‹ De l'opéra en FranceChapitre 31 sur 38 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

1-^'àthlète se privait de toutes les douceurs de ia vie pour conquérir le rameau de ciiène aux jeux olympiques, et mériter riionneur de figurer sur les tablettes immortelles de Simoiiidc et de Pindare. Le musicien surmonte les dégoûts de l'étude, pâlit vingt ans de suite sur d'arides contrepoints, brave les baines et les intrigues, dans l'espoir d'un succès. La fortune se rencontre quelquefois sur son passage et le comble de ses faveurs ; mais ce n'est point pour elle qu'il trav aille. C'est le désir de s'illustrer et de placer son nom à côté de ceux des Haydn, des Durante, des Méîiul qui le soutient dans une carrière semée de quelques jouissances et de beaucoup de peines où son génie Ta poussé. JSascitur poeia ; Voltaire dans son enfance bégayait des vers, Mozart à l'Age de trois ans interrogeait déjà le clavier pour en obtenir d'barmonieux accords.

Avant de le lancer dans le monde un père prévoyant et sage propose à son ilJs de prendre un état. En lui faisant une longue énumération de toutes les professions qu'il peut embrasser, il joint sur cbacune d'elles des observations propres à faire connaître les avantages et les dé- II. 19

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sagrémens que l'on doit y rencontrer. S'il était possible (le mettre en ligne la profession de musicien, en ayant soin de révéler toutes les tiibulations qui marchent avec elle , je doute que personne se décidât en sa faveur. Les plus beaux génies y trouvent à peine de quoi fournir à Tcntretien de leur famille ; et le praticien habile ne brave la misère qu'au moment où son industrie l'a placé en même temps à la chapelle et au théâtre, et qu il peut ajouter à ces deux ressources un nombre suffisant d'écoliers.

Mais lorsque des milliers d'adolescens, incertains sur le rôle qu'ils doivent jouer dans la société, hésitent encore entre le commerce et la médecine, la toge etl'épée, le musicien est déjà musicien , le poëte est déjà- poëte. Entraînés par une force irrésistible , ils roulent déjà dans les flots du torrent où le démon de la gloire, les a précipités. Pareil au spectre qui poursuit le malheureux Macbeth , il leur a dit d'une voix soleniielîe : tu saras poète , tu seras musicien; l'arrct est prononcé, rien ne peut le changer, Apollon a choisi ses élus ou plutôt ses victimes.

En vain un père tendre s'efforce-t-il d'arrêter son fils au bord de rabîme. Ce fils est sourd à sa voix , il rit des sollicitudes paternelles. Gonflé comme un ballon par quelques succès de société, il ne rêve que messes , oratorios, opéras,

soïiates , symphonies, et s'enivrant tle fumée il abandonne follement un état moins brillant, sans doute, mais plus solide, qui pouvait le rendre heureux.

On se plaint du petit nombre de^^^tuoses que la France produit; il est encore trop grand pour les ressources qu'elle leur oliie. Dans notre pays la composition ne mène à rien : point d'établissemcns , point de chapelle où un homme à talent trouve un asile honorable et des revenus qui, sans renricliir, sans même lui procurer de l'aisance, le rassurent du moins sur l'avenir et lui donnent les moyens de poursuivre ses nobles travaux.

ISîe pouvant suivre la carrière que les Lalande^ les d'Haudimont, les Giroust, les Lesueur ont illustrée , il tourne ses vues vers le théàîre. Mais que d'obstacles , que d'intrigues vont lui barrer le chemin! Comment arriver après tant de gens qui ont le pas sur le malheureux débutant, et qui savent adroitement profiter du crédit que i]eF succès antérieurs leur ont fait acquérir? Le poè'mio est reçu, la musique faite, tout est prêt pour l'exécution, mais l'ouvrage est précédé de vingtcinq opéras, il faut que son tour vienne ; et comme on ne ]oue qu un opéra par an , il faut donc se résoudre à attendre douze ans an moins, en supposant qu'une moitié des opéras reçus

ne seront pas représentés, et qu'on ne fera point de passe-droit ; sans compter les retards ocrasionés par les couronnemens, les rnanages , les naissances, les révolutions, les victoires, les traités de paix à célébrer par des pièces de circonstance qui nécessairement doivent marcher avant tout.

Le petit royaume de Sardaigne possède quatre théâtres lyriques. La France avec ses trente millions d'habitans n'en a que deux (i), et eticore sont-ils alimentés le plus souvent par des étian- ^evs. Heureux le musicien dont la patience est. à toute épreuve! Plus heureux encore celui qui rehulé , dès le prem.ier moment, ne s'eîf^osc point à courir tant de chances î

Que faire alors? composer pour la chambre,, et consacrer une plume féconde aux quatuors,

(i) Eu faisant rcmaiieration des bcîiux opcrr.s nus au jour pondant l'heureuse livaîilé de Favart et de Feydeau, nous avons assez prouve' l'utililé d'un second théâtre d'Opcra Comique, et fait connaître les grands avaulagis que notre école eu retirerait. Comment se peul-il que l'on hcsilc à lavorisir un genre aussi agiéiblc que brillant, taudis que le hideux mélodrame envahit cinq théâtres, et que Ion en compte six oii Ton bredouille, glapit, gazouille, criaille, cro.is-e les ignnbîts refrain-; du Pont- INcuf et de la guinguette ? Croira-t-on qu'il existe un livre dans lequel on a recueilli avec soin toutes ces oi'dures niusicale->? Pourquoi n'a-t-on pas imagine de nous donner aussi une édition complète des devises de la rue des Loml)urds, et des quatrains du I kick Leiger?

