‹ De l'opéra en FranceChapitre 32 sur 38 · IT · texte numérisé non relu

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H22 JDES MUSICIENS.

casmes et des quolibets , que par un morceau de musique conçu et écrit dans la manière de Mozart , ou même de Cimarosa. En lisant ses Mémoires, en répétant ses bons mots, applaudissez l'homme d'esprit ; suivez ses conseils , tant qu'il parlera des parties qui sont dans son domaine ; et méfiez-vous de lui toutes les lois qu'il traitera du style, de l'harmonie, de l'ordre des motifs, des accompagnemens, etc.: il est toujours dangereux de faire prononcer un juge dans sa propre affaire. Les virtuoses exécutent presque toujours leur musique ou celle que l'on a faite pour eux. On se tromperait fort en attribuant cette préférence, quelquefois exclusive, au désir de placer leurs œuvres en première ligne. Il y a pour cela des raisons plus importantes. « Chanlez Mozart, « jouez Yiotti » disent sans cesse les journalistes à madame Catalani et à nos jeunes violonistes. Ces conseils sont reçus avec beaucoup de reconnaissance , et madame Catalani ne chante pas moins les airs que Portogallo , Puccita lui ont faits, et les émules de Baillot continuent à exécuter leurs compositions. Les musiciens font si peu de cas de ces vaines clameurs, et l'opinion des journalistes en fait de musique a si peu de crédit que l'on dédaigne même d'en démontrer fimpertinence, ce qui serait fort aisé. Dans une réunion d'artistes et de connai.sr-

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séurs , où l'on fait de la musi<]ue par plaisir el par goût, madame Catalani, se de'pouillant de ses ornemens pompeux , ne craindra pas de descendre de Varia jusqu'à la simple cavatine. MM. Bohrer laisseront les traite du concerto pour les chants suaves de Boccherini. Mais au concert d'apparat il faut porter de plus grands coups pour toucher, émouvoir, transporter une multitude peu exercée: il est donc nécessaire que le virtuose y paraisse avec tous ses avantages ; que son côté faible , s'il en a un, soit adroitement masqué , et que les traits sublimes excitent l'admiration par la manière dont ils seront préparés et suivis. 11 s'agit de briller en donnant au talent tout l'éclat dont il est susceptible. L'artiste n'v parviendra qu'en exécutant l'œuvre créé par son génie, et que sa propre main a su façonner.

Tous nos violonistes joueraient Violti dans la perfection , tous nos flûtistes exécuteraient à ravir les concertos de M. Berbiguier : l'auditoire y gagnerait sans doute pour la beauté des compositions , mais l'exécutant se verrait enlever une grande part des applaudissemens. Cette musique, devenue classique, a été entendue, et le public est souvent injuste quand il peut comparer. D'ailleurs il est impossible que les traits soicn! conçus et disposés comme ils le seraient si le virtuose avait composé lui-même son concerto.

Examinons rapidement les œuvres de nos principaux violonistes. M. Kreutzer excelle dans les traits de volubilité, coulés ou détachés à notes pointées ; M. Rode se distingue par des traits pleins de coquetterie et par un chant large et à grosses notes dont tout le charme est dans la qualité du son; M. Lafonta un trille admirable et beaucoup de grâce et de finesse dans le jeu; M. Baillot éblouit dans les passages rapides, il étonne par la hardiesse de sa double corde et la magie de son archet. Chacun de ces maîtres aj prodigué dans ses compositions les traits qu il affectionnait et n'a fait qu'un médiocre usage de ceux qui s'éloignaient de son style d'exécution. Il est évident que ces traits favoris ne se présenteront pas sous sa main en égale proportion dans Viotti ; que dis -je? il en rencontrera qui ne lui permettront pas de déployer toute la richesse de ses moyens ou la fougue de son génie. Il est donc indispensable qu'un virtuose, qui veut se montrer sous le jour le plus favorable , compose sa musique ou dirige du moins celui qu'il a chargé de la composer.

