‹ De l'opéra en France (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE l'expression MUSICALE, DE l' IMITATION.

(Jn a beaucoup écrit sur celte matière , et cela devait être ainsi , presque tous les hommes sont sensibles à la musique; et tels qui n'ont point assez de connaissances pour parler de cet art , peuvent donner hardiment leur avis sur ses effets. Mais , chacun a jugé d'après son degré de sensibilité , et a cru tout naturel que la généralité éprouvât ce qu'il sentait lui-même. De là les disputes éternelles, les assertions hyperboliques sur l'expression musicale. L'un en a étendu le domaine jusqu'à l'infini, l'autre Ta mise au rang des chimères.

Deux opinions aussi exagérées s'éloignent également de la vérité et de la raison. Vouloir que la musique peigne la flatterie , la fatuité , l'entêtement, l'optimisme, etc., est une prétention bien hasardée (i). Il faut avoir, pour cet art, tout l'aveuglement de l'enthousiasme pour se persuader que les teintes faibles de ces demicaractères puissent être rendues par des accens dont le vague se fait quelquefois sentir dans le langage des grandes passions ; et c'est porter

(ij Grétry, Essais sur la Musique, toin. III.

DE L EXPRESSION MUStCALE. ii3

hop loin la manie des paradoxes que de refuser à la musique toute espèce d'expression (i).

Quoi! les œuvres immortels des Jomelli , des Haydn , des Mozart, des Cimarosa; cette mélodie enchanteresse , cette harmonie riche d'images et d'effets ne seraient donc qu'un vain bruit propre tout au plus à amuser l'oreille sans émouvoir le cœur? Et comme les rayons lumineux qui s'échappent du prisme , les sons ne nous présenteraient donc qu'une variété brillante et sans objet? Peut-on professer une doctrine aussi extravagante ? O vous c|ui seriez assez faibles pour céder à des sophismes, assez mal organisés pour adopter de semblables erreurs , lisez fhistoire de cet art, vous verrez qu'il a fait, dans tous les temps , les délices de Thomme ; et si vous êtes insensibles à ses charmes , jugez au moins de son pouvoir par ses miracles.

La musique iiisUamentale n'a d'autre force expressive que les combinaisons diverses de la mélodie et de Tharmonie, des sons et du timbre des instrumens, de l'embouchure et de l'archet. Elle peirât les sentimens et les passions; mais comme ses moyens sont peu variés , ses images restent quelquefois indéterminées. Tour-à-tour martiale ou champêtre , brillante ou suave, gaie

(i) L'expression muskalf mise au rang il, s chimères , par Boyc.

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ou triste ; la symplionie est un protée musical. Dégagé de la contrainte des paroles, le compositeur s'abandonne à tous les caprices de son génie, tous les caractères lui appartiennent; le point essentiel est de conserver dans celui qu'il a choisi cette unité qui doit régner dans toutes les productions de l'art.

L'expression dq la musique n'est parfaite que quand la poésie vient lui prêter son secours et retenir sur une idée fixe l'imagination prête à s'égarer dans le vague des sons; alors tout tend au but principal qui est de plaire et de séduire. La musique donne aux vers une harmonie délicieuse, un coloris enchanteur, elle aiguise les traits que le poëte a dirigés sur le cœur, et ces deux arts s'unissent pour former un langage divin.

Si le compositeur veut obtenir cet heureux accord des paroles avec la musique , il ne saurait trop étudier l'œvivre du poëte , afin de découvrir toutes ses intentions, s'identifier avec lui , et tirer parti de tous les moyens qui lui sont présentés. Les passions ont de légères nuances entr' elles, et des degrés imperceptibles; il est facile de se tromper dans leur expression. La gaîté d'une reine n'est point celle d'une paysanne ; la colère d'un héros demande d'autres accens que celle d'un soldat. Quels accords seront assez

MUSICALE. ii5

déchirans pour rendre la douleur de Clytemnestre, à la vue des apprêts du fatal sacrifice ? C'est le sentiment dans toute sa force, c'est le cri de la nature. La douleur d'Andromaque , pleurant Hector à la cour de Pyrrhus, doit être profondément sentie ; mais deux ans de séparation ont épuisé la source de ses larmes , et les emportemens du désespoir ont fait place à une tendre mélancolie. Le sentiment de Clytemnestre et d'Andromaque est le même ; leur situation est différente. Le musicien doit suivre chaque caractère dans ses plus petits détails , en donnant aux paroles non-seulement l'expression qui leur convient, mais encore celle que la situation demande. L'expression est dans le chant vocal ou instrumental, et dans faccompagnement; les plus beaux effets viennent de la réunion de ces deux puissances. Dans un air d'un style sérieux ou comique , et d'un sentiment doux et affectueux tel que celui d'ŒLdipe : Du malheur auguste victime , le chant vocal sera l'objet principal; l'orchestre le soutient et remplit les instans de silence de l'acteur. Des modulations simples , une harmonie pleine, des tours nobles et gracieux, voilà les moyens employés pour un pareil ouvrage; et s'il est chanté par une belle voix qui joigne son expression à celle du compositeur, le résultat en sera parfait.

