‹ De l'opéra en France (volume 2)Chapitre 9 sur 36 · DE LA MÉLODIE · texte numérisé non relu

DE LA MÉLODIE

LiA mélodie est une succession de sons qui flatte Foreille par des modulations agréables. Une romance exécutée par une voix ou une flûte seule, un chœur religieux chanté et accompagné à l'unisson le plus parfait, sont des mélodies.

La mélodie appartient tout entière à l'imagination ; elle est le résultat d'une heureuse inspiration, et non des calculs de la science : en effet, on n'apprend pas à avoir de l'esprit ou du sentiment. Les traits vigoureux et sublimes , les pensées fines ou naïves , le charme délicieux que l'on rencontre dans Corneille et Racine , Molière et La Fontaine , ne sont point les fruits de l'étude : l'art peut embellir l'œuvre du génie ; il est presque étranger au don de créer , que nous recevons directement de la nature.

Avec de l'imagination et du goût , tout homme peutformer des mélodies. Dans les champs de la Provence, le laboureur, en suivant ses bœufs, le pâtre du Léberon, en gardant son troupeau, chantent des airs qu'ils composent quelquefois à l'instant même. Dans ces mélodies irrégulières et peu variées , on rencontre souvent des traits de caractère , des tours originaux , des passages dont

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le charme frappe si vivement le musicien, qu'il s'empresse de les recueillir (i). Les forets et les montagnes ont aussi leurs compositeurs ; les airs russes, lielvétiens , écossais, tyroliens, morlaques , italiens , provençaux , et ceux des muletiers de l'Estramadoure, ont tous été trouvés par de rustiques chanteurs.

Plusieurs littérateurs français , ignorant les règles de la composition, nous ont donné des vaudevilles pleins de franchise, des romances charmantes, des hymnes d'une grande beauté. Maître Adam et Beaumarchais , J. - J. Rousseau et M. Rouget de l'Isle sont de véritables troubadours ; ils ont inventé, et leurs chants mélodieux resteront: la nature les a dictés.

Cette faculté de créer ne s'étend pas pourtant au-delà du cercle rétréci de la romance et du petit air ; celui qui compose d'instinct serait aussi embarrassé dans la conduite de ses mélodies et des diverses modulations qu'exige un cadre plus étendu , que s'il s'agissait de les ajuster sur une harmonie régulière. La modulation appartient déjà à l'art, f harmonie est toute entière dans son domaine ; l'oreille peut faire deviner la première.

(i) L'air fie Nina, ck- PaisioUo, gia il sol, ost une imitation bien fiflèlf (les cli.Tuts des paysans italiens ; il a beaucoup de rapport avec ceux que l'on entend en Provence.

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la seconde est un mystère impénétrable pour celui qui ne s'est point fait initier.

Il est, dans tous les arts, certaines parties que les personnes bien organisées peuvent traiter avec succès sans avoir fait des études. Citerezvous un ouvrage important mis au jour avec le seul secours des dispositions naturelles ? L'une dessinera parfaitement une rose , un papillon ; l'autre brillera dans la société par un bouquet à Chloris , un couplet satirique ; l'autre , enfin , par une romance pleine de sentiment, une valse bien cadencée : mais le tableau, l'ode, le grand air, la symphonie , sont réservés à l'artiste seul.

îGo DE L'HAKMONÎE.

huitième siècle , et que , par conséquent , sort existence ne remonte pas au-delà du moyen âge. 11 me semble que cela devrait suffire aux littérateurs qui perdent encore leur temps à fouiller dans les bibliothèques pour recueillir des autorités à l'appui de leurs conjectures. Il serait sans doute à souhaiter que l'on ^et^ou^ ât ces hymnes fameux, ces chœurs ravissans, qui tant de fois ont fait retentir les temples et les théâtres d'Athènes : de pareils monumens seraient d'un grand prix , comme objets de curiosité ; mais i art ne gagnerait rien à leur découverte. A quoi j»omraient-ils servir? à donner le type de la rausique ancienne? Nous l'avons déjà, et l'on entend tous les jours dans nos églises de superbes fragmens de la mélodie antique. Les documens et les traités relatifs à une musique qui n'employait que l'unisson , ne sauraient être d'un grand secours pour les modernes , qui tirent leurs plus beaux effets des combinaisons de l'harmonie.

Laissons les savans divaguer à leur aise sur les modes éolien, hypo - phrygien , lydien, les tétracordes, la paranète, l'hypale-hypaton, etc., et faire l'étalage pédantesque de leurs prétendues découvertes : un compositeur peut dédaigner tout cela ; il en saura assez sur ce point , s'il a une parfaite connaissance du chant d'église.

DE L'HARMONIE. i6i

C'est là que les Handel , les Bach , les Gluck , les Méhul, les Chémbini, les Lesueur, les Berton, ont pris les marches de basse , les dessins , les successions d'accords qui donnent cette teinte religieuse et solennelle à de sublimes oratorios , à plusieurs morceaux à'Alceste , de Joseph, de Médée, des Bardes, et de Montano et Stéphanie. La musique ancienne , trop éloignée de notre système , ne peut nous éclairer que par ses modèles , et c'est dans la liturgie que nous les trouvons presque tous.

M. Lesueur s'est fait une loi de sui\Te exactement les modes, les mesures , les rhythmes grecs dans son opéra de Têlèmaciue : l'imitation peut être exacte , heureuse même; elle ne sera jamais sentie. Les divisions, les riiodes, les mesures dont il se sert ne sont pas étrangers à notre musique; et il a négligé le point principal, le seul trait qui pouvait caractériser la mélodie athénienne , l'unisson.

C'est vainement qu'il écrira en tête d'un air, qu'il est composé dans le mode hypo-dorien , si j'entends deux hautbois porter la tierce, et si une marche de sixtes se marie harmonieusement aux pédales des bassons et des cors: toute l'illusion s'évanouit. L'imitation de la musique grecque est impraticable ; une oreille accoutumée à la richesse et à la diversité des accords, serait I. II

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ferme un précepte , et tout précepte naît d'une observation.

Le j^énie et la science doivent se rencontrer dans le même individu pour qu'il soit réellement artiste.

Si son astre en naissant Vavait formé poète,

OU musicien , et qu'à ces heureuses dispositions il ne joignît pas une connaissance parfaite des réglés, de cette masse d'observations que l'expérience seijle de plusieurs siècles a pu fournir, il n'auraitquelamoitié de son existencepoétique oumusicale , ou, pour mieux dire , il n'aurait rien : car l'inspiration sans le métier, et le métier sans l'inspiration, ne donneront jamais de résultat satisfaisa'ht. En effet, de quel prix peuvent être les idées les plus agréables , si elles ne forment pas un discours suivi, et si elles sont jetées au hasard? Quel charme trouverons - nous à une amplification de i-héteur dont les phrases ambitieuses ne présenteront qu'un arrnngement symétrique et correct de mots irîsigniîians ?

Si l'art fait sentir quelquefois sa rigueur à rhommé d€ géni^ en l'arrêtant dans ses écarts, il le soutient bi«n souvent dans ses motriens de repos ou de faiblesse. Un effet mélodieux et brillant aurait bientôt fatigué les écoutans, s'il était 1ro]> long-îemps. prolongé. Lorsque finiagination.

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en peignant les passions exaspérées, a jeté tout son feu , il faut nécessairement que , par une heureuse transition , le musicien nous conduise dans une région plus paisible. L'àme , qui vient d'être fortement agitée , a besoin de goûter un moment de calme ; elle se repose , ainsi que le compositeur. Mais , dira-t-on , celui - ci ne s'arrête que parce qu'il n'est plus inspiré? faut-il qu'il le soit ? Il ne s'agit plus de trouver des idées , mais de développer celles qu'il a déjà présentées ; et c'est alors que l'harmonie , le contrepoint et tout ce qui tient au raisonnement lui présentent des ressources inépuisables. Ce sont d'abord de petits traits tirés du motif principal , des détails d'orchestre, des imitations d'un dessin élégant et pur, auxquels on fait succéder les marches seirées d'un contrepoint vigoureux et mordant ; elles réveillent l'attention , ajoutent à l'intérêt , annoncent un dénouement , le font désirer , et ramènent de nouveau les passions , dont l'expression agit d'autant plus vivement sur l'âme , qu'elle est mieux disposée à recevoir lem-s alteintes.