Madame Catalani chante quelqufois le bel air des Noces de Figaro^ Doçc sono. Je demanderai à ses admirateurs si à la cadence finale ils éprouvent le même enthousiasme, la même fureur que quand ils viennent d'entendre Son re-

gina, composition médiocre où Ton a fait entrer tout le luxe du chant ? Dans l'air de Figaro on jouit avec volupté de la mélodie de Mozart, dans celui de Sémirnmis on est entraîné par le talent de la cantatrice: tout l'intérêt est dans l'exécution, l'auteur a fait abnégation de lui-même ; je laisse à penser lequel de ces airs doit obtenir la préférence de la part de la Prima donna.

Quelquefois des dispositions physiques rendront un virtuose propre à certains passages qu'un autre tenterait vainement d'exécuter. M. Martin a une triple voix. M. Steibelt excelle dans la prolongation des sons sur le piano. Les mains énormes deDussek embrassaient une douzième sur le clavier. M. Drouet a une volubilité de langue sans exemple parmi les flûtistes. M. Max. Bohrer a la main gauche beaucoup plus longue que la droite , ce qui lui donne la facilité d'atteindre d'aplomb les notes qui demandent une extension trop grande, et que d'autres sont obligés de saisir fugitivement par un écart. Chacun met à profit les dons qu'il tient de la nature, cherche et trouve de nouveaux effets, reçoit de grands applaudissemens en exécutant une musique calculée sur des moyens extraordinaires , et que les autres jouent ou chantent ensuite comme ils peuvent.

Toutes les fois qu'un portrait est tracé de

iriain de maître , la nature se plaît à reproduire de nouveaux modèles qui lui ressemblent. L'a-' vare de Plaute est devenu THarpagon de Molière , Théophraste peignait à Athènes les travers de la cour de Louis XIV, Horace a fait la satire des musiciens de tous les temps , en livrant Tigellius (i) au ridicule. Le priait-on, il refusait de se faire entendre ; Auguste lui-même , qui aurait pu disposer de la vie de ce nmsicien, n'obtenait rien par les prières les plus affectueuses. Le capricieux chanteur commençait dès qu'on ne lui demandait plus rien, et fatiguait souvent son auditoire par un ramage interminable.

Quoique beaucoup de nos musiciens ne soient pas exempts de ce reproche, il est bon d'observer cependant que ce n'est pas toujours pour satisfaire un vain caprice ou une manie dont l'orgueil est le fondement , qu'un musicien ne se rend pas aux instances de ceux qui désirent l'entendre, et qu'il met de l'obstination dans ses

(]) Omnibus hoc vitium est cantoribus, inter amicos Ut nujnquam inducant aniinum cantare rogati; Injussi nuinquani désistant. Sardus habebat Ille Tigellius hoc. Cœsar, qui cogère posset, Si petcret per amicitiam patris atque suam, non Qiiidquain proliceret : si coUibuissct , ab ovo U>que ad niala oitaretj lo Bacchc-, modo summà Voce j niodô bac resonat quae cbordis quatuor iniâ.

Horace , Satire IJJ, liv. I,

refus. Pour que rexécutlon de la musique soit parfaite , il faut la réunion du talent aux disjDositions physiques et morales. Ce virtuose , à qui vous redemandez les chants qui vous ont charmé tant de fois, est peut-être tourmenté par quelque peine secrète; voudriez-vous lui faire chanter les plaisirs de l'amour, s'il a rompu le matin même avec celle qu'il adorait? Les rhumes , les fluxions , les douleurs de tête et de poitrine , sont parfois des excuses très-réelles. Si le chanteur possède tous ses moyens , il peut se faire que le lieu ne lui convienne pas ; un salon trop içarni de meubles, de draperies et de tapis, n'est point propre à la musique ; il existe des figures qui glacent les plus intrépides. Qui oserait entreprendre un air passionné devant d'épais financiers , qui , pendant les plus beaux passages , s'entretiendront du cours de ia bourse.'* Au premier coup d'oeil, le virtuose a jugé son auditoire, et s'il refuse de chanter, c'est qu'il ne se sent pas disposé à paraître avec tous ses avantages , ou qu'il dédaigne de trop vulgaires auditeurs.

