‹ De l'opéra en FranceChapitre 28 sur 38 · Î94 I>KS ECRITS · texte numérisé non relu

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étrangère , et dont il ignore même les termes. Confier cette partie à un simple littérateur, c'est convenir que la musique n'est pas un art assez important pour qu'on s'en occupe d'une manière particulière , ou peut-être pense -t- on qu'il est beaucoup plus aisé d'analyser le sextuor de Don Juan , le finale des Deux Journées , l'ouverture du Jeune Henri ou de F Hôtellerie Portugaise^ les quatuors de VIrato et de Ma Tante Aurore, les airs de Richard on de Stratonice^ que de décrire des fi-ontons et des arcs doubleaux, nie de Madagascar et la mer Caspienne.

Les feuilletons sur la musique sont de trois sortes : les uns se bornent à la formule, au protocole ordinaire dont nous venons de donner à peu près le cadre.

D'autres plus étendus renferment des observations judicieuses , des aperi^us pleins de finesse, une critique raisonnée. Mais comme la conversation de M, Beaufils ils ont été dictés d'avance par un homme de l'art, ou sont le fruit d'un entretien dont le journaliste aura fait son profit, et dont sa mémoire lui rend jusqu'aux moindres détails. Il ne faut pas être bien malin pour en faire la remarque , il est rare que le maladroit rédacteur ne prenne soin de contredire le discours de son patron en voulant y mêler un peu du sien.

SUR LA MUSIQUE. igS

Les derniers sont composés d'un bout à l'autre par le liltéraleur chargé de rendre compte des représentations tliéàtrales, et ce sont les plus curieux. O vous illustres champions, qui avez terrassé le colosse du nord et brisé la lyre de cet Orphée iudesq ne, ce barbare hurleur, ce jongleur de Bohême (i) , qui faisait des chœurs détestables, des airs de guinguette , des refrains de lanterme magzijue (2) ; vous, dont les lumières éclatantes ont

(1) Marmonlel, dans une satire dégoûtante intitulée Polymnie donne ces épithètes à Gluck. Il est fâcheux que ce petit poëme , qui renferme quelques tirades ingénieuses sur la musique, soit souillé par les injures que l'auteur répand , avec lacharnement aveugle de l'esprit de parti, sur le plus beau génie que notre scène Ivi ique ait jamais possédé.

Tandis que des littérateurs français distillaient le fiel de l'envie sur des palmes immortelles, l'élégant auteur du poëme espagnol sur la 3Iusique consacrait les vers suivans à la gloire de notre Orphée.

Y tu immorlaî ccmpositor de Alceile , De Ifigeiiia, <le Paris y de Elena , Canior germano del caQtor de Tracta , Gluck, inventer sublime , por quien este Sera ya el siglo de 010 de la escena , Quando Euiopa te pierda por des.,racia , Tu , de laurcl perpetuo coronado.

Âqui Iiallaras nsiento distinguido , Aqui doude ni elogio interessado , Ni envidia reina , o oacionai partido !

D. TOMAS DE YrIARTE.

(2) Propres mots de La Harpe , rendant compte des opéras <X./Jlc€ste et (Y^rniide. Jamais clans ces beaux lieux ; P'oici la cfiar-

igG DES ECRITS

eafin éclairé les Français assez sots pour applaudir Alccste et Amiidc ; vous qui leur a^ez prouvé avec tant de justesse et de goût que ces partitions, que l'Europe entière couvre de lauriers, n'étaient qu'un bizarre assemblage de phrases baroques et irrégulières et d'accords fastueusement pédantesques • Marmontel! La Harpe! à iamais célèbres dans les annales de la musique! quelle joie n'avez-vous pas éprouvée aux champs élysiens où vos ombres se mêlent sans doute aux groupes de celles des favoris d'Apollon, en apprenant qu'un digne collègue Midas Geoffroi, doué d'une organisation aussi heureuse du côté des oreilles, employait son zèle et son éloquence pour propager votre doctrine ! que ses articles sur la musique pouvaient le disputer aux vôtres en impertinence , et formaient avec eux une suite non interrompue recueillie avec soin par vos admirateurs, et les abusaient même quelquefois au point de leur faire croire que vous teniez encore la plume ! puisqu'on lisait dans le Journal de l'Empire , que Gluck surnommé le hurleur excellait à faire une musique de diables . qu yilceste était une Messe des morts , Don Juan un charivari germanique ^ et que dans les Noces de Figaro il ri' y

manie retraite ^ sont les relVains de lantcruo magique désignés par ee fm connaisseur.

nçait iju un petit air , Ic(:Ui'i n aiait d autre mérite ijiie d'être chanté en français (i). Il est \Tai que le même homme plaçait le Dt^in du f^ilîage , le Peintre amoureux de son Modèle^ les Prétendus^ au rans: des chefs-d'œuvre : au moins il était conséquent.

Dire que Gluck est un hurleur, c'est dire en d'autres termes que Corneille est un idiot, un barbare, et Poussin un barbouilleur. La cabale, voulant écraser un illustre maître, dut nécessairement s'adresser à des littérateurs , à des êtres essentiellement ignares en musique, qui ne sentant rien pouvaient répéter ce qu'on leur soufflait, sans être jamais en contradiction avec leur conscience. Un musicien a du savoir, de l'expérience , de l'oreille surtout , et l'esprit de parti triomphe difficilement de tout cela. Ce Cjui le prouve, c'est que le seul véritable connaisseur que l'on rencontre parmi les adversaires de Gluck, Ginguené a reconnu ses erreurs, et dans sa notice surPiccini il rend enfin justice au

^1) Les meilleures produclions de Mozart n'ont pas sm passé eelks de ses prédécesseurs. Il n'a rien dans le genre de l'Opéra Comique, qu'on puisse préférer ni même égaler à la Bonne Fille , à Li Frascalcina , et à qutlques-uns des chefs-d'œuvre de GréJry. ie Peintre amoureux de son modèle , ouvrage dont la musique aurait fait honneur à Mozart. (GroFFROT, Journal de V Empire y^ 5 (Tmpk'mc ntair(? nn XIII, et a vendémiaire an XIV.)

réformateur de notre scène lyrique. Mais des La Harpe, des Marmontel eussent crié cent ans les mêmes turpitudes.

Je pardonne à un journaliste de louer un ouvrajçe médiocre : il serait indiscret de vouloir connaître ce qui l'engage à le faire. Chacun a ses raisons, et comme dit Basile: il est des argumens irrésistibles. Il faudrait au moins s'en acquitter avec adresse , en passant légèrement sur les endroits faibles, garder un silence absolu lorsqu'il s'agit des défauts et signaler avec éclat les beautés , les traits remarquables , les passages que l'on peut, sans crainte, montrer en première ligne , et que le critique le plus inquiet ne saurait attaquer. Mais un littérateur peut-il distinguer seulement l'excellente musique de la mauvaise ? Il cite au hasard et s'abandonne à la règle des probabilités qui le fait tomber bien souvent sur un morceau médiocre et même pitoyable qu'il exalte avec une bonhomie risible. Faut - il s'étonner qu'il se trompe si grossièrement sur les choses puisqu'il ne comprend pas même les mots , et que dans ses écrits les termes de mélodie, harmonie , rtièlopée, motif, chant vocal, chant instrumental , accompagnement, récitatif, chant mesuré , etc. etc. etc. y sont employés à contre-sens ou substitués les uns aux autres comme par plaisir et pour rendre

ses phrases inintelligibles aux lecteurs les plus exercés.

Voici nuelcjues observations sur ce sujet ; elles furent adressées à Gluck par Suard dans le temps des disputes musicales.

« De telles méprises , qui échappent à un « homme non-seulement de beaucoup d'esprit, '< mais d'un esprit très -juste et très - exercé u (M. de La Harpe) , prouvent bien , ce me sem- « ble , que les mots qu'on emploie le plus fami- « lièrement dans le discours ordinaire, quand « ils n'expriment pas des objets sensibles, sont « ceux dont on abuse le plus ; que la précision !< du langage suppose nécessairement la préciw sion des idées; que pour appliquer avec jus- « tesse les termes d'art qui paraissent les plus « simples , il faut avoir des connaissances plus « exactes qu'on ne le croit communément, 11 n'y « a point d'art en effet dont la langue ne de- « mande l'étude pour être bien entendue : on « croit entendre souvent quand on ne fait que i< deviner , et d'ordinaire on devine mal. Je « citerai encore M. de La Harpe. Il a rendu « compte dans son journal du i5 de ce mois ; « des tableaux du Salon , et il en a parlé en (( homme d'esprit qui ne considère que les parce ties de la peinture dont tout le monde est juge « malheureusement ; mais il emploie dans co[

" arllcle un seul terme de Tart, et il Femploie « d'une manière inintelligible, c'est le mot reflet. « \ oici sa phrase : T^ous êtes tenté de suwre la « harifiic , qui, d'un mouvement insensible, fend <t / onde Immobile sous les reflets d un beau soir, «c On a demandé à un grand peintre (Vernet) <f s'il entendait cette phrase: Pus plus que lautf leur , a-t-il répondu.

« Certes , je n'ai pas plus d'envie de faire à <( M. de La Harpe un reproche d'ignorer ce que « c'est que les reflets en peinture , que de faire '-<■ à d'autres un mérite de le savoir.

»c Je désirerais seulement que les gens de letkc très se défiassent un peu de cette facilité de « parler de tout , que leur donne le talent d'é- « crire, et celui d'appliquer aux arts qu'ils n'ont « pas étudiés des principes trop vagues et trop « généraux , ou des idées empruntées dont ils « ne se sont pas donné la peine d'examiner < tous les rapports. Les artistes, plus sensibles « qu'eux à la critique, parce qu'ils y sont moins « accoutumés, se plaignent souvent des cen- « sures peu éclairées qu'on fait de leurs produc- « lions ; et ceux d'entr'eux qui savent écrire , « ont relevé quelquefois avec des railleries «: amères les bévues échappées aux gens de let- « très qui ont écrit sur les arts.

t{ M. de La Harpe s'est cru obligé , en qualité

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de journaliste , de rendre compte de vos ouvrages comme faisant une époque dans l'histoire des arts. A la bonne heure ; mais il devait, ce me semble , ou n'en parler qu'en historien, ou se mettre en état d'en parler en homme instruit. Si M. d'Alembert publiait aujourd'hui, pour la première fois , ses découvertes sur la précession des équinoxesou sur la théorie des fluides , M. de La Harpe , comme journaliste , ferait bien de les annoncer ; mais je crois que ses lecteurs le dispenseraient de leur dire ce qu'il en pense. On n'est jamais obligé déjuger ce qu'on n'entend pas.

