‹ De l'opium des fumeursChapitre 9 sur 10 · DOSAGE DE LA MORPHINE · texte numérisé non relu

DOSAGE DE LA MORPHINE

Les différents procédés de dosage de la morphine dans l’'opium sont presque tous basés sur la précipitation de cet alcaloïde par l’ammoniaque dans les solutions aqueuses ou alcooliques; la morphine précipitée des solutions aqueuses est souillée par des matières colorantes, mais elle se dépose rapidement, et la quantité dissoute par l’eau est excessivement faible ; tandis que la morphine précipitée des solutions alcooliques est peu colorée, mais elle ne se dépose que très lentement et elle se dissout en quantité assez considérable, surtout lorsque la liqueur alcoolique est forte. M. Petit prétend en effet qu’à la température de 21°,

100 c.c. d’alcoo! à 32°,5 dissolvent 0 gr. 056 de morphine

100 c.c. — 70° — 0 gr. 238 —-

On voit par ces chiffres combien il est nécessaire d'opérer la précipitation de la morphine dans un milieu alcoolique faible. L’ammoniaque augmente la solubilité, mais il ne faudrait pourtant pas exagérer l'importance de ce dernier comme dissolvant, 10 c.c. d’ammoniaque D—0,935 dissolvent environ 0,10 de morphine. On a d’ailleurs reconnu qu’au point de vue du dosage il fallait qu’il fût en léger excès; les procédés qui indiquent la quantité d’ammoniaque en léger excès sensible à l’odorat sont inexacts, c’est ce qui résulte des expériences de M. Petit qui, en ajoutant à 100 grammes d’une même solution d’opium dans l’alcool des quantités variables d’ammoniaque, a obtenu les résultats suivants:

À c. c. d’ammoniaque donne 1,65 de morphine.

À c. c. demi — 2,07 — VENTE — 2,09 — Dee — 1,70 —

ne

La liqueur à laquelle il avait ajouté 1 c. c. sentait l’ammoniaque et faisait virer au bleu le papier rouge de tournesol, placé à la surface du liquide. Cependant on voit que cette quantité de À c.c. était insuffisante; un trop grand excès d’ammoniaque a donné aussi de forts mauvais résultats.

Les procédés que nous allons décrire offrent le double avantage d'exiger très peu de temps et une quantité d’opium assez petite; les deux premiers ont été proposés par la Commission de révision du Codex.

Procédé de M. 4. Petit. — On prend 15 grammes de l’opium à essayer et on les délaie dans 75 grammes d’eau distillée. On jette sur un filtre et l’on prend 55 c. c. de la liqueur filtrée, ce qui représente très approximativement 10 grammes d’opium.

On y ajoute ? c. c. d’ammoniaque de densité 0,925 et on agite ensuite, en remuant continuellement, on met dans le liquide 27 grammes d’alcool à 95°. Après avoir agité à plusieurs reprises, on laisse reposer une demi-heure et l’on jette sur un filtre à filtration rapide, préalablement taré.

Le mélange cristallin est lavé sur le filtre avec de l’alcool à 32°5; 20 à 50 c. c. suffisent. On dessèche le filtre, puis on lave les cristaux avec 20 à 50 c. c. de chloroforme pour dissoudre la faible quantité de narcotine qu’ils renferment. Il ne reste plus qu’à sécher et à peser la morphine qui se présente sous forme de cristaux à peine colorés.

Ce procédé permet un dosage de morphine dans l’opium en deux heures environ ; mais il donne une quantité un peu trop faible, car une petite portion de l’alcaloïde reste dans le résidu, les résultats qu’il fournit sont pourtant excellents et c’est à lui que je donnerai la préférence à cause de sa simplicité et du peu de temps qu’il exige.

Procédé de MM. Langlois el Portes. — On met 15 grammes d’opium et 6 grammes de chaux éteinte dans un mortier, on les piste soigneusement et on ajoute par petites fractions 150 c. ce. d’eau distillée, on laisse en contact pendant une demi-heure en agitant de temps en temps; la morphine forme avec la chaux un composé très soluble dans l’eau. On jette le tout sur un filtre et on recueille 106 c. c. de la liqueur dans un petit vase muni d’un couvercle; on ajoute au liquide 90 c. c. d’éther et on agite. Puis on dissout dans cette liqueur 6 grammes de chlorhydrate d’ammoniaque en poudre, on agite pour favoriser la dissolution et on laisse reposer pendant deux heures. On décante l’éther, on le remplace par une nouvelle quantité, on agite et on décante de nouveau, la narcotine est ainsi complètement dissoute.

On recueille le précipité de morphine sur un filtre sans pli, on le lave avec quelques centimètres cubes d’eau distillée froide; il suffit alors de sécher et de peser.

Cette méthode à été préférée par la Commission du Codex .et ses avantages tiennent surtout à la façon dont on obtient la dissolution de la morphine ; mais elle exige plus de temps que la précédente, et M. Petit lui fait les reproches suivants : la morphine mise en liberté est précipitée en présence d’une faible proportion d’ammoniaque libre; la précipitation exige plusieurs heures et elle a lieu en présence de l’éther dont la séparation est difficile ; la morphine est un peu soluble dans les sels ammoniacaux, et d’après M. Yvon, si la morphine cristallisée est insoluble dans l’éther, il n’en est pas de même lorsqu'elle est précipitée d’une solution.

