CHAPITRE XV
DE l'opéra en province.
JiiN Allemagne, les villes de Munich, Francfort, Manheim, Vienne , Prague , Stultgard , Berlin ; en Italie , Naples , Rome , Venise , Milan , Florence, Bologne, Sienne, Vicence, Turin, Parme , Plaisance , Gènes , Vérone , Ferrare , etc. , ont des théâtres où l'on exécute parfaitement la musique : chanteurs , orchestre , tout marche à ravir ; et , sans s'assujétir au joug d'une servile imitation , chaque directeur appelle un virtuose pour composer l'opéra qui doit charmer les amateurs pendant la saison des spectacles. La nouveauté que l'on offre à la curiosité publique , éprouve-t-elle une disgrâce complète , on a recours à l'ancien répertoire , et l'on reprend les pièces représentées précédemment. Ainsi, Naples applaudira le Mithridate , ou 1 ' Arislodemc , tandis que le Barbier de SévilU , VAriodant , le Tancrcde, Scr Marc' Antonio , feront les délices <le Rome , Venise , Bologne ou Milan. Un carnaval voit éclore cinquante opéras, il nous faut vingt ans pour acquérir autant de richesses ; je laisse à penser si cela est favorable aux progrès de l'art et au développement des talens : tel a déjà donné dix opéras en Italie , qui , en France,
solliciterait encore la faveur d'une première représentation.
Inférieurs à ceux d'Italie , sous le rapport du chant, on ne peut contester aux théâtres de Paris leur prééminence pour l'exécution instrumentale : ce n'est qu'à Munich, Vienne, Francfort, que nos orchestres trouvent des rivaux. Paris est le foyer musical de la France ; les astres les plus brillans roulent dans cette régionpréférée; mais, hélas ! leurs rayons ne portent pas la lumière à une grande distance. A peine sommes-nous sortis des portes de cette capitale , que nous tombons soudain dans une obscurité profonde; plus de musique, plus d'opéras, plus de chanteurs , plus d'orchestres : Bordeaux , Lyon , Rouen , Marseille, Nantes, Strasbourg, réclameront peutêtre contre cet arrêt ; mais , en musique comme en poésie ,
H n'est point de degré du médiocre au pire.
Qu'importe qu'un directeur de province mette en première ligne , annonce avec emphase un Martin excellent , une charmante Dugazon , si ces avantages réels doivent servir de contre-poids à notre jugement , et faire supporter la voix iaussc d'un ténor bâtard, vrai chantre de lutrin , le chant suranné de l'amoureuse , les gothiques fredons duLaruette, les criailleries de la duègne.
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C'est l'ensemble qu'il faut établir ; une partie faî' ble le détruit ; le trio , le quatuor , perdent tous leurs agrémens par l'inégalité de l'exécution. Un acteur favori n'est pas toujours en scène, et lorsqu'il y parait , son cliant est bien souvent dégradé par des associations anti-harmoniques.
J'ai déjà rendu aux symphonistes la justice qui leur était due ; il y a beaucoup de talens en province ; et les orchestres y sont pourtant fort mauvais. On v trouverait assez de chanteurs pour former une bonne troupe , mais on en veut soixante, et elles sont toutes détestables : il est bien difficile d'accorder Plutus avec Apollon. La première chose qu'un directeur considère , c'est son intérêt; en calculateur habile, il se fonde sur le produit présumé des recettes , offre bravement douze ou quinze mille francs à MM. Darboville, Dérubelle, \igny, Despéramons, et chicane ensuite cent louis au pauvre diable qui doit commander à ces illustres valets. Si le grand rôle est confié à un bon ténor, la compensation financière et musicale tombera sur le valet, la Dugazon ou la basse. Il ne faut pas avoir une grande expérience de la province pour observer que l'on n'y rencontre jamais trois bons acteurs sur le même théâtre, et bien rarement deux, et encore faut-il que ce théâtre appartienne à quelque grande ville.
