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CHAPITRE II

JLes charmes d'une langue brillante et flexible, des mots harmonieusement sonores, un rhythme marqué sans dureté dans ses cadences , donnaient à la simple déclamation des Grecs la mesure et la franchise d'intonation de notre musi- :]ue. Homère , Anacréon ont chanté leurs vers au son des instrumens ; ce qui le prouve , c'est que tous les récits épiques commencent par ces mots : Je chante. L'exemple des anciens a consacré cet usage ; et nous chantons encore les actions héroïques, quoique, depuis bien des siècles, l'épopée ne se chante plus. Voltaire et Rousseau ont cent fois touché les cordes de leur lyre, quoique cet instrument ne se rencontre que dans les musées.

Avant la chute de l'Empire d'Orient, les troubadours venant de la Terre - Sainte racontaient les faits et gestes des Raymond , des Godefroi , des Renaud ; et , comme les rapsodes grecs , ils chantèrent leurs récits poétiques. En Italie, on cherche long temps la tragédie : Aristote est consulté ; et, d'après une fausse interprétation do ses principes , on chante aussi les drames composés en suivant la route qu'il avait tracée.

Ce chant n'était pas la déclamation cadencée des Grecs. Les idiomes modernes n'offrant pas des ressources suffisantes pour l'harmonie et le rhythme, en eut recours à la science des sons pour renforcer leur accent; et le langage musical remplaça la mélopée (i).

Le discours dramatique des Grecs n'était point celui de la conversation familière ; la cadence poétique et la variété des intonations lui donnaient une pompe religieuse, un éclat imposant bien dignes des dieux et des héros , qui seuls avaient le droit de paraître sur la scène.

Faisons-nous une idée de ces spectacles , et nous verrons que la déclamation harmonique pouvait seule y être admise.

Les théâtres étaient immenses ; on y voyait des palais, des temples, des jardins, des montagnes ; et si l'on ajoute que les représentations avaient lieu en plein air et pendant le tumulte de la journée , on concevra avec peine comment les pou-

(i) Mélopée signifie la composition fies chants, et inélmlle des chants composes. Comme beaucoup d'auteurs ont emploj'c indifféremment ces deux termes , en se servant du nom de lu cause à !a place de celui de l'effet, je ne craindrai pas «le prendre la même licence; et, suivant l'usage reçu, j'appellerai mélopée la déclamation cadencée et mélodieuse des Grecs , pour que le lecteur ne puisse jamais la confondre avec la mélodie tle notresyirtènie musical.

mons les plus vigoureux (i), aidés de toutes les ressources de l'acoustique, pouvaient faire franchir un tel espace aux vers d'Euripide et de Sophocle , et les porter du fond de la scène jusqu'à l'oreille des derniers spectateurs. Il n'y a que la force musicale et la hardiesse d'intonation qui puissent produire de l'effet , lorsqu'on a de tels obstacles à surmonter.

Enfin , la plus grande preuve que le discours dramatique des Grecs était essentiellement musical , c'est qu'ils faisaient parler la multitude , et qu'il ne régnait aucune confusion dans les belles masses de leurs chœurs.

Les premiers opéras furent de grossières imitations des tragédies grecques. La marche du drame , le dialogue chanté , les chœurs , les entr'actes, les danses, et jusqu'à la représentation, qui eut lieu d'abord sur les places publiques , tout se

(i) Dans la tragédie grecque, les roîes de femme étaient n-préscntes par des hommes travestis ; les l'eiumes ne paraissaient sur le théâtre que pour danser dans les cntr'actes. Les anciens donnent pour motif de cette exclusion des femmes dans la tragédie , qu'elles n'avaient point la force d'étendre la voix comme les lioinmes , de manière à être bien entendues d'un peuple innombrable qui remplissait les atpphithéAlres , quoiqu'elles pussent, ajoutent-ils , apprendre l'art de la déclamation , et savoir, peutêtre avec plus de Aa^ritô que les liommes , exprimer par des gestes 1 » délicatesse des sentiuiens et la violence des passions. ( Histoire de la 31usirjue , par K Ai,KB RENNER , tom. I , png. 91.)

rapporte fidèlemenl aux spectacles anciens. Les inventeurs de notre tragédie lyrique se trompèrent en substituant la musique à la mélopée, j'en conviens ; mais on doit le leur pardonner, puisque c'est à cette erreur que nous devons l'Opéra. Les sons de la voix parlante, les intervalles de notre déclamation étant inappréciables, n'auraient donné qu'un bruit sourd et désagréable, en passant par la gueule énorme d'un masque sonore» tel que ceux des comédiens grecs. Il fallait nécessairement recourir à la mélodie , qui permet d'élever la voix, de la porter au loin, sans en altérer les sons.

