CHAPITRE VIII
DES YOlX ET DU CHANT VOCAL.
La voix humaine est le pins beau moyen fV exécution qiie la musique possède. Les instrumens n'ont été inventés que pour Timiter ou raccompagner : pareils aux esclaves qui précèdent ou suivent leur maître , ceux-ci ne font entendre leurs accens au théâtre que pour annoncer le chanteur ou lui servir de cortège.
On distingue généralement les voix en deux classes , savoir : les voix aiguës et les voix graves. La différence commune des uns aux autres est à peu près d'une octave» ce qui fait que les voix aiguës chantent réellement à Toctave des voix graves , quand elles semblent chanter à l'unisson.
Chacune de ces classes contient trois espèces de voix qui sont pour les voix aiguës.
Le i" Dessus, Soprano i°, Canfo i".
Le 2^ Dessus, Soprano 2°, Canio 1° ^
Le Contralte. Contralto^
Et pour les voix graves ,
Le Ténor, Tenore^ ou Taille,
Le Bariton, JBaritono, Concordant,
Bas-tenor, ou Basse-taille.
La Basse, Basse , ou Bassus.
DES YOIX ET DU CHATST VOCAL 2S7
Les premiers et seconds dessus appartiennent exclusivement aux femmes , aux enlans et aux hommes dont un art trop prévoyant a pris soin d'éclaircir la voix. Le contralte est commun aux deux sexes; le ténor, le bariton et la basse ne se rencontrent que ciiez les hommes qui ont attient leur seizième année.
L'étendue de toutes ces voix, réunies et mises en ordre, donne cinq octaves qui commencent au premier ut du clavier du piano {fig. 24). Les trois prertîiers tons de l'échelle vocale ne se trouvent que dans certaines voix très-basses. On doit regarder généralement \g fa comme le premier degré du système vocal, et c'est de ce point que nous partirons pour établir les rapports des voix entre elles.
La différence d'une voix à celle qui la suit immédiatement du grave à l'aigu , est de deux tons à-peu-près, en ayant soin de compter deux fois le contralte, d'abord pour les hommes, et ensuite pour les femmes en ajoutant deux tons encore. On remarquera qu'il reste trois octaves dans le domaine du premier-dessus, mais la dernière est composée de sons factices, que l'on emploie seulement dans les roulades d'un air de bravoure.
Les trois voix aiguës donnent à l'octave la répétition exacte du système des trois voix graves. I. 17
Le premier dessus répond au ténor, et sonne son octave.
Le second dessus répond au bariton , et sonne son octave.
Le contralte de femme ( seul contralte que Ton doive admettre), répond à la basse, et sonne son octave.
Le contralte d'homme , que nous nommons haute-contre, est si rare, qu'il convient de le ranger parmi les ténors , plutôt que d'en faire un genre de voix différent. Les trente millions d'habitans que renferme la France, ne peuvent pas alimenter un seul de ses théâtres en hautecontres : cela devrait faire renoncer à une distinction illusoire , et abandonner entin une voix qui, dans le récit, n'a pas les agrémens et la force du ténor, et que l'on remplacerait avec avantage, dans les chœurs, par des seconds dessus.
Les voix ayant chacune un timbre particulier, fournissent au compositeur les moyens de varier les effets, et leur étendue remplit l'échelle harmonique dans tous ses degrés : l'essentiel est de ne pas les forcer, en les faisant sortir de leur diapason naturel. Les Italiens et les Allemands ont senti toute l'importance de cette observation ; leurs airs ne passent jamais les bornes assignées à chaque sorte de voix, quand même
ET DU CHAiST YOCAL. 259
celui qui doit les chanter posséderait un de ces organes rares qui semblent autoriser les licences.
Si la voix de Texëcutant est riche dans tous ses degrés et d'une étendue extraordinaire, les points d'orgue, les cadences, les agrémens à joindre aux traits simples que le compositeur lui a laissés à brillanter, les variations permises par le goût, les passages improvisés pour ramener le motif après les repos de dominante ou du ton relatif, lui fourniront assez souvent les occasions de déployer ses moyens et son talent; et cet air qu'il chante à ravir, étant écrit dans un diapason qui tient le juste milieu entre les sons graves , que l'on abandonne comme trop sourds, et ceux qu^on n'obtiendrait qu'avec effort à Taigu . sera exécuté , par tous les chanteurs , avec le même avantage. Dispensateur avare ou prodigue d'ornemens, chacun l'embellira à sa manière, en ne donnant que les passages qui conviennent à sa voix, et ceux dans lesquels il excelle.
Mais , dira-t-on , c'est retenir le génie musical dans une sphère trop étroite , que de le contraindre à négliger des tons dont l'emploi servirait à agrandir les contours du dessin, et à renforcer l'ensemble. Pour répondre à cette objection, je cilerai les airs allemands el italiens que Ton regarde depuis long temps comme les modèles du vrai beau.
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Dovc sono i bei monitnti.
Dell! pailate clie forse tacendo.
Plia elle spuiiti in ciel l'aurora.