aux quintettes , aux sonates, aux romances , aux nocturnes : ce genre est aussi agréable que peu lucratif. Quelques recueils de sonates ont eu de la vogue , et les marchands de musique , se fondant sur de premiers succès, ont donné un bon prix de nouveaux manuscrits ; cela est bien rare aujourd'hui, et les grandes collections de classiques mises au jour depuis peu , la réimpression des œuvres qui nous viennent de l'étranger, ont porté le plus grand tort aux productions indigènes. Si l'on excepte les auteurs qui travaillent pour les instruraens le plus généralement cultivés , tels que le violon et la flûte , il est impossible à un musicien de trouver une ressource importante dans la vente de ses œuvres. Proposez un concerto de flûte à un éditeur, il n'hésite pas à vous en offrir six cents francs ; présentez-lui un concerto de clarinette, de piano, de basson, il vous demandera la moitié de cette somme pour l'indemniser en partie des frais qu'il va faire pour le publier, en supposant toutefois que ces concertos appartiennent à des virtuoses connus et jouissant de la faveur des dilellanti.

L'exécution du solo a de grands avantages ; il est beau de marcher sur les traces des Garât , des Raillot, desTulou, il est difficile d'atteindre à ce degré de perfection. On rend justice à de si beaux talens ; on les applaudit avec les trans-

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ports de V enthousiasme et du ravissement : je

leur voudrais encore une autre récompense.

Quant à l'exécution symphonique, c*est là que se réunissent toutes les tribulations de la profession de musicien; et l'on a tout dit, quand on a dit que la plupart des violonistes de l'Odéon , de cet orchestre »|ui ne le cédait qu'à celui du Conservatoire , et qui , par conséquent , était le second du monde , recevaient le modique traitement de cinq cents francs par an , ce qui ne faisait pas trente sous par jour.

L'enseignement est plus lucratif, mais ce moyen, que la nécessité peut seule suggérer, est l'éteignoir du génie. Il faut avoir tué père et mère pour être condamné à passer des heures , des journées entières auprès de marmots indociles qui bâillent comme leur maître > et à avoir sans cesse les yeux sur le clavier pour faire succéder avec exactitude le pouce au troisième ou au quatrième doigt. D'ailleurs, le temps que le compositeur perd à l'exeixice de ce mélier est dérobé à ses ouvrages d'invention , et Fennui mortel qui l'a tourmenté pendant ses leçons , le poursuit encore chez lui dans ses momens de loisir ; vainement les partitions de ses symphonies, de son opéra, se présentent à ses yeux ; ce ne sera qu'après un long repos qu€> l'imagination reprendra son ressort et sa f -condité.

Je ne prétends point poar cela que les grands maîtres refusent leurs conseils aux jeunes élèves; je désirerais seulement qu'ils pussent trouver une existence honnête dans la publication de leurs œuvres , ou en professant les hautes sciences musicales , et qu'il leur fut permis d'abandonner à d'habiles praticiens dépourvus de génie l'enseignement purement mécanique du solfège et des instrumens. Voltaire a formé La Harpe , lorsque La Harpe était déjà savant ; il ne lui a pas montré la syntaxe , ni les règles de la prosodie.

Après cinq ou six ans d'études , un avocat , un négociant commencent une fortune qui va toujours croissant ; la vie entière de l'homme suffit à peine pour former un artiste, et l'on doit le regarder comme fort heureux , si son talent le met à l'abri du besoin. Comparez ses travaux avec ceux de l'avocat et du négociant ; d'un côté, be'aucoup de peine et peu de résultats, de l'autre, la fortune et de grands loisirs. D'où vient donc que tant de gens d'esprit, tant d'hommes de génie n'embrassent pas de préférence un état qui leur promet toutes les douceurs de la vie ? Quelle puissante main fait pencher la balance du côté des arts ? L'unique mobile des actions des hommes, l' amour-propre ; c'est dans les arts que se rencontrent ses plus grandes jouissances.

Un avocat, un préfet, un conniierçant, un jug^e obtiendront aisément les faveurs cle Plutus ; mais il faui quelque chose encore. Les réputations acquises au barreau ou clans la magistrature , sont toujours circonscrites , et ne placent pas l'homme hors de la ligne ; d'ailleurs peut-on associer dignement l'éloquence avec le fatras dégoûtant de la chicane ? La déesse aux cent bouches s'occupe davantage de nos plus niinces chansonniers que de nos modernes Cicérons.

ScaiTon même aujourd'hui l'emporte sur Patru.

Qu'importent les richesses , quand on est sur de posséder le nécessaire ; les lauriers d'Apollon ne sont-ils pas un assez beau superflu ?

Une fois les premiers besoins satisfaits , à quoi sert l'or? A donner les moyens d'acquérir de la considération, des dignités, et à étaler un luxe qui impose à la multitude. Mondor couvre sa nullité de galons et de bijoux; un superbe équipage le promène dans Paris, vingt coraplaisans se prosternent à ses pieds, la beauté 'nénie obéit à ses lois ; tous cherchent à plaire à Tidole qui doit verser les faveurs à pleines mains. Mondor entre dans un cercle, et le faux respect de la flatterie l'y précède. L'homme de gén}e , l'illustre virtuose s'y présente à son tour. Ce ne sont

point de fades complimcns, de froides protestations, protocole de l'étiquette, mais l'expression la plus vive du plaisir. Toutes les figures s'épanouissent, on attend avec impatience le moment où l'on pourra entendre les productions de sa muse, et les doux accens, la brillante mélodie de sa voix. Il n'a point encore commencé, et déjà il règne en souverain sur toute l'assemblée; un essaim de jolies femmes a pris place à ses cotés. Applaudi avec les transports de l'enthousiasme , paré de la double couronne de compo ■ siteur et d'exécutant, rien ne manque à sa gloire, et son cœur savoure avec délices les douceurs d'un aussi beau triomphe.

