CHAPITRE IV
De riritis sjrphilitique
DÉFINraON, SYMPTOMATOLOGÎE.
Dans l'introduction, nous avons dit que l'iritis syphilitique n'avait pas été étudiée d'une manière satisfaisante comme manifestation de la syphilis, ses effets pathologiques ne pouvant rationnellement être appré-» ciés si on ne la définit pas elle-même d'une manière exacte et conforme aux faits.
Or, nous avons vu qu'il est possible d'en préciser la définition; pour énoncer celle de Tiritis syphilitique nous n'avons donc qu'à nous rappeler ce que nous avons dit de la syphilis. Nous avons établi que celle-ci a pour cause le chancre terminé par induration; qu'ime fois ce néoplasme développé, la syphilis existe fatalement et se généralise par l'absorption des éléments du syphilioma; enfin que les altérations qui en résultent empruntent leurs caractères à l'induration qu'elles reproduisent. Ces manifestations constituent donc des lésions anatomo-pathologiques que l'on ne pourra rencontrer
en dehors de la syphilis. Elles peuvent affecter les différents systèmes de l'organisme; se développant dans l'iris, elles donnent lieu à la variété d'iritis que l'on appelle syphilitique.
Nous pouvons donc dire « qtie Viritis syphilitique n'est qt^ime manifestation de la syphilis constitutionnelle^ ayard pour caractère essentiel de reproduire dans ses altérations anatomiques l'induration initiale d'où elle procède (1), Ces altérations sont donc des lésions anatomo-pathologiqties sans analogues et constituent les véritables signes patho* gnomoniques de V affection. De plus, nous avons vu par sa composition anatomiqtie, par le grand nombre de vaisseaux sanguins et de nerfs qu'il renferma, quelle est la délica-' tesse, la sensibilité du tissu iridien et combien est grande sa prédisposition h V inflammation. Un travail pathologique tel que celui qui va s'y passer, quand les éléments histologiques provenant de l'induration vont le pénétrer, y provoqueront donc des désordres inflammatoires plus ou moins intenses, mais en général m^ins accenttiés que ceux de l'inflamm^ tien franche de l'iris. »
Nous distinguerons donc dans l'iritis syphilitique deux ordres de symptômes :
i o Ceux qui sont les effets immédiats de la diathèse, qui en constituent les lésions anatomo-pathologiques spécifiques, et que nous pouvons appeler les symptômes pathognomoniques .
Ho Les symptômes réactionnels provoqués dans le tissu iridien par l'apparition des premiers.
Nous commencerons par l'étude du premier ordre de symptômes.
(l)Thiry, Ophthalmologiey 2* partie, p. 222.
§ i er. Lésions anatomO'pathologiques spécifiquss ou symptômes paihognomoniqms de Viritis syphiUtiqm.
La plupart des auteurs se sont occupés de cette question importante; presque tous s'accordent à reconnaître que riritis syphilitique présente certains caractères que l'on ne rencontre pas dans les autres variétés d'iritis ; nous allons voir jusqu'à quel point ils ont su les définir et quelle valeur il faut accorder à la nature qu'ils leur ont assignée.
Nous nous bornerons à citer les travaux des principaux ophthalmologistes ou syphilographes, les autres auteurs n'ayant fait que leur emprunter leur manière de voir.
Les caractères distinctifs que l'on a assignés à l'iritis sypMlitique sont de trois ordres :
io Décoloration particulière, totale ou partielle de l'iris.
2o Déformation particulière de la pupille.
30 Développement fréquent, mais non constant, dans le parenchyme iridien de petites tumeurs dont la nature a été différemment interprétée.
Nous nous occuperons d'abord de ce dernier caractère comme étant le plus important et même le seul admissible.
Un des premiers qui s'en est occupé est le professeur Béer ; il décrivit de petites tumeurs auxquelles il donna le nom de condylomes de Tiris, et il les regarda comme caractéristiques de la variété d'iritis en question. Cette opinion fut adoptée ou modifiée comme nous allons le voir.