Dans le siècle où nous vivons , éclairés par les lumières qu'une longue expérience a répandues sur toutes les parties des arts , l'œuvre d'un homme qui, dédaignant les traditions anciennes, ne consulterait que son génie, serait l'œuvre d'un

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fou ; et, tout en y remarquant des beautés justement admirées , chacun blâmerait cette présomption excessive qui lui fait penser que sa tête est plus riche que les écrits de tous nos devanciers ; ou bien , on lui reprochera de vouloir ramener l'art à son enfance , aux temps oii rien n'était connu, et où l'homme marchait en aveugle dans des sentiers non encore tracés. Travaillons à la découverte delà vérité ; signalons , corrigeons même les fautes des anciens écrivains; mais profitons au moins des connaissances qu'ils ont acquises , et des exemples qu'ils nous ont laissés. Il est impossible que , dans des milliers de volumes qui ont pour objet fart musical , et qui forment un corps de doctrines tant de fois retouché, il n'y ait que des erreurs ou des choses inutiles.

Les règles ont été établies, il est vrai, d'après des observations souvent répétées : mais qui me répondra de la justesse de ces observations ?* Si l'on avait reconnu qu'une chose était bien de telle manière, s'ensuivrait -il qu'elle ne pût être aussi bien et même beaucoup mieux de toute autre ?

Cette objection s'applique aux lois de la versification , qui sont en entier fœuvre de fliomme. On ne saurait en tirer des conséquences contre celles de la musique et de la peinture : la nature

les a dictées : elles reposent sur des fondemens inébranlables ; et celui qui s'en écarte , tombe dans la barbarie. Le peintre reproduit sur la toile la forme et les couleurs des objets qu'il a sous les yeux ; et les phénomènes du corps sonore ont servi de base à notre système musical. La nature , qui se plaît à nous offrir les sons entourés de leurs af^grégats et de tout leur cortège harmonique , la nature n'a point manifesté sa volonté sur la manière de cadencer le langage. On a cherché à frapper agréablement l'oreille par le retour de certaines mesures et de certains sons. Il importe fort peu que le vers soit long ou court, métrique ou rimé, l'expression des sentimens et des passions demeure toujours la même.

Ce qui prouve que les lois de la versification sont purement arbitraires, c'est la grande diversité des mesures employées dans tous les temps avec un égal succès. Quel rapport trouver entre le vers hexamètre et l'iambique , le vers de six pieds et celui de trois pieds et demi ? Si l'un a son type dans la nature, il est évident que l'autre ne fa pas , puiscpi'il est coupé d'une manièn; diamétralement opposée. Le caractère , l'hannô. nie des langues , ont déterminé les mesures pelétiques. Les anciens divisaient leurs vers par syllabes longues et brèves ; les idiomes modernes , n'ayant pas une prosodie assez marquée , gn a

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imaginé de joindre à la cadence des pieds celle de la rime ; et le retour de sons homogènes, que les oreilles romaines n'auraient pu supporter , est devenu le principal agrément de nos vers.

La poésie se servant , dans ses imitations , du moyen le plus puissant , et dont l'expression claire et précise ne pouvait être contestée , le langage de l'homme, quelques préceptes bien simples ont suffi pour régler la marche du génie. Les autres arts ayant des rapports matériels avec la nature , imitent en copiant. Elle fournit les modèles, mais ces modèles doivent être embellis; et ce n'est qu'après une expérience de plusieurs siècles, que l'on a pu connaître seulement les proportions du corps humain, et les rapports des sons entre eux; ce n'est qu'après des observations sans nombre, que les philosophes et les artistes sont parvenus à donner une idée du beau par excellence. La partie mécanique n'est presque rien pour le poëte : elle entre pour beaucoup dans l'œuvre du musicien; il a donc fallu multiplier les préceptes pour fixer l'opinion sur les points douteux, aplanir les difficultés, proscrire les successions d'accords trop dures ou mono-» tones, quoique flatteuses', afin que le compositeur pût varier agréablement le discours nmsical.

C'est vers le quatorzième siècle que le chaos

harmonique a commencé à se débrouiller. Depuis Francliino Gafforio, de Lodi, qui professait, en 1460 , à Milan , jusques à Marpurg, Albrechts- Berger, Sala et M. Gatel, le style seul a varié, les principes sont toujours restés les mêmes; et Ton a si bien reconnu leur justesse , qu'ils ont été généralement adoptés. Un Français apprendra la composition dans les traités allemands ou italiens, dans les œuvres du hollandais Van Beethowen, comme dans celles de D. Diego Ortiz, ou D. Juan Navarro, Espagnols. La même doctrine musicale règne dans tout le monde civilisé. La mélodie trouve en tous lieux des oreilles et des cœurs sensibles à ses charmes. Unis par de si doux liens, les musiciens de toutes les nations ne forment qu'une seule famille, qui aies mêmes goûts , parle le même langage , et suit le même objet; leurs ouvrages sont exaltés ou critiqués par des juges aussi justes que compétens ; une noble émulation les anime, les lumières se communiquent d'un bout de l'Europe à l'autre; et, r|uelque part qu'ils se rencontrent, ils sont dans leur patrie.

Non, sur CCS bords tu n'es point étranger ;

Anacrc'on peut vovagci- Sans autre compagnon que ses chants et sa lyre.

C'est ainsi que les enfans d'Apollon sont ac-

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fou ; et, tout en y remarquant des beautés justement admirées , chacun blâmerait cette présomption excessive qui lui fait penser que sa tête est plus riche que les écrits de tous nos devanciers ; ou bien , on lui reprochera de vouloir ramener Tart à son enfance , aux temps où rien n'était connu, et où l'homme marchait en aveuoîe dâris des sentiers non encore tracés. Travaillons à la découverte de la vérité ; signalons , corrigeons même les fautes des anciens écrivains; mais profitons au moins des connaissances qu'ils ont acquises , et des exemples qu'ils nous ont laissés. Il est impossible que , dans des milliers de volumes qui ont pour objet l'art musical , et qui forment un corps de doctrines tant de fois retouché, il n'y ait que des eneurs ou des choses inutiles.

Les règles ont été établies, il est Arai, d'après des observations souvent répétées : mais qui me répondra de la justesse de ces observations "^ Si l'on avait reconnu qu'une chose était bien de telle manière , s'ensuivrait - il qu'elle ne pût être aussi bien et même beaucoup mieux de toute autre ?

Cette objection s'applique aux lois de la versification , qui sont en entier l'œuvre de l'homme. On ne saurait en tirer des conséquences coufre relies de la musique et de la peinture : la nature

les a dictées : elles reposent sur des fondemens inébranlables ; et celui qui s'en écarte , tombe dans la barbarie. Le peintre reproduit sur la toile la forme et les couleurs des objets qu'il a sous les yeux ; et les phénomènes du corps sonore ont servi de base à notre système musical. La nature , qui se plaît à nous offrir les sons entourés de leurs aggrégats et de tout leur cortège harmonique , la nature n'a point manifesté sa volonté sur la manière de cadencer le langage. On a cherché à frapper agréablement l'oreille par le retour de certaines mesures et de certains sons. Il importe fort peu que le vers soit long ou court, métrique ou rimé, l'expression des sentimens et des passions demeure toujours la même.

Ce qui prouve que les lois de la versification sont purement arbitraires, c'est la grande diversité des mesures employées dans tous les temps avec un égal succès. Quel rapport trouver entre le vers hexamètre et l'iambique , le vers de six pieds et celui de trois pieds et demi ? Si l'un a son type dans la nature, il est évident que l'autre ne l'a pas , puisqu'il est coupé d'une itianièrc diamétralement opposée. Le caractère , l'harmo, nie des langues , ont déterminé les mesures poétiques. Les anciens divisaient leurs vers par syllabes longues et brèves ; les idiomes modernes , n'ayant pas une prosodie assez marquée , on a

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imaginé de joindre à la cadence des pieds celle de la lime ; et le retour de sons homogènes, que les oreilles romaines n'auraient pu supporter , est devenu le principal agrément de nos vers.

La poésie se servant , dans ses imitations , du moyen le plus puissant , et dont l'expression claire et précise ne pouvait être contestée , le langage de Tliomme, quelques préceptes bien simples ont suffi pour régler la marche du génie. Les autres arts ayant des rapports matériels avec la nature, imitent en copiant. Elle fournit les modèles, mais ces modèles doivent être embellis; et ce n'est qu'après une expérience de plusieurs siècles, que l'on a pu connaître seulement les proportions du corps humain, et les rapports des sons entre eux; ce n'est qu'après des observations sans nombre, que les philosophes et les artistes sont parvenus à donner une idée du beau par excellence. La partie mécanique n'est presque rien pour le poëte : elle entre pour beaucoup dans l'œuvre du musicien; il a donc fallu multiplier les préceptes pour fixer l'opinion sur les points douteux , aplanir les difficultés , proscrire les successions d'accords trop dures ou monotones, quoique flatteuses', afin que le compositeur pût varier agTéablement le discours musical.