Mais , dira - t - on , toute musi<|ue est bonne pour ceux qui n'y entendent rien ; à (pioi bon leur en donner? on fait bien de garder le silence devant une telle assemblée. Si l'on chante pour des demi-savans , il faudra beaucoup soigner Vejfécution ; les gens de cette espèce font peu

:S28 DES MUSICIEINS.

d'attention aux beautés , et sont ravis d'avoir à signaler des défauts. Les instrumentistes ont pour eux les mêmes excuses , et peuvent en ajouter une excellente s'ils n'ont point avec eux leur instrument accoutumé.

On accuse encore les musiciens de ne savoir ni commencer , ni finir. Voudrait-on qu'un virtuose , transporté dans les régions de l'harmonie , conservât assez de sang-froid pour s'arrêter juste au moment où l'on désire qu'il finisse? Il était dans un repos parfait ; c'est pour vous complaire , vous obéir même , qu'il a chanté ; maintenant son imagination s'est montée , il se livre à toute la fougue du génie musical. Vous n'êtes plus rien pour lui , à peine entend - il le bruit de vos applaudissemens : il a cédé à vos prières , maintenant c'est à -vous de lui obéir ; et si vous êtes assez malheureux pour trouver ses lois trop dures, fuyez , profanes, ne souillez plus le temple d'Apollon.

Horace nous dit que Tigellius portait sa morgue et son impertinence dans la société de ses amis ; ici , le portrait cesse d'être ressemblant, î^os virtuoses savent ce qu'ils se doivent mutuellement ; d'ailleurs , ils comptent assez sur l'instruction et le goût de leurs confrères pour croire que les petites irrégularités causées par une indisposition passagère , ne seront pas comptées

comme des défauts. Tel trille, tel passage en octaves ou en double corde , telle gamme chromatique, présentent de légères aberrations; mais par combien de beautés ne sont-elles pas rachetées, et combien Tartiste n'est-il pas au-dessus de luimême , quand il peut tout risquer sans crainte , et se livrer à son génie devant de justes appréciateurs du talent ! Que de traits sublimes , que de passages ravissans naissent de cette heureuse impunité ! Dans le concert public , il ne donnera que les compositions préparées , et s'il est parfaitement tranquille sur leur résultat , s'il en est certain, c'est qu'elles sont au-dessous de ce qu'il peut faire.

On ne pardonne point à un jeune homme appelé à tenir un rang dans la société , d'ignorer le latin, l'histoire, et de n'avoir pas les connaissances littéraires indispensables aux gens dn monde ; on ne sera pas étonné , s'il avoue qu'il n'est pas musicien : ce talent ne sert qu'à nos plaisirs , il est d'une noble inutilité. Les belleslettres forment la base de l'éducation, les arts la rendent brillante , et parmi ceux dont l'exercice donne tant d'agrémens , on ne saurait disputer la palme à la musique. Le poëte et le peintre n'offrent que des ouvrages faits , au lieu que le musicien embellit les œuvres des grands maîtres et leur rend la vie en les exécutant. Que dis-jc?

33o OTS MUSICIENS,

il compose lui-même, au milieu d'un cercle d'admirateurs. Il y a plus de magie et de séduction dans la manière dont Fœuvre du musicien est présenté ; cet avantage est peu de chose, si l'on considère l'art en lui-même , et si l'on compare ses résultats à ceux de la poésie et de la peinture ; mais tout cela influe beaucoup sur l'esprit des personnes qui ne cherchent que leur plaisir dans la culture des arts. C'est dans le cabinet que le poè'te compose ses vers ; un peintre se verra condamné à passer une année entière dans son atelier , pour mériter ensuite les suffrages des connaisseurs. Cette manière de travailler isole , tandis que le musicien se livre à son art au sein des plaisirs et dans le tourbillon de la brillante société. On lit le poète, on regarde des tableaux sans le secours de ceux qui les ont faits; on désire vivement de posséder le musicien pour h à entendre exécuter ses compositions. Obtientil des succès , ses ouvrages eux-mêmes servent à les proclamer ; il ne peut faire un pas sans recueillir de nouveaux applaudissemens, nos temples retentissent de ses chants majestueux, un peuple entier se porte à son opéra ; au concert , dans les salons , au bal même , il retrouve ses mélodies ; transformées en marches, elles règlent le pas de nos légions belliqueuses ; le musicien ambulant s'empresse d'en enrichir son répertoi-