ii6 DE L'EXPRESSION

Si la passion que Ton doit rendre est d'uii^c violence extrême , la voix ne peut suffire pouf l'exprimer; le musicien appelle alors rofclrestre à son secours. Les accens de la colère et du, désespoir ne peuvent former un chant suivi; le compositeur se borne à déclamer les paroles sur quelques notes éclatantes , et les traits impétueux , l'agitation qu'il répand dans l'orcheÊr tre suppléent à ce que la déclamation a de trop monotone. Il n'y a pas de mélodie. — Pour vous qui ne savez la trouver que dans les allegramente, les vaudevilles; mais le connaisseur qui sait distinguer le style de Cinna de celui de XEpître à Claudine, applaudira avec raison le chant noble, les motifs d'une beauté sévère qui s'unissent si bien aux discours des héros.

Donnons aux sentlmens tendres les modulations les plus suaves ; et que les couleurs soient sombres , si nous avons à peindre les passions exaspérées. Rien de si plat qu'un opéra qui n'offre aucun contraste; tout y est doucereux, et

Jusqu'à 7'c voun haifi , tout s'y dit tendrement.

L'auteur sans vigueur et sans verve se bat les flancs pour s'élever et retombe toujours. H y a du bon dans cet ouvrage, et tout y paraît mauvais, parce qu'il est dépourvu de traits de force.

^e ces effels dramatiques d'où naissent les contraàtes<, et iquî, pareik aux masses d'ombre placées au-de\ ant d'un tableau , font ressortir les figures et n^poussent les de mi teintes des lointains.

C'est le défaut ordinaire des Italiens ; leur muse, qui excelle à peindre le^ douces affections de famé, et qui réunit la noblesse à Tamabilité , est rarement dramatique et presque jamais tragique , soit qu'elle juge que les passions dont f expression est trop forte , ne sont pas du ressort de la musique, soit qu'elle craigne que ses tableaux ne deviennent désagréables pour être trop vrais. Qui pourrait reconnaître les terribles imprécations que le grand Corneille a mises dans la bouclie de Camille, en entendant le duo charmant et gracieux qu'elle chante avec son meurtiier, dans l'opéra de Cimarosa? L'air de Tancredc , Di tantl pnJpîfl^ ne conviendrait-il pas mieux à Babet , présentant le muguet et la fleur d'orange à son amant, qu'au héros de Syracuse, au redoutable rival d'Orbassan.

Le musicien doit suivre le caractère de son poëme, opéra, cantate ou romance, sans s'arrêter au sens de chaque mot. Son dessin sera large et débarrassé de tout détail irâinulieux.

(i) <i II faut, dans les beaux-arls, plus d'ins-

{1} De r.lllemagne y par madame de Slaël.

ii8 DE L'EXPRESSION

« tinct que de pensée ; les compositeurs alle- « mands suivent trop exactement le sens des « paroles : c'est un grand mérite, il est vrai, « pour ceux qui aiment plus les paroles que la « musique ; et d'ailleurs Ton ne saurait nier que « le désaccord entre le sens des unes etTexpres- « sion de l'autre serait désagréable : mais les <c Italiens, qui sont les vrais musiciens de la « nature , ne conforment les airs aux paroles « que d'une manière générale. Dans les romance ces, dans les vaudevilles, comme il n'y a pas « beaucoup de musique, on peut soumettre aux « paroles le peu qu'il y en a ; mais dans les « grands effets de la mélodie, il faut aller droit « à l'âme par une sensation immédiate,

« Ceux qui n'aiment pas beaucoup la pein- « ture en elle-même attachent une grande im- « poilance aux sujets des tableaux; ils vou- « draient y retrouver les impressions que pro- « duisent les scènes dramatiques : il en est de « même en musique. Quand on la sent faible- « ment, on exige qu'elle se conforme avec iidé- « lité aux moindres nuances des paroles ; mais « quand elle émeut jusqu'au fond de Tàme , « toute attention donnée à ce qui n'est pas elle « ne serait qu'une distraction importune ; et « pourvu qu'il n'y ait pas d'opposition entre le « poëme et la musiquf», on s'abandonne à l'art