C'est vers le quatorzième siècle que le chaos

harmonique a commencé à se débrouiller. Depuis Francliino Gafforio, de Lodi, qui professait, en 1460 , à Milan , jusques à Marpurg, Albrechts- Berger, Sala et M. Catel, le style seul a varié, les principes sont toujours restés les mêmes; et l'on a si bien reconnu leur justesse , qu'ils ont été généralement adoptés. Un Français apprendra la composition dans les traités allemands ou italiens, dans les œuvres du hollandais Van Beetlîowen, comme dans celles de D. Diego Ortiz, ou D. Juan Navarro, Espagnols. La même doctrine musicale règne dans tout le monde civilisé. La mélodie trouve en tous lieux des oreilles et des cœurs sensibles à ses charmes. Unis par de si doux liens, les musiciens de toutes les nations ne forment qu'une seule famille, qui aies mêmes goûts, parle le même langage, et suit le même objet ; leurs ouvrages sont exaltés ou critiqués par des juges aussi justes que compétens ; une noble émulation les anime , les lumières se communiquent d'un bout de l'Europe à l'autre; et, rjuelque part qu'ils se rencontrent, ils sont dans leur patrie.

Non, sur CCS bords tu n'es point étranger;

Anacréon peut voyager Sans autre compagnon que ses chants et sa lyre.

C'est ainsi que les enfans d'Apollon sont ac-

cueillis partout, La faculté qu'ils ont de s'tntendre sans l'intermédiaire des truchemens et des traducteurs, a toujours empêché que l'esprit national ne semât là discorde parmi eux. Naples n'offense point l'école italienne en couronnant Hasse et Mozart ; Vienne décenle les mêmes honneurs à Sarti et à Cimarosa ; Paris voit paraître tour à tour sur ses théâtres les productions italiennes et allemandes, et nos musiciens les accueillent avec enthousiasme : leur franchise, à cet égard, est si grande, qu'ils applaudiraient même les compositeurs anglais, s'il y en avait. Trouvé-t-on la même loyauté parrtii les poètes? Voyez avec quel acharnement Voltaire critique Milton; comme il se complaît à citer des phrases, des mots ijpiohlos que l'on rencontre trop souvent dans son poëme; il voudrait trouver dix fautes dans chaque vers. Que dirai-je de la manière dont Schlegel a traité notre divin Racine ? Cette animosité, portée jusqu'à l'excès, ne viendrait-elle pas du défaut de s'entendre les uns les autres? ou, si l'on y parvient, ce n'est qu'au moyen de traductions infidèles et toujours insuffisantes pour rendre les beautés de l'originai. Cette contre-épreuve affaiblit les images, la force poétique s'évanouit, et le sublime devient quelquefois ridicule : la musique n'éprouve point ces altérations; et de Cadix à Pétershourg, Hnyda

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et Boccherini, Handel et Cherubiiii excitent les mêmes transports d'admiration.

Ce n'est point assez, de séduire par d'harmonieux accords; le compositeur démontre encore l'exacLtude de ses moyens. Après avoir charmé l'homme sensible, il convaincra le savant.

D'où vient dotic que les règles de la versification qui sont purement arbitraires, n^ont jamais été contestées , tandis que celtes de la composition que leur ancienneté, leur origine et la Solidité de leurs bases devraient rendre inattaquables, sont regardées comme de vaines chimères par nos beaux esprits? La raison en est simple : ces écrivains n'ont aucune connaissance de l'art; ils ne possèdent pas même l'instinct musical qui les guiderait dans leurs jugemens. Le point essentiel est de plaire, diront ils. Et si on y parvient sans suivre les règles , c'est qu'elles sont inutiles. Plaisant raisonnement ! Qui vous a dit que l'admiration que vous avez pour de misérables rapsodies ne vient pas d'une habitude dès long-temps contractée? Vous trouvez du plaisir à les entendre , parce que pendam vingt ans on ne vous a rien donné de meilleur: d'ailleurs elles avaient charmé vos pères dans un temps où l'art était encore a son enfance; ils vous ont dit : Cela est beau, des journalistes l'ont répété, lesprit de parii Ta soutenu a\ec

opiniâtreté : en Aoilà plus qu'il n'en faut pour accréditer un préjugé.

Yos organes endurcis par des accords baroques sont devenus insensibles aux véritables beautés musicales. Vous vous obstinez, et souvent de mauvaise foi , à vanter comme simple ce qui n'est que pauvre ; et à admirer la richesse de tel inorceau qui n'est que bruyant et mal ordonné. Ah ! s'il était possible d'arracher la corne qui couvre vos oreilles; si vous vouliez prendre la peine d'acquérir, non pas des connaissances profondes, mais seulement cette teinture légère de l'art, cette expérience nécessaire à tout homme qui veut juger sainement, nous vous verrions bientôt fouler aux pieds les objets de votre culte et vous ranger parmi les enfans chéris d'Apollon. Et ces vices de composition, d'ordonnance et de goût, que vous ne sentez seulement pas, deviendraient pour vous des barbarismes insupportables.

Essayez de réciter devant un homme d'esprit, quoique absolument ignare, des vers faits à plaisir et d'un ridicule achevé : les fausses rimes , les hiatus, les fautes les plus grossières ne l'offenseront point, peu lui importe que le vers tombe sur le sixième ou septième pied. Mais si l'étude vient l'éclairer, ou s'il s'accoutume insensiblement à la cadence poétique en suivant les

académies et les spectacles, on ne pourra plus le mystifier de la sorte.

Il faut donc prendre un maître de solfège pour pouvoir jouir de l'exécution d'un opéra , et la musique n'est dont, faite que pour les musiciens? Je ne dis pas cela. Les Italiens et les Allemands ne sont pas tous musiciens, mais l'expérience a Ibrmé leur goût, et comme on le sait bien, l'expérience vaut souvent le savoir. On représente quelquefois à Vienne comme à Rome des ouvrages faibles d'invention. La composition en est toujours excellente. Cette longue série d'opéras, d'un style pur et correct, a rendu ces peuples sensibles aux effets de l'harmonie , à la marche des accords, au dessin d'une basse autant qu'à la suavité de la mélodie, (i) Il y a par-

(1) On concevra quel devait être le degré de confiance et de sûreté avec lequel des spectateurs qui ;enleudaient habituellement des chanteurs , tels que Pacchiarotti , Guadagni, Marchesi, pouvaient prononcer, sans craindre de se tromper, sur le mérite des compositions des grands maîtres. Leur jugement n'était que la conséquence toute naturelle des succès étonnans qu'avaient généraleiuent les ouvrages desPiccini, Sacchini, Sarti, Bertoni, Borghi , Paisicllo, Bianchi , Anfossi, Guglitlmi , Pniti , Gazz iniga , et de plusieurs autres, dont quelques-uns vivent encore , tous auteurs de grande distinction, nés poiu- éveiller, partout oii ou les entendra, l'admiration universelle, < hargés , par leui" mérite, du soin de donner à l'art un plus grand lustre , et de le purger du liste des défauts qui le souillaient encore. {Dissertation sur l'élat actuel de la Musique en Italie , par A, Perotti. \euise, 1811.)

tout des connaisseurs que le bon goût dirige et qui savent apprécier les beautés d'un ouvrage ; mais le scn^um pecus, la généralité, la bande nioutonne a besoin de guide. Il faut lui exposer cent fois les modèles sous le« sens pour qu'elle finisse par fixer son opinion long-temps incertaine, et se faire une routine qui remplace le sentiment des arts. A force de fréquenter les musées, on devient habile à connaître les tableaux, les vases j les médailles.

Les Français ne sont ni moins sensibles , ni moins intelligens que les Italiens et les Allemands ; le climat de leur patrie ne peut influer en rien sur leurs dispositions musicales, puisque la France est placée entre l'Allemagne et l'Italie. Ce qui s'opposera toujours à l'épuration de notre goût, c'est le mélange monstrueux qui règne dans les répertoires de nos théâtres lyriques. Les chefs-d'œuvre des maîtres les plus célèbres para^issent journellement accollés à des productions qu'on aurait dû reléguer depuis long-temps dans les bibliothèques. Le connaisseur applaudit Gluck j Piccini , Méhul, Chérubini , Boïeldieu, Spontini, et quelques bons opéras de Gréti-y et de Dalayrac ; le vieux amateur, fidèle à ses principes , frappe des mains en entendant de gothiques fredons ; et le peuple qui n'a point de volonté, suivant les diverses impulsions qu'on

lui donne tour- à-tour, applaudit tout indislinc-' tement.

