‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 8 sur 25 · NATURE DE L IMAGINATIO · texte numérisé non relu

NATURE DE L IMAGINATIO

expliquer qu'en les attribuant à un dieu qui le possède, réclaire et l'instruit.

Bien loin pourtant que l'inspiration soit due à une domination tyrannique exercée sur l'âme par une puissance extérieure et supérieure, elle n'est, au contraire, qu'un développement plus indépendant et plus libre que d'ordinaire de la pensée humaine et le triomphe temporaire d'une tendance personnelle sur les influences antagonistes. La preuve en est le ravissement déhcieux qu'elle apporte avec elle, le plaisir le plus doux qu'il soit donné à l'homme de goûter. Les poètes nous parlent fréquemment de l'ivresse profonde où les plonge la conception de leurs chefsd'œuvre. Les sculpteurs, les peintres, les musiciens nous rendent un semblable témoignage. Or, ce n'est pas là un plaisir réservé aux seuls artistes : les savants de génie le goûtent également lorsqu'ils font leurs immortelles découvertes. C'est ce qu'expriment les vers bien connus de Lucrèce (1) :

His ibi me rébus quœdam divina voluptas

Percipil, atque horror...

Video médium per inane geri res.

Keppler, racontant l'émotion qui s'empara de lui lorsqu'il découvrit les lois du mouvement des planètes, nous dit : «Je croyais rêver ; » et ailleurs : « J'ai soulevé un coin du voile et j'ai vu Dieu qui passait. » Son livre de V Harmonie du Monde se termine par un

(1) Lucrèce, De rerum nal., III, v. 17 et 28.

20 PREMIÈIIE PARTIE. — CIUPITRE I.

hymne de reconnaissance. Tout le monde connaît cette sorte d'extase qu'eût Descartes dans la nuit du 10 novembre 1619, après avoir découvert les principes de sa philosophie, et ces trois songes, si nets et si étranges, tant par eux-mêmes que par l'interprétation qu'il leur donna, qu'on serait tenté de les attribuer à une tout autre cause, si Baillet ne nous affirmait qu'il vivait depuis longtemps avec une sobriété irréprochable (1). Nous en pouvons dire autant des mathématiciens : Pjthagore, après avoir découvert la propriété du carré de l'hypoténuse, immola, dit-on, une hécatombe. Archimède, tout occupé de la recherche de problèmes, ne s'aperçoit pas que Syracuse vient d'être prise d'assaut, qu'il est entouré de soldats ennemis, et tombe mort sur les figures qu'il est en train de tracer. Chaque jour de savants physiologistes meurent victimes des dangers auxquels les exposent leurs études et leurs expériences ; et cependant l'ardeur de leurs émules n'est aucunement refroidie, tant la joie que cause la découverte de la vérité est vive et plus forte que la crainte de la souifrance et de la mort. De même le héros accomplit son devoir avec sérénité et avec enthousiasme, au mépris des périls et des privations.

L'inspiration, c'est-à-dire le développement logique

' de la pensée, des sentiments et de l'action, est donc

pour l'homme la source de plaisirs extraordinairement

(I) Baillf.t, liv. II, ch. i.

NATURE DE l'lMAGINATION. 21

vifs. Or, le plaisir est toujours produit par la satisfaction de quelqu'une de nos inclinations, et chaque espèce distincte de plaisirs est la manifestation d'une tendance à part. De plus , ainsi que l'a expliqué Aristote, le plaisir que nous goûtons est d'autant plus vif que notre activité s'est exercée d'une manière plus spontanée et plus indépendante. Si donc l'inspiration nous apporte des plaisirs d'une intensité incomparable, c'est qu'elle constitue le développement le plus autonome de notre activité intellectuelle, que dans ce moment surtout notre âme est elle-même et qu'elle s'affrancHt de toute contrainte pour n'obéir qu'à ses propres lois.

En résumé, la présence actuelle d'une idée dans \ notre esprit peut être produite par deux causes : la perception ou l'association.

L'association des idées se manifeste à son tour sous deux formes distinctes, la mémoire et l'imagination.

La première est une faculté exclusivement conservatrice et reproductrice, la seconde est une faculté créatrice : l'une nous empêche d'oublier et de revenir en arrière, l'autre invente et nous porte en avant.

Tous nos progrès, sans aucune exception, sont dûs à l'imagination, c'est-à-dire à cette tendance essentielle en vertu de laquelle notre esprit, aussitôt que rien ne l'en empêche, se porte spontanément de ses pensées, de ses sentiments, de ses déterminations, aux pensées, aux sentiments, aux déterminations qui en sont la conséquence logique. m

Page 1