II. f
J'ai vu exécuter Paul et Virginie sans parties séparées , le chef d'orchestre et le bassiste lisaient sur la partition et quelques instrumens à vent répandus çà et là dans l'orchestre accompagnaient de mémoire, ou suivaient le chant à l'unisson.
J'ai vu jouer le Prince de Catane sur un théâtre immense où le pirate Abdala parut, suivi de soixante Turcs en guêtres noires et en schakos, qui se rangèrent en files , en gardant un silence obligé, tandis que le chef des comparses , suivi de deux femmes travesties en Albanais , gesticulant de leur mieux avec de grands sabres, exécutaient en duo un chœur de combattons, détruisons^ renversons avec accompagnement de deux violons , cors, trompettes',, trombone, timbales, tambours, cimbales et toute la batterie de cuivre de la garde nationale.
J'ai vu un père sexagénaire représenter avec sa fille les personnages.... — d'Adolphe et de Clara , direz-vous ? — non pas , ceux de Versac et de Dermont de Maison à Prendre.
J'ai vu trois cornistes se presser pour lire la première partie tandis que le pupitre du second cor était vacant. J'ai vu deux flûtistes , deux clarinettistes exécuter en même temps le même solo. Barbares , arrêtez ! Si vos prétentions s'élèvent à la partie principale , pour le bien de la
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chose , jouez au moins la seconde à tour de rôle. Mais non, l'orgueil du ménétrier serait blessé s'il cédait un moment le pas à son rival. Quel déshonneur pour un homme qui croit se faire valoir en disant qu'il a toujours joué la première partie!
J'ai vu , par suite d'une dispute de musiciens^ un orchestre se dégarnir tout à coup d'instrumens à vent , et le public soulTnr que pendant un mois entier on accompagnât Gulistan, Euphrosine , la Pestale ^ au quatuor. On demanda des flûtes, des cors , des clarinettes à grands cris , les exécutans revinrent , mais les violonistes s'éclipsèrent aussitôt et ce ne fut qu'après un long intervalle de temps et des concessions sans nombre que l'on obtint une capitulation. Jusques alors on avait accompagné les opéras avec des bassons et des clarinettes ; des cors et des trombones.
J'ai vu, ou pour mieux dire j'ai entendu des chœurs, chantés à deux parties , à l'unisson , et même par un seul acteur qui, dans le dernier finale de Joseph, remplissait tour à tour les rôles des quatre voix et montait ainsi des pédales de la basse aux sons aigus de la haute-contre.
En province les chœurs sont chantés par les acteurs eux-mêmes, et s'il y a quelques choristes ils ne sont pas assez nombreux pour faire masse
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d'harmonie. Comme cette musique est plus figurée que les airs et les duos, les routiniers sV égarent plus aisément. Les chœurs complets, les chœurs doubles, les chœurs de femmes surtout sont de véritables cacophonies. Tant que , dans ces derniers, la tierce suit fidèlement le chant, les deux parties marchent assez bien. Mais si leur mouvement devient oblique ou contiaire , la confusion règne aussitôt, et les seconds dessus, après avoir vainement cherché le ton, se sauvent en s'accrochant aux premiers qu'ils tâchent de suivre à Tunisson. On peut en faire la remarque en entendantle petit chœur d'Œ'ûr/y^é? à Colone : yillez régner ^ jeune princesse. Quant aux hymnes de la f^esiale ^ au chœur funèbre de lioméo et Juliette , il faut y renoncer.
Dans Texcès de son indulgence un parterre de province veut bien permettre que dans les chœurs doubles de Fernand Cortez , le Mexicain et 1 Espagnol s'expriment par le même organe. Pour ne pas diviser encore une troupe déjà trop faible on a imaginé de faire dire aux choristes la demande et la réponse , comme aux scènes de ventriloque. Cela n'est pas assez bien exécuté pour que l'auditeur puisse distinguer deux parus qui se bravent et se combattent. On use quelquefois d'un pareil artifice dans les cbœurs sidipies , et il est assez curieux d'enlendre un
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cKanleur couper les mots pour faire face à toutes les parties dont il s'est chargé par un excès de zèle , et dire dans Orphée :
Il est vainqu' il est vainqu' il est ViûiKjueur.
Horriblement mutilés, les plus brillans finales n'offrent que des lambeaux sans liaison , des transitions baroques , un désordre harmonique, produit par l'absence des parties qui réunissaient les deuxboutsde la chaîne, et quelquefois aussi par la transposition non préparée d'un morceau dont le ton ne s'accorde plus avec le reste. Par exemple, on chante le plus souvent en sol mineur la première romance de Gulistan , qui est écrite en la mineur sur la partition. Le passage subit d'un ton de bémols à celui de la majeur , où les dièses abondent, déchire cruellement l'oreille, et ce n'est qu'à la dixième mesure du chœur qui suit immédiatement que l'on commence à se reconnaître.
