‹ De l'opéra en France (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · DES EFFETS DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

DES EFFETS DE LA MUSIQUE

Ij'homme est sensible à la musique ; elle n'agit pourtant sur ses organes qu'en raison des connaissances qu'il possède , ou des objets de comparaison déjà soumis à son jugement plus ou moins exercé. Dans l'enfance de l'art, des articulations irrégulières, formant une mélodie bien simple , ont suffi pour toucher l'àme , et porter son émotion jusqu'au ravissement. Il est naturel que , pendant une longue suite de siècles , la musique ait fait de grands progrès; mais le goût, qui peut seul nous éclairer sur nos jouissances , le goût a toujours suivi ces progrès. Les modèles, devenant plus parfaits d'âge en âge, étaient comparés aux chants connus depuis long-temps ; et l'on n'a jama^&^bandonné un objet qu'à mesure qu'un autre plus accompli a mérité d'attirer les regards de l'artiste.

Cette marche , déjà bien lente , se trouvait encore entravée par les idées religieuses. La musique étant consacrée à la divinité , un novateur hardi qui aurait osé changer quelque chose aux anciens systèmes , eût été sévèrement puni. Terpandre et Timothée furent mis à l'amende pour avoir ajouté des cordes à la Ivre, Voici le faux

DES EFFETS DE l.A MUSIQUE. 227 raisonnement sur lequel se fondaient leurs Juges : La musique produit des effets surprenans ; ses séductions, augmentant en raison de ses progrès, vont jeter les hommes dans un délire continuel. Les Grecs ont craint que la musique perfectionnée , en donnant de trop fortes émotions , ne poilât trop loin les vices ctlesverlus. Mais notre cœur n'a qu'un certain nombre de cordes sensibles; le chant le plus simple,une mélodie brute peut les faire vibrer ; la puissance de l'harmonie, le travail de l'artiste , viendront varier nos plaisirs , sans rendre l'impression plus grande ; et encore faut-il avoir suivi pias à pas les progTès de l'art pour sentir et apprécier ses effets. Notre musique vive , harmonieuse et passionnée n'eût été qu'un bruit confus pour des oreilles accoutuujées au plain-chant des hymnes du Parthénon et des chœurs d'Euripide. La cour de Louisle-Grand , que dis-je ! celle de son successeur , n'eût rien compris au chant de MM. Garât et Martin , de M""'' Duret et Branchu. Nous rions cependant de la psalmodie de ces temps - là et des airs qui ont fait la réputation des Boutelou, des Le Rochois, des Lemaure , des Géliotle.

Il faut bien se garder de rapprocher les exlrê, mes , en les privant de la chaîne intermédiaire qiii les tient à un éloignement convenable. Le langage de Joinvillç et de nos vieux romanciers

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semble n avoir aucun rapport avec le style élégant et pur (le Buffon, de Voltaire. Remontez réchelle, Rabelais et Brantôme vous feiont concevoir que le temps a pu produire peu à peu cette étonnante métamorphose. Les Turcs de ce siècle sont encore moins avancés enmusique que les anciens Grecs ne l'étaient. En 1 799, on crut les charmer, les ravir, en leur faisant entendre une symphonie excellente; les virtuoses de l'armée française déployaient toutes les forces de l'harmonie devant un nombreux auditoire , quand , par hasard, une noce égyptienne vint à passer. O scandale ! ô honte! le croirez -vous , émules des Mozart , des Cimarosa ? Attiré par un charme irrésistible , le peuple tourne subitement le dos à des nmsiciens dont il ignore le langage , eî court se joindre à l'effroyable charivari.

Gomme les chants nouvellement trouvés ont eu de grands rapports avec les anciens, on ne remarquait point de disparates choquantes ; l'art a fourni sa brillante carrière en excitant toujours les mêmes transports. Chez tous les peuples et à toutes les époques , on a cru entendre le beau par excellence. Les premiers essais, malgré leurs défauts , dissipant , pour la première fois , d'épaisses ténèbres , ont fait une sensation plus grande que les chefs-d'œuvre de l'art arrivant après des siècit^;; de travaux et de gloire. Ilaphaël

cl Le Titien n'ont jamais obtenu des honneurs comparables à ceux qu'avait reçus Cimabué , deux cents ans plutôt , dans la ville de Florence (i).

Qu'importent les moyens si l'on parvient à plaire et à séduire? En est-il de faibles sur une àme tout- à-fait neuve aux combinaisons des sons? Faisons une juste compensation de ce que l'art a gagné, et de ce que sa perfection nous a fait perdre en sensibilité, en accoutumant nos organes aux résultats que produit l'union de foutes les puissances harmoniques, et nous pourrons conclure que les effets de la musique ont été les mêmes dans tous les temps. Il en est de cet art comme de celui de la guerre : la valeur , la tactique, les moyens destructeurs ont d'abord épouvanté des peuples innocens et sauvages; mais l'expérience les a rassurés peu à peu. Une poignée d'Espagnols donna des fers au nouveau monde : six cent mille Européens ne feraient pas aujourd'hui sa conquête.

(1) Onde lu questa opéra di tanta maraviglia ne popoU di t]ueir età , per non si essere veduto insino allora meglio, che di rasa di Cimaliue lu con molta festa , et con le trombe alla chies.» poitata cou solennissima processioue, e egii per cio moito pre iniato e ouorato. (Giorgio Vasari , f^ita di Cimahue.)