Che tormento ! oh ! dio , chc pena !
Fin ch' han dal vino.
Vedrai mentre io sospiro.
îNon piii andrai.
Sui Morelli e quatro bai.
Ce dernier n'excède pas l'étendue d'une dixième ; les autres sont écrits avec une extrême réserve. Il faut que le chanteur soit toujours maître de sa voix : il ne l'est plus , si vous l'obligez à s'aventurer dans des tons dont il n'est pas sûr^ ou qui ne cédant qu'à la violence , altèrent son organe, et lui causent quelquefois un enrouement subit.
Ces observations s'appliquent également aux duos et aux trios ; quant aux quatuors , aux finales , aux chœurs , la diversité des diapasons donne des sons fournis et d'un timbre éclatant sur tous les points de l'échelle : le compositeur n'a qu'à choisir; il aurait tort de forcer la basse •à monter trop haut, puisque le ténor est là pour la remplacer au besoin.
Vous prétendez qu'un air de ténor doit être à la portée de tous les ténors, et composé avec élégance et simplicité; vous supposez donc que Texéculant possède un talent distingué, uneima-
gination féconde , pour broder ce canevas avec autant de grâce que de goût, et présenter l'œuvre du compositeur avec tous ses avantages? — ÎSonseulement je le suppose, mais je l'exige. — Il faut pour cela être chanteur consommé. — Eh ! quel autre peut rendre parfaitement la musique sublime des grands maîtres? Ferez-vous réciter les vers pompeux de Racine et de Corneille, de Voltaire et de Boileau , à un homme qui , ne sachant pas lire , ignorerait encore le sens des phrases et des mots? Confierez-vous les duos de Viotti, les trios de Baillot, au crin -crin de la guinguette? Peut-être, à force de travail, et à l'aide d'un esprit intelligent, parviendra-t-il à les jouer; mais cet archet, dès-long-temps accoutumé au rhythme sautillant , au cadre rétréci de la Treillis ou de la Monaco, pourra-t-il phraser un trait et filer une ronde ?
Trois choses sont nécessaires au chanteur ; la voix, la doctrine et l'exercice. Bien des personnes» persuadées qu'il suffit d'avoir un bel organe pour plaire, dédaignent les secours du maître; elles chantent des années entières , et quelquefois même pendant toute leur vie, sans connaître seulement la voix que la nature leur a donnée. L'une s'efforce d'arriver à l'aigu, et néglige un beau contraîte ; l'autre cherche une voix de basse dans les tons graves d'un ténor voilé dans
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le haut, mais que l'étude ne manquerait pas de rendre brillant. Un habile professeur a bientôt jugé les voix de ses élèves; il prescrit à chacun le régime qui lui convient, le retient à tel ou tel exercice pour renforcer les sons faibles, adoucir ceux qui seraient trop éclatans , donner du ressort à la poitrine et de la flexibilité au gosier. Il dicte les préceptes, fournit les exemples, rappelle les traditions , et parvient ainsi à former un chanteur, tandis que les travaux les plus assidus et mal dirigés seront au moins inutiles , s'ils ne nuisent point à la voix. L'exercice n'est qu'une vaine fatigue , toutes les fois que l'application en est fausse. Après avoir fait six lieues à pied , serezvous plus habile à battre un entrechat? Citons une page du poëme de Polymiùe :
Dès ce moment elle fit ses délices D'habituer leurs voix encor novices A ce beau son qui , de l'âme exhalé.
Egal et pur comme un trait de lumière, Devient un chant dès qu'il est modulé, S:\ns perdre rien de sa clarté première. Jamais de cris , même daiis les éclats; Jamais d'efforts • la grâce n'en veut pas. Un naturel toujours' simple el facile :
L'art nous déplaît dès qu'il est indocile. Peu d'orneraens , la naïve beauté Disparaîtrait sous un luxe affecté.
Jamais le chant n'est que l'accent de l'àine. Si de l'amour il imite la flamme ,
Il en aura la brûlante chaleur :
Vif et léger, quand la gaîlé l'anime , Dans la colère éclatant et sublime , En gémissant il peindra la douleur ; Ainsi toujours , de nuance en nuance , Du doux au fort passant avec aisance , Des passions il prendra la couleur.
L'art de saisir l'infaillible justesse D'un son donné par ces fibres d'airain ; L'art d'égaler, de passer en vitesse L'ivoire agile oii voltige la main , De parcourir cette échelle brillante Que la nature a marquée au corapis.
D'y reposer la voix à chaque pas , Mais pleine , égale, et jamais vacillante^ L'art plus exquis de fléchir à son gré Tous les acceus d'une voix assouplie, Et d'exprimer, dans son juste degré , Les sentimens dont une âme est remplie ; Cet art magique, et qui semble inventé Pour ajouter un charme à la nature , D'un nouveau monde animer la peinture, Et de l'oreille à l'esprit enchanté, Faire passer une douce imposture , Est le secret , depuis long-temps voilé , Qu'à ses enfans la Muse a révélé.