J'ai entendu exécuter les airs de bravoure des Prétendus , du Rossignol ( t ) , de / [Amant Jaloux , àii Zémire elAzor , à'Kuphrosine , du Traité jS ni,
(1) Le diapason de l'Académie Royale de Musique est plus Las d'uD demi-ton que celui des ;iulres orchLSti\;s , ce qui oblige les aclricts de proviuce à ehaiiter les ouvrages du répeiloire du Griud Opéra un denii-lon plus haut que celui dans lequel en lo.i a composés, et conU'ibue ainsi à la ruine de leurs voiii.
de Cvndrillon , par des chanteuses dont les voix glapissantes étaient soutenues par un aigre violon pour les suivre dans leurs ('carts , et rendre ainsi à l'oreille les fragmens de mélodie que les fréquens hoquets d'une poitrine haletante venaient escamoter aux roulades, aux traits de Méhul et de Grétry. Est-ce Zémire qui fait jouir Azor des charmes de sa voix? est-ce Léonore qui redit à ses sœurs les exploits des chevaliers? est-ce Clorindc qui se présente à la cour pour y disputer le prix du talent ? Non ; c'est la pythonisse , tourmentée par une divinité malfaisante. Que dis-je; c'est une sorcière évoquant le sabbat? quel œil hagard! quel gonfflemeut dans son cou ! quels efforts ! quelles grimaces ! quels cris! quelle discordance épouvantable! Est- il possible que l'on croie chanter en hurlant de la sorte ? est-il possible que l'on paye pour entendre cela? Bénévole parterre ! si vous voulez absolument prendre ces vociférations pour de la musique , si ce bruit anti-harmonique satisfait vos oreilles, que n'allez-vous écouter les chats miaulant sur les gouttières? le vent qui siffle dans une masure, les rouages de Marly vous donneraient , sans frais , d'aussi grandes jouissances. Gomment supporter un spectacle si défectueux? Pourquoi ne pas abandonner des théâtres qui ressemblent plulof à l'antre dos cvclopes
qu'au temple de la mélodie? Les amateurs prennent ce parti; mais tant d'autres suivent la route battue sans savoir pourquoi! Ils vont à l'Opéra aujourd'hui parce qu'ils y sont allés hier, et demain on les y re verra encore. Fidèles par habitude , ils viennent tous les soirs retrouver l'ennui qui les attend. Ceux qui ont fait le voyage de Paris, et qui, pour avoir entendu quelquefois Martin etElleviou, s'érigent en juges infaillibles, s'écrient : ^< Fi donc î l'horreur! c'est pitoyable, u détestable ! » et ne se rendent pas moins au spectacle qu'ils dédaignent tant en apparence. Une part des spectateurs a perdu l'exercice de îa bonne musique à force d'en entendre de mauvaise ; l'autre est insensible à ses charmes qu'elle n'a jamais pu connaître. Les salles se remplissent pourtant. Il ne faut pas en chercher la raison dans l'excellence des pièces et l'habileté des acteurs , mais dans le prix des places. Avec le prix d'un billet de Feydeau, on peut, en province, allerunmois entier à l'Opéra. Dans le temps que tout renchérit, les directeurs de théâtres deviennent moins exigeans, etnous vendent du Gluck et du Sacchini pour la bagatelle de vingt-cinq ou trente centimes, aux premières loges comme aux galeries.
Ne vaudrait-il pas mieux doubler les prix pour avoir les moyens de payer d'autres acteurs et de
donner un meilleur spectacle? C'est ceque les amateurs ne cessent de dire hautement. Consultez le directeur, il vous assurera en confidence qu'ils ne sont pas de bonne foi, et que ce mot âe trente centimes, tel que le sans dot d'Harpagon, tranche toutes les difficultés, a des effels magiques ; et le frondeur le plus inquiet s'apaise quand il pense que pour six francs (i)il acquiert la licence de s'asseoir pendant un mois aux premières places.
L'Académie Royale , le théâtre Feydeau donnent-ils une nouveauté justement applaudie, 1 rente, quarante, cent représentations suffisent à peine pour contenter les amateurs et les curieux? Cette masse est encore accrue et alimentée par deux ou trois mille étrangers qui, tous les jours, arrivent à la capitale. A Paris, on va au spectacle pour voir et pour entendre. Le silence le plus profond précède le premier coup d'archet. L'urbanité, la décence président aux jeux d'Eulerpe. L'étourdi qui parle trop haut, même pendant Touverture, est prié de se taire ou poussé rudement vers la porte. La pièce , la musique , le jeu des acteurs, le chant, tout intéresse vivement. On veut jouir sans distraction
(i) Les niilitaires, les employés , etc. , ne payent que la moitié (le l'ahonncment, qui eàt ainsi réduit à trois fnmos pur mois.
d'un plaisir délicieux et que l'on a payé assez chèrement. L'entr'acte donne le temps de jeter un coup d'œil dans la salle pour voir les beautés qui en font Tornement. On commence, avec ses voisins que Ton ne connaît pas , une conversation insignifiante et que le signal du chet d'orchestre vient interrompre à la grande satisfaction de tous. On écoute la pièce comme si on ne devait plus la revoir. Il est vrai que l'affiche l'annonce encore pour le surlendemain, mais est-on sur de pouvoir y revenir? D'ailleurs, les Français, les Italiens, les Variétés , le Vaudeville même, promettent des plaisirs d'une autre espèce et dont il faut profiter. Ainsi, nouvelle représentation , nouvelle chambrée , nouvelle société, et toujours le même intérêt et par con-^ séquent la même attention.
