rôle considérable dans la vie intellectuelle de l'homme ; mais, c'est une faculté qui nous est commune avec les bêtes. Les animaux, surtout les animaux supérieurs, manifestent incontestablement une certaine intelligence, plus ou moins éveillée, selon les espèces et même selon les individus. Mais cette intelligence consiste uniquement dans la faculté de connaître et de se souvenir. Les animaux ne sont capables que de certaines associations d'idées. Ils peuvent, de la perception d'un objet, passer à la conception d'une autre idée, mais cela

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paraît se produire en eux bien lentement et ne semble pas pouvoir les conduire bien loin. Tous sont plus ou moins comme les boeufs blancs du poète (1),

Qui suivent d'un regard languissant et supeibe Ce rêve int(5rieur qu'ils n'achèvent jamais.

Ce n'est pas tout : pour qu'une idée en éveille une autre dans leur esprit, il est indispensable que toutes deux aient été préalablement associées par l'expérience, qu'elles aient été unies par un rapport de ressemblance, de contiguïté dans l'espace ou dans le temps. « Les bêtes, dit Leibnilz, passent d'une imagination à une autre par la liaison qu'elles ont sentie autrefois ; par exemple, quand le maître prend un bâton, le chien appréhende d'être frappé (2). »

L'animal reste donc stationnaire, ou à peu près ; l'homme, au contraire, se transforme et progresse continuellement. Les phénomènes que nous venons de décrire se produisent en nous avec plus de netteté et de variété que chez les autres êtres, mais il en est toute une série que l'on ne peut observer que chez nous; il est une faculté que nous avons seuls reçue en partage, et à laquelle nous devons toute notre supériorité, Timagination créatrice.

C'est en effet une des lois essentielles de notre intelligence que, toutes les fois que nous n'en sommes empêchés par aucun obstacle, nous passons naturel-

{{) Leconte de LiSLE, Midi.

(i) LEinNiTz, NouvcaïuT Essais, liv. Il, ch. xi.

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lement et spontanément de la conception d'une idée à la conception d'une autre idée, qui est l'antécédent ou le conséquent logique de la première. En d'autres termes, il arrive souvent que si une idée succède à une autre dans notre esprit, ce n'est pas parce que l'expérience les a précédemment unies, mais parce qu'il existe entre elles un rapport de principe à conséquence (1).

Notre intelligence ne saurait rester un instant en repos; sitôt que rien ne l'entraîne, eUe poursuit d'ellemême sa marche. Nos réflexions se suivent alors dans un ordre qui leur est propre et intrinsèque , et cet ordre est un ordre logique.

Cette disposition de notre esprit à suivre un ordre rationnel, aussitôt qu'il n'est plus retenu ni contraint par aucune influence extérieure, se manifeste chez tous les hommes par des phénomènes très connus.

(1) Deux perceptions ne se rappellent pas l'une l'autre, dans le cas uniquement où de fait, elles se sont trouvées ensemble, ce qui est le cas auquel le positivisme réduit tous leurs rapports, mais aussi, mais surtout lorsqu'elles entrent de droit, pour ainsi dire, dans une même conscience, lorsqu'elles forment comme des parties d'une même idée et que par l'une l'esprit complète l'autre. Gomme l'œil, à l'aspect d'une couleur, voit aussitôt tout autour la couleur qui en est le complément, comme l'oreille, en entendant un son, entend aussitôt des sons différents, avec lesquels il forme des accords ; de même et plus encore rintelligence, une notion se présentant à elle, conçoit immédiatement ce qui, d'une manière ou d'une autre, la complète, non-seulement dans les circonstances extérieures et accidentelles par lesquelles elle la conçut autrefois, mais davantage ce qui lui est semblable ou contraire, ce qui dépend d'elle ou dont elle dépend. En d'autres termes, le principe de l'association et de la mémoire n'est autre que la raison. F. Ravaisson.

10 PriEMIÈRE PARTIE. — CHAPITUE 1.

Un des plus remarquables est la construction des châteaux en Espagne. Que de fois l'idée d'une entreprise où nous sommes engages et qui doit avoir une grande influence sur notre destinée , s'empare de nous , occupe tout notre esprit, nous fait oublier les conditions dans lesquelles nous vivons, les obstacles contre lesquels nous nous heurtons à chaque pas ! Que se passe-t-il alors en nous? Nous nous représentons toute la suite de nos actions, toute la série de nos succès avec tant de netteté, que nous jouissons de ce bonheur comme s'il était réel ; nous ne nous arrêtons pas de nous-mêmes; nous nous laissons enchanter par les idées les plus invraisemblables, jusqu'à ce que quelque accident nous rappelle au sentiment de la triste réahté. Qui n'a éprouvé ce que La Fontaine raconte dans la charmante fable de la Laitière et du Pot au lait? Rien de plus simple, rien de plus logique que nos châteaux en Espagne, mais rien de plus illusoire, parce qu'ils nous font concevoir comme se passant à notre gré, des événements qui dépendent du concours d'une foule de circonstances et particulièrement de la conduite de plusieurs personnes, sur lesquelles nous n'avons pas une influence prépondérante.