Le financier est délaissé, éclipsé, oublié, il prend congé, la porte se ferme sur lui à la grande satisfaction de l'assemblée. Le virtuose fait-il un signe qui puisse annoncer sa retraite , tous se lèvent spontanément ; la plus aimable violence., les menaces les plus flatteuses le ramènent, et l'enchanteur reprend sa place sur le magique trépied. Il est fêté, loué, exalté, désiré, aimr peut-être, et c'est bien pour lui-même ; rien ne saurait porter le moindre doute sur la sincérité de ses admirateurs. On a vu des rois descendre du trône pour ne devoir qu'à leurs avantages personnels les faveurs de l'amour. Faut-il s'étonner si UQ artiste, dont l'âme est un miracle

de sensibilité, ajoute un si grand prix à ces hommages et sacrifie tant d'autres choses pour les obtenir?

Je ne parlerai point des honneurs que les souverains accordent aux artistes. Celui qui les reçoit est déjà au-dessus de toutes les distinctions établies dans la société. Je dirai plus, le titre d'écrivain , depoëte, de musicien, éclipse et fait oublier celui de chevalier, comte, duc, sénateur, prince, lorsqu'un même individu les réunit. Tout le monde connaît Montaigne , La Piochefoucault pour de grands philosophes; personne ne demande s'ils étaient gentilshommes. Est-ce pour avoir gouverné les finances de la Prusse que Marpurg s'est rendu célèbre? Est-ce parce qu'il a siégé au sénat de Venise, que B. Marcello s'est illustré? Est-ce pour avoir régné sur Venouse, que don Carlo Gesualdo se montre paré du laurier de la gloire ? Non sans doute : la grandeur suprême ne les eût pas sauvés de l'oubli, ils seraient tout aussi inconnus que vingt rois leurs contemporains, si des compositions sublimes n'avaient fait inscrire leurs noms à côté de ceux des artistes fameux.

Le public ne fait connaissance avec les compositeurs qu'au moment où un ouvrage d'éclat les tire de la foule. Ce succès, quand il est complet, leur fait en même temps une grande repu-

talion et une petite fortune ; et tous de dire : <■< Que les musiciens sont heureux ! Ils n'ont « qu'à faire jouer un opéra, et les voilà jouis- « sant du sort le plus agréable. » On ne voit que le beau côté, sans penser aux peines éprouvées pour arriver à ce point; et sans considérer que pour un qui a réussi, mille autres restent en chemin , découragés par les obstacles ou terrassés par la faim, qui enlève chaque année des centaines d'artistes , en les forçant d'abandonner leurs professions pour se livrer à des métiers mécaniques. Car il faut vivre , c'est un point essentiel, et comme il se rencontre beaucoup plus de gens qui plaident que de ceux qui forment des cabinets de tableaux ou donnent des concerts, le peintre quitte la palette, le musicien laisse le violon pour le sac à procès ou l'aune. Il est tel greffier de Cour royale , tel juge de paix , tel avocat, tel notaire, tel sous-préfet , tel procureur du Roi, qui seraient d'excellens maîtres de chapelle (i), mais ils vous diront :

J'ii vu que le talent souffre, pèse, inportune,

Et comme un sot alors, moi , j'rti fait ma fortune (2).

(0 Pendant son séjour à Marseille, le roi d'Espagne Cliarlei IV voulut avoir un maîire de chapelle français ; il choisit M. A. B. Roux , groffur de la Cour Royale d'Aix. C'est mon père, notaire à Avignon , qui a remplace le fameux abbé Giroust » VInstitut.

(2) Le lourde Jhceur, comédie.

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Un courtaiit de boutique, apprenti négociant, commence par balayer le magasin et faire les commissions en ville; il est logé, nourri, vêtu, payé pour cela. Son existence est assurée pendant son éducation commerciale, et son traitement va s'augmenter à mesure que ses services deviendront plus importans. Mais le malheureux élève du Conservatoire , qui n'a rien dans le monde, comment fera-t-il pour vivre pendant ses longues études, et depuis les élémens du solfège ou du violon , jusques à ce qu'il soit en état de jouer., non pas à Feydeau, mais aux Variétés, à l'Ambigu? Comment traverser l'aride désert qui se présente à ses yeux? Eh bien, il y parviendra cependant, tant le génie augmente le courage, tant cette volonté ferme d'arriver au but, et les palmes qu'Apollon promet, peuvent faire surmonter d'obstacles. Je n'entrerai dans aucun détail à ce sujet , il m'en coûterait trop de montrer le talent aux prises avec la misère ; le cœur me saigne encore au souvenir de tout ce que j'ai vu (i).

Maii l'art brillant des vers n'est pas si difficile

(]) Dans un accès de mélancolie, un de mes camarades ou Consei-va'oii'e résolut de mettre fin à son existence. L'arme fatale est préparée, i) la porte à son front, le coup va partir. Arn , ditil, 7e tueraÏH un grand homme. U avait raiîon ; ce faible élève e^t aujourd'hui uu de nos virtuoses les plus distingués.

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Qu'on ne puisse avec lui suivre un chemin utile. Il faut donc qu'un bureau vous reçoive au matin ,

Nous dit Fauteur du JSouçel art poétique , plusieurs musiciens ont pris ce parti. Il faut alors faire divorce avec les umses , et s'enterrer dans les budgets, les états de situation , les renseigne-r mens , les rapports et tout le fatras, l'insipide grimoire de fadministration. Demandez à M. Boucher si , en sortant de son bureau , il était bien disposé à suivre un motif, ou à exécuter avec sa fougue ordinaire un concerto de violon.