Le théâtre de province présente d'autres personnes et d'autres mœurs. Son auditoire s<'. compose toujours à peu près du même nombre d'habitués qui se connaissent tous. On se salue, on se fait des visites dans les loges ou aux galeries, car chacun a sa place favorite. La plupart des loges sont héréditaires dans les familles el. ne se distinguent que par le nom de ceux qui les occupent depuis un demi-siècle. Demande/, une personne quelconque à celui qui reçoit les liillets , il va vous dire aussitôt, et sans se troni
per jamais, que vous la trouverez adossée au troisième pilier du parquet, ou à la seconde banquette de l'orchestre , à droite , en entrant par la petite porte.
Le spectacle commence à une heure où l'on ne s'occupe plus d'affaires. Cependant, comme le solliciteur désœuvré a encore quelque chose à dire aux chefs de bureau de la préfecture, l'agent de change au banquier , le capitaine de navire à ses armateurs , le plaideur à son avocat, ils viennent les relancer au théâtre où l'on est sûr de les retrouver tous. La veille, on a dansé chez le préfet, un vaisseau vient d'arriver de la Jamaïque, une nouvelle importante a paru dans les gazettes , une aventure galante fait du bruit dans la ville , on revient d'une partie de chasse. Voilà bien des choses à dire ! Que de détails intéressans que l'on brûle de conter et d'entendre ! Exact au rendez-vous accoutumé , le galant se place auprès de sa belle , en attendant que le mari , qui n'arrive ordinairement qu'à la seconde pièce , vienne le débusquer. Voilà tous les groupes formés , les conversations liées, on tourne le dos à la scène, on se promène dans le parterre. Je laisse à deviner le bourdonnement qui règne dans la salle , et pendant lequel on exécute l'ouverture (i). Le rideau
(i) Il paraît que dans tous les temps on a (*'\\ du l>ruit au sj^c-
selèye et le tumiiite continue; un amateur impatient, qui voudrait faire connaissance avec l'opéra que Ton joue, crie : poix là! paix là! st, st, si, mais c'est en vain. Comment imposer silence à cette foule inattentive? Comment l'arracher à ce qui l'intéresse pour la ramener à l'action scénique dont elle ne se soucie pas? On
tacle. Horace s'en est plaint amèrement ; et voici comment s'exprimait Bruscambille dans une des harangues burlesques qu'il adressait au parterre de l'Hôtel de Bourgogne : « Je vous dis « donc, specfatores inipatieiitissimi , que vous avez tort, mais ce grand tort , de venir depuis vos maisons jusqu'ici pour y mon- « trer l'impatience accoutumée... Nous avons bien eu la patience « de vous attendre de pied ferme, et de recevoir votre argent à « la porte , d'aussi bon cœur, pour le moins, que vous l'avez « présenté; de vous préparer un beau théâtre, une belle pièce « qui sort de la forge et encore toute chaude; mais vous , plus « impatiens que l'impatience même , ne nous donnerez vous pas « le loisir de commencer? A-t-on commencé, c'est pis qu'aupa- « ravant : l'un tousse, l'autre crache, l'autre rit, etc.. .. H est « question de donner \m coup de bec en passant à certnius péri- « patétiques qui se pourmènent pendant qu'on représente : chose « aussi ridicule que de chanter au lit ou de siffler à table. Toutes « choses ont leurs temps, toute action doit se conformer à ce « pour quoi on l'entreprend : le lit pour dormir, la table pour « boire , l'Hôtel de Bourgogne pour ouïr et voir, assis ou debout. .. « Si vous avez envie de vous pourmencr, il y a tant de lieux « pour ce faire.... Yous répondrez peut-être que le jeu ne vous « plaît pas ; c'est là oii je vous attendais. Pourquoi y venez-vous « donc? Que n'attendiez-vous jusqu'à Amen pour en dire votre « râtelée? Ma foi, si tous les ânes mangeaient du cbardcn , je « ne voudrais pas fournir la compagnie pour cent éciis. »
s'interrompt bien un moment pour lever les épaules et sourire de la bonhomie du villageois , de l'original qui vient au spectacle pour voir et entendre, mais le brouhaha recommence aussitôt.
Le goût du spectacle se perd de jour en jour. On ne se rend au théâtre que pour des motifs parfaitement étrangers aux pièces qui s'y jouent, et chacun l'abandonne dès que ces motifs cessent d'exister pour lui. Une femme aimable at-elle mis un terme à ses galanteries ? un jeune homme s'est -il marié ? l'avocat , le négociant, l'agent de change se sont-ils retirés des affaires? ils ne vont plus au rendez-vous accoutumé , et cette salle, fréquentée avec tant d'assiduité, n'a plus d'attrait pour eux , elle ne leur offre plus que l'Opéra , la Comédie , et autres prétendus plaisirs dont on éprouve bientôt la satiété.
Si l'on excepte les représentations extraordinaires, l'assemblée est toujours la même dans un théâtre de province. Les spectateurs ne changent point comme à Paris ; il faut donc arriver au même but en variant le spectacle. Feydeau , Favart ont fait cent recettes de suite avec Gulnare et le Prisonnier^ Adolphe et Clara et Maison à vendre, Gulistan , Richard ou Cendrillon. En province, il faut au moins quatre- vingt pièces pour fournir au répertoire du mois. On ne peut
changer si souvent sans recourir aux vieilleries abandonnées parles acleurs de la capitale, ou livrées depuis long-temps à leurs doubles.