R 'iiaard , Desportes , Benserade , ont joui , d tns leur tcmf «Tune plus grande cdlébrité , et ont obtenu de plus gianclos compenses que Racine et J.-B. Rousse lu dans le leur.

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Je suis persuadé que la harpe antique et la lyre étaient de pauvres instrumens, et Davi:l et Terpandre de pauvres musiciens. J'ajoute foi pourtant à leurs miracles. Et pourquoi nV croirai-je pas? L'aventure d'Orphée ne s'est-elle pas renouvelée presque de nos jours ? Les assassins désarmés par de mélodieux accens , laissant tomber leurs poignards aux pieds do Slradella, ne sont-ils pas une fidèle image des tigres et des lions apprivoisés par le chantre de laThrace (i)? Ne craignons pas de nous tromper

(i) Alessandro Slradella, fameux chanteur et compositeur vénitien , florissait vers le milieu du dix-septième siècle. Sa vie présente un exemple frapp mt du pouvoir Je l'harniouie , et en niirac temps un exemple terrible des excès de la V( nge ince.

Coniiiie il frt'qutntait les mtisons les plu> dirtiiigtie'es de Yeni >e , les amileurs de muiique se disputaient l'avantage de recevoir ses leçons. Parmi se^ élèves se trouvait une jeune dimc d'une ancienne famille de Rome, nommée Hortensia, qui avait une intrigue galanîe avec un noLle vénitien. SlradeUa en devint amoureux , cl n'eut p is de peine à se fiire proférer, par elle , à son rival • il l'enleva, et la conduisit à RomCj où ils se firent pa ser pour mariés. Le noble vénitien , furieux de cet eulèvfnient, mit sur leurj traces deux assassins qui, après les avoir cberchés inulilenjent dans quelques villes de l'Italie , découvrirent enfin le lieu de leur retraite , et arrivèrent un soir que Slradella donnait un oratoiio dans l'église de Sniit-Jean-dc-Lalran. Ces snélérats , résolus dexécutcr leur criuie lorsqu'on sortirait de l'église, entrèrent pour entendre la musique, ou plutôt pour veiller sur leur viclin)e et l'empcchcr de leur échapper. Ce fut ce qui le s.iuva. A peine eurent-ils ent-Jaiiu la voix délicieuse de

DE LA MUSIQUE. 23i

en adoptant les traditions que les favoris des Muses ont embellies des couleurs p*oétiques; soulevons le voile mythologique jeté sur l'histoire des premiers musiciens; etnousveiTons qu'Amphion et Orphée , instruits par les Egyptiens , se servirent avec succès des séductions d'un art inconnu dans la Grèce pour attirer dans les campagnes et sur les bords fertiles du Pénée e^ de l'Eurotas les hommes sauvages errant dans les forêts, les former à l'agriculture, les réunir en société dans des villes qui s'élevèrent comme par enchantement ; et poursuivant de si nobles travaux , ces aimables législateurs lièrent chaque précepte à un trait de mélodie, moyen ingénieux pour les graver dans la méffioire à une époque où l'on ignorait encore Fart d'écrire. Delà vient

Slradella, qu'ils se sentirent pénétrés d'attendrissement et de remords ; ils se reprochèrent leur affreux dessein , et ne furent plus animés que du désir de sauver celui dont ils avaient juré la mort un moment auparavant. Ils l'attendirent à la porte de l'église; et le voyant sortir avec Hortensia ^ ils s'approchèrent de lui d'une manière soumise et polie, le remercièrent du plaisir qu'il leur avait donné , et lui avouèrent que c'était à l'impression que sa voix avait faite sur eux, qu'il était redevable de son salut. lis lui expliquèrent ensuite le motif de leur voyage , et finirent par lui consedler de quitter Rome sur-locliamp, pour qu'ils pussent faire croire à celui qui les avait envoyés, qu'ils étaient arrivés trofi t.ird. ( Did, des lUusiciens, )

selon Aristote, que le même nom grec N«^of fut donné aux lois et aux chansons (i).

Suivez la musique depuis son origine jusques au siècle où nous vivons. Sans pouvoir compter tous les prodiges qu'elle a opérés, vous verrez constamment les même causes donner de semblables résultats.

Frappé du céleste courroux , Saiil ne respire que la vengeance ; il demande à gi'ands cris du sang etdes victimes, la harpe de David apaise ses fureurs. Terpandre calme une sédition à Lacédémone par son chant accompagné de la cithare. Empédocle prévient un meurtre par le même moyen. Le vainqueur de Bagdad , après avoir ordonné le massacre des habilans de cette malheureuse ville, le cruel Amurat , se laisse fléchir par les accens de Schah-Culi (2). Il pardonne aux vaincus et leur rend même la liberté.

(i) Se U retra non cra

D'Ainfionc et d'Orfeo , gli uomjni ingrati

Vita tiarrjïin perirolosa e dura ,

Senza Dei, senza leggi, et senza mura.

Metastask.

(2) Ce trait a fourni à Millevoie le sujet de l'épisode de son petit poëme intitule , les Plaisirs du Poëte. Il attribne la clémence d'Amurat au charme des vers. Nous devons en f;iire honneur à notre art, puisque les chanlres de l'Asie étaient poètes et musiciens, comme ceux, de l'ancienne Grèce ; avec d'autant plus de raison que le chant de Sohah-Culi s'exécute encore a Constanti-

Antigeiîide et Timolhée, après avoir excité Jusqu'à la démence, l'ardeur belliqueuse d'Alexandre , rendaient le calme à son âme en changeant seulement de mode. Le musicien Claudin se fit admirer aux noces du duc de Joyeuse par un trait tout-à-fait semblable.