Je sais bien que des ministres éclairés et protecteurs des arts viennent quelquefois au secours des enfans d'Apollon en leur accordant des places. Mais ces places , il faut les remplir , et comme les obligations en sont toujours incompatibles avec la musique, le bienfait devient à charge à celui qui le reçoit. Pourquoi ne pas donner aux artistes des emplois relatifs à leur art ? — c'est qu'il existe trop peu de ces emplois. — Il faut en cr/'er(i) , et avec de très-petits moyens on va produire des résultats immenses : l'artiste n'est pas ambitieux; il ne veut point thésauriser. Et vous que la fortune a comblés de ses faveurs,

(i) Tartini recevait de l'église tie S lint-Antoine de Padoue uu ti litement de cinq mille francs , à condition qu'il y jouerait quatre fois l'au.

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vous qu'elle a placés près du trône des rois. imitez-les dans leurs nobles dépenses, faites revivre cet heureux temps où les favoris des muses et les grands s'enorgueillissaient tour à tour de leurs protecteurs et de leurs protégés. Songez que les rayons de la gloire de Haydn rejaillissent sur son illustre Mécène (i), et que la postérité reconnaissante ne séparera jamais leurs noms.

En France, la musique est un art abandonné, sans asile, et qui n'obiient du gouvernement ni secours ni encouragement. Le musicien n'a pour subsister que le produit des leçons qu'il donne. Lorsqu'on se destine à la carriè^re de la composition il faut donc se résoudre à être pédagogue ou à mourir de faim si l'on n'a pas des rentes bien assurées. Ces deux conditions, aussi difficiles à accepter l'une que l'autre, repoussent dans l'obscurité une infinité de jeunes virtuoses. Croit-on ménager les fonds publics avec cette parcimonie ignoble et mal entendue? Les dépenses n'en sont pas moins considérables , et l'argent que l'on refuse à dos Français, est ensuite prodigué, sans raison, à des étrangers qui, ne faisant que des incursions passagères sur notre territoire, n'ont jamais le temps d'apprendre

(i) Le prince tl'Estcrhnzy,

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iîoire langue, et ne nous laissent que des ouvrages indignes de leurs réputations. C'est ainsi que nous avons payé au poids de l'or à Zingarelli une Antigone que les érudits seuls connaissent, à Paisiello une Proserpine qui n'a vu le jour qu'un instant, à Winter un Castor et Pollux que les décorations seules firent remarquer.

Il est vrai que l'on accorde au compositeur un droit sur la recette , produite par ses opéras: et quand il s'est formé un répertoire, sa fortune est assurée. Mais comment le former ce répertoire ? La lenteur désespérante de l'Académie Royale rebuterait les plus intrépides : il ne lui reste donc que Feydeau. C'est là qu'il porte ses productions. S'il a du bonheur , et si le ciel permet qu'il vive longuement , il pourra donner des soins à sa famille. Mais malheur à elle si la mort vient la priver trop tôt de son chef! Le produit des travaux de l'arliste n'appartient plus à ses enfans dix ans après qu'il a cessé de vivre. La fortune du musicien est comme le tonneau des Danaïdes : le père l'a rempli, le fils est condamné à le remplir encore.

Est-il possible qu'une nation assez indulgente pour tolérer que le successeur dun juge prévaricateur ou d'un insigne usurier recueille le fruit des friponneries de son père , laisse subsister une loi qui déshérite la famille de l'artiste , et la prive

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d'une fortune acquise avec aulant de gloire que cîe loyauté. L'opéra de Joconde sera le patrimoine des comédiens , il les enrichira , et les enfans de Nicolo languiront abandonnés. INon, leurs justes plaintes arriveront enfin à l'oreille du législateur , et la veuve et l'orphelin ne seront plus réduits à pleurer sur les lauriers du grand compositeur.

Qu'on ne me reproche pas d'avoir voulu décourager les jeunes gens qui se destinent à la culture de la musique, en leur montrant une partie des misères qu'ils peuvent rencontrer dans une carrière pleine de séductions. Je sais d'avance que rhonmie de génie ne s'y lancera pas moins sans regarder derrière lui ; rien ne F arrêtera, il reviendra dix fois à l'assaut, dùt-il périr sur la brèche. Le zèle des enfans d'Apollon . leur noble enthousiasme ne cèdent en rien à l'ardeur belliqueuse des \\évos. Fais ce (jiic dois . arrive que pourra , est aussi la devise des artistes.

Mais je me croirai fort heureux si la lecture de ce chapitre fait faire de sages réflexions à ianl d'agréables musiciens qui, pour avoir obtenu de faciles succès en province, s'imaginent pouvoir marcher sur la trace des Méhul et des BoVeldicu , des Baillot et des Dussek. Infatués «l'un prétendu talent, ils accourcnl à la capitale

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pour y faire représenter des opéras ou publier des concertos , des quatuors , des sonates , ne doutant pas que tout Paris ne soit émerveillé de leurs productions.