« On va m'objecter encore ce qu'on ne cesse de répéter: que les arts étant faits pour le public , il en est le juge naturel , que les belles productions des artistes doivent plaire aux ignorans comme aux connaisseurs, que chacun a le droit d'avoir un avis et de le dire. Je déclare que cela me paraît parfaitement juste ; j'ajoute même qu'il y a dans les artsdes parties même techniques dont , avec des sens bien organisés et l'habitude d'observer et de comparer, un homme d'esprit peut se mettre en état de bien juger ; et qu'il y a surtout des principes essentiels, communs à tous les arts, sur lesquels un homme de lettres, qui a (1u goût, est meilleur juge que les ar-

« tistes mêmes. Mais s'il sort do ce cercle ; si , « non content de juger des eflets, il vent en « chercher les causes dans les moyens de l'art ; « s'il va jusqu'à vouloir indiquer à l'artiste la « route qu'il doit suivre pour obtenir certains « effets ; s'il prétend apprécier le style ; comparer <■(. les différens genres de mérite, etc. il tombera « dans d'éternelles méprises, ou , lorsqu'il ne se « trompera pas, il ne dira inévitablement que « des choses communes , aussi peu instructives « pour le public que pour les artistes. C'est ce « qui est arrivé à M. de La Harpe. » Et à ses nombreux successeurs.

Or maintenant messieurs les journalistes juges suprêmes en musique, tout en vous rendant la justice qui vous est due sous le rapport littéraire, en reconnaissant même que depuis la mort de Geoffroi, qui, soit dit en passant, exerçait sur votre opinion une funeste influence , vous vous êtes un peu rapprochés de la saine doctrine , je vous adresserai quelques questions bien innocentes , et si vous êtes en état d'y répondre et de sortir avec honneur de certaines épreuves , que je n'oserais point proposer à l'égard des plus faibles harmonistes , je commencerai à revenir de mes doutes sur vos talens musico - littéraires,

1°. Quand vous entendez exécuter un opéra

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au théâtre , à quoi connaissez-vous que la musique en appartient à l'école allemande, italienne ou française , et qu'elle a été composée par tel ou tel maître? — Belle question! l'affiche ne nous l'a-t-elle pas déjà dit? — Si c'est une pièce nouvelle ? — L'acteur vient le proclamer à îa fin. — Si le musicien veut garder l'anonyme, ou si le tumulte du parterre empêche qu'on ne vous fasse cette confidence? — Nous nous retirons sans en demander davantage : quel intérêt de savoir le nom d'un virtuose que l'on vient de siffler? — Quel intérêt? Vous ignorez donc que Echo et Narcisse , le Jeune Henri, Beniowsky , Ma Tante Aurore , sont tombés et ont été siffles par rapport aux paroles, et que l'excellente musique de Gluck , de Méhul et de M. Boïeldieu nous est pourtant restée. — On finit par s'instruire de ces choses-là, il y a toujours quelqu'un qui trahit le secret de la comédie. — A la bonne heure! c'est ce que je voulais vous faire avouer. De sorte que si personne ne vous l'avait dit , si l'affiche ne vous montrait pas en gros caractères que l'opéra de Joseph est de Méhul, et que celui des ISIaris Garçons a été mis en musique par M. Berton , vous l'ignoreriez encore. — Oui , sans doute.

En vérité, voilà des juges bien éclairés. Que dirait-on d'un homme qui , se présentant comme

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connaisseur en tableaux , ne saurait distinguer les têtes de Rubens de celles de Rapbaël , les héros de Poussin de ceux de Lebrun , le coloris du Titien de celui de Rembrandt, qu'à l'aide d'un livret bien exactement numéroté? Quel est, je ne dirai pas le savant, mais l'écolier de troisième qui ne sent pas l'énorme différence de style qui existe entre Virgile et Perse, Tacite et Quinte-Curce , Corneille et Du Belloy, Pascal et Montesquieu ? Certes, on ne dira pas qu'il soit possible de confondre la manière d'écrire de ces auteurs , leur caractère est fortement prononcé et diamétralement opposé si on les met en regard l'un de l'autre.

lien est de même des musiciens : chacun a son génie , son style , sa manière , son faire particuliers, ses phrases, ses périodes, ses transitions, ses cadences favorites. Il éprouve une prédilection pour tel instrument , telle marche de basse , tel rhylhme d'accompagnement, tel groupe d'arpèges , telle suite d'harmonie, tel tour , tel accord , tel ton.

Pour trouver de nouveaux effets, pour avoir un style , une physionomie qui lui appartiennent , pour être original enfin , il faut nécessairement qu'il évite de se traîner sm* les pas de ses devanciers et de ses rivaux. Tant de soins seraient inutiles si, en réussissant à plaire , il ne parvc-

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liait encore à faire remarquer que c'est lui qui plaît, et non un autre connu depuis long-temps.

Quoique les maîtres célèbres aient donné un caractère différent à chacune de leurs productions , elles ont néanmoins toutes un air de famille et des rapports imperceptibles pour le vulejaire. Une étude superficielle , un examen propre, tout au plus, à satisfaire la curiosité, ne sauraient mettre le musicien en état de les saisir: ce n'est qu'en feuilletant nuit et jour des partitions , en les analysant, en classant dans sa mémoire ces richesses harmoniques, qu'il pourra les opposer les unes aux autres. Il faut envisager d'un seul coup d'œil tous les ou^Tages des auteurs et non les comparer méthodiquement page à page.

On a souvent parlé de la mémoire prodigieuse de certains savans. Leurs tours de force peuventils se comparer à celui que fit Mozart en notant le Miserere d'Allégri qu'il venait d'entendre pour la première fois à la chapelle du Pape ? Menestrier retint, il est vrai, le bizarre discours que la reine de Suède lui adressa ; mais Menestrier n'avait qu'une seule personne à écouter; tandis que l'auteur de Don Juan prétait l'oreille à cent chanteurs qui prononçaient en même temps quatre, huit, dix, douze discours différens ; ce dédale harmonique composé de tant de parties engrenées les unes dans les autres et

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figurées avec la variété et l'artifice du contrepoint se grava clans sa tête pour se dérouler ensuite sous la plume sans rien perdre de son ordre admirable. S'il n'existe pas maintenant des hommes aussi fortement organisés que Mozart , la musique a néanmoins ses érudits qui citeront les messes , les oratorios , les opéras , les airs , les duos , les chœurs, les symphonies, dont les motifs, les traits, les marches, les accompagnemens peuvent donner lieu à de savantes observations pour l'emploi de tel accord, de tel effet, de tel tour, de telle cadence, de tel rhythme etcent exemples seront indiqués à l'instant pour servir de preuve. Il est même des musiciens qui possèdent certaines partitions au point de pouvoir les noter de mémoire. Cette érudition, fruit d'un long exercice, n'a rien de plus étonnant que celle du littérateur qui récite à volonté les poésies d'Homère, de Virgile , d'Anacréon, de Tibulle , d'Ovide , et fait remarquer les traits que nos auteurs leur ont empruntés.

C'est avec six mille volumes dans la tête que Geoffroi composait ses articles sur Iphigénie , Rodogune , Zaïre , Rhadamiste^ Manlius, les Templiers. Forte de cette immense érudition, sa plume féconde volait sur le papier. Aurions-nous rencontré dans ses feuilletons ces analyses savantes, ces digressions pleines d'intérêt, qu'une phrase.

un mot lui suggéraient tout- à-coup, ces transitions ingénieuses, ces rapprochemens piquans , ces comparaisons , ces anecdotes , ces bons mots toujours placés à propos, s'il n'avait eu pour tout secours que son volume de Racine ou de Voltaire , et s'il avait seulement orné des charmes de son style la leçon reçue la veille d'un académicien (i)?

Cette page que le journaliste vous donne chaque jour, cette seule page demande un savoir aussi étendu c[u'un grand ouvrage. Recueillez avec soin les feuilles de Geoffroi , parmi quelques erreurs, vous trouverez d'excellentes choses sur la littérature théâtrale. Parcourez ses écrits sur la musique , la même stérilité règne partout. Ce sont d'insignifiantes formules, des lieux communs rebattus, un radotage insipide et dégoûtant (2) qui, produits par un cerveau vide , ne peuvent rien apprendre à personne. Le charme du style éblouit, et quoique les brillans articles

(1) Quand on ne juge pas d'après soi-même , il faut nécessairement adopter les erreurs du patron que l'on s'est choisi, puisqu'on ne saurait ni les justifier ni les combattre. C'est le traducteur qui traduit sur une traduction. C'est ainsi que La Harpe nous a donné, en français, la Lusiade du Caraoëns , qu'il n'a jamais comprise.

(2) Geoffroi, ne sachant que dire sur la musique de Roméo et Juliette, a rempli deux feuilletons , sur cet opéra , d'un long discours sur les filles qui n'obéissent pas à leur père.

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isur la musique , fournis à rEncyclopëdie par Marmontel , et ce que La Harpe a inséré sur cet art dans son Cours de Littérature, soient aussi misérables, ces deux auteurs se font lire avec plaisir; ils ne disent rien à la vérité, mais ils ont l'air de dire quelque chose.