Malgré tant de bienfaits , jamais mystères n'eurent moins d'initiés que ceux de l'aimable Polymnie.
Y oyez cet acteur sur la scène, .^on œil inquiet interroge le chef d'orchestre ; cette main qu'il ouvre et referme ; ce genou qui se plie et s'étend.
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ou ce coude qui s'éloigne et se rapproche du corps , marque, par ses mouvemens symétriques» la chute de la mesure : oppressée par des sons trop long -temps soutenus , sa poitrine laisse échapper les hoquets les plus désagréables. Peu sûr de son intonation , il attaque d'une voix incertaine , et ce tourment dure jusqu'à la fin du morceau; car, à peine est-il en possession d'une note, qu'il faut la quitter pour essayer d'une autre. Est-il nécessaire de demander si cet homme sait chanter? s'il est musicien même? Cette continuelle dubitation, ce style haché, cette exécution flasque et sans couleur ne vous l'ont-ils pas annoncé ?
«Avec une voixconvenable, l'acteur doitî'avoir « cultivée par l'art; et quand sa voix n'en aurait « pas besoin, il en aurait besoin lui-même, « pour saisir et rendre avec intelligence la parte tie musicale de ses rôles. Rien n'es-t plus in- « supportable et plus dégoûtant, que de voir un « héros j dans les transports des passions les « plus vives, contraint et gêné dans son rôle ; « peiner, et s'assujétir en écolier qui répète mal « sa leçon ; montrer, au lieu des combats de l'a- « mour et de la vertu , ceux d'un mauvais chan- « teur avec la mesure et l'orchestre , et plus in- « certain sur le ton que sur le parti qu'il doit f prendre. Il n'v a ni chaleur ni grâce sans fa-
« cililé ; et l'acteur dont le role lui coûte ne le « rendra jamais bien (i). »
Il existe cependant un préjugé en faveur de ces mannequins sonores , et de prétendus connaisseurs ne manqueront pas de dire qu'avec de la voix, du goût, de l'oreille, on peut fort bien chanter l'Opéra , et que les routiniers, une fois qu'ils savent un rôle, sont imperturbables, et pourraient le disputer au meilleur musicien pour l'exactitude. Examinons, dans tous ses détails, une assertion tant de fois répétée, et il nous sera aisé de prouver que tous ces avantages ne sont rien , si celui qui les possède ignore l'art du chant.
1°. Pourra-t-il se servir de sa voix, en ménager les effets , la rendre tour à tour tendre ou gracieuse , passionnée ou légère, s'il nous prouve à chaque instant qu'il ne sait pas même respirer (2)? L'art aurait pu former son organe, le développer, et inspirer au chanteur cette confiance sans laquelle on ne saurait acquérir une intonation franche , et cette manière noble, gracieuse , hardie , audacieuse même , de présenter la phrase musicale. Ne parlons pas de style , mais seulement du volume des voix. Croyez-vous que
(1) J.-J. Rousseau. {Dict. de Muaiqice. )
(2) Voyrz la Méthode de Chant du Conservatoire , cliap. II,
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le même sextuor, exécuté à Feycleau ou aux Bouffons, donne la même masse de son? Quelles sont les raisons de cette différence ? L'étude et l'exercice : les poitrines françaises sont aussi vigoureuses que celles des Italiens.
2°. Il a l'oreille juste ; il va se tromper comme un autre qui ne l'aurait pas , mais en raison inverse. Celui-ci s'égare pour ne pas prendre le ton qu'on lui donne; l'autre, pour saisir celui qu'on ne lui donnait pas. Tout l'orchestre a frappé la tonique , le chanteur doit entrer ensuite par une neuvième, une quinte augmentée, une septième diminuée. La note de l'orchestre , qui correspond à celle du chanteur, étant attaquée simultanément par la voix et les instrumens , ne peut point donner le ton; il faut donc s'attacher à une de celles qui la précèdent. Cette note fondamentale , interrnédiaire ou aiguë, , sert de point d'appui pour mesurer les intervalles ; et si l'acteur ne joint pas à une longue expérience, la connaissance parfaite de toutes les altérations que ces intervalles peuvent éprouver en montant ou eu descendant, son intonation sera fausse, douteuse ou tardive.
3°. Sa voix est brillante et sonore : mais il grasseyé ; c'est le défaut ordinaire des routiniers. Cette prononciation vicieuse donne au chant pnc ânreté insupportable : le son, émis par la
poilrîne , se trouvant intercepté, retenu par les organes qui doublent et triplent Tarticulation de VR, perd de son volume, de son timbre et de sa qualité. \^ aurrorre , Y omourre , perre barrehnrre , orrrdrre affrrreux , sorrre crrruel ^ ne voilà- t-il pas des mots bien favorables pour la mélodie? Le chanteur de la bonne école a mis toute son étude à faire filer avec douceur des consonnes qui viennent s'opposer sans cesse à la grâce et à la légèreté de l'élocution.