« qui doit toujours l'emporter sur tous les autres. « Car la rêverie délicieuse dans laquelle il nous M plonge anéantit les pensées que les mots peu- « vent exprimer, et la musique réveillant en « nous le sentiment de l'infini, tout ce qui tend « à particulariser l'objet de la mélodie doit en K diminuer T effet. »

Ainsi le compositeur ne fera point un contresens pour payer le tribut de roulades que semble réclamer le mot volage ^ si ce mot se trouve dans un air triste. Si Ton traite avec rigueur les faiseurs de calembourgs, que pensera-t-on des musiciens qui, laissant de côté la pensée de leur strophe, se plaisent à jouer sur les mots, s'élè- \ent dans les airs avec le mot voler ^ descendent avec le mol descendre (i); et, ce qui est le comble du ridicule, s'appliquent à figurer à l'œil, avec des notes, l'image de l'objet de leurs chants? Un compositeur célèbre cite comme un modèle d'expression le trait musical placé sur ce vers de l'opéra de Sylvain :

Mais clans un doux esclavage.

(1) Grétry, dans un duo de la Fausse Magie, a placé la cadence sui" le mot cadence. Il aurait dû faire attention qu'il ne s'agit pas d'une cadence musicale , mais de la cadence du danseur, ce qui est bien différent. ^

MéhuI n'a point fait celte faute dans l'Iralo. Quelques ac-

I20 DE L'EXPPvESSION

Remarquez , dit-il , la ligne circulaire que forment les notes : ne présent e-t-eUe pas physiquement aux yeux la chaîne qui enveloppe /'ry^oi^.r/' Peut-on rien imaginer de pius mesquin ? la musique est - elle faite pour les veux ? De pareilles puérilités sont indignes d'un homme de goût.

C'est dans les compositions religieuses surtout que l'on trouve les méprises les plus singulières. Un musicien qui ne sait pas le latin saisit un mot au hasard, et c'est sur le sens de ce mot qu'il établit le caractère de son morceau. J'ai entendu à Paris, en 1810, une messe dont r^^/m.sjDf/ était une pastorale. L'auteur avait deviné sans peine que agnus signifie agneau; les agneaux ne vont pas sans bergers ; et le voilà qui embouche la musette et le chalumeau pour rendre l'expression pittoresque.

La musique est , de tous les arts , celui dont

trices cependant se plaisent à répaver cette jiidicici'.se omission sur ce vers :

D'un pied léger je marque la cadence.

Quoique cet ornement puisse convenir à la phrase musicale, on doit s'en abstenir ici, pour ne pas faire preuve de mauvais goût.

Je comparerai ce lazzi à celui de certains comédiens qui se dandinent en disant :

Et moi , pour vous servir, Le baron de la Dan'liniîrc.

les séductions sont les plus puissantes : qu'on tious permeilc de citer, à ce sujet, une page sublime de l'auteur à^Entilc.

« L'imitation de la peinture est toujours froide, « parce qu'elle manque de cette succession d'i- « dées et d'impressions qui échauffe l'âme par « degrés , et que tout est dit au premier coup if d'œil. La puissance imitative de cet art , avec « beaucoup d'objets apparens, se borne en eîï'et « à de très-faibles représentations. C'est un des « grands avantages du musicien de pouvoir « peindre les choses qu'on ne saurait entendre, «. tandis qu'il est impossible au peintre de peîn- « dre celles qu'on ne saurait voir ; et le plus grand « prodige d'un art qui n'a d'activité que par ses « mouvemens , est d'en pouvoir former jusqu'à « l'image du repos. Le sommeil, le calme de la « nuit , la solitude et le silence même entrent « dans le nombre des tableaux de la musique. « Quelquefois le bruit produit l'ieffet du silence, « et le silence , l'effet du bruit ; comme quand « un homme s'endort à une lecture égale et mo- « notone, et s'éveille à l'instant c[u'on se tait; et « il en est de même poiu- d'autres effets. Mais « l'art a des substitutions plus fertiles et bien « plus fines que celle-ci ; il sait exciter par un « sens des émotions semblables à celles qu'on « peut exciter par un autre; et, comme le rap-

« port ne peut être sensible que l'impression ne « soit forte, la peinture, dénuée de cette force , « rend difficilement à la musique les imitations « que celle-ci tire d'elle. Que toute la nature soit « endormie , celui qui la contemple ne dort pas ; « et l'art du musicien consiste à substituer à l'i- « mage insensible de l'objet celle des mouve- « mens que sa présence excite dans l'esprit du « spectateur : il ne représente pas directement « la chose , mais il réveille dans notre âme le « même sentiment qu'on éprouve en la voyant.