Sichel, dans son Iconographie ophthalmologique^ dit,
en traitant des caractères anatomiques qu'il regarde comme symptômes pathognostiques de l'affection (1) :
« Si la phlegmasie n'est pas combattue de bonne heure par les moyens appropriés, on voit se former sur l'iris, le plus souvent sur le petit cercle, des élévations d'une teinte jaunâtre ou rougeâtre, larges de 2 à 3 millimètres et même davantage, arrondies ou ovalaires, pouvant atteindre de 1 à 2 millimètres de hauteur audessus du niveau de l'iris. Elles sont recouvertes à leur circonférence et quelquefois sur toute la surface, de vaisseaux sanguins injectés ayant une couleur d'un rouge tantôt clair, tantôt plus sombre, qui leur donne, dans certains cas le même aspect cuivré et tomenteux que nous avons signalé sur le petit cercle. Ces élévations que Béer a appelées condylomes, sont des végétalions vasculaires. »
Plus loin il ajoute :
« Lorsqu'un traitement antiphlogistique et antisyphilitique approprié n'est pas opposé à la maladie, ces végétations finissent au bout de quelque temp^ par montrer un point jaunâtre à leur surface; le plus fréquemment vers le centre et se transforment en un véritable abcès qui, lors de sa rupture, verse son contenu dans la chambre antérieure, et constitue un hypopion pouvant la remplir en grande partie, et compromettre d'une manière durable l'intégrité de l'organe visuel. Sous Vinfltience d^un traitement convenable^ les végétaUms s' affaissent peu à peu et disparaissent par résorption, n
Nous lisons dans Carron du Villards (2).
« Pour peu que la maladie persiste, il se forme au
(1) Page 121. Nous donnons à la fin de l'ouvrage l'analyse de deux observations remarquables rapportées par Sichel.
(2) Maladies des yeuca^ tome II, p. 534.
rebord de la pupille un bourrelet qui fait saillie et qui est produit par un épanchement dans le tissu même de l'iris. Cet état est presque toujours compliqué d'une sécrétion de lymphe qui se place dans l'espace pupillaire et qui gêne plus ou moins la vision. Si les moyens employés pour combattre l'iritis syphilitique ne sont pas suJBGlsants, il ne tarde pas à se former au rebord libre de l'iris et dans l'espace pupillaire, de petites élévations frangées, digitées, que MuUer nomme Crista- Galli, et que le professeur Béer considère comme de véritables condylomes. J'en ai vu réunis en grappe comme des choux-fleurs, qui, refoulant Tiris en avant, le mettaient en contact avec la cornée. Quelquefois ils jettent Tiris de côté, le détachent de la zonule ciliaire et font irruption dans la chambre postérieure où ils exercent des ravages notables. Quand ils se jettent de côté, ils amincissent la sclérotique et la font bomber au dehors. On observe souvent sur la surface de l'iris des kystes purulents qui se rompent et forment alors un faux hypopion. n
Mackenzie dit ce qui suit (1) :
« Quant aux condylomes décrits par Béer comme caractéristiques de cette maladie, ce sont réellement de petits tubercules, des pustules ou de petits abcès qui ne se rencontrent que très-rarement dans les cas qui ne sont pas syphilitiques, et qui sont généralement accompagnés ou précédés d'une éruption syphilitique sur le reste du corps. Ils sont d'abord d'une couleur brunrougeâtre, leur surface est un peu irrégulière, paraît recouverte d'une quantité innombrable de petits vaisseaux rouges lorsqu'on l'examine à travers une forte
(1) Traité pratiqice des maladies des yeux, tome II, p. 18.
lentille. Plus tard ils prennent une teinte jaunâtre, font saillie à la surface de l'iris, et s'accroissent quelquefois au point de toucher presque la cornée, etc. Ces tubercules peuvent se former sur tous les points de l'iris, contre la pupille, près du bord ciliaire, ou dans l'espace intermédiaire à ces deux points. Ltur existence doit faire naître de suite la pensée* qu'il s'agit cPtme iritis syphilitique.
Eicord s'exprime en ces termes (1) :
« Avec r iritis syphilitique accompagnée de syphilides papuleuses, se trouve très-souvent un développement des vaisseaux iridiens, qui simule quelquefois des végétations que Béer a comparées aux végétations condylomateuses : mais ordinairement on observe sur Tiris de véritables papules plus ou moins saillantes, de |la grosseur d^un grain de millet au plus et de couleur rouge cuivré, aussi analogues que possible à celles qui existent sur la peau. Lorsque l'iritis survient en même temps qu'une syphilide vésiculeuse ou vésiculo-pustuleuse, dans ce qu'on pourrait appeler syphilides suppurées, avec des conditions pyogéniques enfin, ce ne sont plus de simples papules que l'on rencontre sur Tiris, mais ce sont de véritables vésicules, des vésico-pustules, et Ton pourrait même dire de petites pustules ecthymateuses, que quelques ophthalmologistes ont considérées comme des abcès de l'iris. »
Enfin nous citerons encore Virchow qui, dans son traité de la syphilis constitutionnelle, s'exprime ainsi au chapitre des affections syphilitiques de l'iris (2) ;
« Existe-t-il une iritis gommeuse? Personne que je
(1) Hun ter, Traité de la maladie vénérienne; iritis syphilitique, par Ricord.