4°. Il a du goût : tant pis ; c'est nous dire qu'il va broder inconsidérément les passages , leur donner à tous le même air de famille, par l'éternelle répétition de quelques roulades banales, protocole des manœu^nres ; altérer le dessin de la mélodie , sans se soucier des accords qui la soutiennent ; se perdre dans des points d'orgue amphigouriques, et se retrouver enfin, faisant voyager bravement des mi naturels sur la même note que la basse tient en bémol. {Fig. 18.)
Je ne dis rien des substitutions de notes : cela est trop au-dessus de sa portée. Si, pour rende l'intonation plus facile , le co(npositeur a mis Xutdieze à la place du ré bémol ^ notre novice ne manquera pas de donner à cette note le ré naturel pour appoggiature, et déchirera sans pitié l'oreille qu'il devait charmer. L'exemple que nous citons {Fig. 19.) se trouve à la iS'' mesurç.
du premier duo de don Juan. Ce petit trait arrête constamment les chanteurs lés plus intelligens, s'ils sont dépourvus de doctrine. Ils s'aperçoivent bien qu'ils chantent faux , mais ils ne peuvent pas interroger l'orchestre pour lui demander la cause de leur effroyable discordance.
5°. Quand il sait un rôle, rien ne peut le troubler dans son exécution. Cela est vrai , mais cette exécution ne se ressent-elle pas de la contrainte qu'il éprouve? L'écolier qui, sur un théâtre de collège , récite les tirades de César ou de Philoctète, possède aussi très-bien son rôle, cela ne fait pas qu'il le rende mieux. Emphatiquement monotone et d'un ridicule achevé, son débit approche pourtant plus de celui des Talma, des Lafon, que le caquetage mélodique des routiniers n'approche du chant noble et gracieux des Garât, des Martin, des Levasseur , des Branchu, des Diiret, des Regnault; et encore les routiniers n'exécutent-ils que des rôles faits à leur taille , et dans lesquels on n'a mis que des passages simples et les accords accoutumés, point d'effet hardi, point de transition heurtée : c'est un chemin bien uni où l'aveugle marche sans crainte.
Eh! pouvons-nous assez déplorer les retards que l'ignorance des acteurs a mis aux progrès
<i€ l'art, et les sacrifices immenses que tel compositeur a été obligé de faire pour s'abaisser à leur niveau ? Monsigny , Dalayrac , Grétry surtout auraient-ils si souvent reproduit ces accompagnemens de mauvais goût , où le violon suit la voix à l'unisson ou à l'octave, s'il n'avait fallu guider pas à pas des chanteurs sans expérience ? Pourquoi ces auteurs n'ont-ils jamais introduit dans leurs opéras ces morceaux de facture , ces finales intrigués , véritables Protées musicaux qne nous admirons dans les compositions de la tiouvelle école ? Ils auraient pu les écrire , sans doute ; mais qui les eût exécutés ? Forcés de s'en tenir à la comédie à ariettes, et même au simple vaudeville, ils n'ont pu s'élever jusqu'à l'Opéra', que quand plusieurs musiciens excellens , tels que Solié , MM. Chenard , Martin Gaveaux , Lesage , sont venus se mêler à une troupe indisciplinée, et ont offert au virtuose un corps de réserve sur lequel il pouvait compter.
« Le chanteur le plus exact vous glacera tant w que sa voix inanimée n'exécutera que molle- « ment et timidement la note écrite. D'où nais- « sent vos transports? De sa chaleur, de son « propre ravissement; lorsque, dans un aban- « don réglé , il atteint les limites des cordes ex- « pressives de sa voix ; qu'il semble s'affranchir « des entraves de l'art qui gouverne' son empor^
« tement, et qu'il risque même d'échapper à la « mesure sur laquelle il retombe avec justesse , « éclat et certitude (i). »
Pourquoi donc les acteurs qui ignorent l'art du chant, et dont l'exécution est si vicieuse, obtiennent-ils journellement les suffrages du public ? C'est que le public n'en a jamais eu de meilleurs , qu'il s'accoutume à tout , juge des effets sans recourir aux causes ; finit même par se persuader que les résultats mesquins de notre scène lyrique, et tous les défauts qui proviennent seulement de l'exécution, sont lellement inhérens à notre musique, qu'on ne saurait les corriger ; regarde nos bons chanteurs comme des phénix dont la nature est avare , et se contente d'en trouver un petit nombre dans de grandes sociétés dramatiques.
Je sais bien qu'il y a des exceptions à faire , et que plusieurs routiniers ont des talens estimables. On ne peut cependant se défendre de dire , en les applaudissant : Que ne feraient-ils pas , si une bonne éducation musicale , les conseils d'un maître éclairé , l'expérience de l'école avaient prêté leurs secours à ces élèves de la nature , et perfectionné de si heureuses dispositions ? Il est facile d'observer qu'ils échouent dans le canta-
(j) N. L. L mercier.
bile. Les traits rapides, les roulades légères sont à la portée de tous les gosiers flexibles ; mais le style large et soutenu demande un chanteur consommé. L'hirondelle et le moineau franchissent l'espace d'un vol agile ; il n'est permis qu'à l'oiseau de Jupiter de planer majestueusement au haut des cieux.
