scène une armée qui combat pour vous et qui
vous surpasse peut-être en tactique et en génie ;
mais au concert et à Téglise , c'est un duel corps
à corps, et il faut nécessairement payer de sa
personne.
Les représentations scéniques ont pour nous un attrait si puissant , que les sentimens , les pensées, les passions l'emportent quelquefois sur l'exécution et le style. On veut êlre touché, n'importe comment. Un poëme épique , une ode, une épître , un sonnet, écrits de la même manière que Timocrate, le Sîége de Calais, le Philintc de Molière , Richard Cœur-de-Lion , et la JMélomanie^ en auraient-ils imposé un seul instant au public ? Le musicien dramatique réussit à se faire connaître, le parterre proclame son nom, les afficlies l'annoncent avec pompe, les journalistes l'exaltent : et qu'arrive-t-il enfin? que les maîtres habiles, les connaisseurs, véritables dispensateurs de la gloire, refusent le titre de compositeur au faiseur d'opéras. En effet, je crois bien que l'on pourrait publier vinat œuvres de la force de telle ou telle de nos opérettes favorites et ne point passer pour compositeur.
Tel musicien nous a laissé trente ou quarante partitions; il en eût écrit vingt encore sans nous
DE LA COMPOSITION. fîoy
donner une page de bonne musique. Avec de l'esprit, du goût, du chant, de la grâce et delà vérité , on peut fort bien être applaudi à Feydeau et sifflé par l'Europe musicale. Dans la carrière de l'Opéra-Comique, on voit se suivre à la Hle ces fabricateurs de musique faible d'harmonie , d'une ordonnance vicieuse , et qui n'a d'autre mérite que la mélodie. Le prestige de la scène, la gaîté d'une intrigue amusante, un rôle brillant pour l'acteur à la mode , l'éclat des décorations et des costumes , et surtout un parterre dès longtemps accoutumé âux Jlons Jlons , et qui trouve plus de plaisir à entendre un pont -neuf que le plus beau finale, favorisent singulièrement le musicien. Aussi n'est-on pas surpris de voir tout Paris courir à des pauvretés indignes de la critique ; le connaisseur lui - même ne résiste pas toujours à tant de séductions. Tel opéra dont on ne peut examiner la partition sans sourire de pitié , fait un effet surprenant à la scène ; un chant naturel et plein d'agrément finit toujours par entraîner, des fautes fugitives se dérobent à l'esprit fortement attaché, et l'on est très-surpris d'avoir applaudi l'auteur que l'on avait critiqué d'abord. Mais
Arrachez ces bandeaux , ces voiles imposteurs , enlevez à la coquette son fard et son demi-jour,
^oB DE LA COMPOSITION.
et nous verrons ce qui lui restera de ses charmes Faites entendre dans nos concerts ces accords tant de fois applaudis au théâtre ; la musique y paraît avec d'autant plus d'éclat qu'elle est privée de tout secours étranger : ses triomphes sont sans reproches comme ses chutes sans excuse. On se garde hien de faire cette épreuve qui serait un vrai scandale et la honte de nos fabricateurs d'opérettes. Handel , Léo , Jomelli , Durante, Marcello, Sarti, Piccini , Cimarosa, Paër, Gluck, Haydn, Winter, Mozart , Gossec , Méhul , Cherubini, Catel, Berton, Boïeldieu, etc., voilà les virtuoses dont on exécute les œuvres sublimes dans le temple .de Iharmonie ; voilà les noms que les programmes reproduisent constamment à nos yeux.
Or maintenant , messieurs les beaux-esprits , qui affirmez avec une emphase comique que la science est, en musique , un frivole avantage, je vous demanderai ce que l'on doit penser des compositions que vous admirez tant, si, par une sage prévoyance , vous les bannissez des lieux où leur mérite pourrait se montrer dans tout son jour, et ne les offrez jamais sans les précieux accessoires qui en font valoir les beautés et en déguisent si bien les défauts.
Vous n'oseriez risquer dans un concert les ouvertures, les airs, les chœurs de tel ou tel de vos
che^s-d''œu^Te favoris , et Ton ne cesse d'y applaudir les Iragmens de ces opéras que vous critiquez avec r entêtement de Tignorance.
Une opérette réussit ; on la chante au théâtre et quelquefois dans les rues ; le ménétrier en adopte les refrains et n'a pas ^iprande peine à les façonner en contredanses. Tombe - t-elle ? tout est délaissé , oublié , détruit , anéanti.
Je ne dirai rien des succès de nos grands compositeurs : on sait quel enthousiasme Iphigmie , Didon , Euphrosine , les Deux Journées , etc. , ont excité ; je parlerai seulement des échecs qu'ils ont éprouvés , si Ton peut appeler ainsi des triomphes peut-être plus flatteurs qu'une complète réussite. Entraînés par les vices du poëme, Echo et JVarcisse , Dénwphoon , Lodoïska , le Jeune Henri , / Hôtellerie Portugaise , ont été siffles , ou abandonnés après quelques représentations; mais le parterre , crai^ant que l'on n'interprétât mal sa rigueur, a déjà désigné l'auteur des paroles ; et prodiguant au musicien un hommage consolateur, il demande à grands cris qu'on lui redise ces chants sublimes , ces admirables symphonies , glorieux débris échappés au naufrage. Les ouvertures de Démophoon ^ du Jeune Henri, de y Hôtellerie Portugaise , les chœurs à' Echo et Narcisse, de Lodoïska, de Timoléon, les airs de Phro^ sine et Mclidore , de Bion , d Epicure , ont sur- 1. 14
vécu aux pièces dont ils faisaient partie , et sont devenus les plus précieux ornemens de nos concerts.
Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. On peut appliquer à notre art ce que BufTon a dit de l'éloquence : « La multitude des connaissances, la singularité « des faits, la nouveauté même des découvertes, « ne sont pas de sûrs garans de l'immortalité ; si « les ouvrages qui les contiennent ne roulent « que sur de petits objets , s'ils sont écrits sans « goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, <c parce que les connaissances, les faits, et les u découvertes s'enlèvent aisément , se trans- « portent et gagnent même à être mis en œu- « vre par des mains plus habiles. Ces choses « sont hors de l'homme , le style est l'homme « MÊME : le style ne peut donc ni s'enlever , ni M se transporter , ni s'altérer; s'il est élevé, no- « ble , sublime , l'auteur sera également admiré « dans tous les temps : car il n'y a que la vérité « qui soit durable et même éternelle
« La véritable éloquence suppose Fexercice « du génie et la culture de l'esprit ; elle est bien « différente de cette facilité naturelle de parler, « qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à ' »f tous ceux dont les passions sont fortes, les or- K ganes souples et l'imagination prompte. Ces
« hommes sentent vivement, s'affectent de mê- « me , le marquent fortement au dehors ; et , « par une impression purement mécanique, ils « transmettent aux autres leur enthousiasme et « leurs affections. C'est le corps qui parle au « corps ; tous les mouvemens , tous les signes « concourent également. Que faut-il pour émou- «' voir la multitude et l'entraîner? que faut-il pour « ébranler la plupart des autres hommes et les « persuader ? un ton véhément et pathétique , *£ des gestes expressifs et fréquens , des paroles « rapides et sonnantes. Mais pour le petit nom- « bre de ceux dont la tête est ferme, le goût dé- « licat et le sens exquis , et qui comptent pour « peu le ton, les gestes et le vain son des mots ,