Cependant quelle carrière s'offre au littérateur musical ! que de fleurs et de fruits à cueillir dans un champ si fertile, où personne n'a moissonné! que de choses à dire sur tant de beaux sujets vierges encore! quelle nîine à exploiter pour un journaliste, s'il lui était permis de porter ses regards au-delà du cercle étroit qui l'environne et de s'emparer de la plume des Arnaud, des Suard! Mais non, les perles se présentent et sa main les repousse ; il a entendu cent fois les Noces de Figaro, de Mozart, sans s'apercevoir que la scène où Susanne sort du cabinet a d'étonnans rapports de situation et d'exécution musicale avec celle de V Amant jaloux y où Isabelle voilée paraît aux yeux d'Alonze confondu (7v^. 4i et 42); il aurait pu nous dire que les quintettes deBoccherini présentent trois motifs bien caractérisés du Mariage secret^ et que l'une des idées principales du bel air de ténor pria chc spunii est reproduite ensuite comme trait de basse dans le duo de hnia cara de Traci ainanli{Fig. 43.). On a souvent placé de pitoyables duos dans les opéras de Mozart,

de Cimarosa, de M. Paër. L'énorme disparate ne l'a point frappé. Tel l'aveugle continue sa marche avec une égale indifférence devant le palais des rois et l'échoppe du savetier.

Si les littérateurs n'ont pas les connaissances nécessaires pour juger, s'ils sont même privés quelquefois de l'instinct musical, sur quoi fondent-ils leur opinion en musique? — Sur quoi? Rien de plus simple , sur celle que le public a manifestée. L'opéra applaudi est toujours excellent et l'on ne saurait trouver rien de bon dans celui que les sifflets ont éloigné de la scène.

Le succès de telle ou telle mauvaise comédie prouve pourtant que le public se trompe bien souvent; la première impression reçue d'une pièce de théàtie peut la faire élever aux nues ou provoquer sa disgrâce ; et cette impression dépend quelquefois de circonstances étrangères à son mérite. Que font alors les dignes successeurs des Fréron, des Geoffroi ? Ils prennent la plume pour avertir le public de i^a grossière méprise , ils arrêtent l'engouement que l'on a pris pour une rapsodie , ou font remarquer les beautés de la pièce sifflée, et réclament l'attention pour telle ou telle scène, ils analvsent savamment l'ouvrage, l'apprécient à sa juste valeur, et parviennent, par la force du raisonnement et des preuves, à le iiapper de mort ouà le relever. C'est ainsi que la vogue d'une II. iL

mauvaise pièce et la chute d'une bonne peuvent être également profitables à l'art, si l'écrivain sait tirer parti des thèmes que la diversité des chances vient lui offrir. Mais en matière musicale, le parterre a jugé : c'est sans appel; il a applaudi: l'opéra est bon. La foule s'y porte , la musique est superbe, divine, enchanteresse, elle ira à la postérité (i).

Historiens fidèles, proclamez les succès d'Œ"dlpe à Colorie et des Prétendus ^ des Deux Journées et du Petit Matelot, à' Une Folie et du Jockey, mais il me semble que vous auriez du établir des distinctions à l'égard de chacune de ces compositions, et ne pas leur prodiguer inconsidérément les mêmes éloges. En matière de poésie , d'histoire , d'architecture, de peinture, d'antiquités, de géographie , d'histoire naturelle , etc. , les journalistes gouvernent l'opinion publique \ s'a-

(i) Sans doute le peuple a bieu le droit d'exprimer le plaisir <j[u'il éprouve , mais il ne doit pas s'eiiger en juge , quelque éclairé qu'il soit, pour prononcer sur le mérite essentiel de larl de ce beau qui , comme l'observe si à-propos le très-sivaut Aricaga , n'est pas nommé ainsi j^arce qu'il procui'e du plaisir, mais seulement quand il fait naître un plaisir raisonne , Iruit d»^ l'observation et de la réflexion. Une des raisons pour lesquelles les arts se perdent, c'est qu'on laisse au vulgaire le droit déjuger du mérite des productions du goût. 11 n'en était pas ainsi chez les Grecs , aussi les beaux-arts fleurirent long-temps sur ce sol heureux. ( A. Perotti.)

git-ii de musique , la multitude prend sa revanche, et règle Topinion des journalistes.

Analysez une partition en connaisseurs; frappez fort et juste j tracez-nous un article de main de maître et plein déraison, de sagesse, d'intelligence ; parlez -nous d'un opéra, comme Fréron , La Harpe , Geoffroi , parlaient d'une tragédie; et s'il est réellement bon, les amateurs vont le demander de toutes parts, pour en enrichir leurs bibliothèques. Mais vous avez beau le. vanter à votre manière , on ne l'achètera qu'après que l'opinion des véritables juges se sera manifestée : sur la foi des journaux, on ne voudrait pas même de Faniska, ou de tout autre chef-d'œuvre.

Lorsque l'érudition, l'expérience, et surtout une mémoire heureuse, servent de guide et de soutien à l'harmoniste , rien ne lui échappe : il n'a pas besoin de recourir à l'affiche pour faire connaissance avec le compositeur. Il perce le voile de l'anonyme , rend à Mozart le duo faussement attribué à Gimarosa , signale le plagiat , les réminiscences , les néghgences , les défauts , dans le cours d'un morceau rapide , applaudit un trait d'une piquante originalité , un accord bien choisi , un tour élégant , goûte la musique en amateur , et la juge en homme éclairé ; ses éloges annoncent un triomphe complet , et i,a

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critique n'offense point : l'un et l'autre sont motivés.

Mais de quel poifls peuvent être les avis d'un écrivain qui loue et critique à l'aventure , et qui , dans un feuilleton , satisfait seulement à l'obligation qui lui est imposée de parler de ce qu'il ne sait pas (i):* un émule de Racine voudrait-il d'un éloge déjà prostitué à la tragédie de Maître André , et doit -on redouter un antagoniste qui porte ses inutiles coups sur les endroits défendus? Dès la seconde phrase , on connaît à qui Ton a affaire.

Le Piree? — Il est mon ami (2).

Le dauphin n'en veut pas davantage , et noie aussitôt l'imprudent sapajou. Sans traiter avec tant de rigueur les journalistes et les orateurs de salons , on les met en scène ; et après quelques propositions jetées comme le gage d'un combat qu'on ne daigne pas soutenir , on les laisse débiter leurs frivoles déclamations ; ils déraisonnent avec esprit, et leur babil n'est pas sans agrémens.

Je me suis amusé quelquefois à les mystifier

(i) Que pourra dire, sur la géométrie et sur la musique, celui qui ne les aura point apprises? Ou il faut qu'il se taise , ou il n'en jugera pas en homme sensé. (Cicéhon, de l'Orateur, liv. lU/

(2) Le Singe et le Dauphin, Fables de La Fontax>e.

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flevant un cercle nombreux, et qui y prenait un vif intérêt. Ces prétendus connaisseurs sont , pour l'ordinaire et par ton , enthousiastes des Italiens ; il y a vraintent conscience de les tromper , ils donnent trop aisément dans le panneau. Mozart , Hunimel , avec les vers de Métastase , étaient pour eux du Paisiello ; Fo solcando un mar crudele , ajusté tant bien que mal sur un air de Phrosiiie et Mélidore , avait la suavité de Cimarosa ; que dis-je? l«s chansons des nourrices, les noëls provençaux , les refrains g^othiques du roi René , habillés à l'italienne , passaient aussi sur le compte des virtuoses ultramontains : c'étaient des villanelles, des barcaroles vénitiennes. Pour compléter l'œuvre , je ne manquais jamais de chanter des fragmens d-e MM. Paër, Pavesi , Rossini, avec des paroles françaises ; et nos fins connaisseurs de hausser les épaules et de répéter tous les vieux dictons sur notre musique.

Toilà de vos arrêts , messieurs les gens de goût.

Un Genevois qui reproche aux musiciens de ne pas comprendre la musique, et les accuse en même temps de juger les compositions d'après le nom de l'auteur plutôt que sur l'examen de son ouvrage, dit : « Si un Italien eiit conjposé la (c musique des Prétendus ou de la Mélorname , '< quel engouement n'eût - elle pas produit ? Je

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« ne crois pas exagérer , en disant qu on y « trouve les grâces, Tesprit et la verve desmeil- « leurs opéras bouffons italiens. Si les délicieuk « trios de Félix et de la Belle Arsène avaient été « faits par Cimarosa ou Paisielîo , si Mozart eut (f été Tauteur de la musique si expressive et si « pathétique an Déserteur ^ de Sfratonice , ce? '( chefs-d'œuvre ne seraient -ils pas dans l'opi- -c nion publique d'un degré encore Supérieur h ■■( ceux qu'ils obtiennent (i)? )^

Voilà une profession de foi bien naïve ; il es' assez gai de supposer que le Déserteur puisse être •attribué à Mozart.

Nous avions la simplicité de croire que l'on devait aux Méhul, aux Chérabini, aux Catel . les progrès rapides que l'art a faits en France. Pauvres gens ! idiots ! Gomnfent cela serait -il •possible ? La musique v est en "pleine décadence depuis la représentation de la Mclomnnie (iy8i)(2). L'auteur ne s'explique pas précisément sur l'époque de 1 apogée de cet aii déchu , niais en remontant vers le commencement du siècle dernier, et eïls'aidant des documcns et des idées qtie son ouvrage iious ofTrc . on peut le fixer au temps où Castor , l-lcnnir ri

(i) De la JtJasique dramafiqûè , -pArM.l^arlmé , pàg. 58, /a) Trfem , pag. gî5

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Cêpfiise , les Paladins , Tllon et l 'Aurore , faisaient pâmer d'aise les Parisiens enchantés.

On me fera observer pent-êlre que je viens d'annoncer qu'il y avait des signes diagnostiques d'après lesquels un homme exercé connaissait sur-le-champ l'auteur d'une musique exécutée ou présentée à livre ouvert. Je répondrai qu'il est trop difficile de s'expliquer sur celte matière dans un écrit , sans avoir des partitions sous les yeux , et qu'il faudrait au moins être au |)ianO'pour faire de pareilles démonstrations.