Consultez le Cours de Déclamation de M. Larive , et vous verrez quelles sont les qualités que la voix du comédien doit avoir. Que de soins, que de travaux pour la rendre sonore , brillante , sensible , pathétique ! On ne destine pourtant cet organe qu'au débit oratoire , à la simple déclamation; et Ton voudrait faire chanter celui qui ne sait pas même parler !
A la richesse des moyens, aux ressources que donnent la doctrine et Texercice , se joint encore, dans certains sujets, la magie du timbre de la voix. Ceux qui ont entendu Piousseau , M. Garât, mesdames Scio et Barilli, ne perdront jamais le souvenir des sensatioiis que leurs délicieux accens faisaient éprouver.
« Quand les femmes réunissent tous les char- « mes et les attributs de leur sexe, elles ont « en outre un timbre enchanteur, une phvsio- « nomie de voix dont la douce séduction suffit « quelquefois pour inspirer les sentimens les « plus tendres et les plus douces émotions. Chez
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« quelques femmes , ce genre d'attrait est au- « dessus de toute expressioD. Une aclrice célè- « bre , mademoiselle Desgarcins, lui dut en a partie ses succès; à peine avait-elle parlé, ou « seulement laissé échapper quelques sons , que « l'on était saisi, ému; on aurait en vain voulu « s'en défendre ; et cette magie réalisant un jour « tout ce que la poésie a attribué de merveilleux « à la musique , attendrit des assassins C|ui s'é- « talent introduits chez cette touchante actrice, « et qui furent désarmés par la séduction toute « puissante de sa voix (i). »
On nous répète sans cesse qu'il n'y a plus de voix et que la France entière ne peut satisfaire aux besoins pressans des théâtres lyriques de Paris. A quelques variations près , les êtres se reproduisent toujours en nombres relatifs les uns aux autres , et dans les proportions dès longtemps établies. Le don du chant vient d'une disposition physique, d'une conformation particulière de l'homme. La voix est héréditaire dans les familles comme la beauté des formes, la haute stature, le poil roux, la surdité, et autres qualités ou défauts d'organisation. Les voix existent, on ne sait pas les trouver, et d'ailleurs la
(1) Remarques physiologiques sur la Physionomie de la voix , par L. J. MoRKAU (de la Sailhe. )
doctrine manque. A mesure que Tait acquiert plus de perfection , le nombre des artistes diminue. La véritable pépinière en est détruite depuis long-temps. Les maîtrises des cathédrales nous ont donné Roland-Lassus , Albrechts-Berger , Haydn , Lalande , Montéclair, Floquet , d'Haudimont, Giroust, Grétry, Méhul, Lemoine, Rousseau; MM. Gossec , Lesueur, Perne, Boïeldieu, Gaveaux, Champein, Lays, etc., et presque tous les bons musiciens des théâtres et des orchestres de France. Le Conservatoire a rendu des services de la plus haute importance à la musique ; il l'a régénérée ; il ne pouvait pourtant pas remplacer ces nombreuses écoles qui , placées sur tous les points du royaume , faisaient rechercher avec soin les belles voix (i) et les cultivaient pour le service des cathédrales. Jusqu'à l'époque de la révolution, quatre mille jeunes chanteurs ont reçu constamment une excellente éducation musicale. Le Conservatoire n'en a jamais pos-
(1) Pendant les instructions et les cérémonies de la première coHjmunion, les enl'ans chantent des cantiques, et l'on sait qu'ils donnent à leur organe tout le développe nietit dont il est susceptii)Ie. Le maîtie de chaptlle suivait ces exercices pour remarquer les belles voix et choisir les enians de chœur; par ce moyen, tous ceux que la nature avait doue'S d'un organe propre à la musique , se présentaient à leur tour à l'examen du 'luntre , ti étaient adonis ensuite à ses leçons. C'ctait une espèce de con-.cripti'>n musicale à laquelle chaque enl'ant satisfaisait en temps utile.
sédé cinquante, et quels chanteurs encore! Oîi les recrutait dans Paiis ou ses environs ; tandis qu'il est prouvé que nos provinces méridionales fournissent de plus belles voix et en plus grande quantité. 11 est vrai que Ton a demandé quelquefois des sujets pour le pensionnat, mais le nombre était fixé à douze seulement, et les jeunes gens qui réunissaient les qualités nécessaires pour y être admis se décidaient rarement à s'éloigner de leurs parens , à aban<lonnerleur industrie pour se rendre à Paris et courir les chances d'une carrière qui n'est brillante et lucrative que pour les premiers sujets.
L'éducation des enfans de ch<]eur ne présente que des avantages : logés , nourris , vêtus , instruits , entretenus aux frais du chapitre , ils atteignent leur dix-septième année , et quittent la maîtrise comme ils auraient fait le collège. Les grands talens prennent leur essor et suivent l'impulsion que leur donne le génie musical; l'un se consacre au service religieux , l'autre se destine aux concerts , à la scène lyrique ; ceux qui perdent Ipur voix par l'effet de la mue , conservent néanmoins ce qu'ils ont acquis de plus précieux, la science musicale ; et la culture des instrumens ou l't'tude de la composition leur font trouver bientôt de nouveaux avantages qui les dédommagent de ceux dont ils viennent d'être privés.