(2) Page 146.
sache n'a répondu à cette question. Et pourtant quel autre nom donner à ces excroissances tuberculiformes dont le développement est si rapide, à ces formations pathologiques désignées sous le nom d'exsudations, d'épanchements iridiensî En examinant ces productions avec soin, on voit netteinent sur l'œil vivant que la masse morbide semble faire saillie et se développer dans l'intérieur du tissu de l'iris où elle a pris naissance, et venir pour ainsi dire éclore à l'extérieur. C'est d'abord une tuméfaction du parenchyme décoloré en ce point; peu à peu cette tumeur recouverte et traversée par les vaisseaux indiens fait saillie en avant; elle a un aspect spécial, elle est blanchâtre et comme médullaire; ces caractères la distinguent de l'exsudation fibrineuse comme de l'abcès ; ils annoncent évidemment sa structure cellulaire et sont l'indication que cette production est le résultat d'une prolifération et non d'une exsudation. Cette altération répond, il me semble, à la période d'évolution de la gomme récente que j'ai décrite dans la dure-mère et au pourtour du tubercule caséeux du testicule, et que Lebert a observée dans le cœur. Quand sous l'influence d'une médication énergique, on voit la tumeur indienne diminuer, on peut remarquer qu'elle se ratatine, rentre au milieu du tissu comme elle en était sortie, se conduisant exactement comme une excroissance, une verrue, un condylome, mais non pas comme un épanchement, »
De ces citations il résulte à l'évidence que leurs auteurs regardent comme particulière à l'iris syphilitique l'existence de productions pathologiques qu'ils appellent des condylomes, des végétations, des tubercules, des pustules, des papules, vésicules, abcès, tumeurs gommeuses,
Sans examiner ici jusqu'à quel point ces dénominations appliquées aux lésions syphilitiques de l'iris sont exactes en elles-mêmes, nous ne pouvons nous dissimuler que ceux qui les ont employées, ont négligé le point essentiel de la question. Variant leur interprétation suivant les opinions théoriques qu'ils se sont faites de la syphilis, aucun d'eux n'a cherché à se rendre véritablement compte de la nature toute spécifique de ses lésions. S'attachant plutôt aux apparences, à la forme, nous n'en voyons aucun remonter à la cause de la syphilis, chercher à établir la relation qui existe entre cette cause et les manifestations diathésiqueô qui apparaissent dès qu'elle existe dans un point de l'économie, et en déduire ensuite exactement leur nature. Pour nous, c'est ainsi que nous procéderons en nous appuyant sur les connaissances que nous avons de la syphilis ; les prenant pour base, nous démontrerons la spécificité et la nature réelle des lésions syphilitiques en général, de l'iritis syphilitique en particulier.
Rappelons-nous la définition de l'iritis spécifique; « il est la conséquence immédiate d'une diathèse possédant une matière élémentaire, ou essence spécifique, renfermée toute entière dans la cause productrice toujours la même et sans analogue, tandis que les altérations pathologiques qui résultent de cette cause sont en rapport direct avec elle et la reproduisent dans ce qu'elle a d'essentiel et d'exceptionnel. »
La diathèse, c'est ici la syphilis ; la cause de la syphilis, nous l'avons suffisamment indiquée, c'est l'induration, le syphilioma, cause toujours la même et sans analogue, renfermant la matière élémentaire ou essence spécifique de la diathèse.
D'un autre côté, nous avons vu que la syphilis se gé-
nèralise par l'absorption des éléments de Tinduration. « Constituant un élément pathologique nouveau, avonsnous dit, celle-ci va vicier, transformer tout l'organisme par l'absorption, et comme l'effet est toujours en rapport avec la cause, tous les accidents cachectiques de la syphilis empruntent leurs caractères distinctifs à cette induration dont ils émanent, quelle que soit la forme pathologique qu'ils revêtent, quels que soient les organes où ils se développent.
Chez le syphilitique, ce processus pathologique sera dans l'iris ce qu'il est dans les autres tissus, et nous en conclurons que la sypliilis détermine dans l'iris le développement de lésions anatomo-pathologiques qui r^rodtiisent l'induration initiale avec certaines modifications d'aspect provenant surtout des milieux où elles se développent, mais sans modification dans leur nature spécifique. Elles possèdent la même structure anatomique, c'est-à-dire qu'elles constituent des tumeurs fibro-plastiques dont nous avons indiqué les éléments histologiques.
Nous ne nous contenterons pas dès lors de l'appréciation qu'en ont faite les auteurs que nous avons cités, la considérant surtout comme incomplète et insuffisante. Il est évident que ces tumeurs pourront se présenter à Inobservation sous des aspects variables ; elles n'arrivent pas dès le début de l'affection à leur entier développement; celui-ci est d'ailleurs considérablement influencé, enrayé même dans son évolution par le traitement suivant qu'il est plus ou moins opportun et énergique, enfin il se peut qu'aucime médication n'ait été mise en usage. Qui ne comprend le pouvoir de ces diverses circonstances sur les manifestations syphilitiques et les modifications d'apparence, de volume qui
en résulteront ? Elles j)ourront ressembler suivant le» cas à des tumeurs ou excroissances désignées sous le nom de condylomes, végétations, tubercules, papules, tumeurs gonmaeuses ; mais ce sont là des termes généraux qui peuvent s'appliquer à des altérations fort différentes, et qui appliquées aux productions syphilitiques de l'iris comme l'ont fait les auteurs, c'est-à-dire par simple comparaison, ont le défaut essentiel de n'en point exprimer la nature spécifique.
