CHAPITRE IX
Dans le quatuor, le quintette, le finale, on donne à chaque acteur une partie distincte. Le chœur dramatique n'a le plus souvent que quatre parties, mais elles sont exécutées chacune par un grand nombre de voix; et n'en eût-il qu'une seule comme dans le début de celui <X Orphée^ Quel est l audacieux; cet unisson, attaqué simultanément par la multitutle, constitue le chœur. Après que nous avons entendu les airs de dessus, de ténor et de basse, et l'agréable mélodie des duos , des trios , le chœur vient nous offrir ses masses imposantes et déployer avec pompe toutes les richesses de l'harmonie. Soit qu'il exprime par des images contrastées le tumulte d'une sédition , où les partis se défient mutuellement, où l'un demande ce que l'autre refuse, et défend ce que son adversaire veut attaquer ; soit que, réunis par un même intérêt, les personnages témoignent leurs craintes, leur effroi, leur joie innocente ou féroce , leur reconnaissance , adressent des vœux au ciel , se lient par un serment solennel; soit que, dans une fête triomphale , un peuple entier élève justjii'aux cieux les chanîs de la victoire en précé-
DU CHOEUPi. I2J
clant le char d'Enée ou de Licinius ; le chœur €st un des plus beaux ornemens de la scène lyrique et le résultat le plus magnifique de l'union de la mélodie à l'harmonie et des voix à l'orchestre.
Chez les Grecs le chœur était dans l'inaction et l'on considérait cette troupe d'individus comme un seul personnage. Il n'y avait par conséquent jamais d'opposition de sentimens. Ce qui prouve même qu'il était inaccessible aux passions violentes , c'est que , consacrés à leur expression , les modes hypodorien et hypophrygien ne s'employaient point dans la mélopée des chœurs , mais seulement dans les discours des héros et des premiers rôles. Aristote nous dit à ce sujet que les acteurs, qui composent le chœur, sont supposés être des hommes d'une condition ordinaire, et dont les passions ne doivent point avoir sur la scène le même caractère que celles des héros. En second lieu, comme les acteurs du chœur ne prennent point aux événemens de la pièce , le même intérêt qu'y prennent les principaux personnages, il s'ensuit que le chant du chœur doit être moins animé et plus mélodieux que celui des premiers rôles.
. « Les chœurs de la tragédie grecque , par la « manière dont ils étaient employés , nuisaient «' beaucoup à la marche de l'intrigue , et détnii- « saient souvent toute vraisemblance, outre
l'iG DU CHŒUR.
« qu'ils remplissaient les entractes par des « chants qui, pour l'ordinaire , n'étaient que la « répétition de ce qui s'était passé , ou l'annonce « de ce qui arriverait dans l'acte suivant. De plus, M ils couvraient les deux tiers du théâtre, ce qui « amenait les situations les plus ridicules. Les <c principaux personnages de la pièce ne pouce vaient se parler confidentiellement surl'avant- « scène , se livrer à aucune passion , former « aucune conspiration contre l'Etat ou les par- « ticuliers , sans que la foule, assemblée autour « d'eux , n'en fût instruite. Les reines et les « princesses s'entretenaient de leurs amours « secrètes , et souvent de leurs intrigues crimi- « nelles , devant un peuple entier (i). »
C'était apparemment pour se conformer avec exactitude aux principes d'Aristote, que jadis les chœurs de l'Opéra se rangeaient sur deux files, et formaient un double espalier le long des coulisses, sans jamais prendre part aux jeux de la scène. Ils se bornaient à crier à tue-têle les chantons, célébrons, Jurons, détruisons , combattons, de Rameau et de ses émules. Le Théâtre Français ne peut pas faire parler la multitude. Puisque l'Opéra jouissait de ce beau privilège, il ne devait point la tenir dans un repos d'autant plus blâmable que les personnages ne cessaient de
(l) Histoire de. la Irlutique, pav KALKBTlENNEn, tom. I, p.. S9.
dire : Courons aux armes , Rien n 'égale mon transport, Ebranlons la terre, ce qui suppose T agitation et le mouvement.