Cependant il est impossible de ne pas remarquer que Cimarosa ramène volontiers ses motifs par une gamme diatonique ascendante {Fig. l\(^, 45,46, 47 et 48.). Que ses chants de premier violon sont doublés souvent à l'octave par la viole, tandis que le second violon remplit l'harmonie par d€s arpèges. Qu'il a adopté un groupe de notes descendant de la tonique sur la quarte pour revenir ensuite au même point (F'tg.l^S^ 49 ^^ 5o.). Comme tous les maîtres de son école il place la sixte et quarte à la troisième ou quatrième mesure de ses airs. Cet accord dont l'harmonie est pleine, et flatte agréablement l'oreille , n'est plus employé si fréquemment de cette manière par les compositeurs français et allemands : ils mettent tous leurs soins à ne pas reproduire un

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moyen facile , un tour banai dont nos anciens mélodistes ont abusé.

Gluck se distingue par une grande vigueur d'exécution et de coloris ; c'est un torrent impétueux que rien n'arrête : entraîné par la fougue de son génie , il ne prend aucun soin de l'arrangement de ses parties , rien ne sent le travail , les violons se croisent continuellement» les seconds s'emparent du domaine des premiers , tandis que ceux-ci portent la note d'accompagnement. Il obtient son effet, il arrive au but n'importe comment. Ses ritournelles finales et à l'unisson dont plusieurs ont le même tour, ses accords arpégés en sens contraire et liés par les tenues des cors et des bautbois , l'emploi fréquent de la septième diminuée : tels sont les principaux traits caractéristiques de Gluck.

Piccini excelle dans tout ce qui ne demande pas des teintes tragiques : son cbant est large et suave ; disposés à la manière italienne , ses accompagnemens sont pleins et harmonieux. Le chœur du sommeil d'Atys et celui des prêtres de Plulon dans Didon sont de la plus grande beauté , mais leur facture est la même ; et il est impossible de ne pas les attribuer au même maître.

Cette fraternité se fait remarquer encore dans les morceaux suivans, l'observateur le moins at-

tentif peut aisément saisir les rapports qui existent pour le plan, les motifs, raccompagnement, entre le duo de Sylvain , Dans le sein d'un père, et l'air de la Fausse Magie , Comme un éclair.

L'air de Chimcne , D un si brillant succès , et celui d' Œdipe à Colone , Du malheur auguste victime.

Le chœur de Dardanus^ Grands dieux! de mille maux accablez le coupable, et celui ^ Œdipe à Colone , Nous braverons pour lui les plus sanglons hasards.

Le chœur de Dardanus , Allez , jeunes guerriers^ et celui àŒdipe à Colone^ Allez régner, jeune princesse.

Le chœur de la Caravane , Apres un long voyagey et celui du même opéra , La victoire est à nous.

Le premier duo à' Une Folie, et le chœur dîîAriodant, Prenez, embellissez nos fêtes.

L'air de Roméo et Juliette , Cébas entend votre prière , et celui du même opéra , Capulets , ombres malheureuses !

Le quatuor du Prince Troubadour ., et le sextuor de Joseph.

Les rondeaux de la Fête du Pillage voisin , et de Sérùowski.

Les duos de Françoise de Fofx, âî' Aline ^ et de la Romance.

Les duos de Montenero , et de Lina.

Les couplets du JSouveau Seigneur, Monsieur

21 8 DES rCRITS

Champagne a la mine imposante , et ceux de ht Fêle du J-^illage voisin^ Amusez-vous , oui , je vous le conseille.

Les romances de Gulnare^ et de la Jeune Prude.

Les rondeaux dî* Adolphe et Clara , Jeimes Filles quon marie , et Aimable et belle.

La ritournelle de la ronde à^ Aline ^ et celle du ^premier cliœur de Montano et Stéphanie.

Les gammes diatoniques descendantes portant harmonie sur chaque note , se rencontrent souvent dans les basses de Mehui {Fig. 5i, 52, 53, 54, 55 , 56, 57 , 58, 5^, 60 , 61 , 62, 63, 64, et 65. ) ; il paraît avoir une prédilection pour les accords de septième diminuée et de neuvième et quarte. Ses instrumens à vent sont groupés avec art ; la dernière qilinte du basson lui plaît singulièrement ; le rhythme de ses accompagne- •mens est réglé , le plus souvent, dans la mesure -à deux temps par quatre croches , une noire et un temps vide , que la basse remplit , pour préparer la chute sur le temps fort de la mesure suivante. Le cor, la clarinette, le basson, placent ''lie temps en temps une ronde , pour compléter l'accord soutenu par les violons , ou doubler la note de la viole.

M. Berton , surtout, a une physionomie de chants que l'on reconnaît aisément. Dans ses accompagnemens , le se<".ond violon marche en

arpèges , tandis que le premier exe'cute , danS les tons élevés , des traits diatoniques ou arpégés ; sa basse arrive bien souvent au repos de dominante , en suivant des degrés égaux on chromatiques {Fig. 66 , 67 et 68. ) : il la fait de.scendre volontiers de la quinte à la tonique , en marquant tous les degrés intermédiaires ( Fig. 60 , 70 et 71.)

Il est trop aisé de reconnaître Monsigny, Grétry, Dalayrac , pour signaler ici leurs passages favoris ; Haydn , Mozart, Nicolo , MM. Chénibini, Catel, Spontini, Boïeldieu, ont aussi leurs traits de caractère , qu'il serait trop long de détailler. M. Spontini est le seul qui ait fait un emploi fréquent de divers rliytlimes cpii se conlranent, comme on peut en faire l'observation dans la cavatine de la T'estaîe, Les dieux prendront pitié :\ç. gruppetto lui est très -familier, soit qu'il l'écrive en grosses ou en peiites notes.

Un compositeur préfère tel ton, tel mode. Le premier acte de la Caverne dé M. Lesueur esttodf en mineur ; Haydn , le fécond Havdn , n'a écrit aucun de ses morceaux en la nrineur: il avait une aversion insurmontable pour ce ton.

Tout ceci n'est cjn'un aperçu bien imparfait : la nature et les bornes de cet ouvrasfe ne nous .permettent pas d'aller plus avant; nous croyons pourtant avoir prouv(' Vr-xistenre de ces diagnoj:

tiques. Si l'on ajoute à des signes certains ces rapports , cette fraternité que le compositeur communique à tous ses ouvi'ages sans le vouloir et sans s'en douter ; ces petits riens , ces traits de sentiment , ce je ne sais quoi qui ne s'explique pas et qui parle à l'âme pour guider l'esprit dans ses jngemens , on pourra se persuader qu'il est aussi facile de distinguer un air de Mozart et de Méhul , d'un air de Paisiello ou de Gre'try » ime sonate de Clémenti d'une sonate de Steibell , un quintette de Mozart d'un quintette de Boccherini , un quatuor de Haydn d'un quatuor de Pleyel ou de Kreutzer , une symphonie de Bethowen d'une symphonie de Haydn , une ouverture , un finale de Cimarosa, d'une ouverture, d'un finale de Dalayrac ou de Grétry, qu'il est facile de distinguer les tableaux de l'école vénitienne de ceux de l'école flamande , et les vers de Voltaire de ceux de Corneille.

Le connaisseur fera plus ; après avoir entendu un opéra , il vous dira si le maître qui Ta composé est versé dans la connaissance des instrumens, et vous signalera même plus d'une fois celui que le virtuose préfère , ou celui qu'il cultive avec succès. Paul et P'irginie , Lodoiska , Aristippe de M. Kreutzer, ont des parties do violon d'un beau travail ; dans Rotnt'o et Juliette de M. Steibelt, on reconnaît le pianiste à chaque

phrase ; les T^isitandijies, les Comédiens amhulans^ décèlent le faiseur de concertantes.

On dira peut-être : si le musicien est à son début, sur quoi fonderez-vous vos conjectures?

— Ce débutant a eu un maître, et nécessairement ses premiers ouvrages seront calqués surles siens.

— Et si ce maître n'a rien donné à la scène? — L'élève se choisira un patron dans le compositeur qu'il affectionne le plus. Ainsi le Philocles de M. Dourlen est écrit dans la manière, selon l'école de Méliul, quoique M. Dourlen n'ait reçu de leçons que de M. Gossec.

Les opéras de Délia Maria sont dans le style de Cimarosa , on trouve dans l'ouverture du Mariage secret le type de celles de V Opéra comique et du Prisonnier^ et le quatuor de ce dernier opéra nous offre bien des traits du grand finale du chef-d'œuvre italien.

Il est reconnu que l'on peut juger une comédie, une tragédie, en l'examinant en silence et d'une manière fugitive. Si l'on peut aussi juger de l'œuvre de l'architecte, du peintre, du sculpteur, du danseur m^me , par des croquis informes, des lignes, des ronds, des ovales, hiéroglyphes familiers aux adeptes , pourquoi refuserait - on la même faculté aux compositeurs de musique? Est-ce parce qu'il est défendu aux littérateurs de pénétrer ces mystères ? Dans la querelle survenue

::i-i% DES KCKITS

au sujet (1 un opéra de M. Belioiii, on ne craignit pas d'affirmer qu'il était impossible de juger de la musique par les yeux, et les journalistes de répéter cette absurdité.

Je sais bien qu'il peutsç rencontrer des beautés de détail qui, après avoir charmé l'œil par une exquise régularité, seront d'un effet mesquin à l'orchestre , échapperont même à l'oreille la plus subtile , comme aussi l'on peut admirer à l'exécution certains morceaux dont la partition est mal ordonnée. Mais ce sont de rares exceptions , qui fortifient la règle au lieu de Tlnfirmer, et il n'en demeure pas moins constant que toute musique présentée à l'examen oculaire ile juges compétens et trouvée mauvaise ne sauiait donner de bons résultats.

Les tragédies de Bêlisaire , A^Annibal^ de Tibère , ont été analysées par les" journalistes , quoiqu'on ne les ait pas représentées. Je demanderai à ces messieurs ce qu'ils pourraient dire de l'opéra de Sésostris, si les héritiers de Méhul le faisaient graver. Il est pourtant plus facile de juger un ouvrage dans le silence du cabinet que pendant qu'on l'exécute sur la scène. Mais pourquoi donner des partitions à examiner à ceux qui ne les savent pas lire ?