Bannissez de la scène une foule de mauvais opéras; ne tendez plus de pièges au goût du parterre en lui donnant le De^in du village , ou toute autre rapsodie, après Orphée, ou Didon; le Tonnelier et les Sabots^ après Euphrosine ou ma Tante Aurore. On a fini par abandonner Pradon quoique ses succès eussent un moment balancé ceux de Racine ; mais ces deux poètes ne paraissaient pas sur ie même théâtre , et l'on n'a jamais été exposé à les rencontrer ensemble. Séparez nos deux écoles musicales parles mêmes moyens, et vous verrez qui l'emportera.

« Il n'y eut jamais de meilleur juge dans les « arts du dessin que le peuple grec , parce que « toutes ses villes, ses bourgades, ses campa- « gnes, offraient une foule de statues et de mo- « numens , et qu'on ne pouvait faire un pas sans « recevoir une leçon.

« Lorsque François I", Louis XIV, et d'autres « souverains de l'Europe, voulurent transporter « che:^ eux les arts «le l'Italie , ils ne lui deman- « dèrent point de leçoqs, ils y achetèrent tj.QS « modèles, (i) »

Donnez-lui de beaux modèles, et rien que de

(1) Quatremère de Quincy.

beaux modèles , le Français va devenir musicien comme il est devenu poète. Il est intelligent et sensible, il suffit de toucher son cœur et de diriger son goût. Depuis cent cinquante ans on n'entend que de bons vers sur nos théâtres , on les estime tels, et tout le monde se plaît à suivre leurs cadences ponipeuses ou légères. Un auteur oserait-il laisser un seul hiatus dans une tragédie? Cette faute que l'adresse du comédien peut déguiser n'échapperait certainement pas à un parterre éclairé par l'expérience, et le plus beau chorus de sifflets partirait comme par enchantement pour en faire une prompte justice. Qu'estce qu'un hiatus, qu'est-ce qu'une rime faible en comparaison d'une note fausse attaquée avec autant de sécurité que de franchise par-Ies basses du chœur et de l'orchestre ?

Parce que vous serez peu exercés à connaître la bonne musique , et peut-être même insensibles à ses charmes; parce que vous ne posséderez pas en France un grand nombre de compositeurs instruits et capables de rivaliser avec ceux des écoles étrangères , faut-il regarder comme chimérique l'art sublime qui les a illustrées , rejeter ses préceptes comme d'inutiles entraves , et nier l'existence de ses résultats parce qu'ils ne frappent pas vos sens encore grossiers? Fautil, en suivant toujours votre système, abreuver

de dégoûts et regarder comme de barbares novateurs les musiciens français, qui ont tiré notre école de son obscurité et Font placée au rang qu'elle occupe dans le monde musical , en lui donnant des titres qu'Apollon ne réprouve pas? De quoi se composait notre répertoire lyrique avant la venue des Méhul, des Chérubini, des Berton, des Boïeldieu? De quelques œuvres sublimes que des étrangers nous avaient laissés, et d'une multitude d'opéras ou vaudevilles nationaux , pleins d'esprit , de gentillesse et de vérité dramatique , mais d'une luillité absolue , sous le rapport de l'harmonie et de la composition. Nous avons accueilli avec transport les productions des Allemands et des Italiens , ils ont repoussé les nôtres avec dédain. Pour marquer encore mieux le peu de cas qu'ils faisaient de notre musique , ils n'ont pris de nos opéras que les poëmes. On dira : l'esprit national les a guidés. Point du tout. Ce qui le prouve, c'est que depuis les progrès immenses que nous avons faits dans ces derniers temps , les étrangers adoptent nos ouvrages en entier; ils les traduisent, les représentent, les impriment. L Hôtellerie portugaise , les Deux Journées , Euphrosine , Héléna, Vlrato , Aline, Jean de Paris, font les délices de Vienne et de Berlin; la Vestale a été représentée à Naples avec le plus grand succès , I. 12

et Londres a prodigue les applaudissemens à riralo et à une Folie (i).

Lorsque Ton s'est lait un système, il faut le suivre dans toutes les parties qui peuvent en recevoir l'application. Il vous est permis de changer d'objet , mais non pas de doctrine. La loi qui condamne celui qui s'est rendu coupable envolant un trésor, inflige les mêmes peines au malheureux qui n'a pris qu'un écu. Vous n'êtes pas conséquens , messieurs les beaux esprits ; il est bien facile de vous mettre en contradiction avec

vous-mêmes.

(1) Dans un autre ouvrage , nous nous empresserons de rendre aux productions de l'ancunne école française la justice qui leur est due, en signalant leurs beautés nombreuses et dignes de Tadmiration des connaisseurs. Mais comme ces beautés ne se rencontrent que dans le chant et non dans la facture, que ces opéras n'existent que par la seule mélodie , il n'est pas extraordinaire que nous n'en pai lions point dans un chapitre consacré à la composition qui exige la réunion des deux puissances musicales. Les partis >ns les plus chauds de Duni, de Monsignj', de Gtétry, de Dalayrac (en ce qui conrerne ses premiers ouvrages) conviendront avec nous que la Fée Urgèle , le Déserteur, la Belle ylrsène, la Jausse Magie , l'Epreuve villageoise , j4sémia , iS'ina, etc. , n)algi é tout leur mérite , ne sauraient être rais en ligne av<;c JJon Juan , les ]\oces de 1 igaro , le Mariage secret, jlgnès , Euphrosine , Stratcnice, l'Hôtellerie portugaise, les Veux Journées, JUontiino et btephanie, Aline , Joca/icle , jean de Paris , etc. , qui , réunissant l'harmonie et la mélodie , le chant et la facture , le coloris et le dessin , sont les véritables modèles à proposer aux jeunes compositeurs.

Notre répertoire tragique se compose de chefsd'œuvre dans lesquels Tobservation la plus stricte des règles prescrites pour la conduite du drame, s'unit à la beauté des pensées, aux charmes du dialogue, à la pompe des vers. Fiers de la supériorité que nous donnent tant de richesses, vous dédaignez , vous méprisez même le théâtre des étraniiers. liichard III . Romeo et Juliette, Goetz de JBerlichinghen , Marie Stuart que l'AngleteiTe et TAllemagne proclament comme des merveilles dramatiqnes, ne sont pas dignes, selon vous , de figurer à l'Ambigu et à la Gaîlé. Sha^ kspear ^ Schiller , Goethe sont à peine au niveau de nos fabricateurs de mélodrames. \ous leur faites la grâce de convenir que l'on rencontre dans leurs pièces informes des traits de génie , des mots heureux, de belles tirades et même des . scènes superbes, mais pas la moindre connaissance des règles , un monstrueux assemblage de comique et de tragique. Les personnages arrivent on ne sait d'où et comme s'ils tombaient des nues. En dépit d'Aristote , le héros qui d'abord a paru entre les bras de sa nourrice , montre sa barbe blanche au cinquième acte. Rien n'est motive; un style bigarré de sentences ampoulées et de trivialités. Voilà ce que vous leur reprochez avec une sorte de raison.

Au lieu d'être si prompt aies gourmander, ne

î8o DE LA COMPOSITION.

serait-il pas plus saj^e de garder pour vous ces observalions et de les appliquer aux arts qui n ont pas encore en France cette perfection exquise que l'on remarque dans nos tragédies, sans attendre que les Allemands nous rendent la pareille en se contentant de changer d'objet, et en priant les rigides observateurs des règles dramatiques de faire attention qu'ils en sont en musique au même point que les Allemands pour la comédie ?

Faut - il être surpris qu'ils trouvent du plaisir aux représentations de leurs drames romantiques, puisque la musique de la plupart de nos opéras de ceux même que les journalistes vantent le plus, est composée dans ce goût? Grétry n'est-il pas un véritable Schiller en musique? Nous critiquons leurs pièces, ils condamnent notre musique; et sous des rapports différensnoussommes dans une position semblable : mais comme l'on arrive tôt ou tard à ce point qui approche le plus de la perfection, il ne faut que la venue d'un homme de génie pour changer le système poétique et le système musical de nos deux nations. L'Allemagne un jour aura son Racine, comme la France son Mozart.