Un d'eux arrive à rOpéra-Comique, avec sa partition bien nette, bien ajustée, bien reliée, et demande à faire connaître son opéra. « Mon- <c sieur», lui répond le secrétaire de l'administration , « il faut d'abord en déposer le poëme , « il sera examiné , et si on le juge digne d'être « lu, on aura soin de vous avertir pour le jour « où le comité voudra bien l'entendre. — Mais,

« Monsieur, ma musique? — Il ne s'agit pas

« encore de cela , elle aura son tour ; vovons «< maintenant le poëme. » L'auteur salue et se retire. Un mois, deux mois se passent, et point de nouvelles. Fatigué d'attendre, il retourne au secrétariat où il est obligé de décliner son nom, de rappeler l'objet de sa visite et même le titre de sa pièce. « — Monsieur, on s'en occu])e; re- ♦< passez dans quinze jours et vous aurez une '< réponse positive.» Fidèle au rendez -vous, brûlant d'impatience, notre musicien se présente de nouveau, on le reçoit de la manière la plus polie, un préambule flatteur, protocole ordinaire pour faire avaler un refus, commence à lui donner de douces espérances , et l'on finit par lui dire qu'il est malheureux d'avoir perdu II. 20

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son temps à travailler sur d'aussi mauvaises pa-*^ rôles ; que le sujet de son opéra ne présente que des situations usées. « — Vous vous trompez, ce « sujet est très-neuf et n'a point été mis au « théâtre. — Dites donc qu'il n'a pu s'y soute- (c nir, vinojt auteurs en ont essayé et les sifflets « en ont fait justice. Monsieur, je le vois bien, M a travaillé en province où l'on n'est pas au ce fait de tous ces é^énemens. D'ailleurs , la <c fable est mal conçue, les détails peu intéres- « sans, le dialogue froid, embarrassé de dis- « cours inutiles, l'action languit, point de rôle c( brillant, et l'on a décidé qu'il n'y avait pas « lieu à assembler le comité pour entendre la « lecture d'une pièce que le titre seul ferait re- « fuser. -^- Mais la musique fait pardonner tant « de choses au poëte , et si l'on entendait mon

« trio, mon grand air, mon finale — A quoi

« bon? Nous aimons à croire qu'ils sont exccl- « lens, et comme on ne saurait les exécuter <i sans paroles, votre trio, vos airs, votre finale, « fussent-ils dignes de Mozart, doivent néces- « sairement partager la disgrâce du drame. »

11 n'y a pas un mot à répliquer. \ oilà notre virtuose terrassé, voilà ses châteaux en Espagne détruits, il jure, mais trop tard, qu'on ne r> prendra plus, et que, loin de s'exposer à être la victime d'un refus dont un autre est la cause.

il ne joindra désormais ses accords qu'à des vers acceptés d'une voix unanime et faits par un poëte qui, ^ingt fois couronné, présente une garantie aux périodes harmonieuses du compositeur.

Il les demande à grands cris ces vers, ce drame ; il frappe à toutes les portes. La civilité parisienne sait dorer la pilule en se servant de périphrases ambiguës; l'usage apprend à les interpréter ; et comme notre débutant n'est pas accoutumé à ces euphémismes, il croit ce qu'on lui dit et espère toujours. En attendant, le temps fuit, l'argent s'écoule, les parens ne ravitaillant point la place , l'émule de Nicolo se trouve forcé dans ses derniers retranchemens, il se rend par famine et retourne à son endroit avec ses lauriers un peu flétris , et en emportant néanmoins la promesse que le premier opéra reçu lui sera confié.

Le faiseur de sonates et de quatuors obtient davantage : il ne lui faut pas une légion d'exécutans pour rendre les effets de sa musique , il parvient au moins à la faire entendre. Mais quelle est sa surprise? Au lieu de ces transports d'enthousiasme, de ces frémissemens de plaisir, de ces bravos prolongés que ses amis ne manquaient jamais de faire éclater à la cadence finale, le nouvel auditoire ne donne que des signes équivoques d'approbation , et encore sont-

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ils commandés par la poliîesse. Le modcslo auteur commence à douter du mérite de ses œuvres , et guidé par le désir de s'instruire à ce. sujet, il demande franchement Favis des connaisseurs qui , de même, lui répondent qu'il ne manque pas d'imagination, d'esprit, de goût, lie verve même, mais que ses études ayant été mal dirigées , sa composition est pitoyable. « J'ai « pourtant travaillé d'après des auteurs fameux, « D'Alembert , Rousseau , Diderot, l'Encyclopé-

<c die — Yous ont é:îaré ; en suivant de tels

« maîtres, il n'est pas étonnant que vous n'ayez <c fait rien qui vaille. — Cependant ne pourrais- « je pas, en profitant de vos conseils, de vos « leçons, rectifier ma manière d'écrire? — Sans « doute , si vous avez le courage de recommen- « cer aux premiers élémens. Yous aurez encore « la peine d'oublier ce que vous avez appris, car « nous ne sauiions vous initier dans la saine « doctrine sans vous débarbouiller auparavant «< des erreurs de liousscaii et de la fange ency- « ciopédique (i). »

(0 Je plains ceux qui ont eu la bonhomie de farcir leur esprit (le pareilles sottises ; ils sont ])ieu jnoius avances que ceux qui nunt jamais ouvert aucun livre i!e théorie. Cojiime le p^ipitr Ll.uie , sur lequel rien n'est écrit encore , est plus propre à recevoir la vérilé que celui qui est déjà barbouillé des expressions de Terreur ; de nicnie , l'iioiiune qui n'a uuiL' opinion encore, est moins

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Je ne veux pas ronelurc qu'en province il n '. ait poinl de compositeurs. MlM. OnsloAv, Beck, H. S. Jjlaze, Sainl-Amans , Dumoncîîau, Yoillemont, A. B, Roux, Roger, Bonnet, Demar, Dieuilh , Schafner, Ardisson , du Fti\ ai;e , Barsotti , Marrel, Blasis , Garpentras , Hus-Desforges , Guigou, Le Roy, Fieury, Lintant, etc. etc., prouvent ie contraire. Malgré ces exceptions on ne saurait contester que l'art de la compusition ne soit généralement ignore dans les départemens. Un bon harmoniste est un pbénix que Ton ne rencontre pas toujours dans les très-grandes villes. La province a tout perdu en perdant les organistes: ils étaient les véritables conservateurs de ia doctrine musicale. Si plusieurs d'entre eux ne composaient pas, ils savaient du moins se procurer de bons ouvrages pour en diriger l'exécution, et empêchaient ainsi la tombe ignorante de produire ses ridicules pastiches, et de faire entendre de grotesques accens dans le temple de l'éternel. Car maintenant toutes les villes, bourgs et villages ont leurs prétendus compositeurs qui s'arrogent exclusivement le droit d'écorcher les oreilles de leurs compatriotes. 11 est tel pays où les messes,