Disciples et imitateurs de Marmontel, les gens de lettres nous rappellent avec exactitude tout te

qae l'on a écrit sur la période: c'était la marotte, de leur patron. Des raisonnemcns justes seront la conséquence d'une théorie claire et précise. Essayez de les prier d'en faire l'application à la musique exécutée, et qu'en praticiens exercés, ils vous signalent àl'instant de l'exécution, en les saisissant au passage, la période incomplète et celle dont on admirera l'élégante rondeur, la plirase boiteuse ou carrée , les demandes et les réponses , les imitations symétriques. Demandez-leur pourquoi M. Steibelt a commencé l'allégro de son ouverture de Roméo et Juliette par une phrase de six mesures , au lieu de lui en donner huit : demandez-leur encore si le début de celle des Noces de Figaro est carré pour l'oreille et pour l'œil {Fig. 80) ? ce qu'un périodiste rigoureux peut remarquer dans le duo clés Horuces de Cimarosa, iSe torni vincitor {Fig. 75), l'allégro de l'ouverture de Picrre-le-Grand {Fig. 76) et dans le solo de hautbois de celle de la Caravane {i): y iiuies questions, soins inutiles, on ne vousrépondrapas, et il y a de bonnes raisons pour cela. Le livre ne l'a pas dit. Pour écrire correctement on n'est pas obligé de carrer toutes les périodes , il suffit de donner une coupe régulière aux motifs principaux sans s'attacher à mettre trop de symétrie dans les incises ou les passages qui les lient ensemble.

(1) C'est une Ircs-belle période. {Fig. 85.)

La phrase de huit mesures ayant un repos à la quatrième est regardée comme la plus parfaite; elle est d'un usage universel. Celle de six a de la véhémence; celles de dix, de neuf, de sept, de cinq, quoique défectueuses peuvent être tolérées (7^^.72, 73,74, 75,76, 77, 78, 79, 80, 81,82, 83 et 84. )• Il est cependant bien aisé de les corriger en retranchant ou en ajoutajit une ou deux mesures. Supprimez la première mesure de l'allégro de l'ouverture de Piene-le- Grand ^ la phrase deviendra régulière de vicieuse qu'elle est. C'est par un semblable artifice que M. Spontini a su ajuster deux motifs de la T^estale^ et leur donner au moyen d'un bis les développemens que l'oreille et le goût réclamaient^ {.^ig. 83 et 84).

Le reproche le plus grave que les journalistes adressent à un compositeur e&t celui de plagiat.

Je demanderai donc à ces messieurs, si leurs connaissances musicales , si leur érudition harmonique peuvent les conduire jusqu'à distinguer les idées créées, les phrases filles de l'imagination et qu'on ne saurait s'approprier sous aucun prétexte, d'avec les lieux comnmns de l'école, les marches de septième, de quinte et quarte, les m.otifs obtenus parles diverses combinaisons 'Xtts trois notes de l'accord parfait , les phrases laites qui appartiennent à tout le monde.

Seigneur, on vous attiud pour la ct'rcir.onic.

Celui qui placerait ce vers (L'Alzire clans un drame ou tout autre poëme , serait -il regardé comme plagiaire ? IJ aurore avec ses doigts de rose ouvrait les portes de I orient. Yingt auteurs ont dit cela, cent autres le rediront encore sans rien voler à leurs prédécesseurs.

Je veux garder ma liberté. De la belle Arsèns.

\ous méritez d'être leur reine

Par vos vertus , par vos appas. De Barbe-Bleue.

Jusqu'à demain , tout d'une haleine ,

Ah ! que Frontin va bien dormir. Des Vtsitandines.

Or la rabbia , or il dispetto ,

La ragion mancar mi fa. Du 3Tariage .secret.

{Fig. 86, 87, 88 et 89.)

Tous ces vers sont chantés sur le même motif. Il est vrai qT«*î si les mélodies se ressemblent, les accompagnemens sont traités différemment ; et fussent-ils ajustés avec une parfaite uniformité il n'y aurait point de plagiat , puisqu'il s'agit d'un lieu commun.

On remarque dans la seconde reprise du pas des Africains de Scrniramis une succession d'accords parfaits, avec imitation, que M. Lesueur avait déjà employée dans l'hymne au soleil de Paul et P^irgifùe ( Fig, 98 et 99 ).

Le trio du Mariage secret., celui de Gulnare ., le duo de Françoise de Foi.v et même un chœur ^ Aline renferment un trait parfaitement sem- II. i5

jjip.ble, et ce motil appiarllent aulant à M. Berloii qui s'en est servi ie (iernier, qu'à ceux qui en ont fait usage avant lui. C'est une suite de senlièmes sauvées par l'accord parlait. Il n'y a pas un élève qui ne possède cette marche sur ses cahiers d'études ( Flg. t)o, 91, 92 et 93 ).

Le même passade de basse portant ia nièni»' harmonie se trouve dans Le quatuor de Slratonicc ^ Un air de \ Anacrcon de Grétn^, Le premier finale de Montano et Siiphinne^ La marche du même opéra, L'air de la danse du bazar dans la Caravanr, Le chœur du sommeil d'Ossian dans les Bardes^ Le trio de Joseph^ etc. , etc., etc. (Fig. o/j. » S^' 9G et 97 ). ,

Et il n'y a point de plaî^^iat. C'est une suite de quartes et de quintes que chaque maître place selon sa fantaisie. Elle convient mieux cependant à tout ce qui doit avoir une teinte religieuse.

Ne va pas me tiompcr. De Zémire et Jzor.

Quand le comte se inel à laMc. D' Eu phmsine .

Quand le guerrier vole aux coinbals.

Un hymne patriotique qui eut dans le temps une grande célébrité.

Le roi passait, et le tamljour ])nttait aux cliamps. Du Dêm^rteur. {1 (g. 100, JOl, 10:.', lOÔlt 10-i.)

Tous ces airs ont le même début, qui est aussi

relui <΀ vingt fanfares de trompettes. Ce motif est pris dans l'accord parfait, et cela suffit pour éloigner toute idée de plagiat. On a dû pardonner cette licence à cause du petit nombre de cond^inaisons que présentent les trois notes ut mi sol , réja la.

Mais lorscjue Dalayrac , dans l'air de bravoure de r Amant statue empruntera un motif trouvé et mis au jour par Grétr^ , et qu'il le reproduira encore avec quelques modifications dans le Vicillard (tes V osges {^ Fig. io5, io6 et 107 ), on aura raison de crier au voleur. Il s'agit ici d'une idée enfantée par le musicien et c'est sa propriété. Ce sont des rencontres , disait-il. — «Elles ressemblent bien à des rendez-vous » , lui répliqua La Houssaye. Je ne parlerai pas de la romance du Sorcier, ni de l'air des P^isitandines : Enfant chéri des dames , tout le monde sait que Philidor et Devienne les ont pris à Gluck et à Mozart. {Fig. 10^.)

« L'artiste seul connaît le mécanisme de son « art; il voit d'un coup d'oeil comment telle pro- « duction a été commencée , suivie et achevée ; « il sait quelle idée, déjà connue, a produit celle « que le public regarde comme neuve (t). »

Sans que le plagiat soit bien à découvert, on trouve néanmoins les élémens de tel motif dans

(j) De la Vérité , Par Gréxry, loin. II, pag. 3.

un air que le compositeur a imité sans le vouloir et par réminiscence. Ainsi un passage de Zoràime et Zulnar a pu donner le début de la romance de Joseph.

Le vaudeville des Chevilles de Maître Adam , l'andanté du premier air de Joconde.

L'air à' un Bouquet de Romarin , les couplets du Bouffe et le Tailleur.

Le début d'un rondeau de d'Auberse en Au-

berge; celui d'un rondeau de Maison à Prendre. (^Fig. log, iio, iTi et 112.)

L'ouverture de la Flûte cnclianlce , un motif dn finale de V Auberge de Bagnères.

L'air du Traité nul: C'est en vainque les amoureux , la ronde d Aline.

La montferrine , la romance de la Sympathie , de Félicie.

Le cantabilé du premier air de Montano^ celui de l'air d'Apbanasie dans Benio^^^■sky,

Le petit air d'Alexis : J aimons que l'on chante gaiment ; le rondeau de Ma Tante Aurore, D'un peu d'étourderie.

L'air de la Pipe de Tabac est la variation de Ah! vous dirai- je , maman.

Le motif du trio àe Roméo et Juliette, de M. Sleibelt, est la variation d'un trait semblable du trio de Didon , qui est aussi disposé en imitation.

Le début de l'ouverture de Didon semble être

le thème de celui de l'ouverture dH Aline. (^Fig. ii3, 1 14 et 1 15.)

Changez la mesure de Vslit du Délire : Jouez toujours , et vous aurez celui que chante la paysanne un instant après, et qui est sa variation à six-huit.

Quelquefois le plagiat ne portera pas sur les idées, mais seulement sur lenr arransfement ; c'est le plan , la marche, le cadre d'un morceau que Ton aura imité. Délia Maria a calqué son ouverture de V Opéra-Comiijue sur celle du Prisonnier. Dans le quatuor de l'irato Marsolier a donné le modèle de ces morceaux d'ensemble dans lesquels les acteurs délibèrent sur le parti iju'ils ont à prendre. La coupe en a paru heureuse par les détails agréables qui précèdent ou suivent l'union des voix , et les poêles et les musiciens se sont empressés de l'adopter. Il est évident que les quatuors de Ma Tante Aurore ., du Trésor Supposé , les trios d Une Heure de Mariage, de Picaros et Diego , de la Fête du P^illnge J^oisin, ont été dessines d'après le quatuor de ITrato , comme le duo des Maris Garçons^ d'après celui de Picaros et Diego. Le duo (V Euphrosine ^eut avoir donné l'idée de celui de Médée, Perfides ennemis , et de celui d'Ariodant , O démon de la jalousie! l'air de Késie dans le Calife de Bagdad a fait naître celui de Pedro dans les As>euglei

,2^0 DES ECUITS

de Tolède , de Scapln dans ia Sérénade , et même celui du Billet de Loterie : JSon, je ne veux pas chanter.