Le génie de Gluck, portant une salutaire réforme dans notre système musical , vint animer une troupe immobile et mit en action ces mannequins sonores.
« C'était à ce grand maître,» dit Gingnené, « qu'était réservée cette heureuse révolution. « Il eut besoin non-seulement du génie néces- « saire pour concevoir des chœurs plus drama- « tiques et plus actifs qu'ils ne l'étaient aupara- « vant, mais de tous les moyens que lui avait « donnés la nature pour les faire exécuter.
« Il faut l'avoir vu , à ses répétitions , d'un « bout du théâtre à l'autre, pousser , tirer, en- « traîner par le bras , prier , gronder, cajoler M tour à tour les choristes , hommes et femmes, « surpris de se voir mener ainsi , et passant de « la surprise à la docilité , de la docilité à une « expression , à des effets qui les échauffaient « eux-mêmes , et leur communiquaient une par- « tie de l'âme du compositeur ; il faut l'avoir vu « dans ce violent exercice , pour sentir toutes « les obligations que lui a notre théâtre , et « quelle réunion de forces physiques et morales « lui était nécessaire pour y répandre , comme « il a fait , le mouvement et la vie.
« On se rappelle la sensation qu'éprouvèrent
« tous les spectateurs, lorsqu'au premier acte
« d Ipiiigênie^ ils virent une foule de soldats grecs,
« entourer poursuivre Calchas,le presser lumul-
<c tueusement , de leur déclarer la volonté des
« dieux; et lorsqu'après avoir entendu ce
« qu'annonce prophétiquement ce grand-prètre,
u l'armée sembla se réunir dans un ensemble
« harmonieux, les bras levés au ciel, pour im-
« plorer le secours de Diane. C'était le premier
<f Iruit des peines que l'auteur s'était données:
« il eut lieu d'en être content. Ces deux chœurs
« firent le plus grand effet , et l'on devait s'y at-
« tendre , ils étaient exécutés par des acteurs, au
« lieu de l'être par des statues.
« Quand Gluck vint à Paris avec son Jphigè^
« nie, je me rappelle fort bien qu'on était sur-
« tout curieux de savoir comment un Allemand,
<c qui avait appris la musique en Italie , se serait
c( tiré des airs de danse et des chœurs. On fut
« aussi surpris que satisfait ; car on croyait avec
« autant de modestie que de justice que la France
« avait seule ce double secret. On fut plus surpris
<( encore des chœurs d^ Orpîiée et à'Alccste^ opé-
« ras composés depuis long-temps sur des paro-
« les italiennes. 11 fallut bien revenir de ses pré-
« jugés contre l'Allemagne : le chœur d'Armide,
« Poursuivons jusqu 'au Irépas, acheva de les vam-
w cre ; mais ceux qu'on avait contre l'Italie n'en « étaient que plus forts. Comptant pour rien tout « le reste de TEurope, on se crut alors, à l'égard « des chœurs, deux nations contre une : Aiys , « les Dann'ides , Renaud, Dordanus ^ convertirent «< enfin les incrédules, »
Malgré cette supériorité que les musiciens de notre ancienne école croyaient avoir pour la composition des airs de danse et des chœurs, et qui a fait dire à Rousseau : « Les Français passent , « en France , pour réussir mieux dans cette par- « tie qu'aucune autre nation de l'Europe », l'air de danse des Sauvages^ et le chœur de Castor et Pollux, Que tout gémisse^ sont les seuls morceaux qui pourraient s'exécuter encore ; tout le reste est oublié et mérite de l'être.
Quant aux chœurs de Lulli , nous n'en parlerons que pour faire connaître celui dHIsis , dans lequel il a donné un langage tremblotant aux peuples du nord tourmentés par les frimas , et a trouvé l'expression imitative des frissons en faisant marquer deux , trois , quatre , cinq notes du même ton , sur une seule syllabe , par exemple, gelé-é-é-é-er, glaçon-on-on-on-ons ; ce qui devait produire un effet assez singulier à la scène , à trois parties chantées par un grand nombre de voix qui suivaient toutes le même rhythme