Ceux qui n'ont ni l'ambition, ni les moyens de se faire un nom , deviennent d'exceliens praticiens , et n'ayant jamais quitté leurs familles , peuvent se livrer de bonne heure à l'état que leurs pères avaient embrassé , cultivant la musique pour leur agrément, ou pour s'en faire une ressource , selon que leur situation le permet ou l'exige. Ces élèves, formés dans leurs villes natales, ne s'en éloignaient pas , et réservaient ainsi aux provinces une réunion d'exécutans d'un grand mérite. Presque tous ceux que le Conservatoire a formés sont restés à Paris. Que viendraient-ils faire dans les départemens ? à peine y compterait - on dix villes dans lesquelles un musicien peut trouver, non pas la fortune , mais une honnête existence. Son talent ne lui suflisant pas , il est obligé de recourir à d'autres moyens dont le résultat est plus certain.
Dans la ville que j'habite , et dont la population s'élève à vingt-cinq mille âmes , le pianiste seul se tire d'affaire ; les violonistes sont négocians , le violiste tient la comptabilité à l'Hotelde-ville , le bassoniste y enregistre les naissances et les décès ; les deux cornistes sont courtiers ; le hautbois est joué par un ébéniste , la clarinette et la flûte, par des fabricans d'étoffes; la basse , par un marchand de vin. La belle perspective pour un jeune conservatorien! Laissera-t-il
la capilale pour venir dans un pays où 11 mourra de laim et de soif, si, par un expédient que la nécessité suggère, il ne réunit son archet à la navette ou au rabot ? Pour qu'un musicien reste en province, il faut qu'il y soit né , qu'il y ait été élevé , et que les liens du sang, l'amour de son pays l'y retiennent : son art n'y est point une profession. Toutes les personnes dont je viens de parler auraient-elles le talent qu'elles possèdent, si on ne les avait , pour ainsi dire , forcées à recevoir la doctrine en les comblant de soins et de prévenances (i)? Un artisan qui n'a que le nécessaire ira-t-il payer un maître de musique et perdre son temps à apprendre les élémens d'un art qui ne doit lui donner ni gloire , ni profit ? L'homme riche se livre à l'étude, mais de quelle manière ?
C'est un gentilhomme qui chante , Et qui ne se fatigue pas.
A part quelques talens qui se réservent le plus souvent pour les concerts particuliers, la classe des amateurs est d'une nullité absolue , à l'église , aux académies, au théâtre. Le désir de se former pourl'exécutionlesattirerapendantquelquetemps
(i) A défaut de maîtrises, il devrait y avoir daus chaque département au moins une école gratuite de musique. Je n'oserais pus assurer que le nombre d'élèves fût toujour» au complet.
dans un orchestre ; ils ne manquent pas de l'abandonner dès qu'ils commencent à être utiles. La confiance qu'inspire la fortune , la certitude de plaire à un auditoire composé de parens , d'amis , de gens sans goût et sans exercice , ou flatteurs par intérêt , font concevoir à l'amateur une grande idée de ses talens : les difficultés le rebutent, le travail le fatigue , et il s'arrête presque toujours au milieu de sa course. La musique n'est regardée par les gens riches que comme un frivole amusement ; et ceux que le sort condamne au travail ont trop peu de temps à donner à l'étude pour acquérir des connaissances profondes. Les bons praticiens vieillissent , disparaissent peu à peu , et je ne vois personne pour les remplacer. Il est telle ville où l'on joue (Mdipe à Colorie avec deux violons , un cor , une clarinette et un basson, qui , dans dix ans, ne jouira plus de cet avantage (i).
^tas parenluin tulit
Nos nequiores , inox daturos Progepiein viliosiorcni.
Il est assez piquant de faire l'application d« ces vers d'Horace au peuple des musiciens , en exaltant en même temps les progrès de leur ar(.
(i) A la mort de Charles XTI, il n'y avait plus en Suède q^ue deux hoiumos cipal'ks di- lire la musiqiiR,
C'est que ces progrès ne se font sentir que sur un seul point ; l'art s'élève à Paris et tombe en ruines dans les départemens : j'en ai montré la cause dans la suppression des maîtrises.