Ces tumeurs, reproduisant l'induration et en possédant les éléments histologiques, se révèlent constamment à leur début sous la forme indurée, qtiélqm légère qu'elle sait. (1) Elles ne constituent donc pas des vésicules, pustules ou abcès. Nous citerons à ce propos l'opinion de M. Thiry (2) :
« On a prétendu que ces petites tumeurs n'étaient que des abcès ; erreur profonde,car jamais je n'ai vu la suppuration comme accident immédiat de la syphilis; les altérations de l'espèce peuvent suppurera la longue, mais alors il survient des modifications dans leur constitution qui rendent compte de cette suppuration. »
Nous lisons en outre dans Wecker (3) :
« La transformation purulente de ces végétations de l'iris qu'on trouve rapportée dans les auteurs et qui se compliquerait de la production d'un hypopion considérable, doit être excessivement rare, car des observateurs très-expérimentés la nient complètement. Aussi ne faut-il pas rapporter l'aspect jaunâtre, que prennent parfois ces boutons à une certaine époque de la mahr
(1) Thiry, Des blennorrhagies, p. \1f\,
(2) Thiry, Ophthalmologie, 2® partie, p. 226.
(3) Wecker, Maladies des yetujCy t. I,p. 387.
die, à une collection de pus dans leur épaisseur; souvent on a pu se convaincre par des incisions qu'ils étaient composés de masses solides. »
Avant de nous étendre sur les caractères physiques des lésions spécifiques dont nous venons d'établir la nature, et sur les désordres qu'elles entraînent dans l'organe de la vision, nous nous occuperons de deux phénomènes que quelques auteurs ont regardés comme particuliers aussi à l'iritis syphilitique.
Ainsi on a considéré comme tel une décoloration de l'iris qui prendrait surtout près de son bord pupillaire une teinte jaunâtre, d'un rouge-cuivré ou bien rouillée. Or, cette décoloration du petit cercle iridien se rencontre aussi dans l'iritis dépourvue de toute spécificité et on ne peut lui accorder aucune valeur comme signe particulier de la variété syphilitique (1).
Un autre symptôme auquel on avait donné beaucoup de valeur, c'est la déformation de la pupille qui, dans l'iritis syphilitique, prendrait une configuration et une situation toutes particulières. Ainsi d'après Béer (2), la pupille avait pour caractère de se porter en haut et en dedans, de sorte qu'au lieu d'être située au centre de l'iris, elle se trouverait placée plus près du bord supérieur et interne de cette membrane. D'après d'autres, la pupille serait tiraillée en dehors, etc.
Il n'y a qu'à réfléchir au mécanisme véritable de ces déformations pour se convaincre du peu de valeur
(1) Nous citerons entre autres auteurs Fano. Il dit : « D'après nos propres observations, la teinte cuivrée du petit cercle de Tiris est rare dans Tiritis syphilitique. Elle se rencontre dans d'autres espèces d'iritis. {Maladies des yeux, t. II, p. 145.)
(2) Béer, Lehre von den Augen kranhheiten^ t. I. p. 557, Vienne 1813.
qu'elles ont quant à la cause première de la maladie* Ces déformations tiennent en effet à ce qu'un des points de l'iris est plus engorgé que les autres, ou bien à ce qu'il a contracté des adhérences avec la capsule du cristallin. Or, qu'il y ait adhérences ou dépôts plastiques qui immobilisent en quelque sorte différents points de l'iris, tandis que d'autres continuent à jouir de leur mobilité, les points fixés ne suivent pas le mouvement des autres parties de la membrane iridienne ; ils peuvent paraître tour à tour saillants ou rentrants, suivant l'état de dilatation ou de rétrécissement de la pupille, et ces déformations pourront varier extrêmement suivant le siège des altérations dont nous venons de parler. D'ailleurs, pour que la théorie des déformations spécifiques, fût vraie il faudrait que l'affection qui les développe eût dans l'iris des points spécialement réservés à ses manifestations, ce qui n'est aucunement admissible.
En résumé, nous ne pouvons reconnaître à l'iritis syphilitique qu'un seul ordre de caractères pathognomoniques, ce sont les lésions anatomo-pathologiques qui se développent dans les circonstances que nous préciserons sous l'influence de la syphilis constitutionnelle.