Dans le trio sur la mort de Haydn M. Chcrubini voulant rappeler à Timaginalion les chants du virtuose dont les muses déplorent la perte , a donné à sa première phrase le tour du motif d'un air de la Création. Cette ingénieuse imitation, ce plagiat piquant par son originalité, vient mêler le charme des souvenirs à la douce éloquence de l'oraison funèbre.

Je veux bien admettre que le journaliste ait le tact et Texpérience nécessaires pour faire toutes ces distinctions. Aura-t-il la tête assez bien meublée pour rapprocher à Tinstant le motif de Mozart, de Haydn, de Jomelli , de Sarli , de Handel, de Beelhowen, de Philidor , de Gossec, de celui que l'on nous donne comme neuf. L'accusation de plagiat tombe d'elle-même si l'on ne cite pas la source où le nouvel auteur a puisé.

Un Aristarque musical devrait, ce me semble, être en état de signaler les fautes de composition ; mais avec des juges tels que vous, messieurs, on peut mettre impunément dix quintes de suite, entasser barbarismes sur barbarismes sans redouter la censure. Et si , par hasard » quelque dureté harmonique vous fait écrier:

SUR LA Mî SÏQUE. 23r

« Ah! que cela est faux! .» je parie que l'accord est juste : tandis C[ue vous aurez laissé passer sous le silence de rapprobation des traits ♦jui peuvent renfermer des marches vicieuses que vous n'aurez pas remarquées. Je puis me tromper dans ma gagouje ; les probabilités sont pourtant en ma faveur. Une septième diminuée, une seconde, une neuvième, une quinte augmentée offensent une oreille novice. Il est peu de défauts réels qui lui fassent une impression désagréable.

Au reste , qiie les gens de lettres divaguent à leur aise sur la musique et les musiciens, leurs arrêts ne sont pas sans appel, et l'opinion des artistes, quoique plus lente à se propager , finit toujours par prévaloir : nobles dispensateurs de la gloire lyrique , c'est à eux seuls qu'il appartient d'ouvrir le temple d'Apollon à ses élus (i).

L'expérience le prouve : Armide a été criticjuée, liorriblement lacérée et mise en pièces par La Harpe, Marmontel et Geoffroi ; elle tient le rang suprême où les musiciens l'ont placée.

Exaltés, portés au troisième ciel par Geoffroi et consorts , hs Prétendus restent à leur humble place , et c'est encore celle que les musciens leur ont abandonnée.

(i) Pourquoi n'avons-nous pas un journal uniquement consacre à Li musi(ji!e, t(;l que celui cie Leipsick?

A Dieu ne plaise que je veuille enlever à chacun le droit qu'il a d'émettre son avis sur un opéra, et de s'expliquer sur les sensations qu'il lui a lait éprouver ! Cette musique me plaît , cet air m'enchante , ce refrain ni inspire la gaîté , cette romance ni attendrit jusqu'aux larmes: je ne ferai point le procès de ceux qui me parleront de la sorte, quoiqu'il s'agisse d'une platitude; ce serait vouloir exercer un despotisme aussi ridicule qu'odieux. Laissons-les suivre paisiblement le cours de leurs jouissances ; n'avons-nous pas vu certaines personnes manger avec délices les choses les plus rebutantes? Il est des goûts dépravés dans tous les genres.

Mais , pour juger irrévocablement d'une production musicale , pour la couvrir de lauriers ou la condamner aux flammes , il faut , avec une organisation heureuse , savoir encore bien des choses que les journalistes ignorent. Je plains le compositeur qui est obligé de se contenter des éloges des gens de lettres : que penserait -on d'un militaire dont le nom vanté par les médecins ou les avocats , ferait sourire de pitié les meilleurs généraux ?

Les journalistes se trompent trop souvent et trop grossièrement, pour que le lecteur français se fie à leurs décisions ; le seul tort réel qu'ils nous aient fait, c'est en répandant leurs feuilles

dans les pays élrangers , où Ton conserve encore des préjugés contre nous en matière de musique. A la vérité , les partitions que nous y envoyons sont un excellent contre-poison ; et les successeurs de Haydn et de Sarti ont appris à juger les ouvriers par leurs œuvres, et non d'après d'infidèles rapports.

Que les gens de lettres veuillent rendre compte de la musique d'un opéra flans leurs feuilletons quotidiens, c'est une prétention ridicule. Cependant, après avoir dit son fait à l'auteur des paroles , on résiste difficilement au désir de louer ou de gourmander un peu le musicien : cela pa raît tout naturel , et l'occasion se présente de trop bonne grâce pour ne pas en profiter. Cette circonstance devrait, peut-être , faire pardonner certaines critiques, lorsqu'elles ne sont pas trop impertinentes (i).

Mais ce qui est une licence condamnable, une Téiitable monstruosité, un scandale dont notre nationseulea donné l'exemple à l'Europe savante, c'est que de simples littérateurs, abusant de leur

•"i) Ce que nous venons de dire à l'égard dos journnuv, doit s'appliquer en général aux t'euillcs politiques et littéraires. Les ;,inaleurs de musique nous blâmeraient, si nous ne donnions pas dos éloges aux cxceîlens articles que la Gazeilè de France , te Mo~ niteiir, et le Journal (rené rai (maintenant le Censeur) renfernit-nt de temps eu temps sur cet art. Nous apprenons à l'instant que ces ■articles sont fourni-; par MM. de Sevelingcs , Sauve el Miel.

facilité d'écrire, aient usurpé le domaine de l'enseignement musical, et s'érigeant en législateurs se soient assis dans la chaire des Pvameau, des Martini, des Marpurg, pour professer une fausse doctrine, faire la leçon aux cnCans d'Eulerpe, et leur tendre une main perfide pour les entraîner dans le bourbier où l'ignorance les retenait euxmêmes. Diderot, d'Alembert , Rousseau, Condillac , Laborde , Roussier, Framery , Feytou , et toute la séquelle encyclopédique , permettezmoi de vous demander de qui vous tenez la mission d'enseigner ce que vous n'avez jamais su ? Vous explicjuez Rameau , il faudrait au moins commencer par le comprendre. Contens de posséder les nombreux ouvrages de ce théoricien savant, vous les retournez de toutes les manières. Vous avez fait vos livres avec ses livres : c'est ce qu'on appelle exploiter la mine ; mais cette mine, ainsi que bien d'autres, contient cjuelques filons d'or et de grosses masses de plomb et d'argile ; et comme votre science ne s'élève pas jusqu'à distinguer l'or et les diamans de l'argile et de la fange, vous prenez toul, bon et mauvais. Sans consulter vos forces , vous vous jetez inconsidérément dans la carrière , en vous appuyant sur ce raisonnement :

« Les musiciens seuls peuvent nous démas- « fjuer, mais ils ne savent point écrire ; ils crie-

<c ront un peu , el l'on se lassera bientôt de leur 'f jargon scientifique. Si , par hasard , un d'eux <c s'avise de prendre la plume , nous l'envelop- « pons dans des sophismes dont il ne pourra « se tirer, et de violens sarcasmes le livreront à « la risée publique : la nuillitude , à C]ui nous « nous adressons, est encore plus ignorante que « nous sur cette matière. Une audacieuse prc- « somption tient souvent lieu de talent ; on est « accoutumé à croire ce que nous disons , on \< applaudira de bonne foi, »

Et les voilà , comme Sganarelle récitant son rudiment devant Géronte et Lucas , après s'être assuré qu'ils ne savent pas le latin , cnbriciaSy arcitliuram , catahinius , singiilarltcr , norninalivo , liŒC musa , la muse , bonus , houa , honum.

Mais n'y a-t-il rien de bon dans tout ce que ces auteurs ont écrit sur la musique , dans les deux Encyclopédies , dans le traité alphabétique de J. -J. Kousseau , connu sous le nom de Dictionnaire, de Musique , dans Bemelzrieder , C]ui avait pris Diderot pour secrétaire , dans les essais de Laborde , les Mémoires de l'abbé Roussier , les Réflexions de l'abbé Dubos ? Un autre Iranclierait le mot , en répondant hardiment , non; je me contenterai de dire qu'il y a bien peu -de chose, et que pour ce cjui regarde les Ency-

:i36 DES ECRITS

clopédies et Rousseau , on ne peut réellement accorder de l'estime qu'à certains articles qui se rapportent à la métaphysique et à l'histoire de l'art ; et cela est tout naturel : ces parties commencent à s'éloigner de la science des accords et rentrent dans le domaine du philosophe et cîe l'historien.

En général , la partie didactique est établie sur des fondemens vicieux , et les développemens en sont obscurs et estropiés.

Par quelle fatalité faut-il que l'Encyclopédie , qui semblait devoir être le livre élémentaire par excellence , ait été si mal fabriqué ? Les rédacteurs habiles ne manquaient pas cependant : Giroust, d'Haudimont, Cambini, Gossec auraient traité la partie musicale avec autant de savoir que de justesse ; ce dernier surtout, déjà célèbre par ses compositions , s'était escrimé de la plume d'une manière distinguée dans ses disputes avec le père Vito , jésuite portugais.

MM. Chérubini, Catel, Méhul, Lesueur, Berton , Langlé , Reicha , Nicolo , Dourlen , Perne , Choron, etc., aune époque plus récente, auraient pu enrichir les recueils encyclopédiques d'un grand nombre d'articles scientifiques, et l'on eût laissé à Suard, à Ginguené les parties qui leur étaient échues , et dont ils s'acquittaient assez

bien en pillant tous les auteurs qui ont écrit sur la même matière (1).

On ne prend pas tant de soin pour un ouvrage dont la souscription est remplie ; il suffit de tenir ses engagemens et de former des volumes n'importe comment. On y parvient avec facilité, en accueillant des rédacteurs obscurs qui payent eux-mêmes , au lieu d'être payés , pour publier le fatras qui gonfle leur portefeuille , et qui ne verrait jamais le jour sans cette heureuse rencontre. A la fin d'un article , il faut un nom qui inspire la confiance et présente une garantie , surtout lorsqu'il s'agit de mettre en crédit des systèmes nouveaux. Songez que l'art poétique eut pour auteurs Aristote , Horace et Despréaux !