« Aussi , bien que le peintre n'ait rien à tirer « de la partition du musicien , l'habile musicien « ne sortira point sans fruit de l'atelier du pein- « tre. Non -seulement il agitera la mer à son « gré, excitera les flammes d'un incendie, fera « couler les ruisseaux , tomber la pluie et grossir « les torrens ; mais il augmentera l'horreur d'un « désert affreux , rembrunira les murs d'une pri- « son souterraine , calmera l'orage , rendra l'air « tranquille, le ciel serein, et répandra, de for- « chestre , une fraîcheur nouvelle sur les bo- « cages. »

Voyez cette lugubre enceinte où reposent les aïeux de l'infortunée Juliette, ces lampes dont la lumière incertaine et pâle vient, en l'éclairant, ajouter encore à son horreur : que cette image de la mort est imposante ! On croit voir des onv

bres s'élever de ces froides demeures. La peinture a produit son effet ; pour rendre l'illusion complète, la musique vient animer ses tableaux. L orchestre fait entendre des accords mélancoliques, dont l'extrême douceur contraste avec l'éclat solennel de la cloche funéraire. Les accens du basson et du cor, les sons plaintifs du haut -bois, le murmure sourd des instrumens à cordes et des timbales semblent sortir du fond des tombeaux. Ce n'est plus la musique qui frappe mon oreille, ce sont les gémissemens des ombres malheureuses, le bruit léger des fantômes qui planent dans les airs ; et cet effet s'accorde si bien avec la terreur religieuse et le ravissement de l'àme , que l'on ne pense pas aux moyens qui l'ont produit. L'expression musicale , quoique riche en images et en effets , a cependant des bornes qu'il faut bien se garder de franchir : toute tentative de ce genre ne sert qu'à montrer l'impuissance de l'art et la sottise de l'artiste. L'un imagine de peindre un orage , l'autre, le lever de l'aurore, l'autre, une noce villageoise ; enfin, il est des compositeurs qui poussent leur ridicule présomption jusqu'à tenter l'imitation d'une bataille : que produisent - ils ? du bruit , et rien que du bruit. L'expression instrumentale est trop vague ; il n'y a que les paroles ou la représentation muette des objets qui puissent donner à la musique cette

clarté qui lui manque , et rectifier les fausses interprétations de Tauditeursurles sensations qu'on se propose de lui iaire éprouver.

J'arrive à une pièce nouvelle dont je ne connais pas le sujet ; j'entends une ouverture imnétueuse et véhémenle. L'orchestre ne déploie pas d'abord toute sa force ; mais le mu^iissemelit d'un crescendo plusieurs fois cômitience amène enfin l'effet le plus éclatant. Je cherché ce que l'autei r a voulu peindre : cette musique fortement agitée est-elle l'image des passions qui vont ensanglanter là scène, ou l'imitation d'un incendie, d'une sédition , d'une bataille? J'examine le caractère de chaque phrase ; toutes se rapportent parfaitement à chacun des objets qui ont fait naître mon incertitude. Le rideau se lève ; un éclair sillonne la nue ; et je suis tout étonné de n'avoir pas compris que le compositeur avait peint un orage. Alors, l'objet est connu, toutes mes idées se fixent sur lui, et j'applaudis à la fidélité du tableau. Aucun détail ne m'échappe j les vents, la grêle, le tonnerre , je trouve tout cela dans la même symphonie qui ne m'offrait auparavant cju'un fracas harmonique insignifiant. Le mouvement lent, leis sons soutenus et liés qui succèdent à celte tempête musicale , sont une imitation du calme qui renaît dans la nature. J'entends le nnirmure des eaux, le ramage des habitans de l'air;

un appel de corme représente le chasseur égaré; mon erreur est complète , j'aime à la conserver; et je m'abandonne avec plaisir à tous les pièges que le musicien me tend , puisque c'est en me trompant qu'il doit me charmer.

Voilà de beaux effets symphoniques ; la musique instrumentale a tout exprimé sans le secours des paroles; mais croyez-vous que l'aspect de la décoration n'ait pas servi d'interprète au musicien? Il aurait épuisé toute la magie de son art sans faire deviner son idée, si la vue d'un éclair et d'une forêt ne l'avait dévoilée dans ses plus petits détails.

L'auteur d'une bataille n'a pas cette ressource ; c'est en vain qu'il couvre sa partition grotesque de burlesques explications ; les écoutans n'ont pas sous les yeux un livret qui les aide à débrouiller ce chaos infernal , cet auias indigeste de lieux communs , dont l'effet assourdissant ne peut être comparé qu'au vacarme que font les paysans pour aiTeter les abeilles fugitives.