DES MUSICIENS. 33i

re ; et son orgue infatigable les redit sans cesse aux habitués de la guinguette et du boulevart.

Quoique l'on enseigne partout la musique aux jeunes gens , et que cet art soit cultivé par un très-grand nombre d'amateurs, on rencontre, parmi eux, bien peu de virtuoses réellement utiles pour le concert; cela vient en partie de ce que chacun voudrait paraître au premier rang. Dans une réuniou musicale , on trouve dix personnes capables de jouer une sonate , une fantaisie , et de chanter une romance et même un air ; aucune d'elles ne pourra figurer dans un quatuor instrumental ou un morceau d'ensemble d'opéra. La plupart voulant jouir trop tôt d'un talent que l'étude n'a point mûri , sont réduites à un cercle composé de certains morceaux qu'elles possèdent tant bien que mal , et qu'elles ne manquent jamais d'exécuter, toutes les fois que l'occasion s'en présente. J'ai vu des demoiselles abandonner le chant , dès qu'elles ont su que leur voix , quoique belle et sonore , n'était propre qu'au bas-dessus , et des violonistes renoncer à leur instrument , parce qu'ils eussent été obligés de s'en tenir aux seconds. Quant aux violes , il ne faut pas en parler ; cette partie est abandonnée aux vieux serviteurs qui ont déjà oublié la moitié de ce qu'ils ne surent jamais bien.

Les parties sont tontes également intéressantes; chacune a sa part des mélodies, des figures et des effets ; mais non : Tamateur joue pour son plaisir , il ne saurait en trouver , s'il ne brille pas. C'est cet amour-propre mal entendu qui nuit au développement des talens. Eli! ne se fait-on pas remarquer et applaudir au second rang comme au premier? Rien n'échappe au connaisseur, il attend la bonne note de la yiole et la pédale du second basson , comme le trait du violon et la fusée de la flûte ; son attention se porte sur les demi-teintes comme sur les premiers plans , et sa jouissance ne sera parfaite qu'autant que l'on rendra toutes les parties avec intelligence et fidélité. Eh ! que m'importe à moi que d'habiles violonistes exécutent Mozart ou Beethowen delà manière la plus élégante , si leurs traits rapides , leurs sons mélodieux reposent sur une basse incertaine dans sa marche , et sur des milieux embrouillés et confus? Si toutes les parties sont essentielles , il faut donc les confier toutes à de bons musiciens ; plus elles seront simples , plus il faudra que l'exécutant ait de l'expérience : il est moins difficile de jouer une partie de basse dont le dessin est régulier et suivi que d'attaquer soudainement et à propos les grosses notes de cor ou de trompette qui arrivent après de longs

silences. Il est peu d'orchestre» dont le timbalier

ne soit un excellent praticien , une harmoniste à toute épreuve , et même un compositeur.

Si une jeune personne a i.n beau contraltc qu'elle apprenne à lire la musique (i), et avec du goût, et les principes de la bonne école de chant, elle aura dans peu de temps un talent bien précieux et recherché tout autant que le soprane le plus brillant , tandis qu'elle va perdre dix ans à déchiffrer des sonates et des concertos pour acquérir un talent de pianiste partout éclipsé. Car il faut jouer dansla perfection pourse faire écouter avec intérêt , le piano étant toujours isolé ; on est accoutumé d'ailleurs à entendre des pianistes très -forts (2). Je ne voudrais pas pour cela que l'on négligeât cet instrument : il me semble pourtant que le chant doit être préféré aux sonates toutes les fois que l'on peut choisir entre ces deux moyens d'exécution , il serait plus beau de les réunir.