éloigné de se renJie à la vraÏK , que celui qui en a embrasbé de fausses. ( Eticyd. Mélltod. , DiU. de Mus. , toin. Il , p :>g. i84. )

C'est le rédacteui- du second volume qui fait ainsi la critique du preiuiei- du mêuie dictionnaire.

les cantates , les symphonies, les ouvertures , les sérénades , les marches, les romances, les sonates et jusques aux contre-danses et aux carillons, tout est du même faiseur.

Le rétablissement des maîtrises dans tous les chapitres de France peut seul arrêter l'art dans sa décadence, en peuplant nos provinces d'excellens musiciens. Elles seront autant de petits Conservatoires, mais il faut qu'un homme à talent les dirige et que la parcimonie n'en amoindrisse pas trop les revenus. Si l'on créait des maîtrises pour en confier le soin à un chantre de paroisse, un musicien de régiment, un croquenote , ce serait vouloir retomber dans la barbarie. Il faut un maître qui connaisse à fond la composition et l'art du chant. Quoique ces maîtres soient rares, il s'en présenterait peut - être assez pour les grandes villes s'ils y trouvaient un traitement digne de leurs talens.

Les belles compositions religieuses des Pergolèse , des Jomelli, des Léo, des Durante, des Haydn, des Mozart, des Gossec,des Chérubini paraîtraient alors avec splendeur. La mélodie argentine et suave des dessus charmerait encore notre oreille pour donner du brillant et de la clarté surtout à ces compositions qui exécutées maintenant par des voix égales, par des hautes- < ontre qui ne montent pas et des basses qui ne

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sauraient se faire entendre flans le grave, n'offrent qu'un brait confus, et lesrenversemensîes plus désagréables. Une multitude de cbanteurs et de svmpbonistes , formés à ces écoles, comblerait le déficit de nos théâtres et de nos concerts. — Quoi ! vous prétendriez faire élever àes chanteurs profanes au sein du sanctuaire? — Je ne dis pas cela. Je forme des musiciens et do bons musiciens, ils suivent ensuite la direction qu'il leur convient de prendre. La même main (|iii a représenté la transfiguration, la sainte famille et tant d'autres sujets sacrés, n'a- 1- elle pas orné les murs du Vatican des tableaux de l'histoire très-profane de Psyché ?

Quoique bien des musiciens estimables luttent contre le besoin , le plus grand nombre jouit d'une honnête aisance, et d'autres plus heureux vivent au sein de l'opulence en exerçant leurs talens. Il semble, cependant, que la fortune se plaît à répandre ses faveurs avec une inégalité marquée et que rien ne peut motiver II n'est pas rare de voir deux compositeurs, deux chanteurs, deux svmpbonistes suivre la même carrière en même temps, et avec des talens n peu près égaux, une conduite régulière, et des succès parfaitement balancés, obtenir des résultats bien différens. Gluck a laissé un héritage de près de huit cent mille francs , et Piccini no possédait

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lien à sa mort. L'abbé clTlaiulimont aurait l\ut ses jours dans la plus affreuse misère, si M. D. Saucècle, son élève, ne Favait accueilli et soi- (^né avec une tendresse vraiment filiale pendant les dernières années de sa vie. On ne saurait expliquer les caprices delà fortune. Elle favorise plus souvent les virtuoses qui se destinent au théâtre: cette carrière est plus féconde en vicissitudes et en naufrages: il est juste que les triomphes y soient plus éclatans et les revenus plus considérables. Les Farinelli , les Caffarelli, les Guadagni , les Billington, les Catalani, ont acquis de grandes richesses.

Nicolo Sala avait consacré le cours d'une vie longue et laborieuse à la formation d'une suite méthodique de modèles sur toutes les parties de la composition. En 1794 ce travail précieux fut publié aux frais du roi de Naples , sous le titre de Regoh del contrapunto prattico , et exécuté avec une extrême magnificence. Porté par un beau dévouement, un Français a voulu nous donner ce code de composition , augmenté des exemples du père Martini et de beaucoup d'autres. A peine a-t-il pu recouvrer ses avances. Je laisse à penser si les érudits seront dorénavant bien empressés de l'imiter, en perdant leur temps et leurs peines à acquérir des trésors harmoniques qu'on ne saurait publier sans dissiper son patrimoine.

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Ces grandes entreprises entraînent toujours des frais énormes qu'un simple particulier ne peut supporter, et les rentrées sont lentes, attendu que le nombre des acheieurs est très-borné. Si les gouvernemens ne prêtent pas un secours puissant et indispensable à l'artiste , il payera cber sa noble folie.

Les sociétés religieuses , les couvens ont rendu d'éminens services aux arts pour l'exécution de ces colosses scientifiques dont tout le monde reconnaît l'utilité, et que nul n'oserait entreprendre à cause de la perte immense du temps et de la dépense que leur publication exige. La plupart des fameux contrapuntistes anciens étaient des religieux. Le père Martini a puisé les matériaux de ses ouvrages sur la musique dans une bibliotbèque de dix-sept mille volumes imprimés ou manuscrits traitant tous de cet art. Comment eût-ii rassemblé tant de richesses s il n'avait pas tenu à une société aussi opulente qut* libérale, et si des virtuoses fameux n'étaient venus à son secours (r)? Il faut absolument renoncer à l'espoir de posséder un jour une littérature musicale, si la nation ne tend pas une main protectrice aux artistes et aux savans.