Je veux supposer qu'un orchestre colossal , avec des gammes et des pétarades , des arpèges et des fanfares , des fusées et des roulemens , imite , en quelque façon , le bruit d'une bataille. L'explosion de Tartillerie , les cris des soldais, le cliquetis des armes , les plaintes des mourans , les trompettes, les tambours , le silllement de*

126 t)È L'EXPRESSION

balles , le galop des chevaux , font un mélange affreux, épouvantable; et, comme tout cela marche ensemble , le bruit est toujours le même. Pour se piquer d'une certaine exactitude, le musicien abusera -t- il de la patience de son auditoire en prolongeant jusqu'à satiété le fracas de ses machines sonores ? Où trouver des contrastes , lorsque l'extrême fortissimo atteint à peine aux premiers degrés de l'imitation ? Comment porter la moindre variété dans un tableau si uniforme?— Gomment? par les moyens les plus simples et les plus naturels. Il impose silence aux combattans , aux tambours , aux trompettes, aux canons même , arrête les balles dans leur trajet, pour que les cris plaintifs et les sanglots des blessés arrivent jusqu'à nous ; et , quand ces malheureux ont assez gémi , on reprend les armes pour se battre avec une nouvelle ardeur , jusqu'à ce que la fanfare de la Caravane vienne proclamer la victoire ?

Un organiste , fort des ressources extraordinaires de son instrument , peut tenter des effets gigantesques ; Vogel , exécutant la prise de la Bastille , faisait souvent illusion : le tonnerre de l'orgue de Saint- Sulpice lutterait avec une batterie de campagne ; mais qu'un pianiste, en se précipitant sur le clavier , croie me faire entendre le canon ; et, ce qui est encore plus risible ,

qu'un joueur de guitare me dise gravement, en pinçant de pitoyables amphigouris , c'est un combat, c est un orage ; et , passant aussitôt à la démonstration , m'explique des détails que mon esprit obtus n'a pu saisir , c'est le comble de l'absurdité : ce serait s'abaisser au niveau de ces inepties que de les combattre par le raisonnement.

Une chasse présente plus de moyens d'expression et surtout plus de clarté , à cause des fanfares qui, le plus souvent, sont prises parmi celles dont l'usage est établi. Il faudrait, cependant , avoir fait un cours de vénerie pour bien comprendre une telle symphonie, et suivre le cerf depuis la quête jusqu'à l'halali. Si l'on n'a pas l'intelligence de tous ces appels , l'ouverture du Jeune Henri n'aura d'imitation vraie que celle du galop des chevaux et de l'aboiement des chiens.

La fureur jalouse , les remords d'un grand criminel, la douleur, l'allégresse, les hymnes religieux, les danses champêtres, les chants guerriers , les musettes , enfin tout ce qui porte un caractère fortement prononcé, a une expression réelle , et le musicien ne peut s'en écarter sans s'exposer à être sifflé par l'homme le plus ignorant. Il n'en est point ainsi des sentimens paisibles et des douces affections de l'àme. Les

jouissances qui donnent Tamilié et l'aî^iopr heu reux ; les caprices, les chagrins de deux amans, les petites contrariétés que l'on éprouve dans le cours de la vie , tout cela n'offre que des demiteintes ; l'expression peut en être vraie , mais elle sera indéterminée comme le sentiment auquel elle se rapporte.

J'ai perdu mon Euridice, Piien n'égale mon malheur.

Boyé prétend que cet air est si gai qu'on en a fait une contredanse ; et il ajoute que les paroles qui suivent conviendraient beaucoup mieux.

J'ai trouvé mon Euridice ; Rien n'égale mou bonheur.

Je veux bien accorder que la mélodie douce et mélancolique des accens d'Orphée puisse devenir l'expression d'un joie aflectueuse ; la tristesse et le contentement t[ue cet air exprimera tour-à-tour n'étant pas d'un caractère marqué , la couleur est affaiblie de part et d'autre , le rapprochement devient facile , et la mélodie n'aura rien de choquant , si on lui prête un sentiment opposé à celui qu'elle devait rendre.

On se pâme de joie ainsi que de Uistesse.

Il ne faut donc pas conclure victorieusement que , si la musique peint deux affections diilé-

rentes avec les mêmes traits, son expression est une véritable chimère. Ce raisonnement captieux ne peut séduire que des déclamateiirs de salon, qui n'entendent rien à l'art sur lequel ils disputent ; et le connaisseur exercé démontrera aisément l'absurdité d'une telle conséquence.