(1) L'étude du solfège est le fondement de léducatiou musicale. Sans chercher à obtenir des résultats trop précoces , en faisant marcher de front le solfège et le chant, ou les instrumens , il faut que rélè\e se dévoue à un travail fastidieux, mais nécessaire , qui , seul , peut lui promettre des succès certains.

(2) On fait maintenant jouer aux élèves des morceaux de musique écrits pour plusieurs pianos, sur lesquels, deux, ou même trois exécutans, touchent à-la-fois. Cette méthode sert à donner de l'aplomb aux pianistes : on a pu en remarquer les excellens résultais au Cours d'harmonie et de piano d« M. Ziraraerman.

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Les vieillards disent sans cesse que de leur temps on s'assemblait très-souvent pour faire de la musique , et que les violonistes lie manquaient pas comme aujourd'hui. Je pensé au contraire que le nombre des amateurs est maintenant plus considérable qu'il ne l'a jamais été. On rencontre même parmi eux des talens du premier ordre , et l'on sait qu'ils étaient extrêmement rares autrefois. Mais l'expérience nous a rendus difficiles. Les élus seuls osent se mettre en ligne: tel qui jadis aurait joué bravement la cbaconne de Floquet, la marche du Hiiron^ l'ouverture de JBiaise et Babet , les quatuors de Davaux , qui craint de s' aventurer avec Pleyel,Viotti, Kreutzer, et recule aux seuls noms de Havdn , Mozart et Beethowen. Les artistes voyageurs ont donné une idée du vrai beau et rectifié le goût ; la civilité parisienne qui exige que le plus grand silence soit gardé pendant l'exécution des airs de chant, des quatuors de violon et même de la sonate de piano , s'est communiquée aux provinces. On veut que le concert soit bon si l'on doit se priver pendant sa durée des agrémens de la conversation et du jeu, tandis qu'autrefois on ne faisait aucune attention au bruit harmonique d'une société d'amateurs. Les nouvelles, la politique, les disputes, le boston, le trictrac, le loto, tout cela marchait en même temps que le

quatuor et la symphonie. Nous sommes attentifs

maintenant , mais nous n'écoutons que ce qui

est digne d'être écouté. Aussi Ton ne doit pas

être surpris qu'une foule de jeunes élèves et

d'amateurs novices encore ne produisent pas

dans les concerts et les salons des talens mé*

diocres qui, cinquante ans plus tôt, eussent été

placés au premier rang. Ils restent aujourd'hui

dans l'obscurité jusqu'au moment où le travail ,

l'étude et l'expérience leur ouvriront enfin la

lice.

D'autres, moins favorisés par Apollon, ne pouvant aspirera ses palmes, réservent toujours leurs connaissances à leurs plaisirs particuliers, elles charment la solitude et servent pour l'éducation de leurs enfans. Ces principes, donnés par un père attentif et patient à des sujets d'un âge très-tendre , sont bien précieux et font obtenir des résultats à une époque où l'on penserait à peine à confier l'enfant à un maître ; si son père, déjà musicien, n'avait fait éclore en lui les germes du talent. La musique est comme la noblesse : une fois établie clans une famille, elle acquiert de nouvelles forces à chaque génération.

Paris est le rendez-vous des musiciens qui ont acquis une grande réputation dans nos provinces et dans l'Europe. Il n'est pas étonnant que ]?

peuple des artistes présente dans cette capitale une réunion de talens sublimes. Il est juste de convenir aussi que , toutes proportions gardées, on rencontre dans les départemens , dans ceux du midi surtout, un plus grand nombre d'excellens amateurs. La raison en est simple: à peine la province possède -t-elle un artiste distingué, qu'on le voit prendre son essor vers Paris. L'amateur y fait bien quelques excursions pour se perfectionner, mais il revient ensuite au sein de sa patrie.