La musique composée selon les règles , la musique dont on admire la facture , la musique savante enfin est ennuyeuse, et n'est bonne que

DE LA COMPOSITION. i8i

pour les savans. Voilà encore une des phrases favorites de nos beaux esprits; je ne vois pas pourtant que l'on bâille aux Noces de Figaro , au Mariage secret, à Agnes, à Orphée, à Didon^ à Euphrosine, aux Deu.v Journées^ etc. Cependantîes auteurs de ces compositions connaissaient à fond leur art , et ils en ont donné de glorieuses preuves. La science la plus profonde y règne d'un bout à l'autre, mais elle s'y cache sous des fleurs. Quand vous avez avancé cette proposition, vous ne vous doutiez pas sans doute que la romance du page dans les Noces de Figaro, ce chant, d'une angélique suavité , est un chef-d'œuvre de • modulation et que l'introduction du meTne opéra, ce badinage spirituel et piquant, cette bluette scintillante degaîté, ce duo, modèle de grâce, ce bouquet de roses printannières, est un morceau d'école savant, très-savant, on ne peut pas plus savant et dont l'harmonie est admirablement ajustée. Yoilà comment le génie emploie le métier; voilà parquets moyens on réussit à charmer en même temps l'indocte vulgaire et les élus chéris d'Apollon.

Imitez Monsigny, imitez Grétrv , dites vous sans cesse aux jeunes musiciens? Si votre projet est de ramener les arts à leur enfance , pourquoi ne proposez-vous pas en même temps Tristan , Rotrou, Marot, Rabelais , comme les modèles

i82 DE LA COMPOSITION.

que les littérateurs doivent suivre ? Leurs ouvrages sont remplis de belles idées, de traits ingénieux. Il est vrai que le style en est barbare et les formes surannées : mais peu importe si l'on n'est pas assez exercé pour le distinguer de celui des Voltaire et des Rousseau. Apprenez à classer les compositeurs et les compositions, et vos jngemens ne choqueront personne. Un zèle mal entendu expose souvent à la critique la plus amère Fopéra que Ton aurait couvert de lauriers s'il avait été présenté sous un autre point de vue. La Fausse magie^sev3i un chef-d'œuvre admirable» si vous nous la montrez succédant, en 1775, aux timides essais, aux pitoyables pot-pourris des Dauvergne, des Kobault, des Laborde. Mais il faut avoir tout l'aplomb de la sottise pour oser comparer cet œuvre à Euphrosme, aux Deux Journées, aux Noces de Figaro^ au Mariage Secret, et le préférer même à ces compositions sublimes. Le sentiment que Ton retrouve dans les premières productions de l'art, ne plaît qu'en raison des progrès qu'il a faits depuis : et ce même opéra que nous applaudissons encore , parce que notre imagination se porte à l'époque où Grétryl'a composé, n'aurait peut-être aucun succès, s'il voyait maintenant le jour pour la première fois.

L'aridité géométrique des règles refroidit l'imagination la plus ardente ; le musicien de la

DE LA COMPOSÏTION. i8H

nature a donc raison de s'en affranchir? Erreur(i). Ce qui est un travail pénible pourl'ignorant, n'est qu'un jeu pour l'harmoniste exercé (2) : Racine et Voltaire , en composant , scandaientils leurs vers avec les doigls, pour s'assurer qu'il n'y avait pas un pied de trop ? L'idée , les mois pour l'exprimer, le tour poétique , la rime , les césures, tout s'offre en même temJ3s à Tesprit du poète. Jupiter frappa son cer\eau, et Minerve en sortit armée de toutes pièces : il en est de même du motif musical; il ne se présente point au compositeur, sans amener à sa suite le dessin de basse, le trait de violon, la tenue des cors, les tierces des haut-bois, le passage de flûte, qui doivent l'accompagner. Le travail de cabinet ne sert qu'à adoucir quelques aspérités , préparer les modulations , lier les diverses parties , et retoucher enfin cette ébauche d'un grand tableau (3).

(1) C'est un prcjii£»ë Inen ridicule de penser que le contrepoint puisse entraver et arrêtei- l'iin giiiariun ; tiuttnt vaudrùt-il dire que l'étude de la solidité, nécevsaire pour bien construire les murs d'un bâtiment, ne ferait qu'appiuviir l'esprit et les idéos de i'archittctc, et le rendre incap.iLlc d'en composer les décorations. (A. PUROTTI. )

(2; Téleinann écrivait un morceau ùc musique à huit parties ^ avec autant de promptitude et do f.icilitc qu'un autre aurait écrit une lettre. (Burney, f^oyage en jlllemagne.)

(3) Mozart n'approchait jamais du clavecin dans ses moraens

i84 DE LA COMPOSITION.

Pour abaisser Tart de la composition à la portée de tous les musiciens , veut-on le réduire aux simples inspirations de la nature ? nous aurons un peuple de virtuoses. Le langage familier est aussi plus naturel que les tirades brillantes de Corneille et de Racine. Suivons le copseil de Lamotte : faisons parler Agamemnon et Cinna en prose , ou bien à la manière de Pradon , qui , sans emprunter les périphrases et les tours du style tragique , faisait dire tout bonnement à Hippolyte :

Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse.

Mais alors il n'y aura plus d'arts; rien ne distinguera les productions du poëte du babil des commères ; et les mélodies informes chantées sur

d'inspiration. Dès qu'il avait saisi sa plume , il écrivait avec une rapidité qui, au premier aspect , eût pu ressembler à de la précipitation. Le morceau entier, tel qu'il l'avait conçu, méuîtc et mûri , s'exécutait dans sa tête , comme ille disait lui-même , pendant qu'il jetait les notes sur le papier. Rien de plus rare , que de trouver une rature dans ses partitions. La merveilleuse facilité de création dont il était doué , fut mi*e quelquefois à de surprenantes épreuves : on n'oublier.i jamais que l'admirable ouverture de Don Juan, avec toutes ses parties, a été improvisée en quelque» heures ; on se souviendra éternellement que, dans les quatre derniers mois de son existence, luttant déjà contre la maladie, et disti-ait par deux voyages , il a composé Ui Flûte enchantée , la Clémence de l^itus , la messe de requiem, un motet, luie cantate i un concerto. {Notice sut Mozart , par jM. DE S£\i:linges. )

DE LA COMPOSITION. i85

nos théâtres pourront se comparer aux chansons de&paysans. Ecoutons ce que dit Tabbé d'OlIvet au sujet de la rime , et nous verrons si l'artiste doit jamais chercher à se dégager de la contrainte que lui imposent les règles.

« Si les poètes trouvent qu'on les g^ne trop , <( je les conjure de faire attention à leurs pro- « près intérêts , qm leur défendent sévèrement « de se relâcher sur la rime ; tout le mai qu'on « dit d'elle n'est vrai qu'entre les mains d'un « homme sans génie , ou qui plaint sa peine : « elle a enfanté mille et mille beaux vers. Souvent « elle est au poëte comme un génie étranger qui « vient au secours du sien. Je comprends qu'elle « se fait quelquefois acheter; mais ceux qui joi- « gnent un grand courage à un grand talent , « ces hommes rares que la renommée divinise , « quelquefois uiém.e pendant leur vie , doivent « être charmés que leur art soit entouré de gran- « des difficultés qui le rendent inaccessible aux « médiocres , et qui maintiennent la poésie dans « la possession où elle est , depuis l'origine des « arts , d'être le langage des dieux. »

Le Conservatoire n'a produit encore aucun homme dont le talent et la réputation viennent imposer silence aux critiques. Tous ses harmonistes , armés jusqu'aux dents des subtilités de 1 art , ne sont que des eniileurs de notes , plus

i86 DE LA COMPOSITTON.

habiles à faire bâiller leur auditoire qu'à le char* mer : Yoilà ce que répètent sans cesse certains journalistes. Ce jugement est beaucoup trop sévère , et l'esprit de parti l'a dicté. Croyez-vous , de bonne foi , que ces enfileurs de notes eussent fait de meilleurs opéras, s'ils n'avaient pas appris le contrepoint ? S'ils ne créent pas , si leur cerveau stérile leur refuse des idées originales , des motifs pleins de mélodie, prenez-vous en à la nature , et non à leurs maîtres : c'est elle qui produit le génie et l'inspiration. Je ne connais point de collège où l'on donne de l'esprit à ceux qui n'en ont pas ; mais vous conviendrez cependant que s'il paraissait un Grétry parmi ces enfileurs de notes, et que son imagination brillante fut secondée par les secours de la science . nous aurions , non pas un nouveau Grétry , mais un nouveau Mozart ; ce qui serait bien différent.

