EVE
cher les complots qui poussent les rois à ouvrir les correspondances de leurs sujets, c’est surtout le désir de se tenir au courant des aventures intimes, de découvrir les basses intrigues de la cour, de pénétrer les secrets de la vie privée et de lire dans les consciences (1). Ce fut là le passe-temps favori de Louis XV ; ses contemporains (2) nous ont laissé de curieux et peu édifiants renseignements sur le fonctionnenent du cabinet noir pendantson règne. D’Argenson, qui était alors surintendant des postes, nous apprend, dans ses Mémoires, que, dans le cabinet de la poste, on ouvrait les lettres, on déchiffrait, on copiait, et on portait ensuite au roi, pour lui montrer, tout ce que les particuliers s’écrivent avec confiance par la poste. « Le sieur Jeanelle, dit-il, est le chef de cette caverne. Ce Jeanelle a trahi ses maîtres... c’est un homme noir et double, ami de la faveur, ennemi de la vertu.» On employait des procédés perfectionnés pour décacheter et recacheter les lettres, et le destinaire les recevait presque toujours sans se douter que d’autres en avaient surpris le contenu avant lui.
Il faisait bon, d’ailleurs, ignorer l'existence du cabinet noir et il fallait se garder de protester : un commis de la poste, nommé Christian, avait été assez mal inspiré pour parler des
(1) V. Mémoires de Saint-Simon et la correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, princesse palatine, qui dit à chaque instant, dans ses lettres, qu'elle ne peut exprimer tout ce qu'elle pense, parce qu’on ouvre toutes les correspondances.
(2) V. les Mémoires de Besenval, du président Hénault, et surtout ceux de M"° du Hausset, la femme de chambre de M": de Pompadour.