L'habitude de chanter ou d'entendre de vieux frcdons arrête les progrès de l'art et du goût, et il est irnpossible qu'un routinier, qui n'est point en état de donner un tour élégant et moderne aux phrases de Monsigny , de Duni , et des premiers ouvrages de GréLry, se forme une belle manière de chant en répétant sans cesse cette musique bonne, si l'on veut, quant au fond, mais dont les détails ont vieilli. Aussi remarquet-on que nos chanteurs adoptent de préférence les rôles de Martin, qui appartiennent tous à la nouvelle école. L'extrême variété du répertoire entraîne encore un inconvénient. Obligés de jouer toujours des pièces différentes, les acteurs ne possèdent pas bien leurs rôles et ne peuvent les rendre avec cette franchise, cette aisance, cet aplomb que vingt, trente, cinquante représentations consécutives ne manqueraient pas de leur faire acquérir. Une nouveauté se joue deux fois, au plus quatre; et, comme les abonnés nen veulent plus, elle est aussitôt placée à la fin du répertoire pour attendre son tour, comme Sylvain et Hlaise et Bnbet. Cette interruption subile, les mutations annuelles qui séparent Je ténor de l'actrice avec laquelle il avait accoutumé
de chanter, naisent essentiellement à l'ensemble. Un opéra ne s'exéeute correctement en province qu'après plusieurs années. Œdipe à Colorie^ le Calife^ marchent bien aujourd'hui ; on commence à connaître »/ocoW<? itiJean de Paris, mais je crois franchement que l'on doit désespérer de Montano ^ de la P'estale, de Fernand Cortez, des Deux Journées, etc.
Je pourrais citer encore, comme un obstacle au développement des talens lyriques , l'obligation que l'on fait contracter aux chanteurs de remplir, selon les circonstances, divers emplois incompatibles , des rôles de tragédie et de comédie , de charger leur mémoire des niaiseries de Brunet, des platitudes de l'Ambigu, et de cabrioler même avi besoin dans les ballets.
Or maintenant, je demanderai si l'on doit trouver extraordinaire et impertinent que des abonnés , qui comptent six cents représentations de /« Helle Arsène , de Zémire et Azor , de la Mclomaide, dont chacun pourrait servir de souffleur pour les Prétendus et la Fausse Magie , se livrent à d'autres soins, et laissent chanter dans le tumulte ceux qui voudraient les leur faire entendre encore une fois. La salle des spectacles est un lieu de rendez-vous préférable au marché, à la promenade, à la place d'armes, puisque l'on y est à l'abri de la pluie. Il y règne une aimable
liberté ; l'orchestre et les acteurs n'empêchent personne d'y trouver du plaisir, d'y conclure des traités, et d'y placer au cours le papier sur Paris, Lyon, Bordeaux ou Marseille, Si l'on tourne le dos au théâtre, c'est que, parfois, la comédie se joue au milieu de la salle , et dans des pays où tout le monde se connaît, où les iïîtrigues de tous les genres sont divulguées, une dispute à la galerie est un épisode piquant , et l'on trouve assez gai de s'amuser du manège d'une coquette, de la pantomime d'un jaloux, des ruses et de l'adresse d'un amant.
On siffle rarement les mauvais acteurs ; il faudrait les écouter, et l'on ne prend pas cette peine. Sans songer à sa réputation et à celle de son théâtre , le directeur ne vise qu'à augmenter ses profits, en diminuant encore le prix des places, s'il est possible ; car c'est là le plus grand attrait du spectacle : ce que l'on déplorerait à Paris comme une perte réelle , est une bonne fortune dont il s'applaudit. Le musicien qui joue la contre-basse vient à mourir; le premier corniste, le flûtiste s'engagent dans un régiment : vivat! s'écrie notre directeur , en se frottant les mains. Il rayonne de joie , il saute de plaisir , en voyant son actif s'augmenter du salaire de ces trois symphonistes ; lui fait-on observer qu'il faut absolument un premier cor, — le second jouera: —
une contre-basse, — n' avons-nous }»as le violoncelilste , il raclera plus fort. — Et la flûte ? — La clarinette est là pour y suppléer. — Mais enfin vous comptez donc ne remplacer... — Personne. Un peu plus, un peu moins, le public s'en contentera ; il n'y regarde pas de si près.
La pénurie de musiciens se fait encore mieux sentir dans les concerts, où le virtuose voyageur n'est secondé par aucun talent qui puisse rompre la monotonie de l'exercice musical. Si le concert annonce un violoniste, les amateurs savent d'avance qu'ils n'entendront que le violon, et que l'artiste isolé sera obligé de suffire à luimême et à l'assemblée. Le concerto , Tair varié , la fantaisie, seront séparés seulement par des irao^mens de symplionie , qu'une exécution pitoyable ne permet pas d'écouter. L'on regardera comme un bonlieur , si la première chanteuse n'est point appelée pour lempiir les cntr'actes , et si l'on peut jouir du beau talent des Baillot, des Bohrer, sans être forcé d'entendre la scène di Œdipe à Colone ^ celui du Calife de Bagdad , et surtout la grande arieite des Prétendais ^ digne objet de l'admiration des gobe-mouclies , qui ne manquent pas de s'extasier et de crier au miracle , lorsque la chanteuse arrive sans encombre au sommet de ses gammes avec de f^rands coups de gosier el des contorsions de
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possédé ; ce qui donne un ramage semblable à celui des poules, après le travail de la ponte.