Quarante littérateurs siègent à l'Institut , et la

(0 Botrigarl lui legiia sa bibliothèque, et Farinelli lui donna trente mille fiancs.

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musique, qu'un docteur se plaît à appeler le premier des beaux-arts, la musique ne fournit que six membres à cette socie'té savante. L'Italie compte vingt académies de musique, nous leur opposons six académiciens. Lorsque les autres nations protègent les arts et en favorisent les progrès , il semble que chez nous on veuille s'efforcer de rétrécir le cercle des connaissances.

Jusqu'à ce jour les compositeurs lyriques ont été seuls admis à l'Institut. Si l'on considère cet honneur et les quinze cents francs qui raccompagnent comme une retraite accordée aux grands musiciens, la récompense est trop modique. Si au contraire on regarde cette exiguë assemblée comme celle des chefs suprêmes de l'école qui doivent veiller à la conservation des bons principes, les développer , les propager, il faudrait aussi les choisir parmi les théoriciens, les chanteurs et les instrumentistes. Si l'on mettait dans la balance les services que les Perne , les Choron , les Garât, les Plantade , les Duport, les Kreutzer, les Baillot, ont rendus à l'art, je ne sais pas si tel ou tel compositeur lyrique l'emporterait sur eux. Le hasard a voulu que parmi les membres actuels de l'Institut il se soit rencontré des personnes qui ont publié d'excellens traités sur la musique. Le hasard peut vouloir aussi qu'après elles nous n'ayons que des mgî-

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très incapables de communiquer à d'autres ce qu'ils posséderont fort bien eux-mêmes. Tout le monde sait que Ton trouve souvent des musiciens qui, avec des talens sublimes, ne sauraient pourtant écrire une page de mauvaise prose (i). L'étude de leur art les a entièrement absorbés, et leur plume, qui dispose l'élégant édifice d'une partition, se fourvoie à chaque phrase du langage ordinaire. Ils prêchent d'exemple , il est vrai. Mais il ne suffit pas de dire : « Faites comme j'ai fait. » Il faut encore expliquer les causes, exposer les moyens, avant de montrer les résultats. Avec toute la galerie du Louvre sous les yeux , un élève ne sera pas plus habile , et son timide pinceau va s'égarer sur la toile en dépit de Raphaël et de Poussin.

Est-ce qu'une académie de musique, composée de vingt ou trente membres, serait trop considérable pour notre nation ? serions - nous en peine de la former? citez-moi dix noms célèbres parmi les membres de l'académie française ? où sont les hommes qui doivent faire la gloire de ce siècle ? Tant de littérateurs inconnus sont couronnés des lauriers académiques et les virtuoses français, dont le nom a volé d'un pôle à l'autre , n'obtiennent rien de leur patrie.

(i) Pour s'en convaincre, il sufiit de lire certaines mélhodcs publiées à diverses époques.

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Dans ces derniers temps la guerre a moissonné beaucoup de musiciens , deux mille ont péri dans la déroute deMoscow. La loi n'exenirite du service militaire que les lauréats de l'Institut, et presque tous ont déjà passé l'âge de vingt ans , et par conséquent satisfait à la dette nationale. Si l'on ajoute que le grand prix de composition ne se donne pas tous les ans , on verra que le bienfait est à peu près illusoire. Pour que l'on pût en profiter, il faudrait au moins l'c-tendre jusqu'aux jeunes gens qui, dans les écoles publiques ou particulières, auraient donné des preuves détalent soit par leurs ouvrages publiés, soit d'après un examen sévère de leur capacité.

L'art y gagnerait beaucoup, et l'armée éprouverait à peine à chaque levée un déficit de douze ou quinze mauvais soldats. — ^ Que dites -vous ? comment , des Français , des arlisles qui ne respirent que pour s'illustrer ? — J'en conviens, mais à leur manière : le génie leur a promis une gloire aussi éclatante et moins hasardeuse que celle des armes, ils n'ont pas tant de rivaux à combattre, et la mort ne se présente pas pour dévorer ceux qui succondient dans la lutte.

L'homme de génie se sent appelé à suivre une route quelconque, et toutes ses idées se dirigent vers le but vivement désiré. Tel frémit de plaisir et de regrets en entendant le récit d'unt>

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victoire, qui reste froid au milieu des acelamatioiis d'un triomphe académique. Le musicien s'empare d'une lyre comme autrefois l'amant de Déïdamie saisit ï'épée que l'adroit Ulysse lui présenta.

A Dieu ne plaise que j'accuse les nourrissons des muses de manquer de courage ! Il existe toujours dans une àme bien née, mais ce courage a besoin d'être exercé. Comment lé sera-til si Apollon vient sans cesse en réprimer les élans et commander à ses disciples de veiller sur le dépôt qu'il leur a confié ?

Horace ne craint pas d'avouer qu'il jeta son bouclier pour fuir plus lestement à la bataille de Philippes (i). De quelque manière que l'on examine cette action, on sera forcé de convenir qu'il ne pouvait faire mieux pour l'honneur de sa patrie. Les guerriers doivent la défendre , et les poètes l'illustrer en les chantant. L'amourpropre inspire le courage des uns et justifie la prudence des autres, \airiement les héros auront .vignaié leur vie par les exploits les plus éclatans, ces actions glorieuses resteront dans l'oubli si la lyre ne les transmet point aux siècles à venir. Sans Homère que seraient les Alrides , le sage

(1) ïtcuiu Pliilipjios et cclcivin fngam St nsi , icliclà uon lienr piuniula.

iioKACS, (lannininn , i^iji. i[ , Ocle f).

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Nestor, le \ aillant Ajax, et même le fils de Pelée?