On envoyé de temps en temps des émissaires dans toute la France pour chercher des voix et recruter pour l'Opéra. On rencontre beaucoup de sujets, et bien peu sont admis : l'un grasseyé ou parle du nez; (i) l'autre ne sait pas le français ou gasconne durement, et tous ignorent la gamme. Le maître de chapelle vous eût livré les mêmes individus , musiciens parfaits ; et tous les défauts que vous leur trouverez, et qui à dixhuit, à vingt ans ne peuvent souvent pas se corriger, auraient cédé sans peine à des études suivies , à des exercices régénérateurs , dont l'effet est certain sur l'organe tendre et flexible d'un enfant. Cette voix naguères brillante et légère et que des mœurs pures ont préservée de tout accident ; (2) cette voix en changeant de diapason et de timbre, conservera néanmoins sa fraîcheur, son mordant, ses intonations franches et hardies. Un jeune chantre de cathédrale n'a jamais exécuté qu'une musique sans passions, à
(i) Larvivëe avait ce défaut. Un plaisant qui l'entendait pour la première fois, s'écria : T'oilà un nez qui a une belle voix.
(2) La clôture des élèves est absolument nécessaire dans une ticole fie cliant-.
un âge où il n'en ressentait pas les atteintes, formez-lui le goût, développez ce feu qui couve <îans son cœur, en lui faisant chanter des compositions destinées à la scène , donnez-lui un maître de déclamation, et vous aurez bientôt un Œdipe , un Thésée ou un Polynice.
Voilà les avantages d'une éducation précoce. Le sujet inculte sera retenu au solfège, livré aux dégoûts qu'inspirent les élémens des sciences, à un âge où il de^Tait tout savoir. Ces études tardives lui feront perdre un temps bien précieux, on le verra languir sur les bancs, tandis qu'il aurait pu paraître avec succès sur la scène ; mais non , il laissera son pédagogue pour s'enrôler sous la bannière de la routine et brailler les airs de Richard et de Licinius , dont on lui aura sifflé les mélodies , et dès lors c'est un homme perdu pour l'art.
Fénélon, dans sa Lettre à F Académie , observe que « certains climats sont plus heureux que « d'autres pour certains talens comme pour « certains fruits. Par exemple , le Languedoc et « la Provence produisent des raisins et des « figues d'un meilleur goût que la Normandie et « que les Pays-Bas. De même les Arcadiens «< étaient d'un naturel plus propre aux beaux- « arts que les Scythes. Les Siciliens sont encore « plus propres à la musique que les Lapons. Oit
28o DES VOIX
« voit niême que les Athéniens avaient l'esprit « plus vif et plus subtil que les Béotiens. »
Si la douceur du climat porte son influence sur les cjualités intellectuelles, elle doit agir avec bien plus de force sur les organes de la voix , le don du chant dépendant d'une disposition particulière du torps humain.
Bans le département de Vaucluse , l'un des plus petits de la France , je connais cent voix de toute espèce , propres au chant, oiî doit en présumer le double. Six pourraient être produites en première ligne sur les théâtres de la capitale. Un premier dessus, un contralte de femme, un ténor, deux basses , un bariton ou pour mieux dire une de ces voix triples dont la nature est si avare et que l'on a admirée dans Cailleau, MM. Lays et Martin. Depuis la suppression des maîtrises, toutes ces richesses sont à peu près inutiles, et parmi ces cent voix, on en compte à peine quatre cultivées : cela donne d'autant plus de regrets que la plupart des personnes qui les possèdent ont en même temps les plus heureuses dispositions et une intelligence surprenante.
Les Italiens aiment beaucoup les voix aiguës, les Français semblent donner la préférence aux moyennes, et les Allemands aux basses. La différence des climats influerait-elle sur le goût de
cliacune de ces nations? Cela paraît probable. En Italie, le premier rôle d'iiomme dans l'opéra sérieux, est rempli par un soprane, en France par un ténor, en Allemagne par une basse; et ce qui est^Taiment singulier, c'est que des opéras entiers sont écrits pour une seule espèce de voix d'homme. L 'Orfeo est chanté par trois Voix aiguës ; Straionice, Joseph, Y Lato par trois et quatre ténors ; Don Juan et Figaro par quatre basses.
11 y a d'excellens chanteurs en France : un ouvrage exécuté par des talens tels que mesdames Garât, Duret, Branchu, Regnault, Hymm, Boulanger, Palar, etc., et MM. G^rat, Ponchard, Nourrit, Roland, Le Comte, Martin, Batiste, Eloi , Albert , Déri\ is , Levasseur , pourrait satisfaire les plus difficiles; mais il est reçu qu'avec une voix brute et de la mémoire on peut se produire sur la scène. Le parterre , dès long-temps accoutumé à une exécution aussi mesquine que barbare , continue à tolérer ses effroyables défauts. Le comédien ne fait aucun effort pour parvenir à la perfection ; il est applaudi , fêté, comblé des faveurs de la fortune : que peut-il obtenir de plus ? le suffrage des connaisseurs ; et cela n'est point assez essentiel pour lui faire surmonler les dégoûts de l'étude.
Dans la comédie ou la tragédie , un acteur , quoique mal secondé, peut déployer ses moyens
et se livrer à l'inspiration ; son confident n'e&t là que pour lui donner les répliques : mais le discours musical passant successivement du solo au dialogue , et du dialogue à Tensemble , le héros d'opéra se trouve alors dans la dépendance de celui qui vient unir sa voix à la sienne. Le personnage le moins important de la pièce devient quelquefois le pivot sur lequel roule tout un finale. Il faut donc nécessairement que chacun des acteurs sache la musique , pour que le chanteur ne soit pas exposé à se trouver vis-àvis d'un automate à ressorts , qui , n'agissant que par sauts et par bonds, pressant ou retardant la mesure , comme ils le font tous , syncopera continuellement avec la première partie.