En vain l'on m'opposera qu'il n'est point dans la nature qu'une reine déplore ses malheurs et se donne la mort en chantant ; est-il bien naturel aussi qu'un héros s'exprime en phrases cadencées et à chutes unissones ? et que l'ivresse de l'amour, les emportemens du désespoir ne dérangent jamais la symétrique ordonnance de sou discours ? Le fils d'Agamemnon , en proie à ses remords et déchiré par les Euménides , se démènera comme un possédé , mais le trouble de ses sens ne se fera point sentir dans son langage» Les vers accouplés en distiques iront toujours leur train , songe et mensonge , larmes et alarmes , monarque et marque , âme et jîamme , et autres rimes obligées , se succéderont avec une adml -

rable fidélité. Les figures recherchées , les périphrases ambitieuses, viendront encore se mêler à ses soupirs et à ses sanglots : cela est -il bien naturel? Non : cependant cela doit être ainsi. Les arts prennent pour règle la nature ; ils l'embellissent en l'imitant; et, si la copie est trop exacte , elle n'excitera point l'admiration.

Au lieu de ce nnarbre de Praxitèle, metlez une figure en cire dont les couleurs vives donneront toutes les teintes de la carnation ; l'image , pour êtee trop fidèle , ne sçra d'aucun intérêt. Imitez, par le même procédé , l'action tant de fois représentée par les plus grands peintres, lamortd'Holopherne : l'effrayante vérité du tableau fera reculer d'horreur. Ramener les arts à la simple imitation delà nature, ce serait les priver de presque tous leurs charmes. Ce beau idéal, cette richesse d'harmonie et d'expression,cesimagesgrandioses ne se rencontrent pas dans le monde ; mais leur type est dans la nature , et la main de l'artiste n'a fait que l'orner et le polir.

L'art n'est qu'imitateur; mais il corrige , épure ,

Et l'art, quand il fait bien, fait mieux que la nature.

Mon père s oppose à son mariage , parce que les enfans nés d elle pourraient prétendre au trône.

Voilà ce que dit Hippolyte en parlant d'Aricie; c'est la simple nature , voici l'art :

Mou père la réprouve ; et , par des lois sévères, Il (Icfcud de donner des neveux à ses frères. D'une tige coupable il craint un rejeton. Il veut avec leur sœur ensevelir leur nom ; Et que jusqu'au tombeau, soumise à sa tutèle, Jamais les feux d'hymen ne s'allument pour elle.

L'idée est absolument la même : mais comme la poésie a su renrichir ! que de noblesse dans l'expression des choses les plus communes ! quel pinceau ! quelle harmonie !

Les hommes ne sont point aussi beaux que l'Apollon Pythien : le sculpteur aurait donc fait une faute en lui donnant des perfections que nul modèle n'avait pu lui fournir?

Il en est de même de la musique dramatique. Il n'y a point de pays au monde où le langage mélodique soit en usage , et cependant on s'en est servi pour faire parler Œdipe et César, Iphigénie et Stratonice. Si la poésie prête ses ornemens aux idées, pourquoi la musique ne donnerait-elle pas le rhythme et l'accent à la déclamation en renforçant les sons de la voix parlante ? Elle imite la nature, et, ronmi<* ics autres arts, elle l'embellit.

Faites réciter, par un habile déclamateur, les

- paroles du duo de la Fausse Magie , Quoi F c 'est

vous qu elle préfère P de celui de la jalousie dans

Euphrosine , du Irio de IHoldlerie Porfugaise ^ de

l'air du Page dans Jean de Paris , vous retrouverez, dans ses accens, les accens mêmes du compositeur, sauf les répétitions que demande la musique pour former et arrondir ses périodes. Grétry, que l'on devra toujours consulter en matière de déclamation, nous dit que le trio Ah! laissezmoi la pleurer , et une part du grand duo de Sylvain, ont été écrits par lui sous la dictée de Diderot et de mademoiselle Clairon.

« Ce n'est pas la vérité , mais une ressem- « blance embellie que nous demandons aux « arts; c'est à nous donner mieux que la nature, « que l'art s'engage en l'imitant ; tous les arts « font pour cela une espèce de pacte avec l'âme «< et les sens qu'ils affectent ; ce pacte consiste

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