Si les hymnes de Tyrtée (i) ont enflammé le courage desLacédémoniens, les chants guerriers d'Ossian , d'Alfred, de Pioland , de Thibault, ont conduit les Calédoniens , les Anglais , les Français à la victoire, et nous avons vu nous-mêmes l'enthousiasme excité par les airs patriotiques.

Le même Alfred s'introduit dans le camp des Danois, et la harpe en main captive l'admiration de ses ennemis, surprend leurs secrets et profite ensuite de leurimprudence. Trois cents ans plus tard le troubadour Blondel se sert des mêmes moyens pour délivrer le roi Richard Cœur-de- Lion.

Les poursuivans de Pénélope tombèrent sous les coups d'Ulysse; Phemius se trouvait avec eux , et craignait de partager leur sort ; mais le héros lui fit grâce , en faveur des accens mélodieux de

Tiople. Raphaël , musicien du sultan , l'a fait entendre à Todenui on 1786,

(1) Tyrteusque marcs animos in marlla bclla V'ersibus exjtcuit.

Horace, Art poétique.

sa voix et de sa lyre. Théodiilphe , éveqae d"Ortéans , condamné par Louis I" à une captivité qui ne devait finir qu'avec sa vie , composa un fort beau cantique (i), et le chanta, le dimanche des Rameaux , pendant que l'empereur passait en procession devant sa prison. Louis s'arrêta , écouta le cantique jusqu'à la fin, et Théodulphe recouvra sa liberté.

Dans les beaux temps de la Grèce, des chœurs de musiciennes et de danseuses étaient appelés pour embellir les fêtes et les repas par des chants pleins de grâce et de douceur et par des danses voluptueuses. Nos mœurs ne nous ont point permis de suivre cet usage; mais les peuples de l'Asie l'ont conservé , et les Bayadères consacrent leur vie aux arts et aux plaisirs , comme autrefois les Glycère et les Phryné.

Thaïes ou Thalétas de Crète guérissait les malades par ses chants mélodieux ; la princesse Belmonte a dû son salut à l'impression que la voix du ténor Raiï fit sur son cœur , livré à la plus sombre mélancolie.

Élien nous dit que le joueur de flûte Isménias fut envoyé en ambassade auprès du Roi de Perse. Antonio Perli a été fait conseiller de cour

(i) Gloria, laus et honor iihi sil ^ — Rix Cf/risM, Recfejfiptor. C'ci^t »:«liii que l'on chanle encore aujourd'hui à la cércinOBic du diîuanche des Rameaux.

par l'empereur Léopoîd , et le chanteur Farinelli a gouverné TEspagne sous le règne de Philippe Y, dont il était le premier ministre.

La ville de Mitylène fit frapper des médailles portant l'image el les attributs de Sapho ; Faustine et Marchesi ont reçu les mêmes honneurs à Florence et à Milan.

Les guerriers et les rois , les papes et les docteurs , se sont livrés , dans tous les temps , à l'étude de la musique ; Achille , Paris , Epaminondas , Alexandre , Galiguia , Néron , Titus , les Ptolémées , surnommés Aulètes (i), Adrien, Marc-Aurèle , Justinien , Charlemagne , Dagobert, Robert, Charles IX, Louis Xlt, Louis XIIÏ, rois de France, Thibault, comte de Champagne, et tous les troubadours de son siècle , le roi Piené , les empereurs Charles Y , Charles YI , Léopold I" , Joseph II , Jacques , électeur de Trêves , saint Grégoire , Léon IX , papes , saint Ambroise , saint Jean Damascène , le fameux prince de Yenouse , don Carlo Gesualdo , k* prince Louis de Prusse , mort glorieusement à léna , les princesses Anne-Amalie de Prusse , Anne-Amalie de YYevmar , Anne d'Angleterre, ont excellé dans le chant , les insfrumens et la composition. La seule différence à observer cu-

0) Joueurs de fiûte.

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tre Tantiquilé et les temps modernes , c'est que les philosophes de la Grèce et de Rome possédaient de grandes connaissances en musique , tandis que nos savans ont divagué de la manière la plus comique en écrivant sur cette partie , et nous ont donné des preuves irrécusables de leur ignorance.

Quel art donne des jouissances aussi pures (i) , et laisse dans le cœur une impression plus profonde ? Tous les peuples du monde chantent et dansent ; il y en a bien peu qui connaissent la peinture et la poésie. Compagne fidèle de Thomme , la musique embellit son existence et l'aide à supporter les fatigues d'un pénible voyage ; s il jouit des faveurs de la fortune , elle vient multiplier ses plaisirs ; malheureux , elle le console (2) , exprimant tour à tour ses désirs , sou ivresse ou sa reconnaissance ; elle entretient

(1) C'est le seul de tous les arts qui ne corrompe pas l' esprit. (Montesquieu, Esprit <les Lois. )

(2) Ricimer, investi par l'armée de Justinien , et réduit aux dernières extrëraitcs, fit demander à cet empereur un pain et une lyre.