Or, les différentes parties de l'iris peuvent être, suivant les cas, le siège du développement du syphilioma; celui-ci peut se produire dans les couches superficielles, sous la couche épithéliale ; dans l'épaisseur du parenchyme iridien, enfin au rebord pupillaire.
Si l'affection n'a pas été combattue de bonne heure par le traitement antisyphilitique indispensable, voici les phénomènes qui vont apparaître.
Quand le syphilioma se développe dans les couches
superficielles, il se trahit par des taches d'une coloration qui varie du gris au jaune (1).
Si c'est le parenchyme iridien qui est pénétré de ses éléments en tout ou en partie, et si ce travail de pénétration n'est point enrayé dans son évolution, il se forme de petites élévations ou tumeurs qui font saillie à la face antérieure de. l'iris et lui donnent un aspect bosselé, parsemé d'élevures et d'enfoncements ; lorsqu'on examine attentivement le globe oculaire de côté, on aperçoit manifestement une sorte de voussure au niveau de la tumeur plastique. Elles ont un aspect jaune grisâtre qui tranche assez sur la coloration de l'iris pour qu'il soit facile de les reconnaître à leur simple coloration. Celle-ci résulte probablement de la combinaison de la teinte blanchâtre de la tumeur avec la couleur plus foncée de l'iris. Lorsque les dépôts se font vers la membrane interne, ils sont plus tardivement apparents ; dans ces cas, les tumeurs faisant parfois saillie en arrière, provoquent l'adhérence de l'iris avec la capsule cristalline. Ces adhérences sont la cause de déformations très-variées de la pupille ; nous avons vu .quel en était le mécanisme. C'est ainsi que la pupille peut prendre des formes ovalaire, triangulaire, oblique, verticale, transversale, et on a observé des cas où elle ressemblait à une feuille de trèfle, à im cœur de carte à jouer ; dans ce dernier cas, trois tumeurs développées de distance en distance et à intervalle à peu près égaux sur la marge pupillaire^ rendaient compte de cette particularité (2).
Nous ferons remarquer ici que plus les dépôts se font
(1) Voir robservation n<* VIII.
(2) Nélaton, Pathologie chirurgicale y tome 3*, p 125.
vers la membrane interne, plus on doit craindre leur influence sur le cercle ciliaire et leur extension aux autres parties de Tœil.
Le syphilioma peut se développer aussi, avons-nous dit tantôt, au rebord de la petite circonférence de l'iris (1); le rebord se gonfle d'abord dans le point occupé par le syphilioma, se déforme et semble renversé en dedans. Si Tabsorption des éléments véroliques est active et n'est pas enrayée par le traitement, on voit alors s'élever du point de la petite circonférence, ime ou plusieurs tumeurs émergeant dans le champ pupillaire qu^elles obturent suivant leur volume. La tumeur est ronde, épaisse, et ressemble assez à une perle ; leur coloration est d'un blanc jaunâtre (2).
Ces tumeurs reproduisent le fibro-plasme spécifique, il en résulte que si on ne leur oppose point un traitement antisyphilitique énergique, elles peuvent prendre parfois des proportions plus considérables et occasionner des désordres faciles à comprendre. C'est ainsi qu'on en a vu arriver à toucher la cornée (3), ou bien refouler l'iris en avant et le mettre en contact avec cette membrane (4). Elles peuvent remplir la chambre antérieure, rejeter l'iris de côté, le détacher du corps ciliaire et faire irruption dans la chambre postérieure. Dans ce cas, elles peuvent soulever le corps ciliaire, amincir la
(1) Sichel a signalé dans son Iconographie ophthahnologiqtte (p. 120) un gonflement du petit cercle plus considérable que dans toute autre espèce dHritis, seulement il ne la pas rapporté à sa véritable cause, il l'attribue simplement à une vascularisation particulière locale.
(2) Thiry, Ophthalmologie, 2* partie, p. 227. Voir aussi Tobservation n° I.
(3) Voir l'observation n® IV.
(4) Carron du Villards, Maladies des yeuœ, v. 2, p. 535.
sclérotique, la faire bomber en dehors et même la traverser. Desmarres rapporte avoir vu plusieurs cas de ce gem:^, entre autres un très-remarquable dans le service de M. Ricord (1).