Dans une symphonie, le basson et la viole sont aussi essentiels que le violon et la flûte. Souffrirait-on qu'un musicien d'orchestre ignorât son art et ne connût pas même la portée de son instrument? Depuis le violoniste jusqu'au timbalier, tous passent aux plus sévères épreuves. \ous exigez que celui qui frappe les cimbales ou le triangle soit musicien; et certes si Ton devait avoir quelque indulgence , ce serait bien pour lui ou pour ce jeune violoniste perdu dans la foule des exécutans , et dont la docile inexpérience est guidée par le chef de pupitre. Mais non , un orchestre doit être composé en entier
fie musiciens, et de bons musiciens; et le chanteur, dont la voix règne en souveraine dans l'empire de la mélodie; le chanteur, qui doit prononcer le discours musical, le nuancer, donner du mordant à l'harmonie , en faire sentir les effets , hâter ou ralentir la mesure , exprimer les sentimens du compositeur, faire ressortir les beautés de son ouvrage , le chanteur enfin , chef suprême de toute musique dramatique , ne sera point musicien ! Il faut avouer que c'est là une des idées les plus bouffonnes qui soient jamais sorties des cerveaux français, et la légèreté de notre nation, le désir immodéré de se former un Opéra bon ou mauvais, malgré Apollon et Minerve , ont seuls pu la faire adopter.
Nos yeux seraient -ils plus délicats que nos oreilles, et faudrait-il plus d'art pour les charmer? Tout me porte à le croire. On applaudit des chanteurs igfnorans et nous voulons d'habiles danseurs. Ceux-ci n'obtiennent les faveurs du public qu'après avoir passé des années à l'école des pirouettes et des entrechats; et les autres arrivent sans préparation aucune aux premiers emplois delà scène. Sans cette bizarrerie, nous aurions pu nous procurer avec autant de facilité des troupes de danseurs aussi nombreuses que nos troupes Ip'iques : elles sont toutes
trouvées. En voyant sautiller, frétiller, cabrioler les paysans de Limonet et de Collonges ^ d«; Saint-Gervasi et de Montfavet, aux sons de la musette ou du galoubet , je me suis dit souvent ; Voilà le ballet de l'opéra qu'on nous a donnihier.
Oui, c'est ainsi que chante et danse la nature.
Ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que la routine imipos'e de rigoureuses lois au génie. Le compositeur travaillant pour des manœuvres , au lieu de tenter ces effets hardis, ces combinaisons ingénieuses que nous trouvons dans les opéras étrangers , est obligé de se conformer aux moyens de ses exécutans, et de ramper avec ceux qui sont condamnés à ramper. Donner la massue d'Hercule à un pygmée , c'est le charger d'un fardeau inutile. On me dira peut-être que Méhul, MM. Chérubini, Berton, Lesueur , ont imité Mozart dans son audace. Ont-ils lieu d'en être satisfaits? J'en appelle à ceux qui ont vu représenter Lodoïska , les Deux Journées , Télémaifue, Médée ^ Phrosine et Mélidore ^ et surtout JS^Iontano et Stéphanie.
O vous, qui chantez avec tant d'assurance 1« s duos , les trios de la Belle Arsène et de Zémirc et Azor^ vous, dont on admire le parfait ensemble dans le trio des Prétendus^ le quintette de la
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Mélomcnie , les chœurs ^Azémia, de Biaise et Hahct ^ et autres morceaux de cette force ,
Aux lauriers de CLiirval illustres prétendans , Tout ce que la routine a produit de vaillans , Paraissez :
je vous proposerai d'exécuter, non pas le Fuquiem de Mozart, ni la messe de INI. Ghérubini, encore moins le Stabat de Pergolèse, ou l' oratorio d'Haydn : c'est bien pour vous de la musique sacrée, car vous n'oseriez y toucher; mais seulement un petit trio , si petit, si petit, que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Je veux dire celui que les masques chantent dans Don Juan^ ou seulement dix mesures à choisir dans le sextuor de cet opéra ; et si après un an d'études et de répétitions vous venez à bout de les rendre passablement , je me range aussitôt parmi vos admirateurs.
A quelques brillantes exceptions près , si l'on a toujours fait en France de la musique simple, facile et pauvre d'harmonie , c'est qu'il n'y avait pas de chanteurs. Et maintenant il se forme peu de chanteurs , attendu que notre répertoire se trouve à la portée des routiniers. Nous voilà enveloppés dans un cercle vicieux. Il est bien facile de nous en tirer. Les idées que je pourrais donner sur ce sujet intéresseraient peu mes lec-
leurs; je me bornerai donc à les communiquer aux personnes qui sont chargées de veiller à ce que l'art musical ne se perde pas lout-à-fait en France.