Pendant la dernière guerre d'Espagne , les prisonniers fiançais , entassés sur le ponton la yieille Caslille , ou ils mouraient de faim , de soif et de misère , avaient formé un concert dans ce heu de douleur. Les Noces de l'igaw, la Clémence de Titus y y étaient exécutées parfaitement par des dames françaises et romaines, des amateurs et des uiusicicns de divcr» régimeus. Un de mes frcrfs avait le malheur d'y présider.

flans son cœur le feu sacré de la sensibilité, l'entraîne aux combats , anime son courage par des sons belliqueux (i) ; et c'est elle encore qui doit présider aux fêtes triomphales , et porter aux cieux l'hommage du vainqueur.

Comme pour les autres arts , les Romains se contentèrent d'imiter la musique des Grecs ; et cet art , dont la superstition et les lois civiles d'Athènes avaient arrêté les progrès , n'en Ht aucun à Rome : c'était toujours la même pauvreté d'invention et d'exécution. La simplicité de la musique ancienne avait pourtant ses avantages , puisqu'elle permettait au chorége d'employer sans confiision un nombre infini de musiciens. Ces grandes masses de sons, ces colosses mélodiques produisaient des effets surprenans , et dont limmensité démontre la petitesse des moyens dont on se servait pour les obtenir. Gorapieat imaginer que six mille , dix mille (j.)

(1) Misenum ^olidcm qu6 non pi^œstantior aller ^re ciere vlros , Martenique accendere canlu.

YlRGTIiE , Enéide , chant VI.

(2) Lorsque Jules Césnr donna un grand festin au peuple rornaiti , douze mille musiciens , répandus dans la ville de Rome , chantaient ou jouaient des instrumens pour l'amusement des convives. Tous se ressentirent de la générosité de leur auguste protecteur. {Histoire de la Musique , par K.vlkbrenxer , tom. Il , pag. 25.)

CJfcar donna la première naumachie sur le lue Fucein , près de

exécutans ont clé entendus à la fois , si l'on ne suppose que leur musique n'était qu'une lourde et monotone psalmodie ? Une armée de chanteurs accompagnés de flûtes et de buccins devait bien annoncer un triomphe. Ces chœurs n'étaient pas le moindre ornement des jeux du cirque et des fêtes somptueuses d'Auguste et de Néron. Nous pouvons nous faire une idée de cette musique , par nos hymnes sacrés chantés par un peuple entier.

Malgré le progrès des lumières et les objets de comparaison que nous pouvons rapprocher, il est incontestable que, pour les chants religieux, le plain-chant remporte sur la musique; et les sublimes compositions des Mozart et des Cherubinî , exécutées par les meilleurs artistes de la capitale , paraissent faibles d'effets après les accens majestueux et touchans de la multitude , réunis aux forces harmoniques de l'orgue. Ces accens ont d'autant plus de vigueur , qu'il n'y a jamais la moindre dubiiation dans la manière d'exécuter ; tous chantent à l'unisson ou en parties , et suivent sans peine une mesure qui descend gravement , au lieu de tomber avec rapidité.

Rome. Il y avait à ce spectacle plus de dix mille musiciens ou uuibiciennos qui chantaient ou jouaient dts in>(trumeus, ( L.v-% TîORDE, lissais sur la Musique. )

Les mouveniens de la musique, quelquefois trèsients ei quelquefois aussi d'une prestesse extrême,, la diversité des rhytlimes , les ligures du contrepoint répandues dans une infinité de parties qui s'engrènent les unes dans les autres , empêchent le compositeur de tenter les effets qui demanderaient un trop grand nombre d'exécutans. Les musiciens ne manquent pas : l'armée est toute prête , il ne s'agit que de la fair« manœuvrer.

Les fêtes républicaines ont offert souvent de ces réunions extraordinaires. Les résultats en étaient imposans , et si l'on ne remarquait aucun désordre dans l'exécuti^in , c'est que l'on avait eu soin de choisir des morceaux d'un rhythme bien marqué, d'une élocution franche et débarrassée de petits détails : les ouvertures ai Iphigénie en Aulide , de Démophoon , de Panurge , l'air de danse des Africains de Sérniramis^Xh\ m.n& à l'Amour d\Ec/to et Narcisse , certains chœurs de TimoléoTiy ont toujours produit un merveilleux effet, parce que leurs mouvemens ne sont ni lents ni rapides. On se flatterait envain de trouver cette uniformité de cadres dans un ouvrage de longue haleine, tel qu'iine messe, un oratorio , un opéra. Comment tenir sous la férule une troupe trop nombreuse , et régler ses pas d'une manière parfaitement égale ■' On pre--

^4o DES EFFETS

serait infailliblement le largo, et les traînards porteraient le désordre et la confusion dans le presto. D'ailleurs , il faut que le son des instrumens placés aux deux extrémités puisse se réunir, et le temps qu'il lui faut pour parcourir l'espace cause un retard suffisant pour détruire Tensemh\e. Pour que la note du trombonne tombe d'aplomb sur la mesure , il est nécessaire que celui qui en joue calcule le temps que le son mettra pour arriver de l'embouchure au pavillon , et s'il ne donne pas son coup de langue avant que les clarinettes aient frappé la note du chant, la basse éprouvera un retard et formera des syncopes continuelles avec la mélodie. L'instinct musical qui guide un joueur de trombonne ne saurait réunir sur la même note mille musiciens qui ne s'entendent pas, et dont le calcul acoustique change en raison de leur éloignement.

Qu'on nous permette de reproduire ici un article qui parut dans la Décade Philosophique , à l'époque des fêles dont nous venons de parler; il renferme des idées que l'on adoptera peutêtre un jour.

