DES EMPLOIS ET DES RÔLES
JLes sentimens qui agitent le cœur humain peuvent être exprimés par toute sorte de voix ; il y en a cependant dont la gravité , la douceur , i'éclat , la légèreté , semblent convenir mieux à certains emplois. Ainsi , la majesté d'un roi , la pompe religieuse d'un grand-prêtre, les remords, la sombre inquiétude d'un t^Tan , s'accordent bien avec les accens de la basse ; ceux du ténor rendent à merveille la tendresse d'un amant et la fierté chevaleresque d'un jeune guerrier; mais je voudrais que ce fût réellement un ténor , et non pas une haute-contre : cette voix est ordinairement très-bornée. Si elle est naturellement aiguë , il est rare que le médium soit bon et que le bas ait du mordant. Si le chanteur ne doit ses tons élevés qu'aux exercices multipliés , aux efforts de l'étude , il perdra dans le bas plus qu'il n'aura gagné dans le haut. D'ailleurs , celte voix claire et flûtée , qui convenait parfaitement aux Colins, aux Pierrots, aux Sylvandres , et au chant maniéré des héros de LuUi et de Rameau, s'accorde mal avec notre musique passionnée , véhémente , et dont le rhythme suit avec fidélité la déclamation théâtrale. Je reconnaîtrai les accens
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d'Achille dans un ténor vigoureux et sonore, et
non pas dans Téclat étourdissant d'une haule-
contre.
Il est fâcheux que Gluck ait été obligé d'ajuster les premiers rôles de ses opéras à la portée de la voix de Legros , qui était alors le seul acteur capable de les chanter. Piccini , Sarchini, après s'être soumis d'abord à la même loi que îa nécessité leur imposait , ont modifié la hautecontre en la ramenant à un diapason plus bas , et nos compositeurs ont fini par la bannir toutà-fait de leurs opéras. Rodrigue, Enée,Polynice peuvent être considérés comme des ténors ; Licinius et Cortez n'ont aucun rapport avec la haute-contre.
Les premiers rôles ne sont plus disposés pour cette espèce de voix , et l'on baisse le ton des morceaux qui peuvent être transposés. Si des airs tels que ceux A^ Iphigénie , Calchas d'un trait mortel percé , ou de Renaud , Déjà la trompette, guerrière , se chantent dans un ton plus bas que celui de la partition ; c'est moins à cause de l'impuissance des acteurs , que pour offrir aux oreilles délicates des gens de goût des sons plus mâles et plus flatteurs.
La haute-contre , ne pouvant se prêter à l'expression des grandes passions sans recourir aux cris , ne saurait convenir aux premiers rôles ;
mais , dans un morceau tendre et affectueux , exécute par des acteurs secondaires , elle sera toujours d'un agréable effet ; nous aimons à la retrouver dans le trio des prisonniers de l'opéra de Fernand Cortez.
Cette voix différant si peu de celle de ténor , je ne vois pas pourquoi on lui a donné une partie sépan'c dans les chœurs ; il me semble qu en réunissant ces deux voix sur la même note , l'harmonie aurait plus de clarté. Les dessus venant se joindre immédiatement au ténor , la haute-contre est réduite à quelques tons éclatans, qu'elle psalmodie jusqu'à satiété {^Fig. 10.). Son domaine est si étroit, qu'il n'est guère possible de lui conher l'exécution d'un chant suivi , mais seulement des tenues insignifiantes. On dira peutêtre que ces pédales intérieures servent à lier les autres parties , et que leur fastidieuse uniformité se trouve masquée par le chant figuré des dessus et des basses : j'en conviens ; mais le rapport qui existe entre les voix intermédiaires et les voix extrêmes employées dans un chœur, est de deux à trois (i). Vous affaiblissez donc la bonne note du ténor en occupant la haute-contre à une tenue qu'on pourrait abandonner aux cors ou
(1) Les chœurs de l'Académie royale de Musique se compose'U de douze premiers dessus, douze seconds dessus, huit L«ute»contre, huit ténors, et douze basses.