Et puis on fait bâtir des salles de spectacle , et Ton tire vanité de ce qu elles sont plus grandes que celles de Paris : plaisant avantage , si leur immensité est un défaut qui décèle encore mieux votre misère. La décoration est assez belle, et, avec cinquante lampes de plus, représenterait fort bien le site où la Caravane doit se reposer ; mais j'attends cent acteurs pour peup]ev votre grand théâtre ^ et je n'en vois que vingt bien comptés. Il vous faudrait aussi des voix pleines , mordantes et sonores pour triompher des absorbans que présentent la profondeur delà scène, la hauteur des frises, pour franchir l'espace et arriver jusqu'à l'oreille des écoutans ; il vous faudrait des chœurs , un orchestre , et non pas ces quatre violons , écrasés , étouffés , anéantis par les instrumens à vent, les timbales, les cim-bales , les tambours , le triangle , le tamtam. Dans votre grand théâtre , vous ne saunez vous passer d'un lustre brillant pour remplacer ce double cercle de fer , où de rares quinquets ont reçu l'huile d'une main parcimonieuse. Dans votre grand théâtre , il faudrait de grands poêles pour mettre le parterre et les loges à l'abri des rigueurs des fiimas ; vos acteurs ne s'enrhume- II. 18
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raient pas si souvent, et peul-èire les dames qui ne se rendent pas à votre spectacle sans se munir de réchauds de voyage, et qui, malgré ces précieux secours , soufflent encore dans leurs tloiffts , se décideraient - elles à r&mbellir de leurs charmes , en quittant d'immenses vichourats , des douillettes de couleur brune , des chapeaux noirs à plumes noires , et tout cet appareil d'hiver, que le défaut de clarté rend encore plus lugubre. Les hommes iraient peut - être jusqu'à s'aventurer à quitter leurs carricks ou du moins leurs chapeaux ; mais comme l'aquilon circule dans vos grands théâtres comme en rase campagne, et qu'il importe de se prémunir contre les fluxions , il est tout naturel que l'on permette à tout le monde et aux musiciens même de garder le chapeau pendant la durée des pièces. Enfin, dans \os grands théâtres , il faudrait des spectateurs, et Talma lui-même n'a pas toujours fait chambrée pleine.
D'après toutes ces considérations , il est naturel de conclure que la salle la plus étroite est celle qui convient le mieux aux chanteurs de province ; l'exiguité de la troupe s'y trouve moins apparente. Le théâtre d'une proportion moyenne sert également pour la Caravane , Zdin\ h Prisonnier , le Dîner de Madelon . Colornbine
7nanncquin{i).\^Q& voix faibles et l'harmonie d'un petit orchestre y résonnent d'un bout à l'autre, et le parterre n'offre pas un champ vaste à certains promeneurs qui s'imaginent donner une grande idée de leur goût en afibctant de le parcourir dans tous les sens , tandis qu'une partie des spectateurs voudrait s'attacher à l'action représentée sur la scène.
L'indifférence extrême du public à l'égard des comédiens encourage les plus timides ; les grands rôles ne sont pas trop difficiles pour eux ; ils ne doutent de rien , et leur audacieuse présomption égale presque leur ignorance. Sans voix et sans talent, un acteur réussit; chacun dit, avec une sorte de raison : « Je puis en faire autant , » et voilà qu'une foule d'honnêtes artisans séduits par de brillantes apparences et par un profit qui excède cependant de peu de chose les produits de l'aiguille et du rasoir , monte sur les planciies.
(i) Je ne crains pas d'attribuer à rimmensilé des théâtres de province le peu d'effet des vaudevilles qu'on y représente. Cadet Roujsel et Jocrisse, Gaspard etLautara veulent une plus modeste demeure que Tliéscc et Poljxrate : les couplets doivent être débités avec légèreté, et non pas criés, comme on est obligé de le faiie. Le jeu de scène d' .arlequin et de Colombioe perd tous ses charmes et sa vivacité dans un trop grand espace, que Tou ne sait pas réduire pour le mettre à la portée des bambocliades des V aviétés et du Vaudeville. Ce sont des miniatures, il faut donc que le cadre réponde au tableau.
Où courez- vous, malheureux ? Hélas! en croyanî s'enrôler sous la bannière du plaisir, ils marchent droit à l'hôpital. — MM. Elleviou , Martin sont de grands seigneurs , nous suivons leurs traces .' on peut encore jouir d'un sort agréable , même en restant en chemin. — Fol espoir! pour un acteur qui parvient, combien d'infortunés languissent dans la misère! Le directeur vous paye assez bien dans les bons mois du Carnaval , mais au printemps les recettes diminuent , et sa troupe ,
Après avoir chante Tout Vkive?-, Se trouve fort dépourvue Quand la chaleur est venue.