« Depuis que le gouvernement français donne « au peuple des fêtes dignes de lui , on a souvent V remarqué l'insuffisance des moyens employés « pour faire jouir de ces grands spectacles la « foule qu'ils attirent. La voix humaine, le son

« de nos instrumens , se perdent dans les airs « avant d'être parvenus aux oreilles de la plu- « part des assistans.

« On cherchera peut-être les moyens de sup- « pléer à notre musique d'orchestre, excellente « dans des salles fermées , mais trop délicate , « trop faible pour l'étendue du Champ-de-Mars. « On peut citer, comme exemple, un genre de « musique russe , dont l'invention paraîtra d'a- " bord étrange et même un peu barbare ; mais « elle a réussi, et pourrait être perfectionnée « parmi nous. Un ami , qui a voyagé en Russie, « l'a entendue à la distance de plus d'un quart « de lieue, et nous assure qu'elle produit un « effet surprenant.

« Vingt , trente , quarante musiciens ont cha- « cun une espèce de grand cor ou de trompe « qui ne doit rendre qu'un seul son ; ces cors «< sont tellement accordés, qu'ils fournissent, K comme les tuyaux de l'orgue , toutes les notes « nécessaires pour exécuter un morceau de mu- « sique et ses accoinpagnemens. Ainsi, l'un des « musiciens fait tous les ul de telle ou telle oc- « tave qui se rencontrent dans ce morceau, un « autre tous les ré^ etc. , et la précision de leur ^< exécution doit être telle , que ces différens « sons paraissent partir d'un même instrument. « Comme il y a tels tons qui ne se rencontrent

y iG

« presque jamais près les uns des autres, ou qui « reviennent plus rarement , on peut cliarger de « deux ou trois cors quelques uns de ces exécute tans , ce qui diminue le nombre de ceux-ci.

«. Cette espèce d'orchestre rend des sons plus « forts , plus nerveux , plus pleins que nos ins- « trumens à vent; ces instrumens étant limités, « soit par la nécessité où l'on est de leur don- « ner un certain diapason, soit pour qu'ils ne « couvrent pas les voix et les autres instrumens « avec lesquels on les emploie ordinairement.

« Un habile orchestre russe peut exécuter des <c quatuors, des symphonies, des concertos de « Haydn, Mozart, Pleyel, etc., et rendre jus- « qu'aux cadences et aux trilles avec la plus « grande précision. Dans un temps calme, cette <f musique a souvent été entendue à la distance « d'une lieue et demie , et même , pendant une « nuit tranquille et d'un lieu élevé, on a pu <f l'entendre jusqu'à la distance de deux lieues. « De près, ces cors produisent l'effet d'un grand i< orgue, sur lequel ils ont le précieux avantage de « pouvoir enfler , diminuer , laisser expirer les « sons. De loin , on croit entendre un harmonica.

« En 1763, on employa cette nuisique avec « beaucoup de succès , dans une fête qui fut « donnée à Moscou. Un immense traîneau de M quarante toises de tour , et tiré par vingt-

« deiix bœufs d'Ukraine , portait les musiciens.

« Pourquoi ne ferait -on pas chez nous un « essai de celte musique singulière? On trouve- « rait sans doute dans nos orchestres des exéw cutans assez habiles pour se servir, après une « courte étude, des cors que l'on ferait cons- « traire. Cette nouveauté deviendrait ellcmême « un objet de curiosité qui attirerait aux fêtes , et « fournirait un moyen d'augmenter les plaisirs « et la pompe de ces cérémonies nationales , « encore si loin de ce qu'elles doivent devenir. »

Tous les hommes célèbres qui ont cultivé la musique ont des droits à notre admiration et à notre reconnaissance. Ceux qui n'ont rien inventé ont du moins employé leurs soins et leurs veilles à nous transmettre ce qu'ils avaient appris. Il y aurait de l'ingratitude à criliquer des ouvrages bien imparfaits aujourd'hui, et qui, cent ans plus tôt, ravissaient en extase nos bons aïeux. Chacun a posé une pierre du grand édifice; et si nous approchons du faîte , c'est à leurs nobles efforts que nous le devons. Cimabué et Giotto ont préparé les voies à Raphaël et à -uichel-Ange.

Ceux qui sourient de pitié en lisant les vers où Despréaux exalte les compositions de Lulli (i)

(i) Et tous ces lieux communs de morale luljrique Que Lulli rccliaufïa des sons de sa musique.

BoiLEVU.

et qui croient nous donner une grande idée de leur goût en les parodiant (i), font une lourde faute. Autant vaudrait affirmer que Marot et Malherbe étaient des sots, et que les La Yallière. et les Montespan n'avaient ni grâces ni beauté sons le vertugadin. Jugez des effets et non des causes. Lvdli et mademoiselle Le Rochois ont excité le même enthousiasme que Mozart et madame Catalani, L'esclave russe , qui boit avec avidité le suc du bouleau, et son maître blasé, qui se gorge de Champagne et de Tockai , arrivent tous les deux au même but, qui est le contentement et l'ivresse. Accusera-t-on nos devanciers de manquer de goût? Ils applaudissaient Lulli, dont les accens simples et mélodieux leur faisaient éprouver des émotions délicieuses , et son chant monotone et traînant paraissait léger et d'une piquante variété, en comparaison de ce que l'on avait fait jusqu'alors. Depuis Orphée jusqu'à Haydn, chaque musicien célèbre a joui de la gloire la plus complète en recevant les hommages de ses contemporains (2), et les poë-

(i) Aux dépens du poëte , on n'entend plus vanter Ces accords languissans , cette faible liarnionic Que réchauffa Quinault du feu de son génie. ( F'ers cités par\j\ Habpe , dans son Cours (le Lilléraiure.)