Le compositeur a jeté sur le papier un trait de mélodie ; mais ses notes sont muettes , et la disposition de ces hiéroglyphes ne retrace aucune image, n'exprime aucune passion. En effet, quel rapport des noires et des blanches pourraient-elles avoir avec la joie ou la douleur? Il faut qu'il ait recours au chanteur pour donner la vie à ce tableau insignifiant et silencieux.

Il y a donc deux sortes d'expression , celle de composition et celle d'exécution ; et c'est de leur accord heureux que naissent tous les beaux effets de la musique. Cela est si vrai que la moindre altération dans le mode, la mesure ou le mouvement, va changer en entier le sentiment du morceau. Essayez de mettre en majeur le début sombre et véhément de la symphonie en sol mineur de Mozart, vous trouverez celui de l'air brillant et joyeux de Joconde (i). Le vaudeville

(1) Un musicien homme d'esprit (Rodolphe), trouva plaisant qu'une marche de l'opéra de Matroco fût exdciitée dans le mode jnnjcur, lorsque les guerriers croyaient marcher à la victoire ; tt

i3q de L'EXPRESSION

Aussilôt que la lumière, dont le rhylhme est si dur, donne la musette àeNina^ note pour note, si Ton a soin de Texécuter avec douceur et à six-huit. Pressez le mouvement du chœur du sommeil d'Atys^ vous aurez le motif de celui qui ouvre le second acte de Cendrillon. {Fig. 3, 4^ ^ » ^» 7 ^t 8.)

Le chanteur doit suivre les intentions du compositeur, se conformer aux lois qu'il a prescrites, et saisir jusqu'aux plus petites nuances que l'esprit des paroles peut lui faire apercevoir. C'est de lui que dépend l'effet musical ; vainement la partition sera chargée de tous les signes qui commandent la force et l'agitation , si l'exécutant est d'une froideur glaciale ; et s'il se livre mal à propos à des transports d'énergumène , si sa voix ne laisse plus entendre que des cris étouffés, inutiles pour l'harmonie, et quelquefois même inappréciables , ou des hurlemens discordans, l'expression sera outrée et ridicule. Il est des bornes qu'il faut savoir atteindre sans les passer. Le Romulus de David est un modèle de beauté : d'un seul coup de pinceau vous allez en faire un polichinelle.

De ce qu'une phrase pourrait être dite avec un accent douloureux ou bouffon , et recevoir

qu'ensuite , étant vaincus , ils s'en retournassent tristement sur la niêni* marche , exécutée dans le mode mineur. (Grétry, Hsslhs ,11/ r h Musique, tom. I, pag. 296.)

MUSICALE. i3î

indifféremment les paroles d'une romance ou d'un couplet badin, faut-il affirmer que le musicien exprime deux sentimens avec la même mélodie? Qu'il exécute son ouvrage, et vous pourrez alors le juger sainement. C'est en musique surtout qu'il ne faut pas condamner sans entendre. Ce motif, dont l'effet vous paraissait incertain , va prendre un caractère prononcé ; et les traits d'orchestre , les détails de l'accompagnement s'uniront si bien aux accens du chanteur, qu'il ne vous sera plus permis de douter des intentions de celui qui l'a composé.

Dans un tableau, le vert est toujours le vert; le rouge est toujours le rouge : rien ne peut changer l'essence des couleurs. Il n'en est pas de même de la poésie et de la musique : leurs phrases ne disent que ce qu'on veut leur faire dire; et le même vers, le même motif exprimeront tour-à-tour des idées diamétralement opposées. Un amant dit à sa maîtresse : à ce soir; deux joueurs, deux gourmands, deux spadassins, deux brigands se rencontrant, se serviront des mêmes termes. Que de choses disparates rendues parla même phrase! Que de projets divers! Un rendez-vous galant, un brelan, un souper, un duel, un assassinat. On remarquera sans peine que l'accent An personnage peut seul peindre le sentiment qui l'agite; la force exprès-

ï32 DE L'EXPRESSION

sive n'est pas dans ce qu'on dit, mais dans la manière dont on le dit.

Cruel, as-tu l'afFreux courage De la voir mourir dans mes bras?

Le trait de chant, placé sur ces paroles, n'at-il pas toute la force et la noblesse de la tragédie ? C'est cependant le motif principal et sans aucune altération de l'air favori des bateleurs du Boulevard, et c'est la Bourbonnaise enfin, puisqu'il faut la nommer, qu'Elise, Enée et Didon chantent à tour de rôle. A-t-on jamais reproché à Gluck d'avoir terminé le premier air de Renaud pur loio caraboP {JFig.^ y lo, ii et 12.)

Si les vers du grand Racine peuvent nous faire éprouver des sentimens contraires sans être livrés au parodiste , que doit-on penser d'un motif musical, dont l'intention n'est jamais sentie par la masse entière des écoutans?