On a souvent remarqué que celui qui suit une partie, de cartes par exemple ou d'échecs, sans y prendre part et sans y être intéressé, voit mieux les coups que les joueurs eux-mêmes. La combinaison qu'il convient d'adopter à chaque instant est indiquée par le cours antérieur de la partie et par le jeu de l'adversaire : elle en est la conséquence logique. Mais le joueur,

NATURE DE l'iMAGINATION. Il

quoique très fort, est parfois préoccupé : il craint de perdre la partie, sa réputation ou son argent; il a attaché trop d'importance à un symptôme qu'il a remarqué précédemment, ou bien encore il prépare l'exécution d'un coup savant qu'il a conçu, sans s'apercevoir que désormais, il ne peut plus réussir : tandis qu'un spectateur intelligent et expert, soustrait à toutes ces influences, voit tout simplement ce qu'il y aurait à faire.

Gela nous permet encore d'expliquer sans peine des faits qui, au premier abord, paraissent fort extraordinaires, par exemple les découvertes que l'on fait quelquefois en dormant. On dit que des mathématiciens, après avoir vainement cherché pendant des journées entières, avec une application soutenue, la solution de certains problèmes, avaient fini par y . renoncer, par n'y plus penser, et que tout à coup, dans un songe, la solution s'était présentée d'ellemême. On raconte des anecdotes semblables de quelques physiciens; l'on prétend que des poètes ont eu de ces aubaines inespérées, et que Voltaire composa de la sorte un chant de la Henriade. Il n'est guère de question plus curieuse en psychologie que celle du sommeil et des rêves. On s'accorde généralement à reconnaître que, pendant le repos de notre corps, notre inteUigence continue de s'exercer et que, quand notre esprit s'est longtemps arrêté sur certaines idées pendant la veille, elles se représentent à nous pendant le sommeil et produisent les rêves qui nous occupent, nous charment ou nous agitent. Or, si pendant la veille

nous n'avons pas trouve la vérité que nous cherchions, c'est souvent que notre attention, ayant été attirée fortement par un caractère de l'objet, bien qu'accessoire, nous nous attachons à le considérer exclusivement, ou bien que nous sommes habitués à suivre une certaine m.éthode, que nous nous entêtons à l'appliquer, et que nos efforts les plus énergiques n'ont d'autre effet que de nous éloigner du but. Ce qui caractérise le sommeil, c'est la suspension de l'effort volontaire. Dès lors le cours de nos idées ne subit plus cette déviation violente que nous nous tourmentions à lui imprimer, il se poursuit naturellement et nous conduit bientôt à la découverte de la vérité, c'est à dire à la solution logique de la question.

« Les choses que notre mémoire retient le plus » facilement, dit Aristote, sont celles qui présentent » un ordre logique, comme les mathématiques (1). » Cette vérité a été reconnue de bonne heure et Simonide passe pour l'avoir constatée le premier (2). Gela nous montre qu'il existe dans notre esprit une tendance à passer d'une idée à celle qui en découle naturellement et immédiatement, et que, quand il s'agit de retenir des choses enchaînées logiquement, si notre mémoire est en défaut, le développement naturel et spontané de notre intelligence nous les fait concevoir dans leur ordre exact, ou du moins qu'il y a une certaine inclination naturelle qui peut se combiner avec

(i) Ar.STT, Mêm. et Rem in., II.

(2) Ferittr Simonides primus invenisse ordinein esse maxime qui memoriœ lucem offenel. Cicé(\on.

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la mémoire et en augmenter la facilité, la promptitude et la sûreté.