Mais, hâtons-nous de le dire, ces cas sont relativement rares; le traitement mercuriel a sur ces productions pathologiques une telle puissance, et c'est ce qui vient encore démontrer leur nature spécifique et identique avec les autres manifestations de la syphilis, que sous son influence elles ne tardent pas à se résoudre et à disparaître, sans présenter d'autres proportions que celles que nous avons signalées à leur début. Elles n'arrivent même pas toujours à ce degré de développement, soit à la surface de l'iris, soit dans l'aire de la pupille; c'est lorsque la médication spçcifique est employée chez un sujet dès le début de l'infection syphilitique. Dans ces cas, les altérations spécifiques enrayées dans leur évolution par le traitement dont nous venons de signaler la puissance, peuvent se dissimuler dans l'épaisseur du parenchyme iridien qui en est pénétré en tout ou en partie (2). Mais dans cette circonstance encore, elles impriment à l'affection iridienne un caractère qui n'échappera pas à l'observateur exercé. Le diagnostic est d'ailleurs facilité par l'existence concomitante des autres symptômes constitutionnels, et surtout de l'induration initiale qui dans la grande majorité des cas se résout la dernière (3).
(1) Desmarres, Traité des maladies des yeux, p, 409, 1847.
(2) Voir Tobservation n» VII.
(3) Thiry, Ophthalmologïef ^^e^riie, p. 229.
§ 2. — Symptômes réactionnels, marche, dmée.
Les symptômes réactionnels comprennent les phénomènes phlegmasiques avec leurs conséquences provoqués par le développement dans l'iris des manifestations de la syphilis.
Quelques-ims d'entre eux précédant toujours, à , des degrés forts différents d'intensité, l'apparition de ces manifestations dont ils sont en quelque sorte les prodromes, nous dirons ici quelques mots de l'époque où l'iritis syphilitique éclate le plus ordinairement.
Les faits recueiUis nous permettent d'affirmer que l'iritis syphilitique dépend essentiellement de la première période de la syphilis. Cependant il faut tenir compte de ce que la plupart du temps, les observations portent sur des malades soumis à un traitement spécifique, ce qui, disons-le en passant, a fait naître autrefois cette idée que l'affection était un des effets pathologiques du traitement mercuriel.
Quoi qu'il en soit de l'influence possible exercée par la médication sur l'évolution de la syphilis, c'est surtout quand les accidents dits secondaires et particuhèrement les syphihdes dermatiques sont dans tout leur développement, que l'on observe l'iritis syphilitique avec les caractères les mieux tranchés. On peut l'observer cependant soit plus tôt, soit plus tard.
11 arrive quelquefois au début de la syphiUs, pendant la période réactionnelle et alors que se développe cette forme pathologique transitoire qui a été appelée roséole, qu'il se manifeste dans l'iris une congestion qui s'étend même à la conjonctive. Cette congestion n'a rien de
syphilitique; comme la roséole,. elle constitue un accident de transition et disparaît aussi spontanément.
L'iritis syphilitique peut affecter un seul œil ou les deux yeux simultanément ou successivement.
En général, la syphilis se révèle dans l'iris comnie dans les autres organes, avec ses caractères asthéniques ; la marche de l'iritis est donc calquée sur celle dé la syphilis elle-même ; et lorsqu'elle paraît s'en écarter, c'est spécialement l'effet de complications qui surgissent accidentellement ou bien sous l'influence des manifestations diathésiques agissant comme puissance irritante.
n en résulte que c'est surtout la forme sub-aiguë et même la forme chronique qu'affecte l'iritis syphilitique ; si parfois nous la voyons développer des phénomènes inflammatoires plus intenses, c'est principalement quand elle éclate au début de l'infection syphilitique, alors que l'organisme résiste et réagit contre la pénétration du principe de détérioration. Des symptômes inflammatoires d'intensité variable peuvent encore précéder l'iritis spécifique ; c'est quand une cause accidentelle, exerçant sur l'œil une irritation locale, y détermine une phlegmasie qui devient alors le point de départ de l'évolution de la diathèse dans l'iris.
Quant à sa durée, l'iritis syphilitique guérit rarement avant trois semaines ; le plus souvent elle ne cède qu'après six semaines à deux mois.
Les symptômes réactionnels se distinguent en szibjectifs et objectifs. Nous les examinerons d'abord dans la forme aiguë qui les résume à des degrés différents d'intensité.
1° Symptômes subjectifs.
L'iritis syphilitique à marche aiguë s'annonce ordinairement par une céphsJalgie sus-orbitaire plus ou moins intense, s'irradiant vers les tempes, sur le trajet des nerfs frontaux et sus-orbitaires, et augmentant quelquefois la nuit, ce qui n'est pas, comme on l'a prétendu, un caractère propre à cette variété d'iritis, car ces exacerbations se montrent aussi dans toute iritis aiguë.
Les douleurs se propagent assez souvent par des rameaux nerveux de la cinquième paire, voisins de ceux qui se distribuent à l'iris. Ainsi toute la gencive et même une moitié de la tête du côté malade, peuvent être le siège d'une douleur qui simule une névralgie, revient par accès et avec une périodicité quelquefois très-marquée (1).