M. de Momigny , auteur d'une grande partie du second volume du IJiclionnaire encyclopèdiijur, publié depuis peu , a parlé en homme instruit d'un art sur lequel ses prédécesseurs ont complètement déraisonné ; mais , pareil au médecin que l'on n'appelle qu'au moment où le malade est déjà estropié par d'inhabiles fraters , M. de

(1) L'article Cantate appartient en entier au docteur Buniey -. Ginguene l'a pourtant signé de son nom, sans parkr de la source ©ù il l'avait puise. Ses articles historiques sont une copie souvent littérale de Laborde. Tl était accoutumé à ces emprunts; et son Histoire delà Littérature italienne n'est qu'une traduction deTiraboschi.

Momîgny est arrivé trop tard : le mal était irréparable , il n'a pu corriger les deux premières li. vraisons , qui figuraient depuis trente ans dans les rayons de nos bibliothèques. Ses articles, rédigés d'après le système nouveau, dont il est l'inventeur, sont diamétralement opposés à la doctrine des écoles d'Italie, d'Allemagne et de France, et ne concordent point avec ceux qui les précèdent , et dont ils devraient être la suite , le complément exact; les renvois même ne sont pas ob. serves, et plusieurs mots, tels que sf relie, propriélCy etc. , annoncés dans le premier volume , ne se trouvent pas dans le second (i). Ce dictionnaire de musique, en renfermant d'excellentes choses, n'en est pas moins l'ouvrage le plus mal digéré, le plus mal ordonné, qui ait encore paru sur cet art ; c'est un dédale dans lequel l'homme peu exercé doit non-seulement s'égarer, mais se perdre sans espoir de se retrouver ; un mélange

(i) Ce qu'il y a de fatigant, ce sont les roniLats que je suis obligé de livrer sans cesse aux doctrines contraints à la vérité que contient cet ouvrage, oîi les fausses idées de Rameau , les fausses idées de d'Aleml)crt , de l'abbé Feytou , et de bien d "autres , sont recueillies , et ou Ion trouve tout ce que Ton professe de plus faux en dépit du jugement et de l'expérience. {Eiicydopédie Méthodique, tom. II, pag. iiSg. )

Cela n'est -il pas bien satisftiisant pour les sousciipteurs de XJincydopidie? Sur de pareils aveux , consignés dans l'ouvrage même, ne doit-on pas s'empresser d'en faii'e l'acquisition?

monstrueux de quelques bons principes et des liérésies les plus révoltantes , et que Ton ne saurait lire avec fruit sans être déjà passé maître. Enfin, je ne crois pas pouvoir mieux le comparer qu'à un corps de théologie commencé par ini Juif, continué par un Turc, augmenté par un Catliolique , corrigé par un Indien , revu par un Protestant, terminé et publié par un théopliilan- {rope.

C'est donc un ouvrage détestable? — Pas toutà-fait , mais les trois quarts au moins. — Comment osez -vous attaquer tant d'auteurs fameux?

— Ce n'est point moi qui parle. — Eh ! qui donc?

— Le livre lui-même : lisez , et vous serez convaincu que Brossard ne sait ce qu'il dit ; c'est J.-J. Piousseau qui l'affirme, trop légèrement sans doute ; il devrait avoir des égards pour l'écrivain qui lui a servi de guide en lui fournissant la plus grande partie des matériaux qu'il a mis en œuvre. Feytou, Framery succèdent à Rousseau ; à chaque page , ils le traitent de mauvais théoricien, de radoteur, et ne donnent ses articles que pour les critiquer et les mettre en pièces; ils vont même jusqu'à lui reprocher , avec une certaine justice, qu'il ne comprenait pas l'italien. Ginguené se moque de Suard et de Cahusac ; Lefebvre et Framery s'accordent à dire que d'Alembert n'était pas en état de discerner une tierce

'2[^o DES ECRITS

majeure cVune lierce miueure. M, de Moinigny vient ensuite, et au lieu de venger l'auteur d'Héloïse de tous les sarcasmes lancés contre lui , il se réunit à ses détracteurs, et les écrase tous sous les coups de sa férule.

Moi , qui ne suis pas assez savant pour prononcer dans une telle alfaire , j'ai la faiblesse de croire que M. de Momigny a raison , et que ses collaborateurs n'entendaient rien à ce qu'ils ont voulu nous apprendre. Je lis avec intérêt ses articles , qui , fort heureusement pour lui , terminent l'ouvrage et la cascade de la satire ; et j'imagine qu'en les composant , il a souvent dit avec la soubrette de la comédie des Femmes :

Fort l)ien , en sûreté du moins je me retire, Je ne laisse après moi personne pour me'diie.

Les essais de Laborde en quatre volumes in-/|.' ne sont qu'un amas indigeste de parties incohérentes prises çà et là, rédigées par diverses mains et dans des opinions contradictoires ; le compilateur a recueilli indistinctement tout ce qu'il a pu trouver. Pourquoi nous entretenir de la musique des Chinois, en transcrivant mot à mot un long mémoire du révérend père Amyot? Quels rapports établir entre nos concerts harmonieux et de bizarres cantilènes ? Je ne sache pas que ceux qui ont écrit sur la statuaire aient parlé des

magots de la Chine et des pagodes du Japon : s'est-on jamais avisé d'admirer ou de critiquer les grotesques figures cliarboiinées sur les nuu's des corps - de - garde ? Il est un terme où Fart cesse d'être art.

Les principes de Laborde sont encore une nouvelle édition de Rameau, avec ses beautés clair-semées etsesnoud^reuses erreurs. L'éditeur, ne sachant pas la composition (i), ne pouvait faire un choix ; et de peur de se tromper, suivant l'exemple que tant d'autres lui avaient donné , il a tout admis.

Près de trois volumes de cet ouvrage , consacrés uniquement à diverses biographies , offrent une lecture agréable et instructive ; cette partie est fort bonne, à quelques inexactitudes près; et pourquoi l'est-elle ? J'en reviens toujours là , c'est qu'on pouvait la rédiger sans être mAisicien, Il

(1) Je ne connais point les opcras qu'il a fait représenter, et qui ont eu du succès finns le temps; mais les airs à quatre parties, qui se trouvent à la fin du second volume de ses Essais , sont des morceaux curieux sur lesquels on peut juger de ses talens en composition, et de son goût.

FoBKTL, ÂUgenteine Geschicie der 'Musik, tom. I, pag. 4q4, en parlant du chant de Tliyjnne de Saint-Jean , dit : « Laborde hatzwSr a eine solche Harmonie dazu versuchl : sieisl i/im aber so schk'cJil garait, ihen, dass ich sie meinen Lèsent nic/il mit JShren vorlegen kami. n

«Laborde a essayé de placer sur cette hymne une espèce d'iiari< monie, mais elle est si mal adaptée, que je ne puis décemment '( la mettre sous les ycM\ de mcà lecteiys. »

IT. lu

24'2 DES EGlllTS

n'est pas nécessaire d'avoir étudié ie contrepoint ou l'harmonie pour nous dire que Montéclair s'appelait Michel , qu'il naquit à Chaumont en Bassigny en 1666 , que ses parens l'envoyèrent à Langres , où il fut enfant de chœur, qu'il entra en 1700 à l'Académie de Musique , composa l'opéra de Jephté en 1782, et mourut cinq ans après , âgé de soixante-onze ans , dans une maison de campagne près de Saint-Denis. Il ne faut qu'un peu de patience , pour parvenir à connaître toutes ces vérités , et le plus mince musicien peut les transmettre à nos neveux.

?vlais un écrivain qui se croit initié dans toutes les sciences se bornera-t-il à de vulgaires récits ? en parlant des auteurs, gardera -t- il le silence sur leurs productions? Non, sans doute: commentateur judicieux et profond, il consacre des pages entières à l'analyse d'un opéra, ébauche des parallèles , et les réputations les plus brillantes ne sont pas à l'abri de ses éloges. Malheureusement il faut avoir quelques connaissances en musique pour juger ces jugeurs , sentir le prix de leurs amphigouris, et se livrer à la gaîté que leurs bévues inspirent. La franchise , l'aplomb, avec lesquels on nous les présente, ajoutent encore à leur effet ; c'est d'inspiration et de verve que ces messieurs lâchent les bonnes grosses sottises. Citons un exemple entre mille.

Une biographie très - estimée nous invite à remarquer le murmure des basses et h' glapissement des violons., placés par Gluck dans un air d'Iphi génie en Tauride. Le glapissement des violons!!! Certes , voilà du nouveau ! Si le glapissement était admis en musique, ce ne serait pas du moins dans un morceau d'une couleur sombre et d'une expression concentrée. Le fait est qu'il n'y a ni murmure de basses , in glapissement de violons , mais seulement un trémolo continu de violes , ce qui nous prouve que le biographe ignore parfaitement ce que c'est C|u'une partition , et qu'il ne sait ni lire ni entendre la musique. L'article Gluck le prouve suffisamment. D'autres y signaleront peut- être un anachronisme de trois cents ans qu'il fait en amenant le beau Dunois à la cour d'Armide pour lui donner à chanter l'air: Notre général vous appelle. Tout le monde sait que le poëte et le musicien ont confié l'exécution de cet air à Ubalde , compagnon du chevalier Danois , et non JJunois ; ainsi nous ne relèverons pas cette petite erreur.

Voltaire a dit (i), et son disciple La Harpe a répété : « Tous les artistes lisent avec fruit les i< Réjlexions sur la poésie, la peinture et la musique , « de l'abbé Dubos : il ne savait pourtant pas

'\^ Siècle di- louin XlT''.

« la musique, il n'avait jamais pu faire un vers,

« et n'avait pas un tableau. »

Yoilà l'épée de chevet de nos littérateurs musiciens, et leur triomphe est complet lorsqu'après un long radotage , ils lâchent cet apophtegme décisif.