Les Provençaux et les Languedociens ont les plus heureuses dispositions pour la musique; les Français qui habitent les départemens du nord sont moins favorisés de la nature sous ce rapport Ecoutezles chantsdupeuple parisien, ce sont toujours les misérables chansons du Vaudeville, les refrains du Pont-Neuf. Les succès qu'obtiennent tant d'insipides romances, des fantaisies, des nocturnes, des airs variés, disposés sans génie et sans goût , attestent le peu d'exercice que l'on a de la bonne composition. A côté des hommes célèbres, qui font honneur à notre école, on voit des compositeurs ignorans, des chanteurs sans voix, des ménétriers dignes de la guinguette, se faire, dans la capitale, une sorte de réputation qui ne repose que sur la sottise de leurs admirateurs. Les marchands de musique vous diront

<jue les morceaux de chant à plusieurs voix ne ■se vendent pas faute d'amateurs pour les exécuter. Au contraire, dans le midi l'unisson n'est admis nulle part, on y est avide d'harmonie €t d'accords. Les chœurs superbes à'Echo et Narcisse^ de Tamerlan, à 'Elisa^ de la Flûte Enchantée, de Médée , de Lodo'iska (Chembini) , de Benioivsky ^ les finales des Deux Journées, des Noces de Figaro^ les quatuors de Ma Tante Aurore, de riraio , d 'Anacréon (Chdiubini) , et une infinité de morceaux de cette force y sont chantés sans orchestre, et de mémoire, avec une intelligence étonnante aux réunions champêtres, aux repas , ou la nuit en sérénade. Dans les cafés , dans les corps- de-garde même on entendra des villanelles et des canons à quatre voix. C'est sur ce sol heureux que l'école de chant devrait avoir une succursale. On ne serait plus oblige de faire tant de recherches pour le recrutement de nos théâtres lyriques. Il existe peu de musiciens parmi ces chanteurs , c'est le seul instinct qui les conduit. Que ne feraient -ils pas si une bonne éducation avait mis à profit ces disoositions ?

Presque tous les Parisiens grasseyent naturellement ou par affectation. Cette manière dfc prononcer n'est peut-être ])as sans agrémens dans la bouche d'uno jolie foniuie, si elle l'emploie

dans la conversation, Mais elle est incompatible avec le chant , c'est un défaut, un vice intolérable. Nous avons des maîtres de Préparation au chant ^ il me semble que leur premier soin devrait être de donner à l'élève une prononciation mélodieuse en délivrant son organe des entraves et de la dureté du grasseyement (i). Un professeur de chant devrait exclure de sa classe le grasseyeur que l'on n'aurait pu guérir. Je ne sache pas que M. Coulon apprenne à danser aux boiteux. Mais comme le grasseyement est à peu près général dans la capitale , et que l'on y rencontre des grasseyeurs qui osent chanter dans les sociétés , sur les théâtres , à la chapelle du Roi, et qu'il y a même des maîtres de chant qui

(i) Le grasseyement a lieu toutes les fois que le son de ï R se forme dans le gosier, et qu'il est modifié au moyen de la racine de la langue. Ce son guttural produit un R double, et même triple. Il faut , pour s'en corriger, s'exercer long-temps , et avec opiniâtreté , à produire le son de \R avec la pointe de la langue que l'on fait vibrer rapidement contre le palais. Quand l'élève sera parvenu à prononcer librement et avec grâce les vers suivans, on pourra le faire passer à l'étude du chant.

Oui, Mitrane , en secret l'ordre e'mane' du trône Remet entre tes bras Arzace à Babjloue. La terreur et la mort errant de toutes parts. LTn ordre afireux entre deux crimes Me contraint à choisir.

£/"go œgrè rastris terram rimantur aratro.

grasseyent; les habilans de Paris ne sont pas choqués d'une manière de prononcer qui déchire l'oreille d'un Italien et d'un Provençal (i).