Il existe en même temps dans l'œil un sentiment de chaleur, de pesanteur ; le malade éprouve de la lourdeur dans la tête, des tintements d'oreille, le larmoiement est plus ou moins abondant.
Ces phénomènes sont ordinairement accompagnés de quelques troubles de la vision qui sont en rapport avec leui" intensité. C'est ainsi que pour quelques malades la lumière devient insupportable, pour d'autres, elle n'a qu'une action excitante médiocre. En général la photophobie est moins intense que dans l'iritis simple; provenant surtout à cette période de l'iritis de l'exagération de la sensibilité des nerfs ciliaires (2), la photophobie est presque toujours en raison de l'intensité de
. (1) Wecker, Maladies des yeux, tome 1, p. 388.
(2) Galezowsky, Maladies des yettx, 1" partie, 3* éd. — Des auteurs ont aussi attribué la photophobie à une congestion simultanée de la rétine.
rinflammation ; or, œlle-ci est dans la plupart des cas moins intense dans l'iritis syphilitique que dansJ'iritis simple.
Le champ de la vision est souvent parcouru par des corpuscules flottants, des mouches volantes qui s'opposent à la netteté des objets. Le globe de l'œil est le siège d'une douleur compressive, due en grande partie à l'augmentation de volume de l'organe par suite d'un excès de sécrétion de l'humeur aqueuse. Il en résulte ime sensation analogue à celle de l'œil voulant sortir de l'orbite. Cette augmentation de volume suivie d'une compression inévitable du globe oculaire contre les parois de l'orbite, ne pourrait-elle pas expliquer en partie la vue des bluettes, des étincelles, etc. ? En effet, l'œil comprimé à l'état normal fournit aussi ces fausses sensations (1).
Tels sont les symptômes subjectifs par lesquels dè^ bute ordinairement l'iritis syphilitique.
2^ Symptômes objectifs.
Simultanément onremarqueque laconjonctive prend une couleur d'un rouge vineux; ses vaisseaux s'injectent; elle paraît boursouflée.
L'iris est lisse et luisant, régulier; sa surface toujours un peu plus foncée qu'à l'état normal conserve ses plis rayonnes. La pupille est régulière; elle est seulement un peu moins large et moins mobile qu'à l'état normal ; les effets de la lumière, de l'obscurité et de la belladone sont aussi moins marqués ; son bord n'a subi aucune modification pathologique.
(1) Melchior Robert, Mémoire sur Viritis syphilitiqxœ, d'après les observations recueillies dans le service de M. Ricord, Annales d'Oculistique, tome 26, p. 16, 1851.
caractère distinctif de riris. C'est alors aussi que dans le parenchyme iridien commencent à apparaître les manifestations de la syphilis ; si elles ne sont pas enrayées dans leur évolution par le traitement approprié et suffisamment énergique, la surface de l'iris commence à présenter des inégalités et des taches d'un blanc jaunâtre dont nous avons signalé l'origine. De petites tumeurs assez semblables à une perle germent et grandissent dans le champ pupillaire; enjfin apparaissent peu à peu tous les phénomènes que nous avons décrits précédemment en traitant des caractères spécifiques de l'iritis syphilitique. L'aspect de l'iris et sa coloration éprouvent donc des changements remarquables et beaucoup plus prononcés que toute autre espèce d'iritis.
Nous avons vu que le développement de ces productions spécifiques peut être enrayé par le traitement mercuriel, de sorte qu'elles se dissimulent dans le parenchyme iridien pénétré des éléments histologiques de l'induration. Les dépôts se font aussi parfois vers la membrane interne de l'iris, comme nous l'avons déjà signalé ; dans ces cas, il est évident que les lésions ne deviendront apparentes que beaucoup plus tard, et ne le deviendront même pas si le traitement les arrête dans leur évolution. Nous avons vu aussi que le syphilioma ne se produit quelquefois qu'au rebord de la petite circonférence de l'iris qui se gonfle en ce point et se déforme plus ou moins en raison des dépôts dont il est le siège ; le traitement peut aussi arrêter tout développement ultérieur. Ces différentes circonstances jointes aussi aux cas où l'activité de l'absorption des éléments véroliques est médiocre et n'aboutit qu'à une pénétration partielle du parenchyme se traduisant simplement par des symptômes réactionnels, nous explique pourquoi l'iritis
syphilitique ne présente pas toujours à l'observation les symptômes caractéristiques du syphilioma; les phénomènes réactionnels les voilent souvent dans ces cas où ils sont peu apparents (1).
A cette époque de la maladie et à la suite des dépôts plastiques qui se font dans l'iris, la mobiUté de cette membrane cesse graduellement pour s'interrompre complètement ou bien dans ses parties altérées seulement* Il en résulte, comme nous l'avons déjà expliqué, des déformations fort variées de la pupille, les dépôts plastiques coagulant, immobilisant en quelque sorte dijfférents points de la circonférence, tandis que d'autres restent plus ou moins à l'ètàt normal et continuent à jouir de leur mobilité.