Il n'y a pas le mot à dire. Cela tranche toutes les difficultés , fors une petite que je n'oserai mettre en avant qu'après leur avoir fait mes trèshumbles excuses. C'est que l'abbé Dubos , qui se fait lire avec intérêt par les peintres et les poètes , ne parle pas du tout de musique dans son ouvrage , dont le troisième volume contient seulement des réflexions et des conjectures sur la déclamation des anciens, la mélopée, larhythmopée, la saltation , la danse satyrique, hypoçritique, les instrumens de musique, les théâtres, les masques, les mimes etc., et l'on peut bien avoir fait un livre sur ce sujet sans connaître la gamme, et sans savoir la science de la musique. Le père Brumoy, l'abbé Barthélémy n'étaient pas plus musiciens que l'abbé Dubos, et ils en ont dit tout autant. Il suffisait pour cela d'entendre le grec et le latin , et de traduire Aristote , Aristoxène, Plutarque, Aristide Quintilien, Cicéron, Boëce, St. - Augustin, etc. Ce sont eux qui ont fourni les matériaux que Fabbé Dubos a mis en ordre.

Plus adroit que les autres et voulant jouir long - temps d'une réputation usurpée , Tabbé Roussier, enthousiaste de Rameau, adopta ses erreurs et entassa calculs sur calculs pour démontrer l'excellence d'une doctrine encore plus fautive que celle de son patron. Chacun admirant ce qu'il ne comprenait pas, se prosternait en passant devant le savantissime docteur. On ne publiait pas de livre sur la musique sans lui payer un juste tribut d'éloges (i); l'auteur d'Anacharsis lui-même, entraîné par la force de l'opinion, en a fait aussi une mention honorable.

Roussier amalgamant l'algèbre et l'harmo-

(1) C'est le théoricien le plus savant qui ait jamais existé. Dans Athènes on lui eût élevé des slatues, on l'eût entretenu aux frais de l'Etat.... Il serait à souhaiter que l'auteur donnât de ses ouvrages une nouvelle édition , pour les opposer aux erreurs et aux absurdités, en matièie d'harmonie, qu'à la faveur du charlatanisme les étrangers viennent répandre en France Notre école

serait fondée sur dos principes invariables; avantage dont ne jouissent pas les écoles de llt.die , oîi tout s'enseigne par routine. -(Laborde, Essai sur la Mltsiique i vol. III, pag. 678.)

M. J.-J. Rousseau est un grand théoricien en musique; nonseulement il connaît quelques parties, mais encore toutes les parties de cet art , et les embra-se dan> toute leur étendue : u^ en

SAIT PLrs LLI SEUL, QUE DIX MAITRES NAPOLITAINS. {Le Brigandage de la Musique italienne, pag. io3. Paris, 1777.)

Par commisération pour nos littérateurs musicaux , je ne citerai plus rien de leurs ouvrages ; la plume se refuse à reproduire de pareilles sottises.

nie déroutait les musiciens par les formules a-\-h :: c = d. Les calculateurs étaient arrêtés tout court au premier accord et par ce moyen l'énigme ne trouva point d'Œdipe. Cela a duré assez long -temps, mais voilà que par aventure un professeur de l'Ecole Polytechnique , versé dans la science des sons, a deviné le Sphinx » et voici comment il s'explique à son égard dans un excellent ouvrage intitulé Principes de composition des écoles d Italie.

<c Le système de Pythagore a été suivi par un « grand nombre de savans et de philosophes , « soit anciens , soit modernes , aussi attentifs « observateurs , aussi bons logiciens , et aussi <' habiles musiciens que lui. Il a trouvé récem- « ment parmi nous un ardent propagateur dans « l'abbé Roussier, homme aussi profondément «< ignorant en physique et en géométrie , que dé- « pourvu de toute expérience en musique et de « toute connaissance d'un art, dans lequel il « s'était érigé en législateur. Cet écrivain ne mé- « riterait pas que je lui fisse l'honneur de le « citer, si dans l'absence de bons livres élémen- « taires, ses ouvrages, rédigés d'ailleurs avec <f toute la pédanterie et l'impertinence imagi- <f nables , n'avaient obtenu un certain succès > « qu'ils devaient à quelque apparence d'ordre M et de clarté. »

SUPt LA MUSIQUE. 247

Tout le monde peut se tromper. Il y a pourtant des distinctions essentielles à faire, et Taberration la plus légère peut devenir une balourdise effroyable selon la qualité , la profession du personnage et les connaissances qu'on lui suppose. Par exemple :

Qu'un poète, cédant à son délire pindarique ou à l'empire de la mesure ou de la rime , place inconsidérément Corfou dans l'Adriatique ; qu'un romancier nous instruise en style de boudoir des obstacles que son béros éprouva, des dangers qu'il courut pour traverser à la nage la rii'ière de Gènes, peccadilles que tout cela! Un degré de latitude de plus ou de moins, prendre une plaine pour un fleuve, peu importe au lecteur; ce n'est pas dans l'Arioste ou la Bibliothèque Bleue qu'il ira chercher la description du globe. Qu'une jeune demoiselle cueillant uij bouquet confonde l'anémone avec la renoncule, tout cela mérite à peine d'être relevé sur le ton de la plaisanterie. Mais le géographe , le naturaliste, coupables d'une telle bévue, mériteraient le châtiment réservé aux écoliers.

L'homme du monde peut impunément extravaguer en parlant sur les arts ; s'il se donne un ridicule il est du moins bien léger. Ses propos font peu de sensation , on les reçoit pour ce qu'ils valent, ils ne laissent aucune trace, au-

cun souvenir. Mais les personnes qui savent couvrir leur nullité du voile brillant de la science, ou qui profitent d'une première réputation justement acquise dans une partie, pour en usurper une seconde dans une autre partie qui leur est absolument étrangère (i), ces tartufes de science sont plus dangereux, il est donc important de les démasquer. Un grand nom les précède ; chacune de leurs paroles est un oracle , l'aveugle prévention applaudit, et le jeune disciple , brûlant du désir de s'instruire , dévore avec avidité l'appât trompeur d'une doctrine vicieuse.

Où en serions-nous donc en France, s'il en était de toutes les sciences comme de la musique ? Et si , en lisant les ouvrages didactiques les plus fameux, en feuilletant ces recueils encyclopédiques répandus avec orgueil dans l'Europe entière , en palissant sur ces livres qui doivent nous donner la quintessence des principes, il fallait être déjà théoricien profond, armé jusques aux dents de toutes les subtilités de l'école, pour se prémunir seulement contre un enseignement faux sur tous les' points , que d'ignorans rédacteurs ont embelli des grâces du style , et dans lequel l'erreur est portée jusqu'à la

(j) On se souvient de la manière dont le musicien Gictiy lui accueilli par les philosophes, lorsqu'il voulut faire une incursion sur leurs terres , en publiant son livre De la Vérité,

niaiserie. Tel autrefois ce perfide Grec plaçait des phares pour attirer les navires dans l'abîme.

Laissons à d'Alembert , La Harpe , Marmontel, Diderot, Condillac, et à tous les favoris d'Apollon qui leur ont servi d'échos, laissons ces lauriers, glorieux trophées de leurs succès littéraires ; exaltons leurs noms , élevons des statues à ces écrivains fameux , et couvrons-les des palmes consacrées au génie poétique ou philosophique; pour prouver mieux notre noble franchise, ajoutons encore aux éloges que d'illustres confrères leur ont donnés. Mais que,< frappés de réprobation , ces noms ne s'inscrivent jamais au temple de l'harmonie , et que l'inutile fatras dont ils ornent le frontispice soit éloigné avec le plus grand soin des yeux de la jeunesse studieuse.

A Dieu ne plaise que je veuille confondre l'auteur d'Emile avec ceux dont je viens de parler! Quoique plus instruit, il n'avait cependant que des connaissances bien superficielles, et par conséquent insuffisantes sur la composition. Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est la partition singulière qu'il nous a laissée , et le dictionnaire de musique , dans lequel il s'est servi de la doctrine de Rameau, quoiqu'il eût la conviction qu'elle était fautive ; mais n'étant pas

25o DES ECRITS

assez habile pour la rectifier, il la suivit aveuglément comme bien cV autres.

Ce qui lui a donné tant d'empire sur ses rivaux , c'est son organisation vraiment musicale; son heureux instinct qui, joint à une âme de feu, à un esprit subtil , lui faisait deviner quelquefois les secrets que l'harmonie dérobe à ceux qui arrivent à son temple sans s'être fait initier à ses mystères. Tout ce qu'il a écrit sur la partie philosophique de l'art, sur ses effets, ses rapports avec la poésie et la peinture est sublime. Il n'y avait que Rousseau pour traiter avec autant de charme que de justesse les admirables articles du dictionnaire dans lesquels, cessant de nous expliquer les phénomènes de l'harmonie, ses lois, ses combinaisons ( ce qui n'était pas à sa portée ) , il se livre aux élans de son génie et nous parle de l'art musical non en pédagogue mais en poëte éloquent et sensible.

Avec quel soin n'avons - nous pas recueilli ces pages ravissantes , ces monumens d'une éternelle gloire ! Relisons-les sans cesse, ainsi que tout ce qu'il a écrit sur Gluck : voilà son véritable appréciateur. En faveur de ces belles choses, pardonnons à Rousseau ses erreurs en musique.

Ses fautes sont du temps, ses vertus sont de lui-

SUR LA MUSIQUE. sSr

Pardonnons-lui d'avoir lancé Tanathème contre la langue de Piacine , en disant qu'elle n'était point propre au chant, et d'avoir dénigré avec acharnement notre musique timide et naissante; pardonnons - lui encore d'avoir publié le Devin du village ^ il ne pensait point alors que , par un zèle mal entendu , ses sectateurs attacheraient tant d'importance à ce cliétif avorton.

Les ouvrages de M™^ de Staël renferment d'excellentes choses sur la musique ; cette femme célèbre écrivait d'après son cœur, et c'est ainsi que tous les littérateurs devraient faire, pour ne donner aucune prise à la critique : on a toujours raison quand on rend compte de ce que l'on a éprouvé.

Grétry , Langlé , Martini , MM. Catel , Berton , Choron , Reicha , Perne, de Lacépède, ont publié des Mémoires et des Traités qui jouissent d'une estime méritée, et qu'on lit avec un grand intérêt. Ce chapitre étant consacré à mettre au jour les ridicules de ceux qui ont parlé de ce qu'ils ne savaient pas , je n'ai rien a dire des autres.

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