Un élève se destine à la carrière du théâtre ; pourquoi le retenir , pendant plusieurs années , au travail fastidieux de la fugue , puisqu'il n'aura jamais l'occasion d'en placer dans ses opéras? Ces difficiles nugœ , ce travail purement mécanique , dont le réstdtat est quelquefois déplaisant et bizarre , donnent les moyens de franchir aisément des obstacles insurmontables pour celui qui ne s'y est point exercé. C'est en se créant des difficultés que l'on apprend à connaître ses forces

et à dérober, sous un maintien libre et gracieux, la contrainte du labeur. Tel ce danseur qui répétait son rôle avec une chaussure armée de fer et de plomb.

Pour se servir de la fugue au théâtre 5 il faudrait la faire chanter par des personnages animés du même sentiment, les motifs et les entrées étant parfaitement symétriques : un tel morceau serait néanmoins d'une froideur glaciale. Cependant les imitations que Ton rencontre dans certains finales sont dessinées en fugue, et l'ouverture de la Flûte enchantée est elle-même une fugue, irrégulière à la vérité , mais riche de science et de mélodie. C'est dans ces morceaux que le compositeur peut déployer ses talens et mettre à profit, sous d'autres formes , les marches figurées, les imitations, les renversemens , et toutes les subtilités harmoniques qui semblaient n'être faites que pour les pédans. C'est à force de ratiociner sur les bancs en soutenant des propositions extravagantes avec des argumens captieux, que nos plus grands orateurs ont acquis cette logique pressante et persuasive que nous admirons dan§ leurs discours ; le goût en a banni le fatras scholastique et la force du raisonnement est restée.

Mais pourquoi perdre son temps à apprendre l'harmonie, la composition, le contrepoint , la

i88 DE LA. COMPOSITION,

fugue ? J.-J. Rousseau méprisait tout cela , et il avait raison ; n'a-t-il pas fait un opéra charmant, un petit chef-d'œuvre , au moyen de l'algèbre? Voilà ce que nous répètent encore certains idiots, et j'avoue qu'ils m'embanassent beaucoup. Je ne sais que leur répondre. La science de l'algèbre ne m'est pourtant pas inconnue; j'ai étudié la composition au Conser^^atoire de Paris, et je suis encore à chercher, non pas à ajuster un air par « -j- b ^ ce qui n'a jamais été fait, )e pense, mais à découvrir ce qui a pu donner lieu à une erreur aussi singulière et aussi accréditée. Serait-ce la lecture de quelques systèmes relatifs à l'application de la géométrie à la musique (i)? M. Choron, dans son cours d'harmonie et de composition , cite plusieurs ouvrages de ce genre, qui « annoncent de l'es- « prit et quelque instruction, du moins en phy- « sique et en géométrie ; car il ne faut chercher <f ni musique , ni bon sens, chez les écrivains « qui , se trouvant en contradiction ouverte avec « l'usage, vont jusques à soutenir que la gamme

(i) M. de Boisgelou a exprime les relations fies tons par des formules alg.?briques. J.-J. Rousseau, à qui Savait communiqué son système, en a donnd, dans son dictionnaire , au mot Système, une analyse Irès-mal faite , et dans laquelle toutes les formules étaient estropiées, parce qu'il était aussi peu instruit eu niatliématliiques que dans la théorie de la musique. (Ciioron, Prinfipes décomposition, t. lïl ; Notions élémentaii'es d' Acoustique , p. 12.)

DE LA COMPOSITION. i8c,

« vocale est fausse. » Serait-ce les chiffres que nous plaçons sur la basse ou toute autre partie? Ces caractères désignent les accords que la note fondamentale doit porter , ou servent à marquer le doigter d'un passage scabreux; leur position toujours liorizontale prouve qu'il ne s'agit point d'une opération d'arithmétique ? Aurait-on mal interprété le sens de quelques mots, ou pris à la lettre des expressions que l'on a quelquefois employées au figuré , en parlant des règles du contrepoint, telles que celles-ci : l'aridité geométrique du calcul^ c est une vérité mathérïiatique , c'est de l'algèbre pour les ignorons, etc.? mais toutes ces locutions sont reçues et d'un usage fréquent dans la conversation, au barreau même: il faudrait donc supposer aussi que les avocats plaident selon falgèbre.

Si les mathématiciens adoptent le Devin du village comme une production des équations du deuxième ou du troisième degré , laissons-les fiiire. Il faut avouer cependant que leur choix n'est pas heureux, et qu'il servirait à démontrer aisément la fausseté des calculs de la plus exacte des scieifces.

Malgré l'absurdité du principe , je veux bien admettre , ainsi que i'assurent de prétendus érudlts, que l'intermède de J.-J. Rousseau soit un résultat des combinaisons algébriques : cela n'af-

ly) DE LA COMPOSITION,

firme rien à l'égard de rharmonie et de la composition ; il faut me prouver ensuite que le Devin du village est de la musique, ce que je suis bien loin d'accorder.

Les lauriers dî'Héloïse et dî' Emile ont couvert cette bagatelle de leur ombre protectrice ; sans ce précieux avantage , elle serait depuis longtemps délaissée comme Sastien et Bastienne , Lucetie et Lucas , Annetle et Lubin , et toutes les fadaises que l'on jouait alors et qui valaient beaucoup mieux. Il a paru piquant de présenter le philosophe d'Ermenonville tenant d'une main le Contrat social et de l'autre le Devin du village. De stupides prôneurs ont élevé jusqu'aux nues ce chétif vaudeville , digne , tout au plus , des tréteaux de la Foire, sans se douter que leur aveugle enthousiasme portait le coup mortel à la gloire musicale de Jean-Jacques, en exposant au grand jour un monument qu'il eût été plus adroit de cacher, puisqu'il décèle à chaque ligne la profonde ignorance de son auteur.

Rien n'est plus dangereux qu'uu imprudent ami.

On a souvent critiqué cet intermède, et l'on a eu tort; c'était lui accorder une espèce démérite, tandis que Rousseau lui-même ne devait lui en soupçonner aucun. En effet, comment imaginer que l'homme qui a si bien senti, ana-

lysé, apprécié les compositions italiennes, et qui a jugé en grand maître Alceste , Iphigcnie , Orphée^ ait pu se méconnaître au point de nous livrer de bonne foi le Devin pour une composition musicale , à moins de lui supposer Tintention de nous laisser un opéra propre à Justifier SCS sarcasmes sur la musique française et leur servir aujourd'hui de plastron ? N'en doutons pas, Jean- Jacques , dans un moment de gaité, se souvenant des folies de sa jeunesse, voulut reproduire la scène du concert burlesque de M. de Treytorens ; et les Parisiens, tant soit peu barbares à cette époque, applaudirent ce qu'un auditoire plus exercé aurait sifflé sans pitié.

Rousseau représente les Français comme une nation insensible aux charnijps de la belle mélodie , comme un vil troupeau de brutes , devant lequel il est inutile de répanc^e les perles ; dans ses lettres , dans ses romans , dans son dictionnaire même qu'il écrivit avec le Hel des diatribes, il épuise contre eux les traits de l'ironie et du sarcasme , et porte l'injure jusqu'à l'outrage.

En parlant ainsi de ses admirateurs, Rousseau ne donne-t-il pas des preuves irrécusables de son ingratitude , d'une ingratitude révoltante ? Je conviens avec lui que les Français de ce temps n'avaient ni oreille, ni goût, ni l'exercice <Je la bonne musique ; je conviens qu'ils étaient

102 DE LA COIVIPOSITION.

des barbares , et voilà justement pourquoi ils applaudirent le Devin du village ! Rousseau , musicien ignorant, devait s'estimer trop heureux de rencontrer un auditoire plus ignorant que lui , un auditoire qui pût l'admirer , et prendre sa psalmodie et ses chansons pour de la musique. Il devait se contenter de rire de la barbarie des Français , mais non pas la leur reprocher durement , puisque cette barbarie était la seule cause de ses succès. Dans quel pays , dans quel coin de l'Europe eût-il osé porter son' bagage musical ? sur quel théâtre eût il pu mettre au jour un ridicule avorton? Est-ce en Italie? A. Scarlatti, Pergolèse n'étaient plus , mais Jomelli commandait à un peuple de \irtuoses. En Allemagne ? Hasse ^le Mozart de ce temps , y faisait retentir les théâtres par des accords aussi mélodieux que sa^ns. En Angleterre ? On y était encore plein des souvenirs de l'illustre Han. del , et il ne fallait rien moins que les talens de Porpora pour consoler de cette grande perte. Partout Apollon avait des autels, partout on sacrifiait au véritable dieu de l'harmonie ; la France seule lui opposait encore avec opiniâtreté la puis» santé barrière des préjugés. Rousseau jug^a ses auditeurs , sut profiter de la circonstance , et le Devin du village obtint le facile succès auquel on devait naturellement s'attendre. La foule applau-

DE LA COMPOSITION. igS

dît , le troupeau servile proclama ce triomphe ; mais les connaisseurs que possédait alors la capitale versèrent le mépris sur le chétif vaudeville, et dirent alors ce que leurs successeurs n'ont cessé de répéter jusqu'à ce jour.