Que les habitans des départemens courent à une représentation où Talma doit paraître au milieu d'une troupe d'automates ridicules, c'est tout naturel ; cela vaut encore mieux que rien. Mais le grand tragédien écrase tout ce qui l'entoure. Il est vrai que ses interlocuteurs s'en vengent d'une cruelle manière , en détruisant par leur débit froidement emphatique toutes les impressions qu'il a faites sur les spectateurs. Oreste vient de les émouvoir , Hermione les calme aussitôt. Hamlct attendrit, Claudius excite le rire. Privé des illusions de la scène , Talma , dans un salon , fera plus d'effet qu'au tbéàtre , s'il y est mal secondé. Au moins on n'entendra que lui, et l'esprit suivant le même objet, l'âme, toujours attaquée au même endroit, n'éprouvera pas ces sensations diverses et désagréables, suite nécessaire d'une transition aussi brusque. La disparate est encore plus choquante entre le. chanteur exercé et le routinier. Que peut-on entendre de bon à l'opéra de province ? Un ou deux airs exécutés purement, et quelquefois un duo.
Des Comédiens ayant représenté Zaïre à la foire Saint-Laurent, le Théâtre Français, jaloux de ses droits, fit mander le directeur du spectacle forain pour lui défendre expressément de prendre , à l'avenir, une telle licence. Celui-ci se
contenta de dire : « Messieurs , il serait injuste « de me condamner sans avoir entendu ma « troupe. L'affiche annonce Zdire pour ce soir, « venez à cette représentation , et si vous recon- « naissez la pièce, je consens à ne plus la jouer.»
Que d'opéras sérieux et comiques sont traités de la même manière en province ! Qui pourrait reconnaître Orphée^ la P^estale , Fernand Coite z , les Deux Journées , Jeannot et Colin , Jean de Pa- ^is, le Petit Chaperon Rouge etc. , sur certains théâtres? Quelle pitoyable exécution! quelle confusion étrange! quel charivari! quel sabbat infernal! Comment décrire ces burlesques accords et ces scènes gi"otesques ? Il faut voir et entendre pour se faire une idée de l'opéra de province. Toute relation exacte paraîtra mensongère, et le tableau copié trait pour trait sera considéré par les habitans de la capitale comme une charge outrée , une caricature faite à plaisir.
Les troupes de première classe n'offrent cependant pas toutes cette foule de tléfauts portés à l'excès. Il est même quelques pièces de l'ancien répertoire qu'elles représentent mieux qu'on ne le fait à Paris. Sans être jamais bonne l'exécution y est souvent d'une décente médiocrité. Un ou deux chanteurs soutiennent l'opéra, le reste va comme il peut , et le moins mal qu'il est permis aux routiniers d'aller. Car c'est ici
tjue nous les rencontrerons par centaines , les théâtres en sont peuplés. Les directeurs ont pour e.uxune prédilection marquée, et c'est tout simple: il n'est pas nécessaire de leur fournir des rôles , à quoi bon donner un livre à celui qui ne sait pas lire ? On ne soigne pas assez l'exécution pour satisfaire les amateurs , et elle n'a pas des ridicules assez grands pour les mettre en belle humeur. Descendons plus bas, passons aux villes du second ordre, et nous verrons si l'on a tort de rire aux drames les plus sombres lorsqu'ils sont représentés d'une manière aussi comique. Que de traits plaisans je pourrais rap^ peler ici , si je voulais me fier aux rapports des voyageurs! Mais comme la matière est trop importante pour ne rien hasarder, je me bornerai à faire part de mes remarques, et je dirai, en empruntant la formule de Panard :
J'ai vu le même acteur chanter les rôles de deux personnages qui se trouvaient en même temps en scène, Thésée et le grand-prêtre dans Œldipe à Colone. Après avoir rempli sa partie, le roi d'Athènes , se tournant comme pour cracher, récitait celle du Pontife , tandis qu'un soldat de la garnison, revêtu de la robe sacerdotale , le front ceint du bandeau sacré, ouvrait la bouche, roulait les yeux, étendait les bras et jetait de l'encens sur le feu.