{2) Voyez la vie de LuUi; l'épîtr^ que Saint-Evremont lui a adressée; le troisièroo chant du poëiiic de la Déclamation , pir DoiiAT, etc.

tes n'ont jamais manqué de le proclamer le dieu de rharmonie.

Hameau s'est vu ravir le sceptre ; il était pourtant digne de le porter. La seule faute cju^on puisse lui reprocher, c'est de n'être pas venu plus tôt ou plus tard, et cela ne dépendait pas de lui. Les musiciens français , formés à son école, auraient certainement surpassé leur maître , mais avec ces i>Tadations insensibles que Ton remarque entre la décadence d*un homme de génie et l'élévation de son disciple. Au lieu que les brillantes clartés , répandues dans le monde musical par les écoles d'Allemagne et d'Italie, firent pâlir tout-à-coup le flambeau de la Franc e>

Avant la venue des BouiTons italiens, en 1752, personne ne s'était avisé de trouver notre musique mauvaise ; on se pâmait de plaisir à Dardanus et à lliurope galante y comme on Pavait fait cent ans plus tôt à Pomone, ei ensuite à Isis et à Phaëlon. Si quelqu'un eût osé critiquer l'Opéra français , on n'aurait pas manqué de le prier de faire mieux s'il pensait que cela fût possible. Les plus beaux raisonnemens n'inspirent pas assez de confiance pour provoquer une réforme complète , et ils ne sont plus d'aucun poids lorsque l'homme de goût peut comparer. Deux objets ont charmé lour-à-lour, rappro-

chez-les Tun de l'autre, et la différence que vous apercevriez à peine va devenir si grande, qu'il ne reste pas même l'embarras du choix. Limpide et transparent dans toute sa course, le Rhône semble livide et fangeux près du bord où la nymphe de Vaucluse lui porte le tribut de ses eaux argentées. Une représentation de la Sen^a padrona terrassa Rameau et tous ses imitateurs. Les musiciens illustres voyageant dans toute l'Einope , les communications établies entre les virtuoses, l'échange continuel des œuvres qui, dans chaque pays, ont acquis de la célébrité, sont autant de raisons pour que la musique étende ses progrès partout dans des proportions égales. Les découvertes ne sont plus des mystères que des maîtres jaloux ne révélaient qu'à regret à un petit nombre de disciples. Partout l'art est le même , et le terme de musujue française n^i s'applique plus maintenant qu'aux compositions qui ont vu le jour avant la venue de Gluck. Les trois écoles principales ont néanmoins conservé chacune un caractère particulier. Celle d'Allemagne se distingue par une harmonie savamment travaillée, unie à des chants pleins d'esprit et d'expression; celle d'Italie, par une mélodie toujours suave, une facture simple et pure ; l'école française a adopté un genre mixte , qui tient de la vigueur allemande et de la

grâce italienne. Malgré cette variété de styles, il ne peut plus y avoir de révolution musicale en Europe : on suit partout les mêmes documens , et Ton peut remarquer seulement, dans les productions de chaque pays, des couleurs locales, qui se rapportent au caractère et aux mœurs de ses habitans.

L'homme n'est pas le seul être sensible aux douceurs de la mélodie : depuis l'éléphant (i) jusqu'aux plus petits insectes , bien des animaux manifestent le plaisir Cju'elle leur fait éprouver. Le chant du laboureur amuse les bœufs attelés à la charrue ; le troupeau se réjouit au son de la musette ou du fifre champêtre , et se repaît mieux lorsque le bergeries lui fait entendre ; le coursier frappe des pieds le sol, tend l'oreille et frémit de joie , si la trompette sonne. Le cor a donné le signal , voyez cette meute aguerrie et docile s'animer, sauter, bondir de plaisir, et demander à grands cris qu'on la mène aux combats ; voyezla se soumettre ensuite, avec une inconcevable intelligence (2) , à l'instrument qui doit exciter

(1) On peut voir clans les journaux du temps les détails sur le concert donné aux éléphans de la Ménagerie, en 1798.

(2) Le cl)icn connût en peu de jours tous les airs ou tons de chasse, dont dix-neuf ont une bignification particulière, et ne les confond jamais entre eux, ni avec les fanfares , morceaux de pur agrément, et non significatifs. Il ol)éit aux ordres quon lui

ou retenir son ardeur belliqueuse. Charmées par la cantilène de leur conducteur, les mules de la Sierra-Morena supportent long-temps la faim et la fatigue, et ne s'arrêtent qu'au moment où le rustiq le chanteur finit sa période. Le plus redoutable des reptiles se laisse désarmer parles accens de la flûte bocagère (i). L'oiseau suspend son ramage pour donner toute son attention aux mélodies des instrumens : il parvient même à les retenir, à les répéter ; et l'araignée de Pélisson sortait de sa retraite pour assister aux concerts de co malheureux reclus.