Supposons que l'Intimé , déposant contre le chien Citron et sa famille , dise avec emphase , en rapportant les pâtes du chapon : Je courais h sauver^

Mais je n'ai plus trouvé que des lambeaux affreux Que des chiens dévorans se disputaient entr'eux.

Ces vers ne seront-ils pas aussi bouffons dans les Plaideurs qu'ils sont tragiques dans Athalie î^

MUSICALE. i33

Les plus belles scènes du Cid et des Horaces ont été parodiées d'une manière fort plaisante ; l'homme de goût peut quelquefois se livrer à la gaîté qu'inspirent ces grotesques travestisse-r mens. Plus la couleur est sombre , plus elle prête au comique ; et le rapprochement des deux situations sera une source de traits piquans.

On peut donc contrarier l'intention du poëte, et le forcer à faire rire ceux à qui il voulait arracher des larmes. On n'obtiendra jamais les mêmes résultats sur l'œuvre du musicien j et celui qui voudrait chanter comiquement un air sérieux ne fera point rire ; sa caricature imparfaite dans son ensemble n'offrira qu'un mélange dégoûtant de pathétique et de bouffonneries ; la mélodie sera défigurée, mais non pas le chant instrumental et l'accompagnement. Le parodiste va se trouver continuellement en opposition avec l'orchestre , qui ne manquera pas de mêler des traits nobles et passionnés aux accens ridicules du chanteur.

Le chant des instrumens, l'accompagnement, le ton , le mode , la mesure , les effets d'harmonie, concourent également à l'expression de ta mélodie vocale. L'orchestre sert presque autant que les paroles à porter la clarté dans une composition. Si rinvention des motifs signale le génie du musicien , on reconnaît son espnt , soa

t34 de L'EXPRESSION

goût et son talent dans l'emploi qu'il fait de l'iiarmonie et des instrumens, selon les situations qu'il traite ou le sentiment qu^il a à exprimer. Changez la disposition des parties, et le trait le plus bouffon peut devenir sombre et pathétique sans que la métamorphose soit choquante. Je ne crois pas que beaucoup de personnes aient observé que ces vers de ma Tante Aurore

Le pauvre George, assurément, Croit seul avoir une figure Propre à peitidre le sentiment.

sont chantés sur le motif du sublime duo diArmide : Esprits de haine et de rage ; mais M. Boïeldieu a présenté son idée avec une amabilité légère, tandis que Gluck l'a rembrunie par tous les effets qui pouvaient porter une couleur magique sur les mystères d'Hidraot et d'Armide ; et c'est sur le murmure sourd et les ondulations d'un accompagnement rhylhmique long-temps soutenu , que la trombe infernale repose ses accens terribles et solennels. (^Fig- i3 et i4-)

Après avoir consulté son cœur, le musicien a trouvé l'idée propre à exprimer celle du poète. Ce n'est pas tout; il faut cju'il joigne encore au don de créer, une sensibilité exquise, un discernement subtil , pour déterminer a\ec justesse le ton , le mode , la mesure que le

chant doit avoir, et choisir avec goût les voix et les instrumens qui doivent l'exécuter.

Quoique la plus grande force de l'expression musicale se tire de la combinaison des sons , la qualité de leur timbre n'est pas indifTérente. Energique et pompeuse, la voix de basse convient aux passions fortes , aux chants religieux ; elle a trop de gravité et même de rudesse pour les sentimens tendres. Le ténor, au contraire, se distingue par la douceur et la flexibilité ; ses accens nobles et touclians donnent au langage de l'amour l'expression la plus séduisante. La voix de femme réunit la force à la légèreté ; sensible et gracieuse dans le médium , elle a, dans les tons élevés, l'éclat et la vigueur que demandent les grands effets.

Un hymne religieux ne saurait se passer de cors et de flûtes. Le basson accompagne bien une romance ; le hautbois est plein de charmes dans une pastorale ; la clarinette est tour-à-tour mélancolique ou martiale ; le violon est universel : il règne en souverain dans les orchestres dont il est le fondement.

L'altération de la tierce donne au mode inineur une teinte sombre.

La mesure à trois temps a peu de noblesse dans un mouvement vif; le six-huit n'est employé , pour le style sérieux ,que dans un adagio

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ou un andanté ; il faut que la lenteur du mouvement corrige ce que cette mesure peut avoir de trop sautillant. Le finale de la J^estale; le beau chœur ^ Alceste : Dieu puissant ^ écarte du trône ! celui de Sèmiramis : -Dieux , suspendez vos coups! doivent être considérés comme d'heureuses exceptions.