Que faire quand le théâtre- est désert, et que de longues affiches, pompeusement grotesques, n'altirent plus personne ? Comment attendre ce mois de novembre, ces pluies, ces frimas si vivement désirés , cette saison charmante à force de rigueurs ? Irez -vous dans les bourgs , dans les villages , les granges , établir votre colonie , et jouer la parade dans les magasins et les greniers, sur des ais cloués à la hâte, et supportés par des tonneaux ? Ou bien , aurez - vous une industrie toute prèle qui pourvoira à votre entretien pendant l'été i* car il ne faut pas compter
EN PROVINCE. oyy
sur les épargnes de l'hiver : c'est bien assez d'avoir vécu pendant ce temps de jubilation et de prospérité ; et si la plume , le pinceau , l'archet ou la pochette , ne vous sont pas d'une utile ressource , nous vous verrons , selon Fusag-e d»'s long-temps établi , nous vous verrons , au bord de la rivière , la ligne à la main, allécher paliemment les barbeaux et les carpes. L'aiguille et le rasoir ne rendaient, il est vrai , que trente sous par jour, mais ces trente sous étaient assurés ; il n'y avait pas de morte-saison : le travail d'un artisan peut diminuer , il ne cesse jamais tout d'un coup. — L'élat de comédien est celui qui convient le mieux à un bon vivant ; 11 n'offre que des roses à cueillir. — Erreur ! Avec les dispositions les plus heureuses , ce n'est qu'à force d'études et de travaux que l'on parviendra à se faire un nom ; et l'homme qui songe trop à ses plaisirs, reste dans l'obscurité , et déplore bientôt la perte de sa voix. Si la médiocrité seule est votre partage, que de choses ne faudra-t-il pas mettre en avant pour compenser le défaut de talent. — « Je ne saurais jouer le rôle de Lovins- « ky, mais celui de son confident n'est pas au- « dessus de mes forces. Je connais l'art de Rug- «■ gieri, et je vous promets une magnifique pluie « de feu pour le troisième acte de jLoçiohka ; tout « le monde l'applaudira , et.nous en sortirons à
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« peu de frais : car, comme dit Valère à Maître « Jacques : La belle merveille (Je faire bonne chère « avec bien de V argetit ! Une coulisse vient à se dé- « tériorer, je sais la repeindre , faire même au « besoin un arbre, un rocher, une vague, un « clocher, une cabane ; galoimer la livrée de c Frontin, ou broder la tunique d'Achille. » On ne résiste pas à de si belles propositions , et voilà mon chanteur engagé , grâces à la pratique cju'il a des arts mécaniques.
A Dieu ne plaise que je veuille faire revivre d'anciens préjugés contre les comédiens. Toute profession est honorable quand on s'en acquitte avec honneur. Solié , Dazincourt ont laissé des souvenirs autant par leur conduite noble et irréprochable que par leurs talens. Qu'un avocat, un clerc de notaire, un étudiant en médecine, un officier, enfin tout jeune homme qui se destine à un état qui exige de bonnes études , se laisse entraîner par ses goûts dramatiques , et mette à profil pour la scène des talens musicaux, ei les agrémens d'une voix mélodieuse, je serai le premier à l'encourager. On doit tout espérer de lui ; instruit dans la littérature et la musique » doué d'un organe sonore et d'une belle fgurc, poussé par un instinct naturel . brûlant du beau feu qui anime les artistes , et de cet amour do la gloire qui rend tout possible > je réponds d'à-
vance de ses succès. Un tel sujet doit nécessairement arriver au premier rani;.
Allez, digne enfant d'Apollon, allez cueillir les lauriers , que les muses vous réservent. Quittez l'antre delà chicane pour le temple de Thalie et d'Euterpe , et souvenez-vous que le procureur Désessarts , le magistrat Rochard aimèrent mieux divertir leurs concitoyens au théâtre que de les faire pleurer à l'audience. Nos anciens paladins s'escrimaient de la lyre et de l'épée; et si vous suivez les graves leçons d'Hippocrate danslavue de soulager vos semblables en les délivrant d'une partie des maux qu'ils sont condamnés à souffrir, croyez-moi, les douceurs de la mélodie et les charmes d'un accord harmonieux s-ont des remèdes plus sûrs que bien d'autres.
Il existe d'ailleurs une ligne de démarcation très-forte entre le chanteur et le simple comédien ; celui-ci se borne à réciter l'œuvre du poëte , l'autre embellit le canevas que le musicien lui a préparé , le présente chaque fois avec de nouveaux ornemens ; il crée, il improvise et montre souvent autant de génie que le compositeur. La réputation du comédien est circonscrite dans le pays qu'il habite , il ne saurait briller dans les ouvrages de Racine ou de Molière s'il parle la langue de Schiller ou celle de Goldoni. Le virtuose a pour domaine l'Europe entière ;
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tous les peuples chantans enlen fient Tilalien et le latin. A IVglise , à la cour, au concert, au théâtre, il obtient partout des succès. Comblé d'honneurs et de richesses , s'il abandonne le palais des rois pour passer le reste de sa vie dans une aimable retraite , il peut encore faire goûter aux vrais élus les charmes d'une voix nïélodieuse , et qui n'a besoin d'aucun secours étranger pour produire ses effets enchanteurs. ï^es noms de Baron, de Lekain, de Clairon, de Duménil , peuvent-ils rivaliser avec ceux des Farinelli , des Marchési, des Faustlne , des Calalani .'' La déclamation parlée ne pouvant se noter, Lekain , Brizard n'ont laissé après eux que les articles de journaux écrits à leur louange» et les épîtres que des poètes leur ont adressées. Cette trace est aussi faible que fugitive. Dès qu'il est impossible de comparer, l'acteur vivant doit toujours l'emporter sur celui qui n'est plus; il est mort, tout est anéanti. Le vieillard qui fait l'éloge de Lekain est déjà traité de radoteur.Tan' dis que partout on vous montrera les airs passionnés, les cantates ravissantes, les duos sublimes que les virtuoses fameux ont exécutés à toutes les époques ; ces monumens élevés à leur gloire feront connaître à l'avenir le plus éloigné l'étendue de leurs voix, la puissance de leurs nioyens, l'immensité de leurs lajeus, et ces
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pages silencieuses révéleront encore an connaisseur toutes les merveilles de l'exécution. Voilà les véritables conservateurs des connaissances acquises, voilà des pièces de comparaison sur lesquelles l'artiste sera ju^é. Avant de surpasser ses devanciers on doit les atteindre Nous possédons le disque d'Hercule, il faut le relever et le lancer au-delà de la borne que le demi-dieu posa lui-même.