Mais, écoutons le chantre de V Imagination :

O divine harmonie ! au moins tes doux accens Pour mon oreille encore ont des ciiarmes puissans. Eh ! qui ne connaît pas ton pouvoir inetTahle? L'Histoire en te louant le dispute à la Fable. Ck>inbien ma déité fut prodigue pour toi \ Elle ordonne; et tu peins l'allégresse et l'effroi. Animes les festins , echaufu s les batailUs , Mêles des pleurs touchans au deuil des funérailles; Et du pied dçs autels , en sons mélodieux , Vas porter la prière aux oreilles des dieuv. Ainsi Mjrs s'enflammait au\ accords de Thyrtée; Ainsi sur mille tons le fameux ïimolhée

donne au moyen de ces diverses mélodies; et, parmi vingt trompcj qui sonnent dans la plaine , il siit encore distinguer celle du piqueur qui le soigne. ( Cours de Vénerie, par La ContERIE.)

(i) Le serpent à sonnettes. (Voyez /t; Génit du Christianisme , ï" partie, liv. III, chap. 2.)

Touchait son luth diviu , parcourait tour à tour

Le mode de la gloire 1 1 celui (Je l'amour;

D'un regard de Th \:s enivrait Alexandie ;

Roulait son c'iar vainqueur sur Bahylone en cendre;

Ou peignait D irius et sa famille en d. uil ,

Des pleurs de l'infortune atttndriss lit l'orgueil.

Dans ses noirs ateliers , sous son toit solitaire ,

Tu cl;ariiics !e travail , tu distius l.i misère.

Que fait le Idhourcur, conduis tut ses taureaux,

Que fait le vigneron sur ses brûl.ms coteaux,

Le mineur enfoncé sous ses voûtes profondes,

Le berger dans I«j-i champs , le nocher sur les ondes ,

Le forgeron domtant les métaux enflimmé-.?

Ilschanteut, l'heure vole, et leurs maux sont charmés (i).

Voilà comment s'exprime la poésie; elle attribue tout aux séductions de l'art. Je sais bien que la musique donne d'agréables distractions et fixe l'imagination sur un objet riant, tandis que Ton s'occupe d'un travail fastidieux par son uniformité. Un secours bien grand qu'elle prête à l'homme, c'est de régler ses mouvemens et d'imprimer à ses organes l'égalité soutenue de la mesure (2). Il est reconnu que le rliythme (\u tambour soulage le soldat dans les marches forcées. Chardin dit qu'en Perse , quand on veut

(0 Ces vers sont iuiités de Dorât, pocme de /a Béclamalio// , chant III

(2) Julien Pollux dit que, dans les vaisseaux à trois rangs de rames, il y avait un tlùleur, non seulement pour marquer le temps et la cadence pour chaque coup de rames, mais pour auiu ser et flatter les rameuis par la douceur de la mélodie.

25o DES EFFETS

abattre ries maisons , aplanir un terrain , ou faire quelque autre ouvrage expéclitif qui demande une multitude de bras , on assemble les habitans de tout un quartier ; qu'ils travaillent au son des inslrumens , et qu'ainsi l'ouvrage se fait avec beaucoup plus de zèle et de promptitude que si les instrumens n'y étaient pas.

L'ouvrier qui cbante cherche autant un régulateur dans la mesure des airs, qu'une distraction dans leur mélodie : ce qui le prouve, c'est que le rhythme , le mouvement , les temps de ces airs ne sont pas les mêmes dans toutes les classes d'ouvriers j et souvent ce changement se fait remarquer dans un individu, lorsqu'il passe d'un travail à un autre. Les chansons des soldats s'accordent toujours avec le pas militaire ; les airs villageois invitent à la danse ; la barcarole du gondolier suit les ondulations de la rame ; les sons traînans de la musette portent le caractère paresseux et mou du pâtre étendu sous le hêtre , tel que Yirgile nous l'a dépeint ; et, par un contraste que l'activité de ses travaux devait naturellement établir , le refrain du forgeron tombe rapidement avec le marteau.

Les révolutions opérées par Rameau , les bouffons italiens et Gluck , l'abandon subit des objets qui charmaient nos pères , une nouvelle manière de composer , d'exécuter, donnant de

meilleui^s résultats , ont fait penser à bien des personnes que la musique était sovimise à la mode. Voilà encore un de ces nombreux préjugés accrédités par ceux qui regardent cet art comme un frivole amusement. Si l'on prend la peine d'examiner que tous ces changemens n'ont été faits qu'à mesure que le cercle des connaissances s'est agrandi , et que le génie , prenant son essor , s'est débarrassé des entraves qui l'arrêtaient : on se convaincra que c'est par une tendance naturelle vers le vrai beau, et non pour céder à de vains caprices, que le Français a laissé le chemin tracé par ses devanciers pour travailler d'après de nouveaux modèles qui se rapprochaient davantage de la perfection : aussi l'a-t-on vu s'arrêter dans ses réformes, dès qu'il a pu entendre une musique dont les effets l'ont pleinement satisfait.