Gomme l'a fait très judicieusement remarquer D. Hume, il existe des associations entre nos sentiments aussi bien qu'entre nos idées. Les lois de l'un et l'autre ordre de phénomènes sont les mêmes : nous passons, sans aucune excitation extérieure, d'un sentiment à un autre, soit en vertu d'une habitude plus ou moins forte, engendrée par une expérience antérieure, soit parce que le second est la suite et la conséquence logique du premier. La tristesse que nous cause la vue d'un homme pauvre et souffrant se transforme en compassion et en désir de lui venir en aide ; l'affection que nous éprouvons pour une personne nous amène à en détester les ennemis. Le plaisir que nous goûtons en écoutant la parole, en hsant les œuvres ou en considérant les actions d'un homme ne donne pas toujours naissance à l'amour, mais, dans certains cas, au respect et à l'admiration. Souvenons-nous de ce qui se produit en nous lorsque nous sommes de mauvaise humeur. Une personne nous a dit ou nous a fait quelque chose de très désagréable ; la première impression que nous ressentons est une douleur profonde qui nous rend pour un moment insensibles à tout le reste ; de la douleur, nous passons à la colère, quelquefois même de la colère à la fureur, et quand nous redevenons maîtres de nous-mêmes, nous sommes tout surpris de nous être tant échauffés pour si peu de chose : il n'y a pourtant rien là que de très naturel et de très logique.

Si nous examinons attentivement les déterminations de notre volonté, elle nous présente à son tour des phénomènes analogues. Il est des cas, en eÊfet, où rinfluence, si puissante d'ordinaire, de nos passions et des événements au milieu desquels nous vivons, paraît cesser de se faire sentir, ou bien encore où notre énergie parvient à en triompher, de sorte que notre volonté s'exerce avec une entière indépendance.

Qu'arrive-t-il alors? Quelle est cette action que nous accomplissons spontanément? Celle qui est la conséquence naturelle et logique de notre nature et du rapport que nous avons actuellement avec tel ou tel objet, telle ou telle personne. Et ensuite? Si aucune cause extérieure ne nous arrête, nous continuons, non pas la même action, mais la même série d'actions, c'està-dire que nous faisons un second acte qui est la conséquence, le corollaire du premier, et nous poursuivons de la sorte (1). Ce que l'on appelle l'esprit de suite apparaît chez tous les hommes, mais avec une puissance inégale. Tout homme dont la volonté a quelque énergie est naturellement porté, si aucune influence étrangère ne le domine, à continuer d'agir comme il a commencé, c'est-à-dire à achever l'oeuvre entreprise par une suite d'actions diverses, mais

(I) Le premier vouloir n'est pas la môme chose que le second; ce sont deux oU-ments à la fois identiques et ditïérents, dont l'unité concrète se suffit à elle-même, parce que le premier a sa raison dans le second et le second sa raison dans le premier. A.. Fouillée, Lib. et Délerm,, 2" partie, liv. III, ch. ii, 2.

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résultant naturellement et logiquement les unes des autres (1).

Il est impossible, non-seulement d'admettre, mais même de concevoir la liberté d'indifférence. Il n'y a pas plus d'effets sans causes, parmi les déterminations de l'homme, que parmi les phénomènes physiques. Il ne peut jamais nous arriver de nous trouver dans une situation telle, qu'étant dans la nécessité d'agir, nous ne soyons aucunement portés à agir ni d'une façon ni d'une autre. La plupart du temps, en effet, nous sommes fortement sollicités par nos passions ou nos habitudes à prendre une certaine détermination; et, alors même qu'il n'en est rien, nous sommes toujours stimulés par une inchnation puissante qui découle de la nature même de notre volonté et qui nous porte à faire ce qu'il est logique d'accomplir, étant donnée notre nature et la situation dans laquelle nous nous trouvons. Lorsque cette inclination ne se manifeste pas seule et d'une manière immédiatement claire, il est toujours possible d'en reconnaître l'influence combinée avec d'autres, moyennant que nous analysions avec exactitude les motifs de notre détermination.

Nous devons donc le reconnaître avec les détermi-

(I) L'activité n'est ni un avare imbécile qui ne songerait qu'à garder son trésor, sans vouloir en faire usage, et sans même chercher à l'augmenter; ni un prodigue qui volerait de dépense en dépense, sans rien garder, emporté dans une existence mobile et dans un perpétuel changement : Têlre est comme le capilalisie, qui veut à la fois conserver ce qu'il a et l'utiliser pour l'acquisition de ce qu'il n'a pas. A. Fouillée, Lib, et Délenn., 2« partie, liv. II, ch. 11, L

nistes : toute activité spontanée porte en elle-même, inhérente i\ sa nature, une prédétermination à agir d'une certaine manière (1). Cette inclination tantôt se combine avec les autres, tantôt agit seule en leur absence ou à leur exclusion et elle porte l'être à exécuter une action à la suite d'une autre, parce qu'elle est la conséquence logique de la première.