Au lieu de le laisser paraître sur la scène occupée par Gluck et Sacchini, où il est déplacé, au lieu de fournir sans cesse un nouvel aliment à la malice de nos voisins, qui ne manquent pas de juger la nation entière d'après des journalistes, lesquels, sans savoir pourquoi, exaltent une musique aussi niaise que misérable ; placez le Devin du village dans nos bibliothèques ; conservezen la partition comme une précieuse relique ; n'y touchez que pour la montrer de temps en temps aux connaisseurs, aux élus, comme unbadinage sans conséquence , fruit des loisirs d'un grand homme , du prince des philosophes modernes : il ne sera pas nécessaire de dire qu'il ne savait point la musique ; et je réponds qu'elle leur fera passer les momens les plus gais.

Il est des hommes que la nature a doués d'une imagination brillante , mais dont le développement n'a eu lieu qu'à un âge ou l'on ne peut plus se livrer aux élémens de l'art ; d'autres , placés loin des maîtres, n'ont pu profiter de bonnes leçons ; d'autres ont appris les règles de l'harmonie dans des livres remplis d'erreurs ; animés j i3

par le feu de l'inspiration, ils n'ont pas cru devoir condamner leur muse au silence , parce qu'elle était simple et sans instruction. De là viennent ces productions mélodieuses et irrégupères , dans lesquelles les vices d'ordonnance se mêlent aux fautes de composition. On dira que le goût et une oreille juste peuvent suppléer à la science ; on se trompe. Le musicien de la nature se contentera de charmer ; c'est déjà beaucoup, cependant cela ne peut suffire. Il ignore les mystères de l'harmonie qui fournissent les moyens de donner du mordant aux compositions, et de l'ordre aux motifs.

Se servira-t-il des dissonnances ? elles lui semblent d'une extrême dureté , parce qu'il ne sait pas les préparer. Sa plume timide n'ose rien hasarder , encore moins innover. Pour ne pas se lancer dans un labyrinthe inextricable , il marche toujours terre à terre , se traîne sur les pas de nos devanciers en n'employant que des modulations bien simples, des transitions triviales, les traits que l'on rencontre partout; et craignant d'offenser l'oreille par des sons heurtés , il passe d'un accord doux dans un autre plus doux encore. Mais, dira-t-on, si tous les accords sont flatteurs, la musique doit plaire , — ou endormir. L'harmoniste rejette souvent un accord, par cela seul qu'il serait trop agréable , la satiété

DE LA COMPOSITION. igS

naissant de la redondance. Plusieurs quintes en mouvement direct sont un barbarisme musical : cette succession satisfait trop pleinement les sens , voilà pourquoi on la proscrit. Il faut ménager les effets par une variété piquante , et non pas affadir par la monotonie. Une crème bien faite est un mets excellent ; un dîner servi tout en crèmes serait un repas détestable.

L'harmoniste, réduit aux seules ressources de l'art, et dont l'imagination est stérile, ne fait que des ouvrages arides, dénués de chant et d'agrément. L'amateur qui ne cherche dans la musique qu'un amusement passager, et dont l'oreille se plaît à être caressée par des accords plus mélodieux que savans, repoussera avec raison des accens durs ou bizarres. Ces compositions seront cependant recueillies avec soin par les élèves, qui trouveront encore d'excellens exemples dans cette musique insipide ; elle sera considérée comme ouvrage élémentaire , solfèges , études, et placée parmi les productions des bons auteurs classiques. Ne voyons-nous pas les jeunes peintres orner leurs ateliers de cartons charbonnés par d'habiles dessinateurs qui n'ont jamais su peindre.? Ces essais hardis, ces contours vigoureusement tracés, quoique dépouillés de toute espèce de charme , excitent l'admiration des connaisseurs , tandis que le vulgaire ne man-

quera pas de donner la préférence à un détestable pastiche dont le coloris sera frais et brillant.

Ce n'est pas tout de posséder à fond l'hamionie et la composition, le contrepoint et la fugue, et d'être enfin un puits de science ; il faut encore une imagination féconde pour créer, et un goût pur qui dicte l'emploi de cette science qui a coûté tant de soins et de veilles , pour ne s'en servir qu'avec discernement et ne point déployer mal à propos les ressources de l'art , lorsqu'il s'agit d'une barcarole ou d'un duettino. Réservez pour nos temples ce luxe d'effets , ces richesses harmoniques et toutes les combinaisons du contrepoint. Un dessin grandiose dans son ensemble, et dont les détails, extrêmement variés, offrent des marches serrées, des figures s^niétriques, des imitations régulières, des périodes arrondies, convient parfaitement à un Blagnijïcat, à un Benedictus. Dans ces cantiques majestueux, la science musicale peut se montrer à découvert : la pompe des cérémonies religieuses, le respect qu'inspirent les lieux où l'on exécute ces compositions , demandent qu'elles soient traitées dans un style auguste et sévère.

A la scène il faut plaire et toucher. Le jeune musicien qui se destine à cette carrière, doit considérer avant tout que la science qui, dans une messe, une symphonie, étale tout son faslo,

et sait quelquefois déguiser la pauvreté de l'invention , ne peut se présenter au théâtre qu*à la faveur d'un chant plein de vérité, de franchise et de charme, spirituel, original et même populaire.

Que les paroles étant le guide des écoutans pour l'intelligence du drame, il est essentiel que le chant instrumental et les accompagnemens soient disposés de manière à les laisser entendre librement.

Que ses chants étant unis à une action , doivent marcher rapidement comme elle et renforcer l'expression dramatique au lieu de l'affaiblir par de trop grands développemens.

Que la science ayant peu d'occasions de paraître en première ligne dans un œuvre plein de séduction, le compositeur doit s'en servir plus souvent pour épurer son dessin et ses masses en retranchant les parties surabondantes et parasites, les ornemens inutiles, que pour surcharger le discours musical, sous prétexte de renforcer les effets.

Que, dans la foule qui remplit une salle de spectacle , il est bien peu d'amateurs éclairés. Le plus grand nombre des habitués de l'Opéra aiment la musique sans l'avoir étudiée , l'entendent avec plaisir et livrent leurs âmes aux douces émotions qu'elle fait éprouver sans se^ rendre compte des causes qui les produisent^

Ils voudraient en vain se défendre de quelques distractions bien pardonnables à des hommes qui, pour la plupart, ne saisissent pas toutes les beautés de la mélodie et ne deviendront capables de la goûter que lorsqu'un plus grand exercice leur aura formé T oreille et le goût. Il faut pourtant plaire à celte multitude sensible et sans doctrine, à cet auditoire distrait et frivole ; et ce n'est qu'après avoir excité en lui ce frémissement d'approbation, ces transports tmanimes, ce délire universel, marques certaines du succès le plus flatteur, qu'il sera permis au jeune virtuose d'interroger les maîtres habiles pour trouver dans leurs applaudissemens le complément de son triomphe.

Que les compositions devant être chantées de mémoire par des comédiens fortement occupés de leurs rôles, des passions qu'ils ont à exprimer, du jeu de la scène, des poses du corps et de ses divers exercices, une musique embrouillée quoique d'un beau travail, ne donnerait que des résultats confus, bizarres et déplaisans; car il faut être exécuté pour être compris , et l'opéra le plus sublime, mal rendu , n'est qu'un burlesque charivari : il convient donc d'apporter la simplicité et surtout la plus grande clarté dans pn ouvrage destiné au théâtre.