Le choix des tons est encore un objet essentiel ; chacun a sa couleur '.fa^ mi, ré, sont éclatans ; mi bémol ^ ut miveur^ tristes et religieux ; /«, mi^ serviront à exprimer la tendresse ; m mineur est âpre et sauvage ; son harmonie est aride ; ut est martial, y« mineur lugubre. Il faut donc que le compositeur , sans se faire une loi de ces observations , s'applique en écrivant à employer les différens moyens que l'art lui présente , sans trop s'écarter du caractère de chacun d eux. Inexpérience a prouvé ce que j'avance. Que l'on cherche dans les ouvrages des grands maîtres les ouvertures , les airs, les duos, les chœurs, les airs de danse , qui ont une couleur distincte et prononcée ; je ne crains pas d'afBrmer que tous recevront une juste application de ce que je viens de faire remarquer.

Comme les douces affections de l'àme , les passions exaspérées se ressemblent entr'elles , et c'est à tort que l'on a prétendu qu'elles avaient chacune un langage particulier. De ce qu un au-

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teur aura exprimé la jalousie avec la plus grande vérité, faut-il croire que les accens qu'il lui a prêtés sont tellement dans la nature qu'ils ne puissent convenir à aucun autre sentiment ; et que tous ceux qui, à l'avenir, auront à traiter un pareil sujet, seront forcés de suivre exactement le modèle qu'ils ont sous les yeux ? Non , sans doute , on les verra parvenir au but par une route différente , et peut-être opposée. Talma déclame d'une manière sombre et concentrée les mêmes vers que ses prédécesseurs faisaient ronfler avec une voix de Stentor : et il obtient des succès aussi flatteurs que Larive et Le Kain.

L'expression musicale a pour elle la force, la douceur, l'agitation, le calme, le fracas, le silence , la rudesse , la grâce ; mais elle est dépourvue de ces nuances légères, de ces petits détails qui peuvent seuls établir une différence entre des passions qui ont le même caractère ; ainsi , le même effet qui peint la fureur jalouse exprimera , avec d'autres paroles , les transports d'un conjuré ou les remords d'un grand criminel.

Le langage musical a pour fondement la déclamation. LuUi consultait mademoiselle Champuiêlé ; Grétry , mademoiselle Clairon ; et ces compositeurs ont reproduit dans plusieurs morceaux les tons, les inflexions,. Taccent de ces

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actrices célèbres. Si l'on reconnaît que la déclamation est une imitation de la nature, pourquoi refuserait-on cette qualité à l'expression musicale , qui ne fait que renforcer les tons de la voix parlante et les assujétir à un rhythme déterminé ? « Les ressemblances des beaux-arts « entr'eux et des beaux-arts avec la nature dé- « pendent des sentimens du même genre qu'ils « excitent dans notre âme par des moyens di- « vers (i). M

Voilà la solution du problème : Rousseau l'avait déjà donnée. La plus belle sympbonie de Mozart, le Laocoon, le tableau des Thermopyles (2), le récit de la Saint -Bartbélemi dans la

(1) De V Allemagne y par madame de Staël.

(2) Giroust aviit désespéré de rendre un sujet aussi ste'rîle que le liegina Cœli. Passant un jour d ms hs appai tt mens de Versailles, il fut frappé à la vue d'un taldeju de la Résurrection ; Voilà un beau tableau ; je veux le mettre en musique. Il fit un chefd'œuvre. {Dict des Musiciens.)

Sans vouloir me comparer à ce maître , j'avouerai que le tableau des Thcrmopyks fit sur moi la même impression , et j'essayai sur-le-champ de le mettre en vers et en musique. Le voici :

LÉOINIDAS AUX THERMOPYLES.

CHANT OUERniER.

LÉOMIDAS.

L'airain .t sonne les combats ; Déjà noire ennemi s'avance.

Guerriers, attendons en silence Qu'il vienne chercher le trépas.

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Henriade , frapperont notre cœur an même endroit.Un andanté deHay dn va nous inspirer la vo-

Que notre aspect tl'efiroi le glace; Montrons notre antique vertu ; Et si , par une heureuse audace , Nous l'arrêtons , il est vaincu.

CHIEDR DE SPARTIATES.

Amis, jurons tous de mourir Pour la patrie et pour la gloire.

Et rendons le deruier soupir Sous les palmeB de la victoire.

Aux fureurs du dieu des combats , Que chacun de vous s'abandonne j Et songez que Lace'démone N'a d'autre rcmpart'que vos bras.

Si l'image de la patrie , Si vos pères, si vos enfans , S'offraient à votre âme attendrie , Souvenez-vous de vos sermens.

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