Procédé de M. Yvon. — On prélève 8 grammes d’opium et on pèse 60 grammes d’eau distillée. On piste l’opium avec un peu d’eau dans un mortier de façon à obtenir une pâte molle

que l’on délaie peu à peu dans la totalité de l’eau. On jette sur un filtre et on recueille 40 grammes de soluté; ces 40 grammes représentent d’une façon suffisamment exacte 5 grammes d’opium. On met ensuite à égoutter le marc sur un autre flacon, puis on rabat les bords du filtre et on le charge d’un poids sur l’entonnoir même pour l’exprimer modérément. De cette facon on recueille encore 10 grammes de liquide. On les place dans un vase à précipité et au moyen d’une burette divisée en dixièmes de centimètres cubes on y verse assez d’ammoniaque pour qu'il y en ait un léger excès sensible à l’odorat, on note cette quantité.

On ajoute alors dans les 40 grammes de soluté d’opium quatre fois autant d’ammoniaque que l’on en a employé pour le premier essai, on agite quelques instants et on laisse reposer. Pendant ce temps on prépare le mélange suivant:

Ether sulfurique à 56°... 10 grammes. A'ICOGL A AO A CREME 1120 1 2

On en mesure 10 c. c. que l’on ajoute dans le flacon où la morphine a été précipitée par fractions de deux centimètres cubes, en agitant vivement chaque fois, le précipité de morphine devient rapidement grenu et cristallin, on verse alors dans un grand verre à précipité. On abandonne quelques instants à l’air et l’on fait ensuite traverser par un courant d’acide carbonique ou d’air; l’éther se vaporise et la morphine se dépose en grains très blancs. Elle est recueillie sur un filtre et lavée avec de l’eau contenant 20 pour cent du mélange éthéré ci-dessus.

Lorque l’égouttage est achevé, on met l’entonnoir et son contenu dans une éprouvette graduée et l’on arrose le précipité avec de l’acide acétique dilué à 40 p. 100 d’eau: l’affusion doit cesser lorsque le liquide s'écoule incolore et que le filtre ne contient plus qu’une poudre très blanche,

Die

qui est de la narcotine. On complète ensuite avec de l’eau ou une solution d'acide sulfureux, un volume de 55 c.c., on filtre et on examine la liqueur au polarimètre dans un tube de 0" 20. Le nombre de degrés saccharimétriques indique la proportion de morphine, si lasolution ne contient pas de narcotine. Dans le cas contraire, il faudra agiter là solution avec du chloroforme, décanter ce dernier et recommencer l'essai saccharimétrique.

Si l'on ne dispose pas d’un polarimètre, on précipite la morphine de sa solution acétique, on la sèche et on la pèse.

Lorsqu'on ajoute à la solution d’opium une quantité d’am moniaque suffisante, égale à environ 2 c.c., on obtient de - bons résultats par cette méthode.

Procédé de M. Mylius.— Comme nous l'avons vu, la quantité de chandoo que l'expert a à sa disposition ne lui permet presque jamais d'employer pour les dosages de la morphine les procédés d'analyse que nous venons d'indiquer ; mais nous croyons qu'il pourra se servir quelquefois avec avantage des procédés d'analyse volumétrique de la morphine; nous n’ignorons pas qu'il ne faut pas ajouter une grande confiance aux résultats obtenus et nous ne les recommandons que pour les cas où tout autre essai sera impossible.

M. Mylius conseille d'opérer de la manière suivante: on prend 50 centigrammes d’opium en poudre, on les porte à l’ébullution avec 10 grammes d’eau, on ajoute 8 grammes d’acétate de plomb et après refroidissement on complète avec de l’eau 50c.c. de solution; on agite, on filtre, on ajoute à la solution claire 15 c.c. d’acide sulfurique. Après une nouvelle filtration la liqueur doit être limpide. On en introduit 10 c.c. dans un tube gradué, on ajoute quelques gouttes d’une solution concentrée d’acide iodique (ou une quantité correspondante d’iodate de potasse et d’acide sulfurique) et 9 c.c.

de sulfure de carbone incolore. On agite énergiquement pendant quelques instants et on laisse déposer dix minutes ; le sulfure de carbone se sépare coloré en violet par l’iode qu'il a dissous.

On: fait la même opération avec 0 gr. 50 de chandoo de la régie. €

Si les deux opiums contiennent la même quantité de morphine, les deux solutions sulfocarboniques doivent avoir la même coloration, si cette quantité est différente, les deux colorations le seront aussi.

Dans ce dernier cas, on ajoute à la plus colorée des deux liqueurs du sulfure de carbone jusqu’à égalité de coloration violette. La considération des volumes de sulfure de carbone avec lequels ce résultat est atteint permet de calculer facilement la richesse en morphine de l’opium analysé.