JEmpruntons une page à, M. Choron. « Je prie

« le lecteur de remarquer que si je recommande « la clarté et la simplicité dans les compositions « scéniques , je suis cependant bien loin d'ap- « prouver cette facture molle et incorrecte dont « on ne voit que trop d'exemples, et que rien à « mon avis ne peut excuser. Les qualités que je « viens d'exiger n'excluent ni l'originalité^ ni la « correction, ni même l'élégance. Il y a mieux, « rien n'empêche le compositeur de mettre dans « ses accompagnemens tout ce qu'il est ca- <c pable d'employer de science et de richesses, « en ayant soin cependant de ne pas gâter son « chant; caria position de l'orchestre est toute « différente de celle des acteurs. Outre que l'on « n'y est point admis sans avoir fait preuve de « talent, les artistes n'y sont point astreints à « exécuter de mémoire ; et pour peu qu'ils aient « d'intelligence et surtout d'attention , on peut ♦c espérer d'obtenir les effets que l'on a voulu w produire. C'est de cette manière qu'ont tra- « vaille plusieurs auteurs modernes , tels que « Gluck, Haydn et surtout Mozart. Personne n'y « a mieux réussi que ce dernier , qui , à des « chants pleins de grâce, d'expression et presque « toujours faciles quoiqu'originaux, a su réunir « des accompagnemens riches de travail et « d'effet , en sorte qu'il plaît également aux « simples amateurs et aux savans qu'il charme

« ou qu'il étonne , et que ses ouvrages ser- « vent également pour l'agrément ou pour l'é- « tude. »

Rien ne peut suppléer à l'instruction : et parce qu'elle sait se couvrir du voile de l'amabilité, croyez-vous qu^elle ne prête pas son précieux secours à l'homme de génie? Le roman est le pont aux ânes de la littérature : voyez ce qu'il est devenu entre les mains de Voltaire ; Candide est un badinage spirituel et malin, etcebadinage n'a pu sortir que d'une tête remplie d'une multitude d'idées acquises. On retrouve la touche de Michel-Ange et de Raphaël dans le moindre croquis.

Comparez les couplets de la Flûte enchantée avec les refrains de nos vaudevilles. Comparez les romances dont on infecte la capitale avec celles de Méhul, de Dalayrac, de M. Roïeldieu, et jugez de l'empire de la science sur l'imagination livrée à ses propres forces , puisque celle-ci ne peut pas même la singer dans les bagatelles les plus futiles.

L'harmoniste exercé , prévoyant les effets , se jouant avec les difficultés , met tous ses soins à cacher sous une élocution pleine d'agrémens les ressorts qu'il fait agir, et la plus douce mélodie prête ses charmes à des accords savane. Il est cependant des cas où il lui est permis , où même

ron exige impérieusement qu'il produise avec éclat les ressources dé l'art. L'ouverture d'un opéra, les marches, les chœurs religieux, les entractes, les péroraisons des finales, les imitations figurées répandues dans les morceaux de facture , doivent être traités savamment.

Toutes les fois que la situation demande l'emploi d'un air connu, d'un refrain qui court les rues, l'auteur, craignant qu'on ne lui reproche d'en être quitte à trop bon marché en mettant à profit l'œuvre d'un autre , compose ordinairement un morceau d'école avec ce sujet donné , et Tembellit des fleurs du contrepoint. TSous citerons , comme un chef-d'œuvre de ce genre , l'introduction de l'ouverture de V Hôtellerie Portugaise^ où l'air des Folies d'Espagne est admirablement travaillé. Dalayracaplacé celui des Sauvages de Rameau dans l'ouverture ^Azémia^ etM. Berton le canon si connu de Grégoire estmort^ dans celle du Grand Deuil ; Méhul s'est servi de fanfares anciennes pour la Chasse du Jeune Henri; l'air de V^ive Henri IV^ la romance de Charmante Gabrielle , ont paru successivement dans la Bataille d'ivry ^ Gabrielle d'Estrées , les Héritiers Michau , le Bouquet au Roi, l Heureux Retour, le Roi et la Ligue ^ et toujours avec de nouveaux contrepoints. Le compositeur doit justifier ces emprunts par de beaux dessins harmoniques;

c'est une espèce de défi qu'il se fait à lui-même, il doit s'en tirer avec honneur.

Nous l'avons déjà dit, il n'est point d'ouvrage parfait s'il ne réunit la force harmonique aux agrémens de la mélodie ; nous possédons assez de chefs-d'œuvre pour prouver que ces deux parties de la musique peuvent se trouver souvent réunies.

On a proposé bien des fois cette question : Lequel est préférable , du compositeur uniquement harmoniste , ou de celui qui ne possède que le don de la mélodie ? Essayons de la résoudre.

Supposons que deux auteurs, dont l'un a l'harmonie, l'autre la mélodie en partage, composent, chacun de leur côté, pendant une, deux, trois années, toute leur vie, si l'on veut, et qu'après ce temps on présente leurs productions à des artistes capables de les juger.

Le musicien de la nature aura trouvé du chant quelquefois noble, et bien souvent trivial; et, comme l'art ne pouvait lui montrer la bonne route, il se sera constamment égaré : il est démontré qu'il ne peut pas faire bien.

L'harmoniste , après avoir ajusté d'arides solfèges, des marches scholastiques, du fatras pédantesque, a eu un moment d'inspiration, un éclair de génie qui lui a fait écrire trois pages ex-

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cellenles : c'est peu dans une ou deux anne'es ; ce sera beaucoup si , avec ce petit chefd'œuvre où une savante harmonie s'unit à la mélodie la plus aimable, aux périodes les mieux ajustées , il écrase et fait rentrer dans le néant les œuvres informes, les mélodies brutes de son rival (i).

Le jeune guerrier qui signale son début par une belle action, reçoit la même récompense que son compagnon d'armes blanchi sous le harnais ; et dans les arts, ia somme de la gloire ne s'établit pas d'après les calculs de l'arithmétique: il suffit de montrer une fois ce que Ton peut faire. Une seule pièce a placé Gresset et Piron au rang de nos meilleurs comiques ; Chapelle , par un opuscule plein d'esprit, a survécu à bien des fabricateurs de volumes ; on parle encore de Saint-Aulaire : qu'avons-nous de lui? un quatrain.

Si, par un de ces malheurs que l'on ne doit plus craindre depuis l'invention de l'imprimerie, liodogune ou Cinna parvenaient seuls à

(i) Comparons ces deux compositeurs à deux personnes , dont l'une aurait uue voi\ superbe et ne saurait pas s'en servir, tandis <]U(' l'aulre, en possddant tous les agrcmens du chant, pourrait à pe'nc e faire entendre : j'ai as-cz hnune opinion de nos ani itiurs de musique , pour croire qu'ils donneraient la picference à la dernière.

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nos neveux , pensez -vous que l'auteur de tant de merveilles, le grand Corneille fût moins grand à leurs yeux? Au contraire, on admire-., rait d'autant plus ce génie sublime , qu'on ne pourrait point mesurer son talent en descendant l'échelle qui l'a conduit au sommet du Parnasse, et dont l'extrémité le rattache à l'humaine faiblesse. La fécondité d'un auteur multiplie nos jouissances, sans ajouter beaucoup à sa réputation : il faut arriver au but, ne fît-on que le toucher un instant. Sans peupler nos musées et nos jardins des productions de son ciseau hardi, qu'un jeune émule de Phidias rende au Laocoon le bras qu'il a perdu, je lui promets l'immortalité ; son nom va s'unir glorieusement à ceux de Polydorc et d'Agésandre.

Le théâtre est le pays des illusions ; tout s'y trouve disposé pour charmer le cœur ; et si l'on parvient à s'en rendre maître par des récits pleins d'intérêt, des situations touchantes, il sera bien facile d'obtenir une entière indulgence pour quelques erreurs. Les vers les plus durs et les plus incorrects passent à la faveur des sentimens qu'ils expriment et l'adresse du déclamateur en déguise souvent les défauts. L'œil ébloui, fasciné par des tableaux riches et variés , contemple les masses , et ne s'arrête point aux détails ; avec du blanc et du rouge , Vingénue de cinquante ans

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peut nous faire croire qu elle est encore dans son printemps. L'œil se laisse tromper : Foreille serait-elle plus subtile et plus délicate ? Tant que les compositions n'offriront que des négligences pardonnables, les écoutans pardonneront, surtout si elles sont rachetées par des beautés d'invention que l'on ne saurait contester.

Le musicien paraît sur la scène avec tant d'avantages , qu'il faut réellement qu'il n'ait aucune espèce de talent pour y échouer ; et voilà pourquoi c'est la seule carrière ouverte à ceux qui n'ont pas fait de bonnes études. Soutenus par un poëme plein d'esprit et de gaîté, ils occupent pendant quelque temps le public , et parviennent même, à l'aide des journaux, à se faire une sorte de réputation parmi la multitude ignorante.

Tel compositeur de cette force est à sa sixième messe, à sa vingtième symphonie , à son trentième quatuor, et n'a pu se faire remarquer: il a beau fabriquer, tout reste dans l'oubli ; et si la fortune l'a comblé de ses faveurs , un aveugle amour-propre l'entraînera à dissiper son patrimoine pour payer ses éditeurs. En voici la raison : dans la musique de pupitre , le mérite se montre tout nu ; ces sortes d'ouvrages arrivent droit aux connaisseurs éclairés sans être offerts au vulgaire ; point de faux brillans qui en impo-

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sent, point d'officieux soutiens. Vous avez à la

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