De ces déformations résulte aussi un déplacement de la pupille en différents sens, et auquel on a voulu attacher une valeur pathognomonique qui n'existe pas.
La pupille est ordinairement plus coaatractée qu'à l'état normal ; néanmoins on peut maintenir un certain degré de dilatation par la belladone, chose importante pour s'opposer aux adhérences de l'iris.
Quant aux fonctions de l'œil, elles ont déjà reçu une profonde atteinte par suite de ces diverses altérations. La vue est affaiblie, parfois même abolie; les .malades qui au début ne pouvaient supporter la lumière^ n'en éprouvent plus -aucun effet. Ces troubles sont dus à différentes causes; à la congestion de la rétine; à la contraction permanente de la pupille ; aux productions plastiques qui embarrassent le champ de la pupille ; au trouble de l'humeur aqueuse, à la compression excentrique exercée sur les parois internes de l'œil par
(1) Voir robservation n<» VII.
rhypersécrétion de l'humeur aqueuse; à la compres* sion qu'éprouve le globe de l'œil contre les parois de l'orbite ; enfin à l'obscurcissement léger de la cornée (!)•
Si l'acuité des symptômes pblegmasiques est considérable, l'humeur aqueuse de plus en plus trouble renferme des flocons et des filaments provenant d'exsudation de lymphe plastique à la surface de l'iris. Ces exsudations tendent souvent à s'organiser et donnent lieu à des fausses membranes qui établissent des adhérences parfois avec la cornée {synéchies antérieures), mais plus souvent avec la capsule cristalline (synéchies postérieures).
Ces phénomènes sont accompagnés de douleurs dans l'orbite, vives^ pongitives; elles augmentent à la tombée de la nuit, en forme d'accès qui durent toute la nuit, et qui sont suivis de photophobie, photopsie et surtout d'un larmoiement très-incommode qui ne permet guère au malade de dormir. Le calme et l'apyrexie reparaissent avec le j our .
Les symptômes réactionnels de l'iritis syphilitique peuvent être accompagnés de fièvre, avec exacerbation le soir et pendant la nuit; embarras des voies digestives, enfin tous les symptômes phlegmasiques de l'iritis simple aiguë.
Tels sont les caractères de l'iritis syphilitique à
marche aiguë. Mais cette variété d'iritis affecte souvent aussi la forme chronique. Dans ces cas, les troubles iridiens surviennent sourdement : il existe à peine une légère zonule péricornéenne et une injection conjonctivale peu apparente, que déjà l'iris commencé à s'obscurcir et à se déformer. Si l'affection n'est pas eh.
(1) Melchior Robert, mémoire cité; Ann. éHoculistiquey tome 26.
travée dans sa marche, la surface de l'iris devient iné* gale, bosselée; de petites tumeurs fibro-plastiques se développent dans son parenchyme et dans le champ pupillaire. Le malade n'en ressent presque point de douleur; il n'éprouve guère dans le globe oculaire qu'un sentiment de gêne, de pesanteur. Le larmoiement eBt peu abondant et même nul, il n'y a que peu ou point de photophobie, enfin l'humeur aqueuse présen* tant un certain trouble dans sa transparence, n'offre point de produits fibrineux, l'ex-udation de lymphe plastique étant en rapport avec le peu d'intensité des phénomènes phlegmasiques. Pour la même raison, il n'y a pas de tendances à l'établissement de ces brides et adhérences que nous avons signalées précédemment, du moins dans la première période de la maladie.
Dans cette forme chronique de l'iritis syphilitique, le travail morbide est donc surtout caractérisé par l'évolution des altérations spécifiques de la syphilis. La marche de l'affection oculaire est en parfaite relation avec celle de la diathèse, et il arrive parfois que les malades en sont assez peu incommodés pour pou* voir vaquer à leurs occupations (1).
Tel est le tableau symptomatologique dont la syphilis peut déterminer le développement plus ou moins complet en se manifestant dans -le parenchyme iridien. Mais pour songer à une iritis syphilitique à ses prodromes, il ne faut pas s'attendre à rencontrer tout le cortège des symptômes énumérés. Un cercle bleu en dehors de la circonférence de la cornée, du resserrement dans la pupille, du brouillard dans la vue, un peu de photophobie joints aux données commémo-
(1) Voir Tobservation n*» IV.
raidveSy suffiront quelquefois pour fixer la nature et le siège de la lésion, bien qu'il j ait absence absolue ou presque absolue de souffrances, bien que le diaphragme indien soit pourvu de sa coloration normale, et la pupille de sa netteté, en apparence du moins.