La profession de chanteur dramatique exige trop de connaissances acquises, pour qu un homme du commun, pris surtout à un âge où Ton n'a plus le temps d'apprendre, puisse y réussir. Elleviou et Paul se destinaient à la médecine ; I-.ays avait éludié pour être abbé ; Martin est le fils d'un négociant, distingué dans sa partie , et frère de Martin célébré par Voltaire ; Darboville a servi comme officier de marine sur les vaisseaux de l'Etat.
Louis XIV voulut que la noblesse même pût paraître sur la scène lyrique sans déroger (i); plus d'un chevalier , plus d'une damoiselle ont
(i) «Que tous gentilshommes, tlaïuoiselks et autres pcr- « sonnes puisât nt chanter auxdits opéras , s ms que pour cela ils « dérogent au tiirc de noblesse, ni à Kurs privilèges, droits et K iii:niunités. «
{ Lettres- taienies données, le 2^ juin 1G69 , à Ferrin.) Celles c^ue Luili obtint en 1672 coufinnent cet article.
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figuré à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle de Castilly y remplit le rôle de Pomone à la représentation de cet opéra , et le seigneur du Ponceau , le fameux D. de Chassé , en a fait pendant trente-six ans la gloire et les beaux jours. On admirait son jeu noble et pathétique , et son chant aussi bon qu'il pouvait l'être en 1740- ^u lieu de chercher à abaisser l'état de comédien, on devrait au contraire éloigner Jusqu'à la moindre idée des préjugés établis contre eux. On en retirerait le double avantage d'en^rager les gens instruits à se livrer à l'art dramatique, et l'on parviendrait peu à peu à écarter de la scène cette tourbe ignoble et vilipendée qui voudrait vainement faire corps avec les véritables artistes, et que l'ignorance condamne à balayer les planches et à traîner de ville en ville l'existence la plus déplorable.
Soyez plutôt maçon , si c'est votre talent.
Ah! si je présumais que mes discours fussent assez persuasifs pour en arrêter un seul dans ses projets lyriques! si je pensais qu'en leur retraçant une partie des tribulations de toute espèce qu'éprouvent les artistes de leur acabit et auxquelles ils vont se livrer inconsidérément et de gaîté de cœur ! Je leur dirais que :
J'ai vu cinq enfans couverts de haillons et nu-pieds demander l'aumône dans le parterre
tandis que leur père, revêtu d'un habit de velours à large galon d'or, jouait le financier des Prétendus.
J'ai vu un acteur perdre subitement la voix à la suite d'un jeûne forcé, dont quelques verres d'eau-de-vie l'avaient aidé à supporter les angoisses.
J'ai vu pendant l'hiver le plus rigoureux Jac- (fuinet , le Grand Cousin^ Pourceaiignac quitter à regret les habits du magasin pour revêtir un pantalon de toile déjà mis à la réforme par un soldat.
« D'où vient mon père que l'on ne dîne pas « aujourd'hui? » disait un pauvre enfant. — « D'où vient..,. Imbécille, tu n'as donc pas lu « l'affiche? on àonnc cg soiv Jean de Paris; at- « tends encore une heure ou deux, et je te ferai « passer un morceau dans la coulisse. » Le malheureux spéculait d'avance sur quelques petits pains que le costumier place parmi ses pâtés de carton et ses bouteilles vides!
Tout cela est peu de chose en comparaison des scènes déchirantes qui précèdent le départ des troupes de province. Le boulanger, le traiteur, le marchand de vin, leboucher, le tailleur, la marchande de modes, la blanchisseuse, le propriétaire du logis, qui ont attendu jusqu'au moment fatal, usent enfin de leurs droits et font
inhumainement saisir le bagage de leurs débiteurs insolvables. Alors des personnes qui pratiquent les vertus chrétiennes, et qui, par principes , n'usent jamais des plaisirs profanes de l'Opéra, ne voyant dans les comédiens que des malheureux qu'il faut secourir, s'empressent de faire une quête qui donne à Tinstant les moyens de dégager le sceptre d'Agamemnon, le turban du pacha, la baguette d'Armide.
Je ne parlerai pas de ce que les comédiens ont encore à souffrir de la tyrannie de certains magistrats, despotes subalternes qui, en vexant leurs subordonnés , pensent trouver une agréable compensation des adulations plates qu'ils adressent aux grands. Laissons de tristes images et songeons aux moyens que l'on pourrait employer pour prévenir la décadence totale de l'art et le malheur des artistes.