Tous ces phénomènes que nous venons de décrire présentent entre eux de grandes ressemblances ; d'autre part, ils se distinguent par un grand nombre de caractères des phénomènes que produisent en nous la sensation, la perception, la passion, l'habitude, l'expérience : il importe donc de les considérer comme formant une classe à part et comme manifestant l'existence en nous d'une faculté spéciale.

L'âme humaine est telle, en effet, que, du moment qu'elle est abandonnée à elle-même et ne subit aucune contrainte, eUe continue de s'exercer par son énergie propre, en passant d'un sentiment, d'une idée, d'une action à un autre sentiment, une autre idée, une autre action qui sont la conséquence logique du phénomène précédent. Se comporter de la sorte, ce n'est point demeurer stationnaire, ce n'est point revenir en

(I) La liberté pure, en effet, ne doit être déterminée par rien qui lui soit étranger, elle doit ûlre absolue. Cependant elle ne saurait cire pure indétermination, pure indifférence; elle a un but, mais un but qui n'est pas e.xtérieur, un but qui est en elle, qui est elle-môme : elle doit se conserver, se maintenir au-dessus de tout le reste : elle est fin en soi. Par là, elle est détermination d'elle-même par elle seule et elle no doit qu'ù elle-môme sa loi. Elle est aulonoiiio. A. Fouillée, Lib. ei Dét-, 2'^ partie, liv. 111, ch. iv,

NATURE DE l' IMAGINATION. i7

arrière ni répéter des phénomènes antérieurs, c'est aller en avant, c'est inventer, c'est créer. Voilà pourquoi nous croyons devoir donner et réserver à cette faculté le nom d'imagination créatrice que l'on emploie si souvent liors de propos.

C'est à cette faculté que l'homme doit tous ses progrès dans les arts, dans les sciences, dans l'industrie, dans l'accomphssement du bien. Toutes les fois qu'elle s'exerce, nous faisons un pas en avant ; nous n'inventons, nous ne découvrons, nous ne créons rien que par eUe. L'art, la science, la vertu, toutes les manifestations les plus éclatantes de la grandeur de rhomme sont dues à l'imagination, c'est-à-dire à l'exercice spontané et logique de l'esprit.

Les lois qui régissent les intelligences humaines sont partout et toujours les mêmes; l'imagination est .donc un attribut commun à toutes.. Il n'est point, en effet, d'homme digne de ce nom, c'est-à-dire exception faite des idiots et des fous, qui n'invente, qui ne découvre absolument rien. Mais cette faculté, non plus que toutes les autres, n'atteint pas chez tous les hommes le même développement. On appelle hommes de génie ceux en qui elle brille du plus vif éclat.

Chez les hommes de génie eux-mêmes l'imagination semble parfois sommeiller et le fonctionnement en est empêché par une foule d'obstacles dont nous parlerons bientôt ; souvent aussi, eUe ne s'exerce que concurremment avec d'autres facultés , et l'analyse psychologique a peine à en reconnaître l'influence dans les mochfications qu'eUe apporte à des phëno-

mènes complexes. Mais il est des moments où rien ne l'arrête, où elle se manifeste avec tous ses caractères, qui deviennent alors plus faciles à étudier et produit une œuvre d'art admirable, une grande découverte ou une belle action : ces moments sont ceux où se produit ce que l'on appelle l'inspiration .

Rien de plus intéressant à étudier, mais rien qui soit jusqu'ici resté plus mystérieux que ce phénomène de l'inspiration. L'inspiration est la manifestation la plus éclatante et la plus féconde du génie, c'est-à-dire de l'imagination créatrice. Or, il est un point qu'il est aisé de remarquer, c'est que tout ce que produit l'homme inspiré est essentiellement logique. Grâce à l'inspiration, le savant découvre la vérité, c'est-à-dire l'explication, le principe d'une série de faits; l'artiste conçoit et réalise l'idéal, c'est-à-dire ce qui naturellement et logiquement devrait exister ; le^héros, sans être arrêté par aucun intérêt, par aucune passion, accomplit le bien, c'est-à-dire ce que, étant donnée sa nature, tout homme doit faire dans telle situation.

D'un autre côté, l'inspiration est une sorte d'aliénation ou, comme le dit Platon, de déhre. L'homme de génie est hors de soi ; il oublie sa propre personne et tout ce qui s'y rapporte ; il ne vit plus de la vie ordinaire. Ces idées, il sent bien qu'il ne les a pas trouvées par son travail propre, qu'il, ne les dirige pas à son gré : il voit, il comprend des choses dont il ne s'était jamais avisé. Gomme ces pensées ont une netteté et un enchaînement que n'atteignent pas d'ordinaire les produits de ses réflexions, il ne croit pouvoir les

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