(i) Il est bien rare de trouver un Italien qui grasseyé. J'ai observé que les Provençaux et les Languedociens , qui parlent habituellement leur langue , ont une excellente prononciation pour le chant , tandis que , dans le même pays , les jeunes gens à qui l'on interdit ces idiomes, ou qui ont été' élevés à la capitale, prononcent l'italien à la parisienne , et disent carrra non dubitarrr, dolssé ainorrré , fidelain lain la ^ farrrai , dirrrai , giammai. Ces trois derniers mots sont en usage en Provence comme en Italie , il n'est pas surprenant que les Français du midi les prononcent bien, tandis que ceux du nord ne saisissent que difficilement leur terminaison. Cet ai n'est point celui que l'on remarque dans balai, parlerai, ni celui de paisan, pilpàii c'est l'ai' de pecaïré , boucaïré , dirai, geamdi. La langue française le possède à-peu-prcs dans les mots corail, bercail; il répoud parfaitement à 1'/ des Anglais, dans les mots 6/, apply^ supply.

Le mot perche est encore provençal, et l'e qui le termine est étranger à la langue française , qui a pourtant trois manières distinctes de prononcer cette letti-e, comme on peut l'observer dans le mot honnêteté.

Les gens du bon ton qui habitent le midi de la France abandonnent , je ne sais pourquoi , la langue maternelle que l'on parlait naguère dans les meilleures sociétés de province , et dont l'utilité est généralement reconnue. Un jeune homme a-t-il fait de bonnes études? avec le secours du latin et du provençal, il comprendra Métastase et Cervantes, Yriarte et Goldoni.

Il est assez singulier que les comédiens croyent se donner l'accent méridional en grasseyant de la manière la plus dure; auraient-ils pris leurs modèles parmi certains portefaix de Marseille , ou parmi les provinciaux qui , voulant singer les Parisiens, imitent jusqu'à leur.'} défauts? La langue provençale est presque aussi douce , aussi mélodieuse que l'italienne ; et l'expérience

34o DES IViUSICIENS.

Le chant du grasseyeur n'étant, le plus souvent, qu'un croassement qui doit causer plus de peine que de plaisir à ceux qui l'entendent, nous conseillerons ceux qui ne pourront pas s'en corriger, de ne se servir de leur voix que pour parler.

Les musiciens peu instruits, et les gens du monde qui le sont encore moins , ont assez généralement la manie de Juger les productions musicales. Cependant pour juger, il faudrait au moins pouvoir indiquer le fort et le faible de cliacun , raisonner sur les beautés de tel ou tel ouvrage, en signaler les endroits médiocres, les négligences , les défauts ; non , nos aristarques vont plus vite en besogne et se passionnant pour tel ou tel compositeur, qu'ils prennent pour patron, ils s'en servent comme d'une massue pour assommer les autres et les réduire en poudre. L'un a choisi Gluck pour son héros , l'autre Piccini, l'autre Méhul ou Chérubini. L'un s'est fait le champion de Grétry, un autre enfin arrive xl'Ilalie et ne trouve rien de beau, rien de ravissant que la musique italienne.

L'amateur éclairé doit être au-dessus de cet esprit de coterie qui rend inquiet,, injuste , et le mettrait quelquefois en contradiction avec hii-

prouve qu'elle apprend à se coniger du grasscyciiif nt, au lieu d'en l'aiie coutracler rU.ibiludtr.

DES MUSICIE^'S. 341

même, en lui faisant critiquerce quil'a réellement satisfait. 11 doit aussi se tenir en garde contre ces f'^loges outrés prodi£;ués à un maître par de fanatiques sectateurs. Examinons sans prévention les œuvres de Gluck , de Piccini , de Grétry, de Méhul , de Mozart, de Cimarosa , et donnons à chacun le tribut qui lui est dû.

Après avoir parlé de Tamatcur qui se voue à un seul compositeur et exclut tous les autres du Parnasse , de celui qui accueille avec transport ce que les musiciens de toutes les écoles ont produit de bon, je dois dire un mot de Thomme qui a reçu de la nature des organes d'une extrême sensibilité , et qui s'abandonne entièrement aux jouissances que la mélodie lui fait éprouver. Sans recourir à l'analyse des objets qui ont causé son ravissement , sans examiner s'ils sont dignes de son hommage , il juge par ses sensations ; tout lui fait plaisir , tout l'enchante : tel le jeune Chérubin arrivant à l'àge des passions avec une âme de feu , tiouve toutes les femmes belles , les aime , les adore toutes , et dans l'excès de son délire amoureux , laisse échapper même le nom de la duègne Marceline.