On a quitté nos anciens maîtres pour Cambert, Cambert pourLuUi, Lulli pour Rameau, Rameau pour Gluck; un autre viendra chasser à son tour celui-ci. — On se trompe : cet autre peut venir s'asseoir à ses côtés , partager sa gloire , et non pas la ternir. — Eh quoi ! voudriezvous changer le cours" des événemens? ce qui est arrivé dans tous les temps peut arriver encore. Chaque compositeur, après avoir brillé sur l'horizon musical , n'a-t-il pas cédé la place à

un successeur qui l'a fait oublier ? Pourquoi Gluck n'aurait-il pas le même sort? — Plusieurs raisons s'y opposent :

i". Gluck a travaillé en Allemagne et en Italie , à une époque où d'habiles maîtres avaient établi sur des bases certaines les principes de i'harmonie et do la composition ;

2". En arrivant en France, où Ton était en ijrrière de plus d'un siècle, ses airs pathétiques, ses chœurs pompeux et animés, la vigueur dramatique de son récitatif, ont fait faire des progrès aussi rapides qu'immenses à l'art musical , et nous ont placés au niveau de nos voisins ;

3*. Ayant porté à son plus haut période la puissance de l'harmonie et la magie des accompagnemens , on a pu l'imiter, et non le surpasser. Analysez avec soin les effets d'orchestre , les traits de caractère, les groupes d'accompagnement des compositeurs de nos jours , il en est peu dont Gluck n'ait donné le Ivpc , et quelquefois même le patron ;

4". Si pendant un demi -siècle, remarquable par tant de précieuses découvertes, par le perfectionnement des instrumens et de l'exécution, et illustré par les Piccini, les Sacchini, les Cherubini, les Gossec , les Méhul, les Haydn, les ^Vinter et surtout par le divin Mozart, il ne i^est rencontré personne qui ait fait descendre

DE LA MUSIQUE. oll

Gluck du trône où Melpotnène Va placé , il est à présumer qu'il y restera toujours. A force de monter on arrive au sommet. Racine et Corneille ont posé les bornes de la Tragédie, comme Gluck et Mozart celles de l'Opéra (i). Raphaël est mort depuis trois cents ans, quelqu'un a-t-il pu l'égaler encore ? qu'avons-nous à opposer au Laocoon, à la Yénus de Praxitèle, au Panthéon d'Agrippa, à l'Iliade, à l'Enéide?

Voici ce que Gretry a écrit sur ce sujet: « J'ai entendu dire souvent que la musique -« est un art absolument saumis à la mode, et « les musiciens qui se voient promptementoubliés, « appuyent ce jugement pour se consoler. J'ose « croire que si, du temps de Corneille , de Mo- -« Hère, la musique eut été ce qu'elle est aujour- « d'hui , elle n'eut pas essuyé plus de variations ■« que les œuvres de ces écrivains , dont quantité -« de termes ont vieilli (2), Pergolèse, dont on « chante toujours la musique, parce qu'il a bien « saisi la nature , était à peu près leur contem- ^< porain, et prouve évidemment ce que j'avance.

(1) Venimus ad siimmnm foitunac....

Psallimiis Acliivis iloctiUs.

Horace.

(2) Les termes de l.i musique, c'c>t-à-dire cerLiins traits, certains tours vicillisstot aussi ; mais un.ha'uile eviîcutant sait les rajeunir. Entendez clianter le duo iVjli-m'ule par M. et midiuKC •Garni , et vous eroirez qu'il est fait de la veille.

« Mais je crois connaître la cause qui assujélit « la musique , plus qu'aucun autre art , aux varia- « tions dont on l'accuse : c'est qu'elle est conte tinuellement clans la dépendance de ceux qui « l'exécutent. Un livre de science , un tableau , " une statue, sont lus, examinés, jugés tranquil- « lement par tout le monde, sans le besoin d'au- '< cun secours étranger : en est-il de même des « ouvrages dramatiques, de la musique s-urtout, ft qui a besoin indispensablement, pour paraître « au jour, d'une quantité de talens réunis, qui '( modifient à leur manière ou altèrent le senti- « ment de l'auteur et le vrai sens de son ouvrage ^ « Défendrez-vous à cette chanteuse de faire des « roulades, des trilles, mille ornemens déplacés, V si elle excelle dans cette partie, et si le public « la couvre d'applaudissemens chaque fois qu'elle

«multipliera ces colifichets? Les défauts

« mêmLCS d'un chanteur qui excite l'enthou- M siasme , sont saisis et deviennent un objet de « mode. »

N'avons -nous pas vu, aux exposilions du Louvre, certains genres de tableaux obtenir une préférence marquée? Dans un temps, c'était les sujets de bergerie ; après vinrent des scènes erotiques, puis la représentation de ruines antiques. Mainteiianl, ce sont des intérieuis, où l'on voit des chevaliers armés de pied en cop

et brillans d'or et d'acier, ou des paysages peuplés de ménestrels courant les aventures. Faut-il en conclure que le peintre obéit à la mode ? Non. Il suffit seulement de distinguer l'art qui ne change pas, de ses productions qui varient selon le goût du moment. Méhul , Nicolo , MM Boïeldieu, Catel, Berton, nous ont donné des boléros, des chants ossianiques, des villanelles, des romances chevaleresques, selon que nous avons paru le désirer. Il n'est point inutile d'observer qu'en peinture comme en musique , la mode n'exerce ses caprices que sur des ouvrages du style familier, du petit genre, vraies bagatelles que leur frivolité peut bien rendre le jouet de cette déité fantasque. Vous citerez la romance, le nocturne , la séguedille que la mode répand dans toutes les sociétés , mais non pas la symphonie, le grand air, le quatuor, le chœur. Les réunions musicales ont offert bien long-temps l'air Pria che spuntl aux amateurs qui l'avaient déjà entendu cent fois. La mode n'y était pour rien : est-il surprenant que , dans sa nouveauté, ce chef-d'œuvre de mélodie, soit devenu le morceau favori de nos chanteurs ?

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