TOXICOLOGTE.

Le chandoo étant une substance que l’on peut se procurer avec la plus grande facilité, le chimiste aura très souvent à le rechercher dans les cas d'empoisonnement et de suicide ; l'expert aura presque toujours dans ces cas beaucoup de peine à discerner la vérité et il ne devra se prononcer qu'avec la plus grande prudence. La présence de la morphine dans le corps du fumeur d’opium nous paraît très probable, c’est ce que nous allons bientôt essayer de démontrer; quant à la présence de l'acide méconique,elle ne sera coueluante que lorsque la quantité trouvée sera assez considérable ; nous avons dit en effet qu’il n’était pas rare de voir des fumeurs invétérés prendre de petites pilules d’opium et boire dans du thé le résidu de l’opium fumé.

Ce qui nous fait croire avec M. Décharme que la morphine est entraînée dans le corps du fumeur, c’est que l’action de l’opium fumé est presque complètement semblable à celle que produit l’opium pris en nature et aussi à celle que produisent les injections de morphine chez les morphiomanes. Nous allons décrire ici les effets physiologiques que le fumeur éprouve aux diverses phases de l’empoisonnement.

Efjets physiologiques. — Pour bien sentir les effets de l’opium, il est nécessaire d’y être assez habitué pour pouvoir en prendre impunément une dose un peu considérable, car les premières fois que l’on fume, une ou deux pipes suffisent chez quelques personnes pour causer des nausées et même

ENT UE des vomissements qui empêchent d’apprécier.les autres effets (Le la fumée, mais peu à peu on en augmente le nombre sans que l’estomac en souffre.

La fumée de l’opium n’a rien de l’âcreté de celle du tabac, sa saveur est assez semblable à celle des amandes. Après quelques pipes, le fumeur éprouve un sentiment de chaleur et d’excitation nerveuse, les mains sont agitées d’un léger tremblement, les pupilles se contractent par suite de la congestion cérébrale, le pouls devient plus fréquent, il bat 90 à 100 pulsations, la respiration est un peu haletante, un peu de chaleur se fait sentir à la peau. On éprouve des démangeaisons plus ou moins vives à la figure et dans diverses parties du corps, mais particulièrement aux ailes du nez et au scrotum. Une faiblesse musculaire envahit tout le corps, elle rend l'exercice pénible et le repos nécessaire, la démarche devient chancelante ; l’épigastre estle siége de sensations agréables. Puis les sens entrent dans un demi sommeil pendant lequel l’esprit du fumeur donne aux objets qui l’entourent les formes les plus agréables, il n’y à jamais de cauchemars; à ce moment on éprouveune soif ardente. Après trois ou quatre heures de cet état, on succombe à un sommeil profond, sans rêves. Le lendemain, au réveil, on a la bouche sèche et mauvaise, la langue blanche, un peu de constipation et de somnolence ; l'appétit tarde à venir ; on a de la difficulté à uriner par suite d’un peu d’atonie de la vessie et les urines sont moins abondantes.

L’intoxication chronique est caractérisée par les phénomènes suivants: pâleur de la figure, maigreur extrême, démarche incertaine, troubles dans le sommeil, étourdissements, vertiges, quelquefois céphalalgie; langue blanche, souvent de la constipation, parfois de la diarrhée et même de la dysenterie. Une sécrétion abondante de mucus se fait par les yeux, par le nez et par les organes de la génération.

BAS LR

Ceux-ci perdent-peu à peu de leur tonicité ; les maladies de la vessie se développent assez souvent, les urines sont troubles, moins abondantes, et rendues à des intervalles plus rapprochés. L’impuissance ne tarde pas à venir, et chez les femmes qui ont des enfants, la sécrétion lactée ne s’établit pas. L’appétit devient capricieux, bientôt les aliments et les boissons sont vomis presque continuellement, surtout le matin ; il y a des douleurs d’estomac; les dents et les gencives sont dans un très-mauvais état.

Les yeux s’excavent et s’entourent d'un cercle noirâtre, ils prennent un aspect hagard et stupide, qui ne disparaît qu'au moment où le fumeur tient la pipe dans ses mains ; les traits acquièrent l’expression d’une vieillesse prématurée. Parfois c'est une dyspnée qui peut aller jusqu’à la suffocation, ou bien se sont les signes d’une affection organique du cœur quise développe. Le moral est profondément atteint, le fumeur tombe dans un état d’indolence et d’apathie qui lui fait abandonner tout travail ; la misère ne lui permet plus bientôt de satisfaire sa passion, et si la privation est trop brusque, il succombe rapidement.

Plusieurs de mes amis, médecins de la marine, m'ont affirmé qu'à l’autopsie des fumeurs d’opium, on trouvait de l'hyperhémie du cerveau et de ses membranes, dela congestion de la pulpe cérébrale.

Comme nous le disions donc, il est fort probable que si l’on recherchait la morphine dans le corps des fumeurs, on réussirait à constater sa présence, et nous espérons qu'un nouveau séjour en Cochinchine nous permettra d’approfondir cette question.

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