« Notre mélomane vole dans les concerts, aux « Italiens, à l'Opéra et dans tous les endroits « où les musiciens se rassemblent. Là, soit qu'il « entende les paroles ou qu'elles lui échappent,

« peu lui importe , il n'a besoin que des sons ; « leurs seules impulsions suffisent pour lui plaire. « Dès que les voix ou les instrumens commen- « cent à frapper son oreille, il tressaille , il pal- « pite, il se livre tout entier aux charmes de leurs « accens ; mais s'il vient à distinguer les airs , « les mouvemens, les modulations et la succes- « sion des accords, alors il n'est plus à lui-même , « la délicatesse de ses fibres , ébranlée par un « chatouillement délicieux , lui fait couler des « instans dignes des béatitudes célestes.

« Les concerts et les opéras ne sont pas les « seuls spectacles qui lui conviennent ; souvent « les musiques les plus simples servent d'aliment <f à l'avidité de son goût ; qu'il se trouve au Café « de Caussin , il saura goûter les agrémens de i< son orchestre, il s'amusera "même d'un menuet « exécuté par un bon ménétrier; s'il rencontre « des musiciens ambulans , il s'empresse de les « arrêter, c'est une fête pour lui d'entendre « leurs orgues, leurs vielles, leurs tambours de « basque , leurs timpanons , leurs triangles. Le « sourire qui brille dans ses traits et la gaîté « qu'on aperçoit dans ses gestes , sont les téi< moignages fidèles de l'heureuse agitation qui « règne dans ses sens (i). »

{i)L'Exprei!sion musicale mise au rang des chimères, par Boyë , pag. is.

Parle-t-on d'une réunion musicale, il se charge d'inviter les virtuoses. Il choisit la musique , en compose même. Il copie les parties, fait des ripiennes , donne des conseils auxrecitans, des leçons aux choristes , rédige le programme , rassemble les iuvStrumens , les monte , les accorde, et c'est encore par ses soins que la salle se trouvera décorée, les pupitres rangés, les chandelles allumées. Il préside aux répétitions, règle tout, prépare tout. Arrive le moment du concert, voyez-le rayonnant de joie, sautillant, fredonnant se faire un avant -goût de ses plaisirs. C'est lui qui dirige Forchestre. Il s'empare fièrement du sceptre , donne le signal et Ton entend le début de la symphonie. Ne voilà-t-il pas qu'un second cor manque son entrée, le chef s'efforce en vain de le remettre sur la voie, et ne pouvant y réussir, il laisse le commandement au premier violon , s'arme d'un cor et fait ronfler vigoureusement ses pédales. L'allégro fini, il se prépare à passer à l'andante , un maudit tacet vient l'arrêter. Restera-t-il dans l'inaction? Non , certes, il suspend le cor à son col, et va exécuter un pizzicato de contre - basse , qu'il laissera pour chanter dans les chœurs ou blouser les timbales. Tous les instrumens passent tour à tour dans ses mains. Pareil à la mouche du coche, il a l'air de tout faire et ne fait rien.

3/,4 DES jMUSICIENS.

Mais il s'amiise < il jouit , il se pâme de plarsir, Qt c'est pour lui le point essentiel. Il se complaîfe dans ce tourbillon harmonique. Musique allemande , italienne , française , espagnole , anglaise même, toutes lui plaisent également, après la sienne cependant qu'il préfère. Il est en même temps compositeur, maître de chapelle, chanteur, symphoniste , et pour mettre le comble à sa félicité , des bravos prolongés annoncent au loin son triomphe , et la prévoyante amitié fait descendre le laurier d'Apollon sur sa tète féconde au bruit des fanfares et des applaudisse mens.

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