La pluralité des femmes est permise en Orient, mais un homme n'en prend pas plus qu'il ne peut en nourrir. Pour le bien de l'art et l'intérêt des artistes , il devrait être expressément défendu d'ouvrir un théâtre dans des villes qui ne sauraient fournir à son entretien. Sans augmenter le prix des places , il suffit de porter les abonnemens à trente francs par mois, et qu'une souscription, acquittée en partie d'avance, assure au directeur les moyens d'offrir , sinon 1 o-
pulence , au moins une existence honnête à ses pensionnaires. Car il est nécessaire que tous excellent dans leur genre. Un ou deux bons chanteurs ne font pas une bonne troupe. Il faudrait que les salles bâties ou acquises par les communes fussent livrées gratis aux comédiens^ et que l'on n'affaiblit pas leurs recettes par des droits onéreux (i). Au lieu de les accorder à des individus étrangers à l'art dramatique, les brevets devraient être le prix du talent ; mais on en fait un objet de spéculation; et le chapelier, le droguiste, l'apothicaire, le marchand de draps breveté , on sait bien pourquoi , fait ensuite gérer sa direction par un homme instruit, en exigeant de lui une forte somme , tandis que cette somme donnée en pure perte , et qui est le premier prélèvement à faire sur les recettes, aurait pu être répartie sur les acteurs. Que les orchestres reçoivent un renfort de violons et de basses ; que de longues et nombreuses répétitions préparent la mise en scène des nouveautés ; que l'on abandonne enfin des vieilleries que nos
(i) Outre que le droit des pauvres enlève uue bonne p;irt di-> recettes, on impose encore une cliarge au directeur, en l'obligeant à payer les employés de la mairie ou du bureau de bienHùsance qui distribuent les billets , reçoivent l'argent , et contrôlent ainsi les receltes , tandis qu'il pourrait confier ce soitj à des personnes de l.i troupe, qui s'en acquitterùieut S;^ns t.vig«'i- aucun salaire particulier.
aïeux avaient raison d'applaudir et que nous ne saurions goûter. Dès que le théâtre présentera des objets dignes de l'attention des specialeurs, leur esprit sera captivé par l'action scénique, l'on réservera les colloques pour les entractes, et l'ordre et la décence exerceront de nouveau dans la salle l'empire que les charmes de la mélodie lui auront rendu.
S'il est impossible qu'une ville de trente à soixante mille âmes remplisse des conditions aussi essentielles , que toute licence théâtrale îui soit enlevée. L'Opéra, la Comédie , ne sont pas des choses de première nécessité : il vaut mieux s'en passer que d'en supporter de détestables; Je sais bien que plusieurs raisons s'opposeront à cette réforme indispensable ; mais il est fâcheux que toutes les fois quiJ s'agit de régler les affaires du Parnasse , on soit obligé de prendre l'avis de ceux qui gouvernent les finances.
A Rome et dans la Grèce (i), les spectacles étaient sous la direction du gouvernement; en Italie, on a conservé quelque temps cet usage, que nous suivons pour l'Académie Royale de musique. Je ne vois pas ce qui empêcherait nos
(i) A Athènes, c'était le demarca, un principal luagisHat , «l'ii prenait à sou compte l'entreprise du théâtre. Cet emploi était si honorable, qu'Adrien, devenu empereur, en lut revêtu. (SiCNO- RtI.LI, liist. f/*i- 7/ié(Ures.)
grandes villes de l'adopter. En choisissant pour directeur du théâtre lyrique un homme d'un talent reconnu, et surtout un habile musicien, on parviendrait aisément à lever toutes les difficultés qui s'opposent à la formation d'une bonne troupe et à en bannir de stupides routiniers. Le directeur recevrait lui-même des appointemens , et les fonds ne passant par ses mains que pour entrer dans la caisse communale et servir au paiement des dépenses théâtrales , toute spéculation sur la médiocrité des sujets lui serait interdite. On pourrait avoir des chanteurs; et, pareils à ceux d'Italie, nos théâtres de province donneraient enfin des preuves de leur existence en cessant d'être les misérables répétiteurs de ceux de la capitale.
Le seul moyen d'arriver à cette salutaire réforme , c'est d'enlever au directeur la faculté d'augmenter son revenu par la diminution des gages des acteurs. L'administration de tout ce qui concerne les arts doit être essentiellement libérale et dégagée de cette soif de lucre , de ces vues mes(juines, de cet esprit mercantile que Ton rencontre partout.
Dans les arts il faut des résultats ; les modèles existent, il s'agit de les surpasser, ou du moins de soutenir l'honneur de la nation en les égalant. Quels établissemens formcrez-vous >*
Quels monumens éleverez-Yous à notre gloire , si la parcimonie ou l'appât d'un gain sordide vient présider à vos entreprises ? Où trouver cette franchise, ce désintéressement, ces idées grandioses et vraiment libérales qui portent à faire tout pour le bien de l'art et l'illustration du siècle. Si vous vous abandonnez à un troupeau servile de mercenaires qui donneraient tous les lauriers du Parnasse pour un écu ; si vous vous fiez à leurs soins, on bâtira les temples et les palais avec du sable, les statues seront de plâtre, les croûtes du barbouilleur arriveront jusque dans les musées, et les théâtres seront peuplés de rossignols d'Arcadie.