Mes petits sont mignons ,

Beaux , bien faits et jolis : sur tous leurs compagnons , Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque (i).

Fussent-ils encore plus laids que ceux du Hibou, un père chérit, admire ses enfans. L'affection des auteurs pour leurs ouvrages est peutêtre encore plus tendre. Cent fois ils les ont répétés , cent fois ils les ont entendus, et c'est toujours avec un charme nouveau qu'ils viendront frapper leur oreille. Il est tel compositeur qui ne va à l'Opéra que les jours oii on le joue, il n'y reste que pendant la durée de ses pièces (2).

Grétry a fait trois volumes d'Essais sur la Musique , il ne parle que de la sienne. N'eùt-il fait que nous donner l'histoire de sa vie et nous entretenir des vicissitudes qu'il éprouva , des succès qu'il obtint , son ouvrage serait encore du plus grand intérêt pour les jeunes musiciens et

(1) L'Aigle et le Hibou, Fables de La Fontaine.

(2) Je fredonnais , un jour, certain Irait de M. Berton devant un fameux compositeur, «Oii se trouve ce motif? » me dit-il, « — Dans les Maris Garçons. — Je ne connais pas cet opéra. — Je « vous demande pai'don; nous l'avons vu ensemble, l'autre jour, « dans votre loge. — Ah! c'est vrai , c'est cette fois que nous al- « lames trop tôt ù Kichaixi.

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îïiéme pour les gens du monde qui veulent s'instruire : il aurait dû 1 intituler : Essais sur ma rnusiqucy ou chercher plus souvent ses exemples dans d'autres partitions que les siennes.

Croira- t-on que, dans ces essais, publiés en 1796, le nom du chef suprême de l'empire musical, le nom du dieu de l'haimonie , le nom de Mozart enfin , ne soit pas prononcé une seule lois ? Cependant les cent bouches de la renommée avaient déjà porté ce nom glorieux dans toute l'Europe savante. L'envie ne disputait plus ses palmes à l'Orphée de la Germanie ; il était mort depuis trois ans à cette époque. Grétry , parlant de la musique dramatique, ne cite ni les Noces de Figaro (i) , ni Don Juan , tout ce que l'esprit humain a produit de plus sublime ; mais, en revanche , il consacre des chapitres entiers à yéucassin et JSicolette , Inimitié à V épreuve , les Méprises par ressemblance ^ et autres pauvretés. Ronsard proposait ses vers pour exemple dans sa poétique ; mais Ronsard n'était pas contemporain de Racine et de Corneille.

Grétry, combattant pour sa propre cause, s'élève contre le système des Haydn , des MéhuI ; tous les déclamateurs de salons s'appuyent de

(1) Cet opéra avait été rcprcsenlé au théâtre de Monsieur tw 1789, et au Grand Oj^én! an 1790.

ses écrits, de ses bons mots même, comme d'une autorité irréfrafçable : Grétry Ta dit , ranêt est prononcé. Fier de rencontrer , dans les Essais sur la Musique , quelques idées qui justifiaient , en apparence, les hérésies qu'il avait professées dans tous les temps, La Harpe n'a pas manqué d'exploiter cette mine dans son Cours de Littèraiure. Avant d'accueillir avec complaisance des raisonnemens qui tendent à» prouver l'inutilité de la science musicale, il faut examiner d'abord si le raisonneur est lui-même savant et capable de faire aussi bien que les'maîtres qu'il dénigre. Racine et Corneille ont fait des tragédies en vers magnifiques ; Lamotlie s'imagina de persuader que la prose convenait beaucoup mieux : Grétry a voulu faire, en musique, la même tentative que Lamothe ; elle n'a pas été plus heureuse. Il composait de verve et d'instinct ; son génie etson cœur lui fournissaient des traits superbes, des passages d'une beauté ravissante, dont il a bien rarement su tirer parti. Dans un ouvrage musical , il y a le lot du trouveur et celui du inaître habile, qui polit, dessine, ordonne et bâtit un édifice régulier avec les matériaux précieux, quoique informes , donnés par Timagination. Les belles mélodies qui précèdent les opéras de /// Cannane et de Panurge , sont trouvées , elles .'ûlcjidont un harmoniste , un compositeur qui

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les mette en œuvre pour en faire des ouvertures. On m'accusera , peut-être , d'user de trop de sévérité envers un grand homme -, c'est justement parce que je le reconnais tel , que je ne lui dois que la vérité. Le plus grand mal que les enthousiastes puissent faire à l'objet de leur vénération , c'est de reconnaître en lui tous les dons de la nature et toutes les qualités acquises. Cette aveugle admiration rend aussi la critique aveugle ; l'une accorde tout, l'autre refuse tout. Ne vaut-il pas mieux se rapprocher et s'entendre , en raisonnant sans passion, et en faisant avec franchise toutes les concessions que la conscience permet de faire ?

Les gens instruits conviennent généralement que Grétry , avec un génie fécond , un esprit plein de finesse , une connaissance parfaite de l'art de la déclamation et des effets de scène , était un harmoniste bien faible(i). Il lui était, par conséquent, plus facile de défendre sa cause par d'ingénieux sophismes, des bons mots, des sar-

(i) Cet auteur laisse quelquefois apercevoir, dans ses parties, de la négligence, et l'oubli des règles du contrepoint, ce qu'on Hoit attribuer à sa trop grande rapidité en écrivant; car il est difficile de concevoir qu'un boinme d'un génie aussi connu , ait étudié sept ou liuit ans dans une des meilleures écoles de l'Italie, sans y avoir acquis les connaissances suffisantes de la science musicale et le mécanisme de sou art. (Burney, J'oyage en Allemagne^ <ni 177-2. 1

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